‹ Mélanges philosophiques (1897-1900) [microform]Chapitre 41 sur 52 · PSYCHOLOGIE GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

PSYCHOLOGIE GÉNÉRALE

Sommaire : La douleur ei le plaisir ; leur caractère relatif. - Il n'y a pas d Identité fondamentale entre la douleur physique et la douleur morale - II ny en a pas non plus entre « les plaisirs sensoriels et les plaisirs* spirituels >>. - La connexion entre le plaisir et l'utile. - Nature de l'émot.on. ~ Les sentiments supérieurs ne sont pas principalement des pass..ons : Ils n appartiennent d'aucune manière à l'animai. - Dispropordon

r:r;rr -rr r^'^" ':.'^'^'^^^ °" physiologique et rémotio'n n.:; e! La theone physiologique de l'émotion doit être complétée par la théorie Psycho ogique. - Les émotions varient beaucoup selon la nature et 1 hab:tudes du su)et. - Conditions intérieures de l'émotion. Rapports entre e cœur et les passions. - Sujet des passions. Opinions à ce su e 1 Conditions extérieures de l'émotion. - Essais de classification des semi-

nr.'.T T ."?"' "^'"'^''' ''^'''''' • - ^"^"^^^^ ^'^ sentiments sur .1 association des idées. - Que penser de « l'abstraction des émotions»'

Les premiers chapitres ont pour objet la douleur et le plaisir. L'analyse de ces sentiments est remplie de difficultes. Quoi de plus relatif que l'un et l'autre? Excessive dans certains maux, légers par eux-mêmes (par exemple le mal de dents), la douleur est peu sensible dans d'autres cas, ou cependant la vie elle-même est directement en jeu Et puis la capacité de souffrir et de jouir varie étonnamment selon les races, les individus et les circonstances où ils se trouvent placés. Les annales des sciences psychiques sont remplies d'observations curieuses d'analgésies et dVîyper^ algesies. Sans nous attarder sur ces faits, sans chercher non plus à trancher les questions accessoires que l'auteur soulevé, nous protesterons seulement contre la confusion radicale de la douleur physique avec la douleur morale • « En passant de la douleur physique à la douleur morale, écrit M. Ribot, entrons-nous dans un autre monde et ^^hangeons-nous de sujet? Nullement. Les langues, avec leurs termes spéciaux : tristesse, chagrin..., créent une illusion dont la plupart des psychologues paraissent avoir

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été dupes : c'est qu'entre ces deux formes de la douleur, :1 y aurait une différence de nature. En tout cas, ils ne s'expliquent pas nettement sur ce point et paraissent partager l'opinion commune. Le but de ce chapitre est d'établir, au contraire, que, entre la douleur physique et la douleur morale, il y a une identité foncière, qu'elles ne dilïèrent l'une de l'autre que par le point de départ : la première étant liée à une sensation, la seconde à une forme quelconque de représentation, image ou idée » (p. 43).

Nous savons bien que certains spiritualistes (par ex. Em. Charles, dans ses Eléments de philosophie qui ont été critiqués ailleurs) ont cru voir eux aussi une identité fondamentale entre la douleur physique et la douleur morale. JMais, malgré le sutlrage qu'ils apportent ici au positivisme et à Tévolutionnisme, nous maintenons que la douleur physique et la douleur morale sont irréductibles entre elles. Vainement M. Ribot s'etlbrce de trouver une transition de l'une à l'autre. Sans doute il y a des douleurs morales qui ont pour objet et pour cause un mal physique : on s'attriste par exemple de la perte de la vue ou de la santé. La douleur morale, à son tour, peut produire des etTets physiques, avec la douleur particulière quilesaccompagne.il est clair que le mauvais état des organes, de ceux de la digestion en particulier, prédispose à la mélancolie et à la tristesse ; que leur bon état, au contraire, prédispose au conientement de soi-même et d'autrui. Mais cet échange perpétuel, qui atteste le rapport étroit du physique et du moral, ne nous permet pas de les confondre. La douleur physique est dans les sens, où elle est perçue par la conscience sensible; la douleur morale est dans 1 ame raisonnable, où elle est perçue par la conscience intellectuelle ou par la conscience morale proprement dite. A la conscience intellectuelle se rapportent les deuils, les déceptions, les regrets ; à la conscience morale, les remords. Il n'est rien de commun, au fond, entre ces sortes de maux et ceux qui frappent les sens. Aussi la douleur physique, à moins que par son c\chi elle ne lie indirectement les facultés supérieures, est-elle com-

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patibleavec les joies de l'âme, même les plus intenses ; et la tristesse de Tâme, un remords cuisant est-il compatible avec des jouissances sensibles effrénées, dans lesquelles Tesprit cherche à s'étourdir. On révoltera toujours le bon sens et l'on contredira l'expérience intime de tous en affirmant que le mal de dents et le remords ont au fond même nature.

M. Ribot affirme de même, et par une juste conséquence, que « les plaisirs sensoriels » sont identiques avec « les plaisirs spirituels ». Nous avouerons qu'ici l'illusion est plus facile ; car les plaisirs les plus subtils que peuvent goûter les sens se confondent peu à peu avec les enchantements de l'imagination et de l'art. Les jouissances littéraires et esthétiques communiquent donc essentiellement avec les sens et, d'autre part, elles appartiennent incontestablement à l'intelligence ; c'est-à-dire qu'elles résultent de deux éléments étroitement unis, dont l'un est . sensible et l'autre spirituel. Mais cette union, si intime soit-elle, n'est point une confusion. Ici encore la distinction s'affirme devant le psychologue attentif ; elle éclate même pour peu que l'on considère les choses du point de vue moral. Car, parmi ces esprits délicats que l'art ou les belles lettres captivent, les uns cherchent avant tout la jouissance pour elle-même, et ils subordonnent ainsi l'idée à l'image, la vérité au fait : ce sont des dilettanti et des opportunistes; les autres rapportent plutôt l'art à la morale, le fait au droit et la sensation à l'idée : c'est parmi eux qu'il faut chercher les hommes de devoir et de patriotisme. Toute la distance donc qui sépare l'agréable de l'honnête traduit celle qu'il y a entre les plaisirs des sens et ceux de l'esprit.

Ce que l'auteur ajoute sur les plaisirs morbides est de nature à intéresser soit les psychologues, soit les moralistes, et appelle moins de réserves. Nous souscrirons en particulier à sa critique de Spencer et autres philosophes qui ont voulu établir une connexion entre le plaisir et l'utile, la douleur et le nuisible. On peut dire cependant en faveur de Spencer qu'il affirme cette connexion en

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principe plutôt qu'en fait; et il est certain que si la nature n'avait pas été viciée à son origine et souoiise aux perturbations de la vie présente, il y aurait une harmonie constante entre ce qui plaît et ce qui est utile, c'est-à-dirç en définitive entre le bonheur et la vertu.

Au chapitre vu et dans les suivants, Tauteur étudie la nature et les conditions de l'émotion (nous dirions la passion) soit intérieures soit extérieures. Il faut nous borner à relever les points les plus importants et les plus instructifs. Telles et telles observations de l'auteur (pp. 97-98) s'expliquent parfaitement si Ton admet que la passion peut naître de deux manières : 1° d'en bas ou des phénomènes physiologiques; 2° d'en haut, c'est-à-dire de l'idée sensible, imagination ou souvenir, ou même de ridée intellectuelle et de la volonté raisonnable. Dans ce dernier cas, Témotion s'épuise plus ou moins vite quant à ses éléments les plus sensibles ; mais le sentiment supérieur reste. Nous accordons que celui-ci est lié à des conditions ph3'siologiques, mais sans qu'elles puissent le mesurer ni surtout en disposer. Nous touchons ici aux sentiments vraiment propres à l'homme, parce qu'ils tiennent leur caractère essentiel de l'âme raisonnable, qui associe à son mouvement la sensibilité; ils n'existent d'aucune manière en germe chez les animaux, quoi qu'en dise l'auteur. Tels sont les sentiments religieux, moraux, esthétiques, intellectuels. La religion, la morale, la beauté et la vérité échappent complètement à l'animal, qui ne peut dès lors éprouver les sentiments qui en naissent. Qu'importe ensuite que ces sentiments chez l'homme revêtent des formes d'émotion qu'on retrouve chez l'animal : frisson, saisissement, transport, etc. ! On sait que l'aberration du sentiment religieux surtout s'exprime par toutes sortes de passions désordonnées. Mais les conditions physiologiques ou extérieures communes à tous les sentiments, ne nous permettent pas de les confondre en leur attribuant, pour ainsi dire, une même âme. Ces observations ramènent à sa juste valeur ce que l'auteur écrit des sentiments supérieurs. •

d'après m. th. ribot 261

Si l'on tombe d'accord avec nous sur la genèse de ces sentiments, on voit combien il estfauxque « l'intensitéd émotions même supérieures, soit en raison directe de a quantité des événements physiologiques qui l'accompagnen » p. 104). Que d'émotions profondes et contenues qui n excluent pas un grand calme des sens ! Que d'émo tions, au contraire, aussi exubérantes que superficielles » Rien de plus fréquent que cette disproportion entre VéZi tion physique ou physiologique et l'émotion morale qui chez 1 homme, est la vraie ; sans doute elles s'accompagnent

nrr'^rr '^^^^P^^^^'^-^' ^^ ^--e et l'esprit; mais, il est rare que une soit mesurée par l'autre exactement

Vainement 1 auteur essaie-t-il de justifier son opinion pa 1 exemple de la musique, « le plus émotionnel des arts et le plus dépendant des conditions physiologiques ». H est vrai que la musique s'adresse d'abord à la sensibilité et 1 émeut avant de provoquer l'activité des facultés supé- Heures, au lieu que l'architecture, la poésie et l'éloquence s adressent plutôt à la pensée. Mais rien ne prouve que tout sentiment, toute émotion provienne des conditions physiologiques et soit mesurée par elles. Il faut donc

compléter la théorie ^V..o%.V;,. de l'émotion par la théorie psychologique. ^

La réponse que fait l'auteur à la question suivante n'est

pas moins insuffisante : Pourquoi certaines sensations ou

Idée, suscitent-elles certains états organiques et l'émotionP

Car 11 ne suffit pas de dire que les idées ou sensations qui

émeuvent sont en rapport avec les conditions d'existence

ndividuelle ou sociale. Cette formule nous apprend peu

e chose et il aut la compléter ainsi. Observons qu'f ï

nature générale ou humaine, que chacun porte en soi

s ajoute une nature particulière (tempérament physique oj

le Kibitudes consenties, vertus ou vices aux mille nuances. De a tant de diversité entre les hommes dans la manière d être émus, comme aussi dans les causes et dans la qualité de leurs émotions. Mais y aurait-il pareilles différences, disons même tels contrastes, dans les mœurs humaines, si

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l'homme était ému comme Tanimal, si l'émotion était toute physiologique, si elle ne jallissait que de l'organisation?

Nous insisterons maintenant sur ce que l'auteur dit des conditions soit intérieures soit extérieures de l'émotion. Il rappelle que les uns ont placé le siège principal de celle-ci dans les viscères, le cœur en particulier; les autres, dans le rerveau. Quant à lui, il repousse de nouveau, comme il l'a fait déjà précédemment, toute localisation : la passion, selon lui, n'aurait pas de siège particulier, mais serait diffuse dans l'organisme (p. 117). Au reste, il observe très bien, après Claude Bernard et les autres physiologistes, les rapports intimes, réels et non seulement métaphoriques, qui existent entre le cœur et les passions : « Quand on dit que le cœur est brisé par la douleur, cela répond à des phénomènes réels. Le cœur a été arrêté par une impression soudaine, d*où quelquefois la syncope ou des crises nerveuses. Le cœur gros répond à un prolongement de la diastole, qui fait éprouver dans la région précordiale un sentiment de plénitude et de resserrement. Le cœur qui palpite n'est pas seulement une formule poétique, mais une réalité physiologique : les battements sont rapides et sans intensité. La facilité avec laquelle le cœur se vide, la régularité de la circulation étant entretenue par une pression insignifiante, répond au cœur léger. Deux cœurs wiis battent à l'unisson sous l'influence des mêmes impressions. Danslecœur//'o/J, les battements sont lents et tranquilles, comme sous l'influence du froid ; dans le cœur chaud, c'est le contraire. <v Quand on dit à quelqu'un qu'on l'aime de « tout S07Î cœur, cela signifie, physiologiquement, que sa « présenceouson souvenir éveillent en nous une impression « nerveuse qui, transmise au cœur par le pneumogastrique, « fait réagir notre cœur de la façon la plus convenable à pro- <( voquer dans notre cerveau un sentiment ou une émotion. « Chez l'homme, le cerveau doit, pour exprimer ses senti- « ments, avoir le cœur à son service » (p. 188-9).

Tout cela est fort bien observé, et nous nous appuierons en particulier sur ces dernières lignes, empruntées à un physiologiste, pour justifier notre propre sentiment. De

D APRÈS M. TH. RIBOT 203

!!!fr;f: ^'' '"''.'"^ scolastiques concluaient que le cœur

est le siège principal des passions Nous n. n. .• .

pas néanmoins cette thèse aban înn "^^^^"^»e^d'*o^s 1 . «-Jicse, aoandonnee aujourd'hui a4nA

paiement par les physiologistes; mais nous ne so scrfro„;

pas non plus à l'opinion de M Ribot omI ''^ '

sions tout siège particulier. Cette pSn il strorTr' peu, nous scmble-t-il, avec les donnée de h avec celles de la conscience. S'il est rai oue "" ''

ternes ont chacun un sièae nroore .Vn ? '""' '""

de connaissance (mémoire sensib ! T ^ ''"' '"'^^"^^

sensible ou sen commun eTôr''"^'^"'"""'^"" particulier, qui est dans l'es cenr^ ^ ""'"' "" '''^^ refuser aux fassions, tLuL a •^me^^rd;^,^^"'^^ s.ege analogue ? Et il paraît bien que ce ie e do '' .""

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D APRES M. TH. RIBOT

colère sont des préparations au combat. Cette explication est bien darwinienne. On invoque aussi le principe de l'action directe du système nerveux, c'est-à-dire que l'émotion se traduit d'abord par le mouvement des muscles les plus délicats : ceux du larynx, des lèvres, des sourcils, de la queue chez l'animal, etc. L'Allemand Wundt invoque le principe de « l'association des sensations analogues». Ici vient l'observation piquante de Thomme embarrassé qui tousse, ànonne, se gratte l'oreille. Enfin un principe qui mérite plus de sérieuse attention est celui du rapport des mouvements avec les représentations sensorielles. On lève la main pour marquer une grande élévation , on l'abaisse pour marquer une chose petite; on refuse, on dédaigne par un mouvement de icte comme celui de quelqu'un qui refuse un mets, etc. Nous touchons ici à la mimique, comme aussi à l'action nécessaire à la plus haute éloquence. Or tout cela démontre admirablement la correspondance étroite, constante et minutieuse de l'image et de Pidée, et, en descendant plus profondément, du physique et du moral. Elle éclate surtout chez les natures exubérantes et méridionales, où le geste incoercible est si bien lié à chaque sentiment et à chaque parole. Mais rien de cela ne démontre l'identité du physique et du moral, du sentiment et de ses conditions ou accompagnements physiologiques. Le chapitre x est consacré à la classification des sentiments et contient la critique de divers systèmes. L'un de ceux dont M. Ribot fait le plus de cas est celui de Mercier, qui distingue G classes de sentiments, 28 genres et 1 28 manifestations. Bornons-nous à signaler les 6 classes : 1° sentiments qui ont rapport à la conservation de l'organisme physique ou moral; 2« sentiments qui ont rapport à la perpétuité de l'espèce; 3° sentiments qui se rapportent au bien-être commun (sentiments patriotiques, sentiments moraux); 4° sentiments qui ont rapport au bien-être des autres (sympathie, bienveillance, pitié et leurs contraires); 50 sentiments qui ne sont ni conservateurs ni destructeurs (admiration, surprise, sentiment esthétique, sentiment religieux).; 6^ enfin sentiments qui correspondent à de purs

rapports (sentiments intellectuels : conviction, croyance, doute, perplexité, scepticisme). On voit, par cette tentative' que les positivistes sont loin d'apporter quelque clarté en cette matière. On trouve ici, mêlés dans le même système de classification, sous le nom général de sentiments, Tappetit sensible et l'appétit raisonnable. Tordre sensible et l'ordre intellectuel, sans en excepter l'ordre moral et l'ensemble des vertus. De plus, comme Ton considère les objets matériels des sentiments plutôt que leurs objets formels, on se condamne à des énumérations indéfinies et toujours incomplètes. Le mieux serait de revenir à la division traditionnelle des onze passions. M. Ribot conclut plutôt qu'une classification véritable (par genres et espèces) des émotions ou sentiments est impossible. « La seule voie à suivre, ajoute-t-il, est celle de la filiation génétique : poser les émotions simples, primaires ; puis chercher par quels procédés conscients ou inconscients de l'esprit les .émotions composées et dérivées ont pu en sortir» (p. 189). Or, c'est ce qu'ont fait les scolastiques, avec Aristote, en montrant comment toutes les passions naissent de l'amour sensible et y reviennent. Nous rencontrerons et examinerons pius loin la classification génétique de M. Ribot (2^partie, ch. vil).

Le chapitre xi, consacré à « la mémoire affective », contient des observations intéressantes. Mais l'auteur ne parvient pas à prouver qu'il y ait, à proprement parler, une mémoire affective réelle. Il y a seulement une mémoire sensible qui s'applique, il est vrai, aux autres facultés et se met elle-même à leur service, surtout au service des passions. Il est bien évident, par exemple, que l'on se souvient admirablement de ce que Ton aime avec passion, et que l'oubli est la preuve la plus certaine de l'indifférence. La mémoire du cœur est devenue proverbiale. Notons aussi que la mémoire varie beaucoup selon les individus, et souvent dans chacun selon les objets particuliers auxquels elle s'applique : dates, lieux, noms, phrases, langues, sensations ou impressions de toutes sortes, figures des personnes, etc. La mémoire descend même en* quelque sorte.

par des associations d'images et de mouvements, jusque dans l'organisme; car il y a des me'moircs de gestes et de mouvements: voyez par exemple le déclamateur, qui joint si facilement le geste convenable à l'image et à la parole, ou le musicien dont les doigts courent sur l'instrument qui lui est familier. Mais, malgré ses alliances, la mémoire n'en reste pas moins une faculté de connaissance, parfaitement distincte des appétits ou affections, comme aussi de la faculté motrice. Et quand M. Ribot cite, par exemple, les plaisirs et les peines purement imaginaires, les hallucinations affectives, les suggestions hypnotiques d'états agréables ou pénibles, cela ne prouve point que la mémoire devienne une passion, mais seulement qu'elle peut lui obéir ou la provoquer. Il est même à observer que les passions ravivées ainsi par la mémoire et l'image, sont quelquefois plus vives qu'àleur première apparition: parexemple on sera plus ému au souvenir très vif d'un danger couru que lorsqu'on l'affrontait avec sang froid et résolution.

C'est encore des rapports des sentiments avec la mémoire qu'il s'agit dans le chapitre suivant (xii). L'auteur y montre l'influence des sentiments, soit inconscients soit conscients, sur l'association des idées. Aux sentiments inconscients se rapportent par ex. les goûts nationaux, en vertu desquels jamais un Chinois ou un Japonais ne pensera exactement comme un Français. Il faut rapporteraussi ces dispositions sourdes qui font qu'on n'est pas toujours également capable d'improviser ou d'écrire. Remarquons cependant qu'avec les sentiments proprement dits il y a d'autres causes, telles que l'état plus ou moins favorable des organes de l'imagination et de la mémoire. Le rôle des sentiments conscients est plus important encore. Il est clair, par exemple, que les états de conscience qui ont été associés déjà tendent à reparaître ensemble : ainsi la joie, la tristesse ou d'autres émotions ramènent avec elles les mêmes idées. Remarquons toutefois qu'on peut réagir beaucoup parla réflexion et le libre arbitre. On voit aussi que les sensations analogues sont facilement associées, comme le langage en* témoigne constamment. Il y a des

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voix sombres ou claires; des couleurs froides, chaudes criardes; des reproches amers, des critiques aigresdouces, etc. En particulier le toucher fournit beaucoup d'analogies et partant de métaphores ; rappelons seulement le sens figuré de mots tels que ceux-ci : touchant, dur tendre, pesant, ferme, solide, âpre, pénétrant, poignant] piquant. M. Ribot cite enfin les cas exceptionnels ou rares d'association de sensations : ainsi V audition colorée. Elle s'observe chez certains sujets qui associent naturellement certaines couleurs à certains sons, ou même à chaque mot et à chaque lettre. Ce sont là des bizarreries de la sensibilité : elles paraissent innées. Sans offrir de pareilles anomalies, chaqueindividu apporte en naissantdesdispositions particulières à être impressionné et suggestionné. Tous ces faits méritent considération. Mais qui ne voit que la source principale de nos idées et par là même de nos sentiments est placée bien au-dessus de cette région des sens où veulent se renfermer nos positivistes, sans pourtant y parvenir? Et puis à l'influence des sentiments conscients ou inconscients s'ajoute celle du libre arbitre : elle est bien autrement importante et décide de la valeur morale de l'homme, souvent même de sa valeur intellectuelle.

Le chapitre xiii et dernier de la première partie a pour objet ce que l'auteur appelle « l'abstraction des émotions », c'est-à-dire le suprême degré de l'évolution du sentiment! Ce degré correspondrait au moment des concepts dans l'évolution des idées. M. Ribot prétend que l'esprit peut faire des extraits d'émotion comme il ferait des extraits d'idées; d'où Vabstraction. Déjà nous avons constaté et réfuté ailleurs (critique de l'évolution des idées générales) cette confusion de Y abstrait avec \ extrait , et nous n'y insisterons pas de nouveau. L'auteur convient d'ailleurs que cette abstraction est très limitée. — Mais, à proprement parler, il n'y a pas d'émotion abstraite. Il est vrai seulement que l'émotion, en s'élevant, peut s'allier à un ensemble de souvenirs ou même à des considérations purement intellectuelles et en dépendre. De là les sentiments qui sont propres à l'homme et parmi lesquels il faut

compter les plus nobles. Les exemples apportés par l'auteur ne prouvent pasautrechose : par exemple le sentiment ge'ne'ral qui reste d'un voyage ou de la visite d'un monastère ou de l'audition d'un opéra ou de toutes les compositions d'un maître. Tous les groupes humains vivent ainsi dans un milieu moral et dans une sorte d'atmosphère qui résultent des impressions et des idées habituelles à ce groupe. Les émotions que tâchent d'éveiller nos symbolistes et nos décadents en littérature ne sont pas abstraites davantage. Toute émotion, alors même qu'elle résulte d'un ensemble d'émotions précédentes, est concrète : c'est une résultante. Mais elle peut se lier aux plus nobles mouvements de l'esprit et de la volonté, qui seuls prennent pour objet direct l'abstrait et l'immuable. M. Ribot semble en convenir lorsqu'il déclare que l'abstraction émotionnelle ne s'élève point aussi haut que l'abstraction intellectuelle. Néanmoins il serait plus conséquent s'il pensaitque l'émotion ne le cède pas en sublimité à l'intelligence. Et nous croyons qu'en cllet l'appétit, avec la vie affective, n'a pas moins de portée et de hauteur que la connaissance qui lui correspond et l'excite.

F*SYCH0L0GIE SPECIALE

Sommaire. — Le progrès intellectuel décide-t-il du progrès moral ? -— Le christianisme s'est-il emparé du monde païen par l'idée ou par le sentiment ? — Etude particulière de divers sentiments : instinct de la conservation. La peur et lesp/iobies. La peur et le dégoût. Essais d'explication.

— La colère. — Conclusion sur l'instinct de la conservation. — La sympathie. — L'égotisme ou l'amour-propre : orgueil, auquel est opposé l'humilité. ~ L'instinct sexuel. — Passions qui dériveraient des primitives. Essai de chissification génétique. — Sentiments moraux et sociaux, chez les animaux d'abord, puis chez l'homme. Critique. — Le sentiment religieux. — Le sentiment esthétique. — Le sentiment intellectuel. — Les caractères normaux. — Théories et classifications. Critique.

— Les caractères anormaux. Les conversions. — Véritable notion du caractère. — Dissolution de la vie affective. — Dernières observations critiques.

Cette seconde partie s'ouvre par une introduction, où l'auteur soulève plus d'une question aussi grave qu'inté-

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ressante ; par exemple celle-ci : Le progrès intellectuel décide-t-il du progrès moral? M. Ribot pense corriger ce que l'affirmative aurait de trop absolu, en disant q'^u'une idée ne supplante un sentiment qu'à la condition d'être devenue elle-même un sentiment, et que, dans certains cas, c'est le développement affectif qui précède l'autre Cette réponse nous éclaire peu; car on ne nous indique pas comment une idée devient un sentiment. La vérité est que l'idée ouvre toujours la marche du progrès : c'est elle qui oriente et permet le mouvement : /-;zo// nulla cupido. Mais la volonté et le sentiment ne suivent pas fatalement les indications de l'idée et de la vérité, parce que l'homme est libre, au moins dans bien des cas, surtout les plus décisifs. Toujours en vertu de cette liberté, l'intensité ou la force de la volonté et du sentiment ne se mesurent pas sur la perfection de l'idée, ni par conséquent sur le degré de vérité. Mais le sentiment peut être faible et la volonté chancelante avec une idée très claire; le sentiment peut être irrésistible avec une idée obscure en partie. Bref, l'idée bien qu'elle ouvre la marche, passe plus ou moins sous la dépendance de la volonté et du sentiment, qui s'en servent dès lors tout en la suivant, favorisent son développement ou le retardent, la détournent même de sa véritable voie. De là tant d'abus de la raison contre la raison ellemême.

Faisons maintenant une application au christianisme puisqu'on semble nous y inviter. S'est-il emparé du monde païen par l'idée ou par le sentiment? Nos adversaires paraissent soutenir que c'est par le sentiment. Le christianisme aurait été à l'origine une morale toute pratique et non pas un dogme. Mais il est clair, au contraire, qu'à la base du christianisme et dans l'Evangile, il y a tous les grands dogmes, qui se sont éclairés et développés parla suite. La foi, avec le dogme, a donc précédé et provoqué la rénovation des mœurs. Mais le développement moral, attectif, sentimental, avec la sainteté sous toutes les formes qui en est le fruit, a précédé le développement intellectuel. Des le premier âge du christianisme, la sainteté a été portée

à son apogée, alors que la science dogmatique et théologique devaient progresser jusqu'aux derniers temps. Le dogme n'aurait pu se développer, il aurait été maintes fois étouffé par les hérésies, si Tesprit de sainteté qui est dans TEglise n'avait soutenu son progrès : Qui facit veritatem venit ad lucem. Et ceci nous éclaire sur les rapports du progrès intellectuel et du progrès moral. Celui-ci n'accompagne pas nécessairement l'autre, mais il le favorise beaucoup et le conditionne dans une large mesure. Et puis il recommence de quelque manière à chaque génération, au lieu que les acquisitions intellectuelles se transmettent facilement de génération en génération. Mieux instruits sur bien des points particuliers que nos devanciers, nous ne sommes souvent à leur égard que des enfants quant à la sagesse véritable et au caractère. L'homme moderne serait donc bien injuste de s'enorgueillir de ses idées et, en général, du progrès intellectuel auquel il assiste. La gloire et la force de l'idée, surtout quand elle est une vérité divine, c'est d'être un geime indestructible. Les sentiments passent; mais les idées restent, elles sont incompressibles et ne reculent jamais.

Dans les chapitres suivants, M. Ribot étudie successivement les divers sentiments, instincts ou tendances, qu'il regarde comme primitifs ou principaux : instinct de la conservation, sympathie, curiosité, égoïsme, etc.

Trois chapitres sont consacrés à l'instinct de la conservation, considéré d'abord sous sa forme physiologique, puis sous sa forme défensive (la peur) et sous sa forme offensive (la colère). Ici viennent des observations curieuses, bien des faits inexplicables, du moins dans leurs détails. On connaît les effets physiologiques de la peur : tremblement convulsif, arrêt de diverses sécrétions, hérissement des poils, resserrement de la gorge, constriction spasmodique des vaisseaux, frisson, choc violent au cœur, etc. (p. 216); et il paraît bien que la nature a été pourvue de cette passion, comme d'une gardienne vigilante^ qui conjure et éloigne maintes causes de mort. C'est incontestable; et néanmoins la peur excessive, qui glace le sang, empêche

d'après m. th. ribot 2"I

de fuir ou de se défendre, rend précisément certain le mil qu e le devrau fa.re éviter. La nature manquerait-elle son but? Darwm se borne à dire que le problème est très obscur. On peut répondre, sans trop de subtilité, que la nature ne manque son but que per accidens, à cause de 1 excès même de la peur et non à cause de la peur ellemême. Une foule d'autres faits se pressent que nous n'entreprendrons pas même d'expliquer. Il y a des peurs innées, sans expérience personnelle : on craint le tonnerre, les Ii.ens,les rats, les serpents, etc.; les poussins craignent le faucon, sans 1 avoir iamais vu; le chien a la terreur instinc t,ve du loup, etc. Et puis il y a des peurs morbides ou phobies : elles sont innombrables, comme le rappelle l'ruteur en cette page curieuse où il parle d' « une véritable mondat.on de phobies, ayant chacune son nom spécialfun craint lesa.guilles, un autre le verre, un autre les lieux bas, un autre les lieux hauts, un autre l'eau, un autre le leu, etc. Toute manifestation morbide de la crainte est

aussitôt dénommée par un vocable grec ou réputé tel et nous avons 1 aicmophobie, la bélénophobie, la thalassophobie. a potamophobie, etc., et jusqu'à la sidérodromophobie (peur des chemins de fer) et la triakaidekaphobie (peur du nombre treize). La liste de ces phobies remplirait des pages ; ,1 est clair qu'elle n'a pas de raisons pour s'arrêter »

dl,!!:.?^v' ^'°P°'' '^^ distinguer la peur proprement dite et le degoUt. A ce dernier se rapporteraient par exemple la crainte des contacts, l'horreur du sang, celle d'animaux non nuisibles et autres pseudophobies. Mais cette dernière dénomination elle-même nous indique que nous so ons d un genre de sentiments pour entrer dans un autre. L aversion, en effet, à laquelle appartient le dégoût, est un sentiment bien différent de la peur : les scolastiques e rangent parmi les passions concupiscibles, au lieu que

luZ7 "P^ï"' P'"'°' ' ''^PP^^'^ '^^^^ib'^- Quantaux cau.es de ces phobies, elles peuvent tenir à quelque dégénérescence ou défaut de l'organisme, à un accident éprouvé antérieurement (ici viendrait l'histoire de Pascal), à un

t, • il l- ' ■ il

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souvenir d'enfance oublié, mais persévérant à l'état d'impression, etc. Bien des faits singuliers seraient explicables

par là.

L'auteur analyse ensuite la colère, sa physiologie et s.es formes. Il distingue la forme animale (par ex. l'animal fond sur sa proie); la forme atleciive (l'animal gronde, ; la forme intellectualisée, à laquelle se rapporte l'esprit de vengeance. Mieux vaudrait distinguer la passion qui vient purement des sens et celle qui vient de la volonté raisonnable ou du moins qui est acceptée par elle. L'esprit de vengeance, en particulier, est propre à l'homme, bien qu'il y ait, chez l'animal, une certaine animosite ou souvenir des mauvais traitements, dont les eflets ressemblent à ceux de la vengeance délibérée. Et puis c'est rétrécir beaucoup le sentiment de la colère que de le rattacher seulement à l'instinct de conservation.

En somme ces trois chapitres sur l'instinct de la conservation, bien qu'ils renferment nombre d'observations intéressantes, nous éclairent médiocrement sur cet instinct. Il existe, à n'en pas douter; mais c'est une forme de l'appétit très complexe, quoique primitive; elle tient à son service toutes les passions particulières. Nous parlons ici, bien entendu, de Tinstinct considéré du côté de l'appétit et non du côté de Vestimative, ou connaissance particulière qui le dirige. Il s'explique d'abord par l'harmonie de l'organisme; c'est-à-dire que les choses salutaires causent du plaisir, du bien-être et réveillent le désir, au lieu que les choses nuisibles causent de la souffrance et provoquent l'aversion. L'instinct est inné, mais il peut se développer beaucoup par l'exercice : la ruse du vieux renard est devenue proverbiale. Il est beaucoup plus développé chez l'animal que chez l'homme, où il est éclipsé en quelque sorte par l'intelligence et les appétits supérieurs. Il n'implique, par luimême, qu'une connaissance sensible, souvent inconsciente, paraît-il, que les scolastiques appellent estimative; il est donc aveugle intellectuellement. Mais il a des lumières propres auxquelles l'intelligence etmême la science ne suppléent pas toujours : c'est ainsi que lesoiseaux connaissent

d'après m. th. ribot 273

d^avance le temps ; le pigeon retrouve invariablement son gîte.^ Les Espagnols, abordant pour la première fois en Amérique, s'en rapportaient à leurs chevaux pour découvrir les plantes vénéneuses. L'instinct étant une faculté organique, on comprend qu'il soit susceptible de toutes sortes de dépravations : tel dégénéré mangera du charbon ou du sable. Chez l'homme surtout, où les maladies physiques se compliquent du désordre moral et de toutes sortes de vices, on peut rencontrer les instincts les plus pervers : ceux d'un Néron et d'un Commode. De là des plaisirs et des cruautés horribles et contre nature, inconnus de l'animal.

L'auteur traite ensuite de la sympathie ti, par ce nom, il entend, ou à peu près, l'amour sous sa forme la plus générale. Nous sommes donc en présence d'une véritable passion primitive, simple, non point déterminée à tel objet particulier, comme l'instinct de la conservation. L'auteur fait bien avec nous cette dernière remarque, mais sans paraître soupçonner qu'elle incrimine sa classification des sentiments. Il distingue trois phases dans la sympathie, en allant de l'organisme aux plus hautes facultés : la phase physiologique, la phase psychologique, la phase intellectuelle. Nous admettons cette gradation, pourvu qu'elle soit bien interprétée. Il est clair, en eflet, qu'il y a d'abord des sympathies physiologiques ou principalement telles : telles sont celles d'une foule moutonnière. Plus haut nous trouvons la sympathie des caractères qui se ressemblent ou qui se complètent et s'harmonisent : il est à remarquer, en etTet, que la sympathie naît autant de certains contrastes que de certaines ressemblances. Enfin il y a des sympathies avant tout intellectuelles. Mais on peut se demander si celles-ci méritent vraiment ce nom, quand elles n'ont pas dans la sensibilité des racines suffisantes. Nous parlons ici en notre nom, plutôt qu'en traduisant la pensée de l'auteur, qui reste au point de vue étroit de la psychophysiologie. De là de graves lacunes, des difficultés inextricables, l'impossibilité souvent d'alléguer rien de plausible comme explication. Par exemple d'où vient le sourire ?

D'où viennent les larnres ? Quelle est l'origine de la sympathie elle-même? L'e'goïsme ne peut tout expliquer, et M. Ribot en convient. Mais il ne suffit pas d'y ajouter Taltruisme. Evidemment, quoique la sympathie soit essentiellement sensible, elle a aussi d'autres causes dans les régions supérieures de l'âme. Ce n'est pas qu'aucune doctrine spiritualiste puisse répondre parfaitement à toutes les questions qui se pressent. Mais, sans le spiritualisme scolastique, même l'homme sensible et passionnel est un mystère impénétrable.

M. Ribot aborde ensuite (chap. v) ce qu'il appelle les manifestations alTectives du moi, l'égotisme ou l'amour propre. Il distingue deux formes de ce sentiment : l'une positive, qui a pour type Vorgiieil ; l'autre, négative, avec Vhumilité, Voilà donc un vice et une vertu ramenés à de simples sentiments. Au reste, nous convenons que sous le vice de l'orgueil, de même que sous Thumilité, il y a des éléments sensibles qui, par eux-mêmes, ne sont ni vices ni vertus : on les retrouve chez l'animal. YoWk pourquoi l'orgueil, sinon par lui-même, du moins par certains sentiments qui l'accompagnent (fierté, noblesse, énergie), peut être apparenté à certaines vertus; au contraire, Thumilité ou plutôt certains sentiments, que l'on confond quelquefois avec elle, peuvent s'apparenter à des défauts tels que le découragement et la pusillanimité. Cherchant l'expression physiologique de l'orgueil, M. Ribot trouve l'agrandissement et l'élévation. Qu'on songe, en effet, à la démarche, à l'attitude, aux gestes dominateurs et à la parole hautaine de l'orgueilleux : par exemple le Riche de la Bruyère. Quelle volumineuse personnalité! Notons cependant qu'il est des gueux arrogants et des riches timides d'allure. Dès qu'il s'agit de l'homme, il faut s'attendre à des exceptions de ce genre; car les premiers mouvements peuvent être contrariés par le calcul ou d'autres causes psychologiques. Mais les exceptions confirment la règle, qui est que l'orgueilleux s'enfle et s'élève. Il fait songer à la grenouille de la Fiable, et, sans recourir à la Fable, il trouve son image au naturel dans des oiseaux prétentieux comme le coq, le

paon et le dindon. C'est de part et d'autre même coquetterie ou même étalage et souvent aussi même sottise. Psychologiquement l'orgueil estapparenté à la joie, àl'exercice de la force, à la colère. On saisit facilement toutes ces formes inférieures chez l'enfant et le jeune homme, qui agrandissent progressivement le cercle de leur vie et poussent toujours plus loin et sur de plus grands objets leurambition naissante: vêtements et parure, maison, meubles, primauté dans les jeux et les exercices de l'esprit. Tout au sommet nous trouvons la richesse, le pouvoir, l'ambition avec tout ce qui peut séduire l'âge mûr. Si le sentiment qui fait poursuivre tous ces biens vient à dévier, en faussant l'organisme, il aboutit à \^ folie du pouvoir et à la inégalomanie, formes pathologiques de l'orgueil. On pourrait suivre également en sens inverse, le sentiment contraire, qui aboutit au suicide, comme à sa forme pathologique. Mais il est à observer qu'il est des suicides qui proviennent surtout d'un désordre •organique ou d'autres impulsions pour ainsi dire irrésistibles, tandis qu'il en est de calculés et de libres. Toujours la liberté vient s'allier à la nature dans les sentiments et les passions propres à l'homme. Mais cette distinction de l'esprit et des sens l'auteur ne la fait pas ou ne la fait qu'imparfaitement. Il est très clair cependant que les passions et les sentiments sont une matière à toutes sortes d'habitudes plus ou moins conscientes et volontaires, qui deviennent finalement des vertus ou des vices. Or c'est au libre arbitre seul qu'il appartient d'user ou d'abuser des passions, d'ennoblir les sentiments ou de les avilir. L'éducation elle-même, si puissante soit-elle par l'instruction, l'exemple et la discipline, ne saurait le suppléer.

Lechapitre vi traite de l'instinct sexuel, sur lequel nous n'insisterons pas. Remarquons seulement que cet instinct intéresse particulièrement la moralité, la destinée de l'individu et celle de îa race. Il s'ennoblit chez l'homme en se subordonnant à un amour désintéressé et noble et en se sacrifiant même à lui. Il peut arriver aussi qu'il subisse les perversions vicieuses et pathologiques les plus graves. Rien de tel chez l'animal : rien de cette beauté morale particu-

Hère à la chasteté; rien non plus de la dégradation qui accompagne les excès les plus grossiers de l'intempérance. Cette différence montre bien une fois encore que les passions humaines reçoivent de leur alliance aveC un principe spirituel une valeur et un caractère à part.

Au chapitre vu, l'auteur nous apprend qu'il passe de l'étude des passions simples, ou qu'il croit telles, aux passions ou émotions composées. Après avoir rappelé la division cartésienne des 6 passions primitives (admiration, amour, haine, désir, joie, tristesse) et celle de Spinosa, qui en comptait 3 (désir, joie, tristesse), d'où toutes les autres seraient déduites, il croit pouvoir déterminer les groupes suivants desentimentsqui dériveraientdespassions simples pardiversesvoies:i°par évolution; 2° pararrêt de développement ouinhibition; 3° par composition.— i^/'ar^Vo/z/Z/o;/. Ici viendraient : lesentimcnt esthétique, le sentiment reli- £iieux, l'avarice, la liberté absolue de pensée, la domination absolue (celle d'un César ou d'un Napoléon). On voit facilement que ce sont là des passions propres à Thomme et par conséquent spirituelles en quelque sorte, c'est-à-dire dont l'origine principale n'est pas dans la sensibilité, bien que plusieurs (l'avarice, la domination) aient leurs analogues dans les instincts.— 2^jt?a7' arrêt de développement ou inhibition. Ici on nous cite la haine, dont on ne veut pas faire une passion primitive : elle viendrait de la colère, ce qui est inadmissible. On cite encore : la résignation, dont on fait une forme avortée du chagrin; puis l'amour platonique, mystique, intellectuel, qui ne serait qu'une « forme avortée de l'amour sexuel. » Alaisc'est méconnaître singulièrement la valeur morale de ces nobles sentiments. — Z"" par composition : soit par mélange (jalousie, etc.), soit par combinaison. Dans cette dernière catégorie viendraient des passions très complexes, où le désagréable suscite l'agréable : ainsi l'amour deschasses périlleuses, les ascensions alpestres; la mélancolie, qui se fait un plaisir de la douleur; l'émotion du sublime; l'humour, « sentiment du risible ayant pour base la sympathie »; le rire destructeur et méprisant qui nous érige en supérieurs d'autrui; l'indulgence, la piété, la

compassion, qui nous mettent avec lui sur un pied d'égalité etc Mais, malgré quelques traits ingénieux ou vrais ce tableau ne reproduit pas l'ordre général des sentiments • on y trouve mêlées les choses les plus disparates. Aucune enumeration logique des sentiments n'est possible tant qu on a en vu directement les objets concrets ou matériels, qui sont infinis; car le même objet peut tomber sous des passions diverses et la même passion peut porter sur les ob)ets d ailleurs les plus étrangers entre eux. La tentative sera d autant plus vaine qu'on mêlera les passions proprement dites aux mouvements supérieurs de l'âme, auxquels elles peuvent être associées. Enfin il faudrait se garder surtout de confondre les passions avec les vertus et les vices L'auteur étudie ensuite dans des chapitres distincts : les sentiments moraux et sociaux, le sentiment religieux le sentiment esthétique, le sentiment intellectuel, les carac teres, etc.

Et d'abord les sentiments moraux et sociaux (chap. vin).

Il étudiera 1 évolution de ces sentiments à la lumière de 1 ethnologie, de l'histoire des mœurs et des religions etc sans s'attarder aux détails.Comme tous les évolutionnistes' >1 voit dans les sociétés animales l'embryon des sociétés humaines, et dans les mœurs des animaux les humbles ongmes de la moralité. Mais cette hypothèse, d'ailleurs insoutenable au point de vue de la psychologie rationnelle 1 est également au point de vue de l'histoire naturelle. Car SI les instincts moraux et sociaux avaient évolué depuis les dermers degrés de l'échelle animale jusqu'à l'homme, ils auraient suivi le même développement que l'organisme. Or cestcequinapas lieu; loin delà. M. Ribot le constate avec nous, mais sans en tirer la juste conséquence. On voit par exemple, les instincts sociaux admirablement développes chez les abeilles et les fourmis, animaux inférieurs, alors qu i.s sont nuls ou rudimentaires chez beaucoup û animaux supérieurs.

Ce contraste apparaît mieux encore dans l'analyse suivante. L'auteur distingue les formes principales des sociétés animales : i" celles qui sont fondées sur la nutrition

(polypes vivant sur un même polypier, etc.) M. Ribot n^ voit point Torigine de l'instinct social. — 2^ Sociétés fondées sur la reproduction ou la famille. Là encore ne serait pas l'origine de Tinsiinct social; car il n^ a point réciprocité, solidarité. C'est se montrer bien difficile. Quoi qu'il en soit, Tamour maternel, si merveilleux chez certaines espèces, embarrasse fort nos positivistes. — 3° Sociciés grégaires, instables. Ici viennent tant d'observations qui rendent Thistoire naturelle si curieuse et si surprenante : migrations des oiseaux, des criquets, des harengs, des rats, des chenilles processionnaires, etc. Les pélicans chassent de concert ; les loups et les chacals chasseni en bandes; les oiseaux voyageurs placent des sentinelles autour de leur campement; les singes se débarrassent mutuellement de leur vermine et des épines fichées dans leur chair, ils réunissent leurs efforts pour soulever une pierre. Herbivores et granivores mènent la vie grégaire, etc. C'est ici que naîtraient les instincts vraiment sociaux. Comparant la société grrgale et la société familiale, Tauteur ne tient pas pour Tunité de ces deux sociétés, ni non plus par l'antagonisme, mais pour la dualité. La question va se poser de nouveau tout à Theure au sujet de la famille humaine et de la société civile. — 4" Sociétés à organisation stable et complète, où il y a division du travail, solidarité, stabilité, continuité à travers les générations : ainsi les abeilles, les fourmis, les termites, les castors. Selon M. Espinas, la société des fourmis est la plus parfaite. Le même auteur regarde la famille comme l'origine des sociétés animales. M. Ribot, au contraire, rapporte les sociétés animales à

l'état grégaire. .

Passons maintenant à l'homme. La famille est-elle l origine de toute société humaine, ou bien, au contraire, la horde, la tribu est-elle contemporaine de la famille ? M. Ribot s'attache à démontrer que la famille et la société répondent à deux sortes de besoins primitifs et bien distincts. Mais on peut répondre que la famille patriarcale est déjà une société en petit et que par conséquent Tantériorité de la f^imille par rapport a la société civile et à l'Etat n'est

d'après m. th. ribot pas douteuse. La thèse contraire n.^ • ^'^^

sur lapromiscuitédite orim;,;., ""ains positivistes

du patriarcat, nous „ 'ZoTs'T'' '" "^'"^"^^' P"y,a de certain, n^ême sans L , év' .ZY ""'"; '''' ^"''' n'est que l'extension de la famill ' "' '^"^ '^ '°^''^'^

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oblige- cependant dexpHqueMes sentir?' ""• ""''^^ "^ tiels à toute société humlne et TtoTef TT"" "^^"■ le sentiment moral est inné ins.lcT '"•'"'• ^'^P""" '"' et la réflexion n'y sont êncoV " ' "^" '^ «conscience

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instincts et y ajouten so,^t r ''"' "'"^'"^ "°^ "^^i"^"" la conscience, u eu Se 'ff """ P^'' '« ^^'«--on et qu'elles seron't bientôt di'u e^p^l'es^" ^'^' '''''^'^ Laissons donc ces prétenHnc, ^ " ™^'"^' ""«es. sont la base suffisan^d a" " ne ""^•"''"'="^"' ^"« "^

Suivons néanmoin encore u.T'Ik' '""""" Le sentiment moral ne sera tn '^'" ' ^ypo^^èse contraire.

Si cet instinct n'est pas sa iffair^'"'"' ''■"'"" "■"^""«• Mais l'on a déjà comori, n ' '"^'"'''"" ^' ''""ords. bien facile de si S^^^;^ ZS::'''' T'' '''''' •mportun. Le sentiment mor'al tarait .'• ^'Z" '^''^ Pects : l'un positif fbienv.ill , ^"^""^ ''^"^ «s-

'*--e négati?, laXitct^h^'^f;-^' sympathie);

qu'un sentiment. On essa^^ en., , ^^ "" "' ^^''''" '^«"^

n'exposerons pas plus longuement ces théories, renouvelées de M. Spencer : elles appartiennent à la morale plutôt qu'à la psychologie et nous les avons réfutées ailleurs. Rappelons seulement quelques principes :

Le sens moral peut être considéré comme sentiment et comme conscience. Celle-ci s'accompagne d'ordinaire et naturellement de celui-là. Le sentiment a des racines dans la sensibilité et l'organisme ; il est exposé par conséquent à certaines perversions. De là cette pathologie du sens moral, dont traite M. Ribot, et qui a été longuement étudiée et décrite par des physiologistes et des criminalistes. Mais la conscience est indestructible, au fond, bien qu'elle soit sujette à nombre d'erreurs; et c'est elle qui est, dans l'homme, la vraie source de la moralité. C'est la conscience, dictamen obligatoire de la raison pratique, expression de la loi naturelle et écho de la loi éternelle, qui inspire la justice et les bonnes mœurs et qui est par conséquent à la base de toute société vraiment humaine. La société humaine est donc essentiellement morale. Elle repose aussi sur les instincts, en ce sens qu'elle répond aux exigences de la nature sensible. L'homme est un animal sociable, aussi bien et mieux encore que l'abeille, la fourmi, les oiseaux migrateurs. La famille et la société civile sont l'une et l'autre naturelles et indispensables; elles ne dépendent pas d'un simple contrat, comme les sociétés industrielles et commerciales. La famille est antérieure de droit et de fait à l'Etat. Maison peut dire que les inclinations sociales (soit sensibles, soit intellectuelles et morales), sont contemporaines de là famille et même antérieures. C'est sur elles que se fonde le droit naturel et imprescriptible d'association (V. l'Encyclique Rerum noparitm). Enfin les animaux nous donnent bien l'exemple de sociétés instinctives, mais sans intelligence ni conscience proprement dite, partant sans moralité ni libre arbitre, dès lors absolument différentes des sociétés humaines, dont elles sont d'ailleurs une image aussi curieuse que suggestive.

Après les sentiments moraux et sociaux, le sentiment religieux. Il aurait évolué de la façon suivante. D'abord

d'après m. th. ribot 2S1

une crainte, disons même une terreur religieuse, avec des pratiques fétichistes, le polydémonisme et la sorcellerie aboutissant à l'animisme ou spiritisme; c'est-à-dire que le sauvage primitif regarderait toutes choses comme animées

par un esprit: ainsi fom encore l'enfant et l'animal. Ensuite une rehg.on moins grossière, plus abstraite, alliée à des éléments moraux. Ici apparaîtraient les idées de fatum ou de nécessité et de liberté; les dieux seraient regardés comme dispensant les biens et les maux ; on leur attribuerait 1 ordre, la force, l'intelligence et finalement la moralité. En même temps le culte s'élèverait; la divinité serait un objet d amour plus encore que de crainte; on espérerait de la justice divine une récompense après la vie présente. A un degré plus élevé encore, les sentiments religieux se confondraient avec les sentiments intellectuels, c'est-à-dire que la religion, pour les esprits d'élite, deviendrait une simple philosophie. La religion suprême serait donc celle des . savants et des philosophes qui ne se préoccupent pas d'autre chose que de leur science et de leur philosophie. On ne peut pas dire plus nettement que la science doit éliminer la religion, sinon comme une ennemie, du moins comme une forme de transition et imparfaite. On voit que l'auteur tombe ici d'accord non seulement avec le fondateur du positivisme, A. Comte, qui regardait la théologie et la métaphysique, avec la religion, comme destinées à céder la place a la science positive, mais encore avec les rationalistes qui déclarent que la philosophie est la seule religion des esprits supérieurs. Peu importent ensuite maintes divergences ou contradictions. Tous dénaturent plus ou moins la religion et, avec elle, le sentiment religieux.

Sans entreprendre ici de justifier contre eux et en particulier contre les positivistes la religion véritable et ses formes légitimes, nous devons cependant les réfuter sommairement en restant au point de vue psychologique. Or ■In est pas vrai, malgré les prétentions des positivistes!

sen! m 'Vr T " '°'' '^^ ■""'■■^'^"^ (connaissance ou sentiment) dans la pure sensibilité. Il est ridicule, par exemple, de chercher un commencement de religion chez

ranimai domestique qui craint et respecte son maître. La religion est avant tout un rapport de l'âme supe'rieure avec la divinité ; elle embrasse un ensemble de vérités et de croyances et entraîne un ensemble de pratiques et de devoirs. De là le dogme, puis le culte et la morale. Mais, soit comme croyance, soit comme venu, la religion est toute dans l'âme supérieure et raisonnable, nullement dans la sensibilité. Seulement celle-ci, étant naturellement associée à tous les mouvements de Tâme raisonnable, et les mouvements religieux étant les plus nobles, les plus ardents et les plus complexes, le sentiment religieux prend naissance nécessairement et comporte toutes sortes de développements. Merveilleux et sublime dans la religion vraie, inspirant les actes les plus héroïques, tous ceux qui honorent le plus l'humanité et favorisent le mieux son progrès, il s'égare et se dégrade étrangement dans les religions fausses, à mesure que ces religions déclinent elles-mêmes; il subit avec elles toutes les dépravations. De là les cultes idolâtriques, les sacrifices huinains et les pratiques les plus monstrueuses delà superstition. Disons aussi que le sentiment religieux est soumis indirectement à certaines maladies de la sensibilité : de là une pathologie spéciale, cette monomanie ou folie religieuse qui compte parmi les espèces de Taliénation mentale. Mais ces dégénérescences ou ces abus mêmes du sentiinent religieux prouventson excellence. Aucun sentiment ne tombe de plus haut dans l'esprit et dans le cœur de l'homme. Il est donc absurde de supposer qu'il va s'atténuant à mesure du progrès de l'esprit et qu'il fait place à une religion purement scientifique et rationaliste. D'ailleurs les faits sont là pour répondre. Les annales de la sainteté coinptent une élite d'intelligences et d'âmes dans lesquelles le sentiment religieux a produit toutes ses fleurs mystiques. Sans doute l'élévation de l'esprit n'appelle pas nécessaireinent la sainteté, cette forme exquise du sentiment religieux, mais le sentiment religieux se développe aisément dans les plus belles intelligences et à mesure qu'elles s'élèvent davantage. On ne peut en douter, pour peu que Ton connaisse la véritable psychologie des saints.

d'après m. th. RIBOT 283

Passant au sentiment esthétique, l'auteur en étudie les origines, la loi de développement, les manifestations morbides, etc. Le positivisme est incapable d'assigner à l'émotion du beau et par conséquent à l'art leurs véritables origines. On le voit bien à l'embarras de l'auteur sur ce point. On nous parle du jeu, dépense d'un « superflu de vie » comme de l'un des premiers exercices esthétiques. Mais les animaux jouent sans avoir aucun sentiment du beau. On voit, au contraire, des sauvages qui manquent du nécessaire se préoccurer déjà de luxe et de parure : ils se tatouent et s'empanachent avant même de se vêtir. Leur sens esthétique est dépravé, soit; mais il existe. Ce fait et bien d'autres n'autorisent guère l'auteur à dire que l'activité esthétique avait quelque utilité à l'origine. Remarquons aussi que, contrairement à la théorie positiviste, la poésie et l'éloquence ont compté parmi les premiers arts, dont s'éprit l'humanité naissante. Or ces arts, malgré tout ce qu'ils empruntent à l'imagination, sont des plus intellectuels et des plus abstraits. Ne pouvant suivre l'auteur dans toutes ses observations de détail, dont plusieurs sont aussi justes qu'intéressantes, bornons-nous à quelques points. Nous ne voyons pas d'inconvénient à dire que Tart primitif eut d'abord un caractère social, puis un caractère individuel. On ne conçoit guère, en effet, les premiers poètes écrivant des méditations ; mais on comprend très bien qu'ils aient chanté les héros et leurs exploits. De même l'architecture, la peinture, etc., d'abord au service de la société, se seraient ensuite individualisées. Mais on voit très bien qu'un mouvement inverse peut se produire et qu'en somme les manifestations de l'art sont liées au mouvement social et en dépendent. Relativeinent au sublime, l'auteur pense que le sentiment dont il est l'objet n'a fait son apparition qu'assez tard : nous croyons plutôt que ce noble sentiment est primitif. Dès l'origine, l'homme a dû être sensible à l'héroïsme, à la grandeur du courage et de la vertu, qu'il ne tarda pas à célébrer dans ses poésies et dans ses discours. La poésie et l'éloquence datent du berceau de l'humanité et il ne paraît pas qu'aucun noble sentiment leur soit postérieur.

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Mais cette critique particulière tient au principe même qui se'pare notre théorie de celle des positivistes et ruine la leur par la base. Le sentiment esthe'tique, de même que le sentiment moral et religieux, est propre à l'homme. Il naît de la perception du beau. Celui-ci implique bien des perfections, telles que Tordre, l'harmonie, la proportion des parties entre elles et avec l'ensemble, la convenance de la chose à sa fin. Le sentiment esthétique dépend donc essentiellement de Tesprit, qui associe ensuite, dans sa perception du beau, les sens dits esthétiques et en particulier l'imagination. Le beau proprement dit est donc, avant tout, l'objet de Finteiligence, bien qu'il revête une forme sensible. Voilà pourquoi Tanimal ne le perçoit pas, malgré la perfection de ses sens. Cette perception, qui enchante, est désintéressée; elle attire en quelque sorte l'homme hors de lui-même, car le beau plaît par la connaissance même. Le sentiment qui en résulte est plus ou moins juste, plus ou moins parfait, selon la perception elle-même. Il est sujet à tous les préjugés, à tous les caprices de la mode et aux dépravations du goût. Il a évolué naturellement comme les autres connaissances et à mesure que toutes les expressions de la pensée de l'homme et de ses besoins se renouvelaient. Mais il est immuable dans son fond, comme le beau auquel il se rattache et qui lui-même est aussi immuable en définitive que le vrai et le bien. Cette conclusion de M. Ribot est donc radicalement fausse : « En résumé, ditil, il n'y a pas plus de beau inné et infus que de bien inné et infus; mais une esthétique qui se fait comme une morale qui se fait... » (p. 344)(i).

Abordons maintenant le chapitre qui traite du sentiment intellectuel, c'est-à-dire, selon l'auteur, de l'état affectif lié à quelque connaissance que ce soit. L'évolution de ce sentiment comporterait trois phases : la première, utilitaire ou pratique; la seconde, désititéressée ou scientifique; la troisième, exclusive, comme il arrivée dans toutes les pas-

(i) Il va sans dire que nous ne regardons pas comme innée, à proprement parler, l'idée du beau, etc.; mais nous disons que le fceau et le bien sont choses objectives et immuables essentiellement.

d'après m. th. ribot

sions exaltées. D'abord la phase utilitaire. A l'origine le sentiment intellectuel ne serait que de la curiosité et M. Ribot attribue celle-ci à l'animal : entre la curiosité de l'animal qui flaire, cherche, regarde, dresse l'oreille, et celle d'un Gœthe, qui voulait savoir tout ce que l'on enseignait de son temps dans les Universités les plus savantes, il n'y aurait qu'une différence de degrés. Nous protestons contre cet évolutionnisme. L'animal n'a pas la curiosité proprement dite, qui est le désir de savoir pour savoir et de savoir par les causes : il ne cherche que la connaissance sensible decequilui est utile ou agréable à ses sens. La curiosité distingue l'homme, comme la faculté de rire, le sentiment esthétique, moral, religieux. Aussi la trouvons-nous, souvent au plus haut degré, chez tous les peuples, en particulier les moins civilisés; les récits de nos missionnaires nous en fournissent d'excellents témoignages. M. Ribot lui-même cite un fait remarquable (p. 872 note), qu'il aurait pu mieux interpréter. Il se trompe donc, comme M. Spencer, quand il dit que la curiosité des peuples primitifs est limitée à des choses très simples, qui toutes ont une utilité pratique. Ajoutons que leur prétention est démentie par la loi positiviste elle-même des trois états. D'après cette loi, en effet, l'état théologique aurait marqué les origines, c'est-à-dire que l'homme primitif se serait déjà posé les questions les plus graves sur l'origine et la fin des choses et les aurait résolues prématurément par des hypothèses théologiques. De fait, les peuples les plus anciens dont parle l'histoire se sont toujours préoccupés des problèmes les plus ardus; une curiosité philosophique et scientifique désintéressée a distingué les écoles d'autrefois bien mieux que celles d'aujourd'hui, dans lesquelles la recherche de diplômes et de situations sociales ou le bénéfice d'inventions et autres productions lucratives semblent être le stimulant trop ordinaire des travaux scientifiques et littéraires.

Relativement à la deuxième phase (curiosité scientifique), on pourrait distinguer autant de sortes de curiosités qu'il y a de sciences et d'objets : de là les curiosités

philosophique, historique, littéraire, philologique, géographique, etc., avec les goûts intellectuels qui leur correspondent. Mais M. Ribot se refuse, selon nous injustement, à suivre cette division; et il préfère distinguer simplement l'émotion intellectuelle sous sa forme dynaiiiiqiie (recherche de la vérité) et sous sa forme statique (possession de la vérité et accroissement qui en résulte). 11 est incontestable, en effet, qu'il y a un plaisir à rechercher la vérité et un autre à la posséder. On sait que les dileitanti ne goûtent que le premier : ils se complaisent dans la recherche de la vérité, mais non pas dans la vérité elle-même. Dès lors on ne voit pas que le sentiment intellectuel auquel ils cèdent puisse être qualifié de désintéressé, ni surtout de scientifique. Il n'en absorbe pas moins leur esprit tout entier et supprime pour ainsi dire toute autre passion. A ce point de vue il est exclusif bien plus que les sentiments rapportés par M. Ribot à la troisième phase. 11 regarde celle-ci comme rare, parce que, dit-il, les idées pures ont peu d'attrait pour la plupart des hommes. — Les idées pures, soit; mais l'idéal est toujours un centre autour duquel gravitent les plus belles intelligences et les plus belles âmes. Et cet idéal est bien celui de la plupart de nos grands savants, qu'il ne faut pas confondre avec des penseurs égoïstes. Quant aux dilettanti et à ceux dont les facultés affectives ont été paralysées par une sorte d'hypertrophie de l'intelligence, leur cas appartient à la « pathologie du sentiment intellectuel. » Sans entendre cette maladie mentale de la même manière que M. Ribot, nous lui rapportons la folie du doute, les scrupules et l'hypercritique ; nous lui rapportons aussi « la personnification de la science » érigée en fausse divinité, de laquelle ses adorateurs tirent toutes sortes de vains oracles ; nous lui rapportons enfin la substitution aveugle et systématique de l'érudition au vrai savoir, de l'analyse à la synthèse, de l'imagination et de la méiTioire à la raison, alors que celle-ci devrait diriger toutes les autres facultés et garder avec elles un juste équilibre.

Les chapitres xii et xiii ont pour objet les caractères

d'après m. th. ribot 287

et d'abord les caractères normaux. Relevons au début un aveu important sur la nécessité dé joindre la psychologie synthétique à la psychologie analytique. Malheureusement l'auteur n'entend point par la première la psychologie rationnelle. Un autre aveu non moins remarquable c'est qu'il y a plus dans la synthèse que dans l'analyse, dans le tout que dans chaque partie. Il semble que l'auteur soit en voie d'admettre les formes substantielles; mais il est loin encore d'arriver à cette conclusion, pourtant indéclinable. Toute sa psychologie synthétique consistera dans une étude sur les caractères. Il tentera de les classer et de montrer leurs rapports avec la vie affective. Deux théories ont prévalu jusqu'ici : Y un^ physiologique^ celle de Galien, qui a distingué les quatre tempéraments classiques, division qui a été complétée ou modifiée par Cabanis, Kant, Lotze ; VduXTQ^ fsychologiquCf plus récente et proposée de diverses manières par Stuart Mill, Bain, Ferez, Paulhan, Fouillée. M. Ribot propose sa propre théorie et sa propre classification. D'abord trois grandes divisions : i® les sensitifs, 2° les actifs, 3° les apathiques. Il refuse d'ajouter les tempérés; car tout caractère, selon lui, est une hypertrophie ou une atrophie. Ce n'est pas admissible. Fassant ensuite aux* subdivisions, il distingue, parmi les sensitifs (c'est-à-dire les affectifs, ceux dont la vie est surtout intérieure) : les humbles^ dont il trace un singulier portrait ; les contemplatifs^ avec leurs variétés (grands et petits mystiques, les analystes comme Maine de Biran, etc.) ; les émotionnels, dont l'activité est intermittente. Farmi les actifs (c'est-àdire ceux dont la vie est surtout extérieure) : les actifs à intelligence médiocre (c'est le cas de beaucoup de petites gens qui dépensent leur activité exubérante dans de menus commerces ou mille aventures) ; les actifs à intelligence puissante (c'est le cas des conquérants et autres hommes de proie). Viennent ensuite les types mixtes. M. Ribot propose les catégories suivantes : les sensiiifs-actifs, les apathiques-actifs, les apathiques-sensitifs, enfin les tempérés, qui confineraient aux ainorphes. En dernier lieu on nous signale les substituts ou équivalents de caractères

partiels, amorphes, avec une disposition particulière ititellectuelle ou affective : intellectuelle, comme dans le cas d'une aptitude extraordinaire (le vulgaire dit la bosse) pour les mathe'matiques ; affective, s'il y a une passion dominante.

Pour en venir maintenant à une critique sommaire, cette tentative n'est pas plus mauvaise ni meilleure que bien d'autres. Une vraie classification des caractères devrait être prise surtout, ce nous semble, du côté des vertus. Ou bien il faut se bornera une théorie des tempéraments et laisser aux physiologistes le soin de nous la donner. Mais si l'on mêle à la fois les qualités morales et intellectuelles, le tempérament, l'humeur, les passions et bien d'autres qualités encore, on arrive à quelque chose d'infiniment complexe qui se refuse à toute classification rigoureuse et scientifique. On aura la matière de descriptions inépuisables et peut-être fort intéressantes, comme celles des romans, mais non la matière d'une science. Quoi qu'il en soit, M. Ribot n'est pas fondé à dire que le caractère est inné, qu'il persiste toute la vie et qu'on peut prévoir ce que fera un homme de tel caractère dans chaque circonstance donnée. On peut bien prévoir le mode des actions de cet homme qui tiennent à son naturel, mais non les actions elles-mêmes qui dépendent de son libre arbitre. Sensiblement différent du naturel, le caractère est formé, en grande partie du moins, par l'éducation et surtout par une volonté personnelle et persévérante. M. Ribot fait des observations justes sur l'unité du caractère et de la vie; mais cette unité ne peut être donnée absolument que par la vertu. La vie des saints nous offre les plus beaux exemples de la fermeté et, pour ainsi dire, de l'indestructibilité du caractère. Nous sommes moins porté à contredire l'auteur, quand il remarque le grand nombre des caractères amorphes, c'està-dire nuls, et quand il ajoute que notre civilisation semble empêcher l'apparition des vrais caractères. Accusons moins cependant la civilisation elle-même que la décadence morale. Mais nous le combattons décidément lorsqu'il dit que rintelligence n'a pas de part importante dans le carac-

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tère et que le développement de la première nuit à la forma- * tion du second. Cette intelligence qui amollit et déforme les caractères n'est que celle dont on abuse. L'autre, au contraire, fonde les grands caractères, qui tous ont dans l'esprit des racines profondes, la conviction et la foi. Et la preuve en est qu'il suffit souvent d'une conclusion nouvelle, d'une découverte de l'esprit et de la conscience pour changer et retourner même toute une existence. Mais M. Ribot n'admet pas que la question du caractère ressortit à la morale mieux encore qu'à la psychologie; et de plus il semble ignorer la morale de l'Evangile. Dans le portrait qu'il trace des humbles, il n'a pas en vue ou n'a pas compris l'humilité chrétienne. Nos vrais humbles sont les cœursles plus magnanimes et les plus forts. Il paraît estimer les grands mystiques, mais non les petits, qui sont pourtant le sel de la terre. En somme il méconnaît la part du libre arbitre et de la vertu dans le caractère.

Venons maintenant aux caractères anormaux et mor^bides^ pour employer les expressions de l'auteur. Il les définit par le manque d'unité et de stabilité : on ne peut prévoir ce qu'ils feront dans un cas donné; mais, par exception, ajoute-t-il, les vrais et grands caractères (César, Napoléon, Richelieu) ont des moments critiques où ils ne sont plus eux-mêmes. A mesure que les caractères anormaux s'éloignent de leur perfection, c'est-à-dire de l'unité et de la stabilité, on peut distinguer : 1° les caractères contradictoires successifs ; 2° les caractères contradictoires coexistants; S® les caractères instables ou polymorphes. Parmi les premiers, il ne faut pas ranger ceux qui par fausseté ou politique jouent successivement plusieurs rôles (Octave, qui devint Auguste; Cromwell, qui devint le Protecteur), non plus que ceux qui dépensent leur activité de diverses manières en différents temps. Mais M. Ribotprétend bien, paraît-il, attribuer à ces caractères morbides toutes les conversions quelles qu'elles soient, celles du bien au mal ou du mal au bien, conversions religieuses ou politiques, etc., comme aussi certaines métamorphoses, certains passages de la vie active à la vie contemplative et réciproque-

ment. Comme exemples viennent ici indistinctement S. Paul et Luther, S. Augustin et Julien TApostat. Quant aux causes de ces changements, il voit bien en général des causes physiques (accidents, à la tète surtout) et des causes morales, celles-ci brusques ou lentes; mais il ne voit pas les causes les plus profondes et ne tient aucun compte des causes surnaturelles ou de la grâce.

Il suppose qu'un nouveau caractère est donné après la conversion et même que la constitution a changé ; mais il ajoute qu'il y a aussi, dans l'individu, des tendances antithétiques dont l'une peut supplanter l'autre. Et ce dernier cas, à s'en tenir au point de vue strictement naturel, e^t bien celui d'une foule d'ames faibles qui oscillent perpétuellement entre le vice et la vertu. Mais évidemment cette analyse est incomplète et laisse subsister les plus graves confusions. Il y a conversions et conversions : les vraies n'amoindrissent en rien le caractère, mais lui assurent, au contraire, plus d'unité et de stabilité. Quant aux autres (les variations du sceptique Bayle par exemple), elles accusent, avec une inconstance de caractère et la légèreté du cœur, l'erreur de la raison et la perte de la vertu. Et puis la psychologie ne suffit pas à expliquer les meilleurs et les plus profonds de ces changements : il y a le coup de la grâce; et les positivistes sont bien incapables d'expliquer autrement et d'une façon raisonnable le changement d'un S. Paul, celui d'un S. Augustin et de tant d'autres esprits d'élite dont s'honore l'humanité, avec l'Eglise. Mais M. Ribot est si loin de nous, en cette matière, qu'il range encore, parmi les caractères anormaux et non loin de ceux de plusieurs de nos saints, les alternances de la personnalité, sortes de maladies qu'on observe chez les hystériques et les hypnotisés et qui leur fait jouer successivement différents personnages II note aussi la « folie circulaire », dans laquelle une période d'exaltation est suivie d'une période de dépression. Mais ne confond-il pas ici un peu le caractère avec l'humeur, qui est si variable chez certains individus, sans que le caractère change pour cela ?

Il a signalé en deuxième lieu les caractères contradic-

D APRÈS M, TH. RIBOT

toires coexistants, qui se rencontrent eux-mêmes sous plusieurs formes. Première forme : elle se reconnaît à la contradiction entre le penser et le sentir, la théorie et la pratique, la science et la croyance (et ici on suppose gratuitement que la science est inconciliable avec la foi), entre l'homme privé et l'homme public. Il est vrai, d'ailleurs, en effet, que ces manques d'unité de cofiscience, selon l'expression si juste de Mgr Guiol (1), accusent l'affaiblissement du caractère chez la plupart de nos conteiTiporains. Ici, M. Ribot fait encore remarquer combien peu les idées suffisent à changer les hommes. Les idées, soit; mais les convictions? Accusons donc notre scepticisme et non pas les idées. La seconde forme se reconnaît h une contradiction plus complète encore que les précédentes. De là, les caractères incohérents. On alliera par exemple la sincérité religieuse et le libertinage. Le cas, en effet, n'est que trop fréquent. Il n'est pas plus rare de voir les libres penseurs et les libéraux pratiquer la tyrannie la plus odieuse. Viennent enfin, en troisième lieu, les caractères instables ou polymorphes : on les reconnaît à une mobilité extrême et souvent hystérique, à une sorte d' « infantilisme psychologique. » Ici, nous avons moins de réserves à faire; mais aux critiques déjà présentées nous devons ajouter les suivantes pour rétablir la véritable notion du caractère.

On peut dire que le caractère c'est la marque distinctive et naturelle de chaque homme, considéré comme être raisonnable. Le caractère comprend donc les habitudes, soit morales, soit indifférentes, mais en tant qu'elles sont devenues comme une seconde nature, et qu'elles ne sont plus sous la direction immédiate et actuelle de la liberté. L'homme ne peut pas changer tout de suite son caractère, ni même en changer à la longue totalement. Le caractère diffère donc du tempérament, qui est tout physique; de l'humeur, disposition à telle espèce de joie ou de tristesse, qui résulte du tempérament et de l'état de l'esprit. Le

(i) Premier recteur de l'Université catholique de Lyon, qui donna ce nom a l'un de ses derniers ouvrages.

292 l'A PSYCHOLOGIE DES SENTIMENTS

caractère est plus intime et plus stable que l'humeur, plus élevé que le tempérament. Il diffère aussi des passions, qu'il se subordonne ou qu'il emploie; Tanimal a des passions ; il a même un naturel et des mœurs, au sens large de ce mot, mais il n'a pas de caractère. Le caractère enfin diffère de la vertu et du vice, qui sont sous la dépendance plus directe du libre arbitre et qui ne sont formellement que dans l'âme en tant qu'elle est libre. On peut se convertir sans changer de caractère, et à plus forte raison, sans changer de tempérament et de passions. Mais la perfection du caractère se trouve dans la vertu accomplie, qui seule donne à la vie morale de l'homme une parfaite unité et une parfaite stabilité. On peut donc dire qu'à vertu égale les caractères sont égaux en perfection, quoique dissemblables. Un saint François d'Assise, par exemple, et un saint Ignace n'eurent point le même caractère ; et nous ne croyons pas cependant qu'on puisse absolument préférer le caractère de Tun au caractère de l'autre. Il n'y a donc pas, à proprement parler, de hiérarchie dans les caractères; nous dirions la même chose des tempéraments, pourvu qu'ils soient sains et permettent l'exercice de toutes les facultés. Mais il faut reconnaître que lorsque les qualités ou les conditions physiques indispensables viennent à manquer, l'exercice de la vertu est impossible et il n'y a non plus, à proprement parler, de caractère. Alors s'ouvre la période de la dégénérescence ou de la folie. C'est par ce côté inférieur que les études de nos psycho-physiologistes peuvent être utiles. Mais elles sont incomplètes et fausses comme études générales de l'âme humaine. •

Un dernier chapitre est consacré à la « dissolution de la vie affective ». Cette vie s'éclipserait à mesure que les organes iraient s'affaiblissant. D'abord disparaîtraient les émotions désintéressées : on cite, à ce sujet, le misonéisme des personnes âgées; puis, successivement les émotions altruistes, les émotions égo-altruistes et les émotions égoïstes. En reprenant ce mouvement en sens inverse, autant qu'on peut le saisir chez les dégénérés de divers degrés, on voit que le parfait idiot est privé de tout

d'après m. th. ribot 293

instinct; celui qui l'est moins est susceptible de certaines craintes et obéit à certaines impulsions; plus haut encore, on voit apparaître successivement un sentiment vague d'attachement, le sentiment de l'injustice, etc. Dans une conclusion, l'auteur cherche à donner la priorité à la vie affective sur l'intelligence. Il nie la liberté etdéfinit le bien : ce qui plaît, c'est-à-dire par l'appétit.

Sans nous arrêter de nouveauà cette erreur ni à plusieurs autres, que nous avons signalées déjà au cours de cette étude, nous terminerons par ces observations critiques. Il est vrai que la vie affective — disons plutôt la volonté — exerce un véritable empire sur toute la personne ; mais elle ne l'exerce que par la liberté, par conséquent en se servantde l'intelligence. Quant à la priorité elle-même ou plutôt à la priorité de temps, elle appartient à la connaissance sur l'appétit, à la connaissance et àl'appétit inférieurs sur la connaissance et l'appétit supérieurs; mais ceux-ci ne la cèdent qu'en se réservant la maîtrise, du moins dans tous les actes moraux et libres. Ces actes ne dépendent qu'indirectement des sens et de l'organisme.

On voit donc déjà ce qu'il faut penser de la prétendue loi de dissolution. Telle qu'on paraît nous la proposer ici elle est fausse. Elle se réfute soit par l'expérience, soit par la véritable théorie de l'origine des idées et du développement intellectuel et moral. Nous voyons, en effet, les plus nobles sentiments et même les plus hautes pensées survivre souvent à un affaiblissement extrême des sens et même à leur ruine partielle. L'organisme et les facultés sensibles conditionnent donc l'exercice des facultés supérieures, mais ne le mesurent pas ni ne l'expliquent. Il est vrai que toutes nos connaissances nous viennent de quelque manière par les sens ; mais tout ne réside pas dans les sens. Idées intellectuelles, sentiments supérieurs, habitudes morales, caractère, vertus surtout, subsistent malgré l'effondrement de l'homme sensible et s'affirment souvent jusqu'au dernier soupir. La disproportion et même le désaccord qui existent ainsi entre l'homme physique et l'homme moral, vonts'accroissant beaucoup avec Tâge et devraient persua-

der aux psycho-physiologistes qu'il y a ici une profonde distinction. Jamais ils neconnaîiront sérieusement l'homme moral, ni pai" conséquent l'homine même, en étudiant l'homme sensible exclusivement. Mais ils doivent compléter leur psychologie expéiimcntalc par une psychologie rationnelle, celle qui s'appuie de préférence sur la conscience intellectuelle et protue de toutes les ressources du raisonnement et de la métaphysique.

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