SUR L HYPNOTISME
— Mais, pour peu qu'on y prenne garde, cette distribution des opinions, qui peut paraître d'abord simple et complète, est insuffisante et équivoque. La 3^ catégorie, en effet, comprend les opinions les plus disparates. Car, ce que les uns regardent comm.e naturel, d'autres le tiennent, au contraire, pour diabolique. Or, ce qu'il nous importe le plus de savoir, c'est jusqu'à quel point un auteur étend les limites du naturel. Plusieurs, par exemple, prononcent que la suggestion à échéance, la vision à travers les paupières fermées et même à travers certains corps opaques, le sou lèvement d'une personne par des aspirations et l'application des index sont des phénomènes naturels en euxmêmes ; d'autres le nient radicalement, sans dire cependant pour cela que tout phénomène hypnotique est diabolique. Des opinions si dissemblables devront être rangées néanmoins dans la même catégorie. En outre, M. N. paraît supposer que les phénomènes qui sont naturels dans un cas donné le sont dans tous les autres ; ce qui n'est pas admissible. On peut très bien soutenir, au contraire, que tous les phénomènes hypnotiques peuvent être diaboliques dans certains cas, dont on jugera par les circonstances. On peut soutenir encore que l'ensemble de l'hypnotisme est diabolique, mais non tel ou tel phinomène particulier. Où ranger ces opinions? Elles ne trouvent pas leur place dans les deux premières catégories. Mais si on les range dans la troisième, on peut dire qu'il n'est pas d'opinion, pour ainsi dire, en dehors de cette catégorie, du moins parmi les auteurs catholiques. La division proposée ne peut donc nous éclairer dans notre étude et expose l'auteur à bien des confusions regrettables, notamment à prêter à ses contradicteurs des sentiments qu'ils ne professent pas et qui peuvent même paraître ridicules.
M. N. est beaucoup plus clair dans la division suivante, qui est celle des phénomènes hypnotiques. Il détermine six classes ou degrés : i° le sommeil hypnotique ; 2° les phénomènes somatiques (catalepsie, anesthésie, léthargie, troubles nerveux) ; 3* somnambulisme plus ou moins lucide; 4° hallucinations et suggestions, sans excepter les
suggestions à échéance; 5° les phénomènes douteux, tels que l'indication de remèdes, la vision à travers les corps opaques ou les yeux fermés ; 6° les phénomènes extranaturels, comme parler et comprendre des langues qu'on n*a jamais apprises, décrire des organes malades quand on ignore Tanatomie, prédire l'avenir, guérir des maladies humainement inguérissables, lire dans la pensée de quelqu'un malgré lui. M. N. hésite beaucoup au sujet de la lecture des pensées, car il range parmi les phénomènes douteux et non point parmi les phénomènes certainement extranaiurels « la connaissance des pensées intimes de l'opérateur, qui veut bien les laisser voir, mais sans aucun signe extérieur )>. Ce doute et plusieurs autres nous paraissent destitués de tout fondement sérieux.
Mais ce que nous reprochons surtout à cette classification des phénomènes hypnotiques, c'est de supposer que les mêmes phénomènes sont constamment naturels ou extranaturels, alors que rien n'est moins prouvé et qu'il est même certain que nombre de phénomènes naturels en euxmêmes peuvent avoir dans certains cas une autre origine. Ainsi en est-il des hallucinations et de certaines maladies ou affections nerveuses. Tels sont en particulier certains songes prophétiques, qu'on peut raisonnablement attribuer aux bons esprits après accomplissement, mais qui d'ailleurs auraient pu n'être que de simples effets d'une crainte habituelle et de l'imagination. Par exemple on a raconté que le jour où Henri IV fut poignardé par Ravaillac, la reine, effrayée par un songe de la nuit précédente, tenta vainement de persuader au roi de ne point sortir. — « Tous songes, mensonges », répondit en riant le roi chevaleresque, qui tombait frappé mortellement quelques heures après. Si l'attentat n'avait pas eu lieu, le songe de la reine trouverait son explication la plus naturelle dans la crainte et les alarmes où l'avaient jetée les attentats précédents. Mais, après le meurtre du roi, une autre explication peut paraître la meilleure.
Nous raisonnerons de même sur l'ensemble des phénomènes hypnotiques. Un simple sommeil où tombe une hysté-
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rique à la moindre provocation, même involontaire (jet de lumière, coup de tam-tam, etc.), peut être regardé comme naturel; de même bien des phénomènes qu'on observe souvent dans des cas de soninanibulismespontané et naturel. Mais si ces phénomènes se lientà d'autres certainement diaboliques; si c'est le même opérateur qui endort le sujet, le fait aller et venir à son gré, lui suggère tous les sentiments et toutes les hallucinations qu'il lui plaît, le fait lire à travers des corps opaques et décrire ce qui se passe au loin, alors il y a lieu de craindre que les phénomènes hypnotiques même les plus simples ont déjà la même cause principale que les plus extraordinaires.
Celte cause certainement intelligente ne peut être qu'un esprit qui emploie, outre ses forces propres, celles de la nature, en se conformant d'ailleurs nécessairement aux lois de la nature, en particulier aux lois physiologiques de l'organisme. C'est ce qui donne aux phénomènes hypnotiques un caractère scientifique, oui n'exclut point un caractère supérieur et diabolique. Car on ne peut douter que les démons ne connaissent les rriêmes sciences que nous connaissons nous-mêmes et qu'ils ne les emploient avec une dextérité supérieure. De là leurs prestiges. Et c'est ainsi que le scientifique et le diabolique, loin de s'opposer aussi radicalement qu'on le prétend quelquefois, s'allient fort bien et de la manière la plus intime. Une certaine science ne chasse donc point le démon : elle l'appelle plutôt et lui ouvre la voie. Une certaine science est moins opposée à la superstition et à la magie que l'ignorance. Et c'est ce qui nous explique que tels savants du moyen âge, alchimistes, astrologues, empiriques, pouvaient être à la fois de vrais savants et des magiciens : savants en tant qu'ils étaient la cause principale ou les interprètes éclairés de certains phénomènes par eux étudiés; magiciens, en tant qu'ils étaient les instruments, souvent peut-être inconscients, d'un esprit supérieur, plus savant qu'eux-mêmes, dont ils se faisaient pour ainsi dire les organes ou les aides et les préparateurs. Alors même que leur inconscience ou leur bonne foi les aurait innocentés de toute magie proprement dite, on ne
pourrait cependant les disculper d'une sorte de crédulité scientifique^ c'est-à-dire d'une crédulité' qui présume trop de la science humaine et tourne ainsi à la superstition non moins que la crédulité des ignorants. O savants, les plus crédules ! pourrait-on dire ici, en imitant un mot de Pascal.
Ces observations, si elles sont justes, ruinent déjà parla base la thèse principale de M. N. Il la formule ainsi : « Dans Thypnotisme médical ou scientifique ordinaire, c*est-à dire s'arrêtantaux quatre premiers degrés exposés tout à l'heure, la cause doit être regardée comme naturelle. » — Nous ne voudrions nous arrêter qu'à des critiques de fond. Mais il est impossible de ne pas remarquer d'abord que l'auteur paraît préjuger ce qui est en question et déplacer ainsi tout le débat. Car il s'agit précisément de savoir si l'hypnotisme pratiqué dans certaines cliniques et ailleurs et qui s'étend aux phénomènes des quatre premiers degrés, est vraiment « médical ou scientifique )>. A coup sûr, la cause des phénomènes hypnotiques est naturelle dans la mesure même où l'hypnotisme est vraiment médical et scientifique. Mais venons aux preuves elles-mêmes en nous réservant de n'accorder que ce qui sera démontré. Il y a : i° des preuves d'autorité; 2° des preuves de raison théologique; 3° des preuves de raison philosophique.
1° Preuves d'autorité. On rappelle les décisions des Congrégations romaines; on fait grand fond en particulier sur une réponse du préfet de la congrégation du Saint-Office à Mgr Gousset, en 1843 : « La question du magnétisme, y est-il dit, ne sera pas résolue tout à l'heure, si elle l'est jamais, parce qu'on ne court aucun risque à en différer la décision, et qu'une décision prématurée pourrait compromettre l'honneur du Saint-Siège. » — Nous répondons d'abord qu'il y a eu des réponses subséquentes. Ensuite on ne peut se prévaloir d'une certaine réserve du Saint-Siège en ces matières. On a désigné sous le nom général de magnétisme toutes sortes de pratiques, dont quelques-unes sont très simples, comme l'emploi des courants électriques, l'application des aimants. Veut-on que l'Eglise proscrive en bloc le magnétisme ainsi entendu ?
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Veut-on qu'elle prohibe l'emploi des fluides nerveux, vital et autres plus ou moins problématiques? Mais de ce que l'Eglise ne porte pas ici de condamnation absolument générale, on ne peut, sans illogisme, conclure qu'elle approuve une forme quelconque de l'hypnotisme. Elle approuve si peu qu'elle a rappelé en toutes circonstances les prohibitions générales et les conditions de liccité qui, de l'avis, croyons-nous, de la plupart des théologiens, s'appliquent à l'ensemble de l'hypnotisme, surtout aux cas les plus extraordinaires, ceux que recherchent le plus la curiosité, l'intérêt ou tout autre passion. Inutile de rapporter ici textuellement ces réponses si prudentes et si autorisées qu'on retrouve dans les recueils de morale et de droit canon. Mais tout le monde sait que l'Eglise proscrit toute évocation explicite ou implicite du démon, toute vaine observance, toute application de causes ou de moyens qui sont sans proportion avec l'effet attendu, notamment «l'application de principes et de moyens purement physiques à des choses ou des effets vraiment surnaturels pour les expliquer physiquement ». L'Eglise laisse ensuite aux théologiens, à la toi et au bon sens des fidèles le soin d'appliquer ces règles aux cas innombrables qui peuvent se présenter. Elle pose, pour ainsi dire, les îJiajeures qui doivent éclairer notre conduite morale; à chacun de nous ou du moins aux autorités particulières de poser les minenres. Elle dira, par exemple, qu'on ne doit pas employer des moyens physiques pour produire des effets qu'on ne peut leur attribuer naturellement. A nous ensuite de prononcer que de simples aspirations ou expirations accompagnées de l'application de l'extrémité des index ne sont pas des moyens qui suffisent naturellement à soulever une personne. D'ailleurs il est des erreurs qui sont justiciables du sens commun avant de l'être de l'Eglise. C'est bien assez qu'elle condamne les hérésies et certaines opinions erronées trop retentissantes ou certains abus parfaitement déterminés.
On s'est prévalu d'une réponse récente du Saint-Office; et ici nous ne parlons plus de M. N..., mais du docteur
Battandier, qui la cite dans la Revue du monde invisible (i5 novembre 1899). ^''^ ^^^ adresse'e à un médecin qui demandait s'il lui était permis de s'occuper d'expériences de suggestion. La voici : « Quant aux expériences" déjà faites, on peut le permettre (d'assister aux discussions), pourvu qu'il n'y ait pas danger de superstition ou de scandale, et que l'auteur ne s'érige pas en théologien et soit disposé à obéir aux ordres du Saint-Siège. S'il s'agit de nouvelles expériences : ou ce sont des faits qui dopassent certainement les forces de la nature, et c'est défendu; ou on doute (qu'ils dépassent ces forces), et alors on peut le tolérer après avoir protesté qu'on ne veut avoir aucune part dans les faits préternaturels et à la condition qu'il n'y ait pas danger de scandale » (26 juillet 18^)9). — On voit avec quelle extrême réserve et à quelles conditions le Saint- Office permet ou tolère quoi que ce soit en ces matières. De pareilles réponses, loin d'être favorables, prouvent que les phénomènes d'hypnotisme sont au moins suspects aux yeux du Saint-Office.
Mar Méric s'est autorisé aussi d'un mandement et de prescriptions de Léon XIII alors cardinal-archevêque de Pérouse. Mais, si on lit sans préjugé ces actes remarquables, la même idée de suspicion à l'égard du magnétisme s'en dégage nettement. Que prescrit, en effet, le cardinal ? — Le voici : 1° « Toute expérience demagnétisme sur le corps d'un homme de quelque manière qu'elle soit produite, est désormais interdite sans notre autorisation. — 2° Dans les cas où l'emploi du magnétisme serait vraiment requis pour venir en aide à la science ou à l'art médical, il faudra d'abord obtenir cette autorisation, où se trouveront relatées les précautions à prendre : sans quoi l'usage du magnétisme sera regardé comme abusif (i). » Qu'il y a loin de cette réserve et de cette suspicion à l'affirmation que nous combattons, savoir que la cause des phénomènes hypnotiques des quatre premiers degrés (sommeil, somnambulisme, suggestions et hallucinations) doit être regardée comme natu-
(i) Revue du monde invisible (iS août 1899).
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relie ! S*il y avait un « hypnotisme médical ou scientifique )i, l'Eglise interviendrait-ellede cette manière? Solliciterait-on même ses conseils et ses décisions?
M. N... ne peut donc appuyer sa thèse sur l'autorité de l'Eglise, sans commettre lequivoque déjà signalée : « Si tout hypnotisme était diabolique, dit-il, l'Eglise pourrait-elle laisser le démonisme s'implanter pendant un siècle dans le monde entier sans protester et sans éclairer les consciences, quand on lui demande une décision? Pourrait-elle répondre qu'il n'y a aucun risque à dilférer la décision?» — Nous venons de montrer que la question serait mal posée en ces termes : tout hypnotisme est il diabolique ? Nous avons montré aussi que l'Eglise a déjà condamné l'hypnotisme, du moins en principe et suffisamment pour qui veut et sait entendre. Si elle paraît observer une grande réserve sur tels ou tels phénomènes, abstraction faite de leurs circonstances, ou sur tels et tels cas particuliers, c'est que ces phénomènes ou ces cas ne comportent pas de jugement ou bien que ses décisions seraient mal comprises et serviraient de prétexte à de plus grands abus.
De l'autorité de l'Eglise, M. N... passe à celle des médecins et des savants catholiques, qui, dit-il, enseignent l'hypnotisme « même dans les universités catholiques, sous les yeux et l'autorité ou l'appui des évêques et des prêtres; penser et parler autrement serait se rendre ridicule aux yeux d'une science raisonnable et sensée, et attirer quelque mépris sur la religion elle même. Et certes une telle autorité ainsi appuyée a bien quelque valeur en fait de preuves. Tous les médecins sérieux (?!), qu'ils soient impies, indifférents ou très chrétiens, recourent à l'hypnotisme dans certains cas ». On invoque même la pratique générale des internes des hôpitaux de Paris... La plupart des médecins, « tout en reconnaissant que les effets médicaux le plus souvent n'en sont pas considérables, admettent que pour certains accidents hystériques arrivés par suite de la maladie, ils sont presque toujours souverains et remplacent très avantageusement des opérations chirurgicales
q^ui seraient très dangereuses. Comment donc et de quel droit empêcher cela chez ceux qui ne veulent que cela? Comment condamner en bloc tous les médecins, même les plus religieux, et se prononcer autoritairement contre les savants qui ont le plus e'tudié cette matière et qui ne s'y avancent qu*avec la plus grande réserve ? »
— Nous répondrons d'abord que, s'il y a des médecins et des savants catholiques qui regardent un certain hypnotisme comme naturel et scientifique, il y en a d'autres non moins autorisés, semble-t-il (par exemple le docteur Hélot, dont nous citerons plus loin les conclusions) qui pensent tout autrement; la plupart, croyons-nous, suspendent leur jugement et refusent même d'examiner de trop près ces phénomènes troublants. Quant aux effets utiles deThypnotisme, ils sont très contestés, comme le reconnaît M. N. lui-même; ce qui n'est point douteux, ce sont les effets pernicieux et innombrables qui fontrejeter parbeaucoupdepersonnessensées l'ensemble de l'hypnotisme et son emploi quelconque. En se prononçant ainsi, elles ne prétendent condamner personne; mais c'est bien leur droit de regarder comme diaboliques les effets les plus extraordinaires de l'hypnotisme et de suspecter plus ou moins tous les autres selon leur proximité avec les premiers; c'est bien leur droit encore d'user de leur crédit particulier pour détourner les fidèles de toute pratique de l'hypnotisme, laissant à l'autorité ecclésiastique le soin de tolérer et de contrôler telles ou telles expériences s'il y a lieu. La preuve d'autorité qu'on essaie de tirer d'une pratique prétendue générale ne nous émeut donc pas. Il y a une cinquantaine d'années, nombre d'excellents catholiques et de très dignes prêtres interrogeaient les tables tournantes, qui répondaient souvent d'une manière surprenante. L'Eglise a-t-elle protesté par un acte éclatant ? Elle s'est contentée de rappeler certaines règles de morale, d'éclairer ceux qui la consultaient, de proscrire certains abus particulièrement graves, et l'épidémie a disparu. Mais voici que le mal menace de reparaître ; car plusieurs prétendent aujourd'hui que les tables tournent et répondent naturellement. Ces épidémies mo-
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raies ou mentales sont de tous les temps ; et l'Eglise les traitera avec les remèdes ordinaires, ceux-là mêmes qu'elle opposait déjà à l'alchimie et à l'astrologie. Mais qu'on ne ne nous parle plus, en ces matières, de l'autorité des savants, surtout de certains savants, non plus que de la pratique des internes des hôpitaux, ces critériums de morale ne nous paraissent pas suffisants.
Passons à l'examen des preuves de raison théologique. M. N. en donne deux, i^ Il n'y a pas de vaine observance. Car, dit-il, <c les savants et les médecins veulent simplement obtenir des effets qu'ils jugent naturels par des moyens qu'ils jugent proportionnés, et dont ils prouvent, comme nous l'avons fait, l'aptitude par des raisonnements et des rapprochements sérieux et convaincants... Les théologiens ajoutent même que dans les cas réputés douteux... on doit plutôt les croire naturels (les effets)..., l'intervention des démons ne se présume pas, mais doit se . prouver. »
— On peut répondre d'abord que beaucoup de médecins hvpnotistes ne tiennent aucun compte de la doctrine de l'Eglise non plus que de la distinction du naturel et du surnaturel. On peut répondre ensuite qu'il ne suffit pas de protester qu on ne cherche que des effets naturels, si par ailleurs, on emploi des causes ou des moyens sans proportion avec les effets désirés. On peut répondre enfin que l'aptitude des causes et des moyens employés n'est aucunement démontrée, s'il s'agit de phénomènes extraordinaires, tels que les suggestions invincibles et à échéance, etc. Car nous ne pouvons, par exemple, regarder comme une preuve de quelque valeur l'explication suivante de l'assujettissement de l'hypnotisé à l'hypnotiste : a L'hypnotisé a voulu s'assujettir lui-même au magnétiseur...; il s'est endormi avec l'intention de lui obéir...; or cette idée doit avoir sur lui une influence notable et décisive. Il n'est donc pas étonnant que pendant le sommeil magnétique cet homme soit tout pour lui, et que tout le reste ne compte pour rien... » Quant à ce principe que « l'intervention des démons ne se présume pas, mais doit se prouver », il ne
ri iJ
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s'applique pas précisément en la matière, parce que l'interveniion des démons est certaine dans beaucoup de phé. nomènes hypnotiques, généralement les plus extraordinaires; il y a donc lieu de la craindre et même de la supposer dans les phénomènes avoisinanis; ils deviennent suspects par ce voisinage. M. N. ne dit il pas lui-même : « L'hypnotisme médical et expérimental... touche de près aux confins du diabolisme; et alors il est facile, par curiosité par intérêt ou par passion, de les ouirepasser et de demander au magnétisme des effets qu'il ne peut naturellement produire, et de tomber ainsi sous l'empire de Satan?» N'avoue-t-il pas encore qu'il y a des phénomènes douteux ? Or il n'y aurait pas de phénomène qui dût être tenu pour tel, si les phénomènes devaient être regardés comme naturels jusqu'à preuve qu'ils sont diaboliques.
La 2« raison théologique est celle-ci : « Les démons n'ont ni la puissance ni la volonté d'intervenir ainsi toujours et d'une manière toujours proportionnée aux aptitudes des sujets, dans les choses humaines... Il est certain, d'après les traditions chrétiennes, que la puissance et l'ingérence des démons ont été singulièrement restreintes après rLicarnaiion et la mort de N.-S. Or, si tout cas de magnétisme était cas démoniaque, on pourrait affirmerque le démon s'ingère maintenant dans les affaires humaines plus même qu'avant l'Incarnation, puisqu'il s'ingérerait même dans les traitements donnés aux malades et qui semblent parfaitement innocents. Si les démons venaient ainsi toujours, au gré ou contre le gré et la volonté expresse des magnétiseurs et des magnétisés, s'emparer de toutes les opérations hypnotiques, il faudrait leur reconnaître une puissance et surtout une influence en tout cas bien supérieures à celles des bon anges; ce qui est inadmissible. » De plus, ajoute-t-on, les démons orgueilleux ne s'assujétissent pas aux. mages et aux sorciers. Donc, « cette manière d'agir uniforme, constante, parfaitement soumise aux opérateurs (?) et conforme toujours aux aptitudes des sujets, est absolument contraire à leur nature et à ce que Dieu leur permet et veut d'eux, et redisons avec Hurter :
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Hœc supponi quidem gratis passinit, probari vero neqnennt. »
— Ce raisonnement, où se trouvent mêlées des choses si différentes, aurait quelque fondement, si les adversaires de M. N. soutenaient que tous les phénomènes qualifiés d'hypnotiques sont en eux-mêmes au-dessus des forces de la nature et par conséquent toujours diaboliques. Mais nous avons assez montré qu'on ne peut se prononcer sur tels et tels phénomènes d'une manière absolue et indépendamment des circonstances. C'est même ce qui explique et les dangers particuliers de l'hypnotisme et la réserve extrême de l'Eglise dans ses décisions ou réponses.
Quanta la puissance des démons d'intervenir dans les choses humaines, nul ne peut la nier ni la mesurer exactement; mais il est certain qu'elle est parfois très grande, surtout quand on la provoque par malice ou même par inconsidération. Ce serait une erreur manifeste de supposer que l'Incarnation et la Rédemption ont chassé complètement les démons de ce monde. Que signifierait alors cette prière de Léon XIII, que le prêtre, avec les fidèles, récite chaque jour au pied de l'autel : « Sancte Michael archangelé, défende nos in prœlio ; contra neqiiitiam et insidias diaboli esto praesidium, Imveret illi Deiis. Supplices deprecamur; Tuque princeps militiœ cœlestis Satanam aliosque spiritus jualignosqui ad perdit ionem animarum pervairantur in mundo divina virtute in infernum detrude? » Que signifieraient les formules d'exorcismes qui remplissent le Rituel? Faut-il citer des textes del'Ecriture et tant d'autres témoignages? La vérité est que Jésus-Christ a affranchi l'homme de la tyrannie des démons, mais que c'est retomber dans la servitude que de rappeler ces esprits de ténèbres par le péché et surtout par des évocations explicites ou implicites. Et si les démons n'exercent pas sur les sociétés chrétiennes en tant que telles le même empire que sur les sociétés païennes, leur influence ne laisse pas d'être redoutable, à mesure surtout que l'impiété et un nouveau paganisme leur rouvrent les portes de la société. Néanmoins, quelle que soit leur influence, elle est moins
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considérable, croyons-nous, que celle des bons anges. Car ce n*est pas au caractère extraordinaire de l'intervention des bons et des mauvais anges qu'il faut mesurer leur puissance respective, mais bien aux efïets sérieux etaux actes humains qu'ils font accomplir. Alors que les démons excitent l'homme à rompre avec la foi chrétienne et la morale de l'Evangile; alors que, semblables à des histrions, ils alimentent de vaines curiosités et égarent ce désir du surnaturel et du divin qui nous possède malgré nous, les bons anges sont les inspirateurs et les auxiliaires de toutes les oeuvres de bien, des actions généreuses, des dévouements héroïques, en un mot de tous les actes dont la grâce et TEsprit Saint sont le premier principe. De ce que l'mterventiondes démons est plus bruyante que celle des ange»?, il ne s'ensuit donc pas qu'elle soit plus efficace. Les plus grandes œuvres de Dieu et de ses anges ne sont pas les miracles : ce sont les œuvres de sanctification et d'apostolat. II serait vraiment puéril de mesurer l'action des bons anges aux phénomènes de mystique religieuse, comme aussi de mesurer l'action des démons aux phénomènes de mystique diabolique.
Maintenant, jusqu'où s'étend cette dernière et à quel point comprend-elle les phénomènes hypnotiques ? Il est difficile de le déterminer. Mais rien ne sert de dire que les démons orgueilleux ne peuvent s'assujétir ainsi aux opérateurs; car ce sont plutôt les opérateurs qui s'assujétissent aux démons, dont ils ne sont que les instruments. On sait que le succès de nombre d'expériences de magnétisme et d'hypnotisme paraît soumis aux conditions arbitraires, disons même aux caprices d'un agent invisible et supérieur.
Les preuves de raison philosophique ne nous retiendront pas longtemps; car elles consistent à dire que, dans l'hypnotisme ordinaire, les opérateurs agissent sûrement, naturellement, sans efforts, par degrés, selon les aptitudes du sujet. — M. N. n'a évidemment en vue que les cas les plus simples et observés chez des sujets entraînés depuis longtemps. Mais on sait combien les expériences de magnétisme
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et d'hypnotisme, surtout quand elles atteignent les degrés supérieurs, exposent à des malaises indéfinissables et à des accidents de toute nature. D'ailleurs les sujets les mieux entraînés tombent infailliblement, pour ainsi dire, dans un état d'infériorité morale, qui ne paraît être qu'une variété de l'aliénation ou de l'idiotie.
M. N. s'applique ensuite à réfuter certaines objections sans y réussir d'une manière satisfaisante. D'où vient, par exemple, que le consentement du sujet soit si nécessaire ou du moins si utile dans les expériences d'hypnotisme ? Si les causes étaient purement physiques, pourquoi ne serait-on pas hypnotisé indépendaminent de tout consentement, de même qu'on est endormi bon gré mal gré par le chloroforme, l'éther ou d'autres anesthésiques? M. N. essaie vainementensuited'assimiler l'étatde l'hypnotisé à celui du chloroformé. Celui-ci, en effet, perd l'usage de ses facultés, mais sans les aliéner, au lieu que les facultés intimes de l'hypnotisé (imagination, mémoire, intelligence, faculté motrice) deviennent la chose de l'opérateur qui en dispose à son gré. Or le fait de cette aliénation, qui est indéniable, au moins dans bien des cas, sans parler de son immoralité intrinsèque, ne nous paraît guère explicable naturellement, quoi qu'en dise l'auteur. '
Relevons encore un argument sur lequel il s'appuie pour étendre outre mesure les limites des phénomènes qui peuvent être naturels et qui par conséquent seraient appelés à devenir scientifiques un jour. Il s'agit de « la vision à travers des corps opaques ou les yeux fermés. Assurément, poursuit M. N., on ne peut pas dire a priori et surtout prouver que ces choses sont impossibles par des moyens naturels : car n'est-on pas arrivé grâce à la lumière cathodique, au moyen de la réverbération sur une certaine lame préparée ad hoc, à voir à travers certains corps opaques? »
— Il nous semble, au contraire, qu'on doit regarder comme certain que la vision à travers un corps suffisamment opaque, une planche par exemple, ne peut être naturelle. L'exemple des rayons cathodiques est étranger à la question et ne prêterait qu'à un sophisme. Car ces rayons
3lO CRITIQUE DE QUELQUES OPINIONS RÉCENTES
traversent bien, il est vrai, des corps opaques pour nos yeux et portent l'ombre des objets sur un écran où nos yeux raperçoiveni; mais nos yeux n'en sont pas moins sensibles qu'aux seuls rayons lumineux. On ne peut supposer que notre re'tine deviendra un )0ur sensible aux rayons cathodiques comme elle est sensible déjà aux rayons lumineux ; on ne le peut, dis-je, à moins de miracle ou à moins que notre œil ne change de nature. Or cette dernière hypothèse est absurde et ouvre la porte aux suppositions les plus fantastiques. Les rayons cathodiques sont plus accidentels à l'acic même de la vision que ne le sont le télescope et le microscope; or la puissance extraordinaire de vision que l'œil tire de l'emploi de ceux-ci ne change pas cependant la nature de l'organe.
M. N. croit pouvoir opposer à ses adversaires, entre autres de savants professeurs du Collège romain, les contradictions où ils seraient tombés. Mais ces contradictions n'existent pas ou ne portent pas sur les points importants de la question. En réprouvant généralement tout hypnotisme, ers auteurs ont pu accorder, en effet, que telles et telles expériences tnoins suspectes pouvaient être tolérées à certaines conditions, en particulier celle d'être toujours prêt à se soumettre aux décisions de TEglise. Les opinions des théologiens les plus sévères sur le magnétisine ou Thypnotisme n'étant pas complètement partagées par certains catholiques, ceux-ci seront-ils tenus à la même abstention absolue, à la même réserve que ces théologiens préconisent ? Ils ne pourraient y être tenus que par une décision doctrinale ou une défense disciplinaire que l'Eglise s'est refusé h porter jusqu'ici, du moins dans un sens absolu, parce qu'elle serait mal interprétée et provoquerait plus de mal qu'elle ne produirait de bien. Mais M. N. n'a pas le droit, croyons-nous, de penser que l'Eglise approuve et justifie certaines pratiques parce qu'elle les tolère; il n*a pas le droit de supposer que la doctrine de ces auteurs est en contradiction avec les réponses des Congrégations et du Saint-Siège.
A la liste des théologiens et des philosophes rotnains
SUR l'hypnotisme 3jj
cités par M N.. nous pouvons ajouter, par exemple Mgr Lorenze 1, nonce apostoI,que à Paris etLguerepro: fesseur de philosophie au collège de la Propagand qui ap.es avo.r accordé que certains phénomènes hypnolTes
qu .1 faut éviter 1 hypnotisme « tanqnam uovam dtabolismi )onna,„, d>gna,n ,rorsus us stultis qui dccipi volnnt Z prob.s eonnn dece.toribus . (,). I, serait vraiment étonnant que cett' doctrine fût désavouée par les réponses du Sa „. S.ege comme paraît le prétendre M. N. Il (ait, croyons.
?:s rrmTen «rTi rr^L^aUo^nfd'- "r"' 'T'' , I ^ leiutation ni développer te s ou
tels arguments que nous avons essayé de faire valoir dans des études précédentes (.), arguments tirésdespr ne pes.ës r us essemiels de la psychologie etdela morale'nou si^ a
le.ons seulement quelques-unes des conséqnenes légitimes de la doctrine que nous combattons. Elles sont teliefguTn peut les regarder comme une réfutation per .^,, 'i.' La
aTTCu'r"' ""^ ^'^"''^"-^ "'"' ^^^ ^^'P"'^'- ^''-'"-n
Fs 1 o r" l' ïï" •■*" ''"'^'^ ^'^ ""^'"^ inadmissible, hst-il permis d hypnotiser un accusé pour le contraindre avouer son crime ? C'est incontestable si l'on adTet "né n^ çment que toutes les suggestions, même cell s^ui meitent le su,et à la merci de l'opérateur, ont une cale
quement. Et M. N. en convient, malgré des réserves dans
le passage suivant : « I, ne peut pas Itre permis d tner de
hypnotisme pour arracher au sujet un Lret qu'il veut
cr, amon,s çu^H „y ait alors des raisons Upoldt
sautes ». 11 est trop évident que ces raisons prépo^ndeVantes
'o^uphia., S. Theol^i^ « "u.ie "hs"]' ^"'"'? '''"'""'• ^^'- 1 vol. in-8. uiriusque juris doctor, editio altéra 1896,
(2) Plusieurs conférences et artiVl^c ...- pl
'•on hypnotique est-elle licUeluS^ ZurllLTTl =,^'' 'o"''"'
^u luiLiie, naturelle ou diabolique? 1898.