‹ Mélanges philosophiques (1897-1900) [microform]Chapitre 49 sur 52 · RECENTES · texte numérisé non relu

RECENTES

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l'homme et la brute, il y ait place pour une espèce intermédiaire, qui ne serait ni homme ni brute ou à la fois l'un et l'autre. Mais s'il s'agit d'epèces analogues et d'ailleurs égales dans leurs lignes respectives, pourquoi des hybrides indéfiniment féconds ne pourraient-ils en résulter naturellement ? L'antiquité l'a cru, et la métaphysique nous paraît incapable, laissée à elle seule, de réfuter ce préjugé. Or c'est ici d'abord qu'intervient la science expérimentale pour éclairer la métaphysique, l'assurer dans ses démarches et lui permettre de pousser jusqu'au bout sesconclusions. Armée de tous ses instruments d'observation et appuyée sur les principes induits les plus certains, elle classe lesanimauxet les plantes, surtoutles premiers, d'après des méthodes vraiment naturelles ; elle montre par la comparaison et les différences des organismes qu'il y a un très grand nombre d'espèces, sans qu'il soit toujours possible de distinguer les espèces infimes des simples variétés. Etudiant l'espèce par le dehors et en particulier au moyen delà génération, propriété qui paraît la plus essentielle, elle montre que le semblable produit toujours sou semblable et que la décadence essentielle des espèces ou leur transformation à rebours est une chimère aussi bien que leur ascension. Il y a des types immuables, entre lesquels les individus peuvent bien osciller, mais dont ils ne peuvent s'écarter beaucoup sans périr eux-mêmes ou sans devenir inféconds. Elle montre que les hybrides, en supposant qu'ils soient donnés entre des espèces réelles et non de simples variétés, sont stériles ou retournent bientôt au t3^pe paternel, en sorte que l'hybride ne représente pas, à proprement parler, une espèce nouvelle, mais l'espèce paternelle, revêtue plus ou moins et momentanément des formes accidentelles de Tespèce maternelle. Aucune essence vraiment nouvelle ne peut donc apparaître. La science expérimentale montre surtout, à la suite d'un Pasteur, que la génération spontanée, comme aussi celle qu'on attribuerait à l'influence des astres, etc., est une illusion à laquelle il faut absolument renoncer : omue vivens ex ovo. Jamais la métaphysique, laissée à elle seule, n'avait pu porter au transformisme

des coups, sinon plus décisifs, du moins plus sensibles. Voilà certes de magnifiques conclusions acquises par d'immenses travaux : elles sont aujourd'hui la propriété de la philosophie de la nature. Comment la métaphysique n'en serait-elle pas reconnaissante à la science expérimentale ?

Mais celle-ci n'a point borné là ses services. Elle a abordé dans toutes ses parties et dans tous ses détails l'hypothèse du transformisme et a montré que partout il était sans fondement, en sorte que s'il fallait s'en rapporter ici à la seule expérience, c'est encore contre le transformisme qu'il faudrait conclure. Aussi, ceux des savants qui, malgré tout, tiennent pour la transformation des espèces, sont-ils obligés de reconnaître que leur hypothèse favorite n'a pas dépassé les limites de la pure théorie et de la conjecture. Essayons de récapituler ces arguments scientifiques qu'ont fait valoir tour à tour les Cuvier,les Agassiz, les de Quatrefages, les Blanchard, les Virchow, venus de toutes les religions et de toutes les écoles.

1° La science expérimentale ne peut fournir aucun exemple de transformation d'espèce qui soit incontestable. Pas une seule fois on n'a pu constater qu'une espèce véritable était sortie d'une autre, ni dans les temps présents, où l'observation scientifique et l'expérimentation s'étendent à tous les points du globe, pour ainsi dire ; ni dans les temps historiques, qui comprennent une période de 5 ou 6 mille ans, puisque les monuments égyptiens remontent jusque-là ; ni dans les âges antérieurs, qui comprennent des milliers de siècles et où la paléontologie seule a pu pénétrer.

2^ Non seulement la paléontologie n'a découvert aucun indice certain de transformation passive d'espèce, mais encore elle a montré que les espèces anciennes, aussi bien que les espèces actuelles, avaient des caractères nettement tranchés, nullement équivoques, comme l'exigeait l'hypothèse transformiste. Le transformisme, en effet, suppose que les ancêtres des espèces actuelles avaient des caractères indéterminés qui se seraient spécifiés, chez leurs descendants, de plusieurs manières opposées entre elles. C'est

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ainsi que l'homme et le singe descendraient d'une souche commune l'anthropopithèque, ou quelque autre ancêtre plus recule. Mais ces auteurs de l'humanité n'appartien nentqu au monde de l'imagination et de la chimère

S» Ams. que le remarque M. de Kirwan dansVétude deja citée, tous les embranchements de la série zoologique avec types nombreux, sont représentés dans les terrains où se rencontrent les premières traces delà vie animale. Com. ment donc les rattacher par voie de génération à un très pet.t nombre de types ancestraux ou même à un seul > En particulier les premiers poissons apparaissent avec un degre de perfection qui nécessiterait une longue série de types ancestraux. C'est en vain que les transformistes nous repondent que nous n'avons déchiffré que quelques pages de 1 immense bibliothèque de la nature. Car on ne peu

raisonnablementsupposerquetouteslespages qui racontent 1 histoire des premières formes de la vie sont enfoiie

sous les océans ou inaccessibles à nos recherches. Et puis

les vestiges s. instructifs laissés par les espèces dans les

couches du globe forment moins une bibiothèque ou un

incalculable d'exemplaires. Or, il paraît bien que nous avonsextrait et déchiffré assez de fragments pour composer un exemplaires peu près complet dans ses parties les plus essentielles. ^

4° Si les animaux n'ont cessé de se transformer dès l'orig.nedelavie, comment se fait-il, que nombre d espèces primitives soient aujourd'hui exactement les mêmes qu'au commencement : ainsi les trilobites. C'est ici que les immenses travaux de Barrande sont particulièrement démonstratils. « Sur 35o espèces, dont cet observateur habile et modeste a minutieusement étudié l'histoire, dix seulement ont eu des variations; et leurs variations ne portent que sur a taille, la grosseur des yeux, le nombre correpondant des lemilles, le nombred'articulations visibles au pigidium, et le nombre des pointes ornementales. Ces variations sont purement temporaires, et Barrande a constaté, dans la plupart des cas, le retour à la forme typique, ou primitive.

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Ces variations ne semblent donc être que des variations transitoires (i).

5» Les espèces animales supérieures qui furent contemporaines des grandes extensions glaciaires, ont subi des variations de climat exceptionnelles et ve'cu dans les milieux les plus différents : on ne voit pas cependant qu'elles aient subi des changements dans leur organisme, comme l'exigerait l'hypothèse évolutionniste. Plutôt que de se transformer pour s'adapter au milieu, elles ont émigré ou bien elles ont péri.

6° Nous avons déjà vu qu'un argument remarquable est tiré de l'infécondité des hybrides ou du retour de leurs descendants au type paternel. Rien ne montre mieux, en effet, la stabilité de l'espèce. Il est vrai que les transformistes répondent que l'infécondité existe aussi entre certaines races de même espèce. Mais on peut répliquer que cette infécondité particulière, si elle est bien constatée, peut tenir à des causes accidemelles et non à la différence même des natures. Quoi qu'il en soit, le retour des hybrides féconds (léporides, par exemple) au type paternel n'en reste pas moins un argument irréfutable.

^ 7° Mais une preuve plus remarquable encore est tirée de l'instinct merveilleux de certains insectes : abeilles,fourmis, cerceris, pompile, ammophile, etc. D'après le transformisme, chaque espèceanimalea dû acquérir graduellement sa forme et son instinct actuels. Or les insectes dont il s'agit, plusieurs tout au moins, n'ont jamais pu vivre ni se reproduire qu'autant qu'ils étaient pourvus intégralement des merveilleux instincts qui les distinguent. Il faut qu'ils aient été du premier coup tels qu'ils sont aujourd'hui. Le cerceris, par exemple, a dû dès l'origine chasser la même proie, la paralyser sans la tuer avec le même art, l'enfouir au fond d'une galerie et y déposer son œuf, etc. Cet instinct qui ne souffre pas de diminution ni d'acquisition successive, est d'autant plus inexplicable que chez certaines espèces les parents et leur progéniture ne coexistent

(i) V. de Valroger, la Genèse des espèces, p. 21 5.

jamais : les premiers meurent, quand viennent les frimas et la nouvelle génération fait son entrée dans la vie au printemps. Avec moins d'appareil que la paléontologie, l'entomologie nous fournit donc une réfutation non moins décisive de l'hypothèse transformiste (i).

8" On peut demander encore d'autres arguments remarquables aux sciences de la nature et en particulière la biologie. Car elle nous apprend que la transformation d'une espèce en l'autre ne suppose pas seulement un changement graduel dans la forme extérieure, mais encore Tadaptation nouvelle et, pour ainsi dire, la refonte de l'organisme tout entier. Les anciens et les scolastiques avaient paru supposer que les espèces inférieures étaient contenues, pour ainsi dire, dans les espèces supérieures, comme un nombre inférieur dans un nombre plusgrand, en sorte qu'il sulîirait, pour ainsi dire, d'une addition pour former une espèce nouvelle. Mais il n'en est rien, et la science expérimentale a détruit cette illusion. Chaque espèce, au contraire, ou tout au moins chaque groupe d'espèces a son architecture et son style, où chaque membre, chaque organe, chaque détail concourt à un même but, se place dans un même plan et se trouve comme marqué d'un sceau particulier. Ainsi en est-il, par exemple, d'une église gothique et d'une église romane. Ce n'est point par de simples additions qu'on transformerait celle-ci en celle-là; encore moins en ferait-on de cette manière un palais, un hôtel, une gare, une maison d'exploitation. Elle ne peut guère fournira la construction des édifices d'un autre style queses matériaux premiers : pour la transformer, il faut d'abord la détruire. Ainsi en est-il des espèces proprement dites. En sorte que l'hypothèse métaphysique, d'ailleurs fort soutenable a priori, que le Créateur aurait pu se servir des espèces inférieures comme de matière immédiate pour former les espèces supérieures, doit être écartée.

De même, par conséquent, il faut abandonner ou du moins limiter beaucoup la vieille hypothèse d'après laquelle

(i) Cf. Fabre, Souvenirs entomologiques.

le règne animal serait préparé par le règne végétal, hypothèse qui déterminait saint Thomas à penser que l'embryon humain est animé par une âme végétative avant de l'être par une àme sensible. L'ancienne philosophie supposait, en eifet, que les deux règnes vivants se développaient, pour ainsi dire, sur une même ligne ou une même échelle numérique, si bien que les espèces infimes du règne animal devaient confiner aux espèces les plus parfaites du règne végétal. Or, il n'en est rien ; mais les animaux des derniers degrés confinent aux plantes les plus simples et les moins parfaites : il est même très difficile, dans ces profondeurs où se cache la vie rudimentaire, de tracer la ligne de partage des deux règnes. C'est d'un centre idéal commun, pour ainsi dire, que divergent les animaux et les plantes. Et, dans le règne animal lui-même, plusieurs autres centres paraissent donnés, plus ou moins importants, d'où rayonnent des groupes secondaires : ainsi sont marqués les genres et les espèces philosophiques qui se succèdent depuis les plus vastes jusqu'aux plus circonscrits, à la manière desramificationsd'un arbre colossal. Quoi qu'il ensoit,nous voila bien loin du transformisme, auquel la science décidément fait beaucoup moins de concessions que n'était disposée à en faire la métaphysique.

9" La considération suivante vise surtout le darwinisme. Darwin explique la transformation des espèces parla sélection naturelle et la concurrence vitale. Mais il ne paraît pas jue ces deux causes de changement et de progrès soient aussi puissantes que la sélection artificielle. Celle-ci, en tiiet, produit tous les jours, sous nos yeux, dans les deux règnes vivants, des résultats que la nature laissée à elle seule ne nous avait jamais offerts. Que de races surprenantes d'animaux domestiques ! Quelle variété inouïe etravisi>ante de fleurs et de fruits ! Cependant la sélection artificielle, qui s'exerce avec tant de discernement et déjà depuis de nombreuses générations, n'a rien pu sur les espèces elles-mêmes; et ses plus belles productions ne tardent pas a disparaître, si elle ne les soutient par une culture incessante. Il est vrai que les transformistes allèguent ici les

temps illimités pendant lesquels la sélection naturelle et la concurrence vitale ont pu s'exercer. Mais le temps est-il en pareille matière un facteur si puissant, et ce qu'il fait ne peut-il pas le défaire? S'il peut améliorer les espèces et même les transformer en mieux, pourquoi ne pourrait-il pas les changer en espèces moindres? Caries espèces moindres ne sont pas toujours les plus mal douées dans la lutte pour l'existence. Or on ne voit jamais de véritable régression dans la nature : l'espèce meurt souvent, mais ne recule jamais, alors même que ce recul la sauverait. Pour« quoi donc aussi ne mourrait-elle pas plutôt que d'avancer en changeant pour cela de nature ?

10^ Enfin un dernier 'argument, qui n'est pas le moins décisif et qui se fortifie tous les jours, est tiré du désaccord même des évolutionnistes, qui, tout en affirmant de concert la transformation des espèces, ne l'expliquent point par les mêmes causes, si bien que leurs théories se ruinent les unes les autres. « En somme, dit de M. de Kirvvan, personne n'est d'accord sur la manière dont s'opère ou s'est oncrée révolution transformiste des organes vivants... L'extrême variété des explications données les annule les unes par les autres. »

Nous pouvons ajouter encore les principaux arguments qu'un naturaliste célèbre, Agassiz, opposait au darwinisme, dont il fut constamment un adversaire très résolu. Sans être toujours distincts des précédents, ces arguments les expliquent et les fortifient. D'après Agassiz, le darwinisme est une doctrine préconçue (c contraire aux vraies méthodes dont l'histoire naturelle doit s'inspirer » ; elle est « pernicieuse et fatale aux progrès de cette science... Ce que Darwin a présenté comme la théorie de l'origine des espèces n'est pas le résultat graduellement conquis de recherches pénibles, s'appliquant à la solution de quelques points de détail, pour s'élever ensuite à une synthèse générale et compréhensive; non : c'est une doctrine qui, delà conception descend aux faits, et cherche des faits pour soutenir une idée... Le darwinisme exclut presque toute la masse des connaissances acquises, pour s'assimiler et

faire ressortir exclusivement ce qui peut servir à sa doc-

Après avoir étudié et classé une multitude d'espèces Ag ss.z pouva.t d,re, lui aussi, avec l'autorité exceptTon nehe de sa longue expérience : « Depuis l'introdu don" première, en ce monde, des animaux et Ses plant s il nC Frau pas le plus petit indice qu'une espèce .se so trans lormee en une autre ». 11 constatait, avec les autre IZ gués et paléontologistes, que des flores et des lunTs ent.eres apparaissent immédiatement au-dessus des ter .ams azo.ques; ce qui exclut l'origine des espèces par vo e de transformation graduelle. Il constatait, aS s bien "e personne a ,amais pu le faire, que les être orga is oscil

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es types d'une classe inférieure devraient avoir ét^ narout les plus anciens dans l'histoire de la terre eux au nt apparu à une époque postérieure devraien 'offrTr plr tout une organisation plus élevée; il y aurait eu partout,

d^époque en époque, une diffe'renciation croissante; nulle part, on n'aurait vu surgir des types nouveaux, entièrement étrangers à ceux qui avaient précédé, et souvent supérieurs à ceux qui ont suivi. Or la succession chronologique ne correspond point avec les affinités de la structure; les carac« tères successifs des types ne sont aucunement l'expression de modifications progressives, régulières et constantes. » Sans doute, la paléontologie a découvert de nombreuses formes intermédiaires, et les diilérences entre les espèces ont paru ainsi bien souvent s'atténuer; l'enchaînement des espèces animales est devenu plus étroit. « C'est alors qu'on a cru voir, dans la succession des faunes passées, une liaison gcnésiqiie avec la (aune contemporaine. Tous les êtres vivants ont été reconnus comme rentrant, à quelqueépoque qu'ils appartinssent, dans un même système, lequel embrasse la vie dans toutes ses formes et dans tous les temps. Mais, à y regarder de près, on n'a pas signalé, parmi les espèces différentes frappées d'extinction, des transitions de Tune à l'autre. Tout au contraire, on a reconnu des caractères tranchés, reconnaissables même dans les fragments incomplets que l'on possède » (i).

En particulier contre ceux qui admettent que l'action du milieu et des autres causes physiques peut donner naissance à des espèces nouvelles, Agassiz faisait remarquer qu'on trouve partout les types d'animaux et de plantes les plus divers dans des circonstances identiques et qu'on rencontre aussi partout des types identiques dans les conditions les plus variées. Il est étonnant à quel point les animaux sont indépendants des forces physiques parmi lesquelles leur vie se développe. « Rien ne m'a jamais autant surpris que de voir, sous le microscope, l'identité parfaite des détails les plus délicats de la structure, chez des animaux ou des plantes provenant des parties du monde les plus éloignées » (2). Agassiz avait exploré lui-même le bassin immense et si riche de l'Amazone, et ses conclusions

(i) De l'espèce. Cité par de Valroger, pp. 237-8. ^2) Ibid.^ p. 268

tirent de ses observations prolongées et pénétrantes une force particulière. Comment expliquer, par exemple, par la seule influence du milieu, pourquoi un grand nombre d'espèces de poissons qui vivent dans les affluents supérieurs ou dans le haut du fleuve, ne se rencontrent plus dans le cours inférieur, quand la descente paraît à la fois si naturelle et si facile? (i).

Voici maintenant bien d'autres questions, que soulève le darwinisme, mais qui l'écrasent. Comment expliquer par le milieu physique : la durée de la vie, si variée pour des espèces qui d'ailleurs vivent côte à côte; l'accroissement, qui est si lent chez les unes, si rapide chez les autres et qui est indéfini chez plusieurs; la stature, si différente entre des espèces voisines (tigre et chat), si variable souvent dans la même espèce (chien), si constante chez d'autres (éléphant, bœuf, cheval; l'homme)? Comment expliquer les instincts si merveilleux et si variés, les mues et les métamorphoses, les générations alternantes, la fécondite elle-même, qui confond l'imagination? Comment expliquer le parasitisme de beaucoup d'espèces, les unes parasites du dehors et les autres parasites du dedans ? Comment expliquer l'association de certaines espèces, dont les unes ne peuvent vivre sans les autres et souvent à leur détriment? « Il y a des êtres dont la vie n'est possible qu'avec le secours, ou au moins l'appui d'espèces ayant en partage la force ou l'habileté, remarquait déjà en 1870, un naturaliste éminent qui vient de mourir (Blanchard). Souvent le faible accompagne le fort, soit pour être transporté, soit pour profiter du fretin que ce dernier abandonne. M. Van Beneden, l'éminent professeur de l'université de Louvain, appelle ces animaux qui s'attachent à la fortune d'autrui,' dQs comj?îensaux... De tout petits poissons restent à demeure dans la bouche d'une grosse espèce de silure des côtes du Brésil, habile à pêcher à Taide de ses barbillons, et là ils saisissent au passage ce qui leur convient. — Un poisson de la Méditerranée, d'une forme effilée, assez

(i) De Valroger, p. 282.

mal partagé pour faire lâchasse, s'introduit dans l'estomnc des hol^othur.es, où il puise à son aise... Beaucoup dan maux dont les moyens de locomotion sont très imparfaits" s accrochent à des poissons et recueillent leursubsis.ancj en voyageant... Les coronuies s'attachent sur la peau des baleines et sont promenées de la sorte dans les eaux où les êtres microscopiques propres à les nourrir sont en pro fusion ». Or, tous ces faits, tous les rapports de ce genre qui sont mnombrables dans la nature, sont inexplicables' de tout pomt, à ne considérer que le milieu physique et les causes naturelles; ils s'expliquent, au contraire, si l'on songe a la Cause intelligente et suprême, qui a créé les espèces et déterminé d'avance leurs rapports avec la nature et entre elles, en les harmonisant dans un même plan (i) K^ est principalement en regardant vers la même Cause que 1 on résout toutes les objections des transformistes Elles ne constituent par elles-mêmes que de simples probab.lites abstraites et sont bien inférieures aux probabilités • contraires et de même ordre expérimental ; d'ailleurs elles ne retranchent rien de la certitude philosophique qui leur est opposée.

Les transformistes font valoir, par exemple, la flexibilité des formes organiques, la plasticité de tout être vivant, qui lu, permet de s'adapter au milieu, au climat, au genre de vie qui lu, est imposé par la nature ou par l'homme. Qu'on observe, par exemple, les variétés du chien, du bœuf, du sangher. La flexibilité des instincts n'est pas moins remarquableque celle des formes : que l'on compare seulement I instinct du chien de chasse à celui du chien de garde Or toutes ces modifications, tantôt brusques, tantôt lentes, se transmettent et s'accroissent par l'hérédité.

- Mais il est facile de répondre que cette flexibilité admirable qui distingue si radicalement les êtres vivants

des êtres inorganiques, même lorsqu'elle s'accuse beaucoup, ce qui parait assez rare, n'atteint point l'essence même ou 1 espèce : elle est toute dans les qualités accidentelles, for-

(i) C. de Valroger, pp. 3io et suiv.

mes extérieures, adaptation particulière de l'organisme détermination et application de l'instinct. *

Les transformistes insistent beaucoup aussi sur les signes de parenté qu'offriraient les espèces vivantes Ces signes consistent d'abord dans les anologies constantes les unes extérieures et les autres profondes, qui relient ensemble les espèces d'un même groupe et même tous les embranchements du règne animal. Citons l'analogie a connue de la nageoire du poisson avec l'aile de l'oiseau l'aile de l'insecte et les membres antérieurs des quadrupèdes. II n'est pas d'organe, pour ainsi dire, qui n'ait son correspondant et son analogue dans toutes les espèces. C'est en vertu de la même loi que telles espèces supérieures dirent certains organes rudimentaires, qui ne trouvent leur développement, avec leur utilité, que chez les espèces inférieures : ainsi l'appendice caudal, les muscles qu, font mouvoir l'oreille. Toutes ces analogies n'autonscnt-elles pas à chercher leur cause dans un ancêtre commun? En tout cas, cette descendance commune n'exphque-t-elle pas mieux l'unité des règnes vivants qu'un plan idéal, qui peut bien avoir la vertu d'une cause finale ou exemplaire, mais non celle d'une cause efficiente?

— Mais on peut répondre que l'unité qui va jusqu'à la transformation des espèces engendrerait la confusion au lieu de l'ordre; car elle oblige, comme nous l'avons vu, à merles natures ou du moins à supposer que tous les êtres v,vants ont même essence. La véritable unité, la seule que comportent les règnes de la nature, c'est celle du plan général, à la fois conçu et réalisé, enfermant tous les genres et toutes les espèces comme des éléments irréductibles et merveilleusement associés, autour desquels se développent des variétés toujours renaissantes et infinies pour ainsi

dire. Cette unité c'est encore l'action réciproque des espèces les unes sur les autres, la subordination générale des inférieuresauxsupérieures et finalement à l'homme, qui devient de mieux en mieux le roi de la création. Certes cette unité d'action, de rapports et de fin est bien supérieure à l'unité aveugle toute tirée de la cause génératrice, dont les pro-

duits se diversifient au hasard, sans aucune lin déterminée. Il est vrai que les transformistes spiritual istes admettent eux aussi l'unité de dessein, celle qui est imposée à la nature par la Providence. Mais l'hypothèse transformiste, ainsi corrigée essentiellement, se heurte toujours aux mêmes impossibilités absolues que nous avons signalées ; elle prédispose l'esprit à nier les essences et, avec elles, l'objet de la métaphysique et le fond même de la nature, à substituer ainsi au monde réel un monde vide et phénoménal, celui du positivisme ou de l'idéalisme, deux systèmes également faux et apparentés au monisme. Sans chercher aucunement à effrayer nos contradicteurs par de pareilles conséquences, est-il juste de faire si bon accueil à l'hypothèse transformiste, alors surtout qu'elle est si mal étavée au point de vue expérimental ?

Nous n'insisterons guère sur d'autres raisons favorables au transformisme et tirées soit des métamorphoses de certaines espèces, soit du développement des embryons et des individus qui représenterait en raccourci l'évolution géne'nérale de la nature, etc. Toutes ces considérations ne constituent que des probabilités abstraites, facilement détruites par des probabilités contraires et qui seraient d'ailleurs sans prise sur une certitude plus haute. Remarquons seulement qu'il est illogique de chercher un argument dans les métamorphoses et dans l'évolution des embryons. Car c'est le même individu qui subsiste dans ces deux cas et met successivement en acte toute la virtualité de vie qu'il tient de sa nature. L'insecte qui se métamorphose ne meurt qu'en apparence, au lieu que les individus qui forment les anneaux de l'évolution des espèces, parcourent, dans l'hypothèse transformiste, tout le cycle de leur existence sans développer, si ce n'est d'une manière infinitésimale, la virtualité de vie qu'ils contiennent. Or c'est ce qui est inadmissible ; car il faudrait dire alors qu'on ne peut juger des véritables propriétés d'un être et de sa nature par la vie qu'il développe pendant tout le cycle de son existence normale. Il est vrai qu'on peut nous opposer les générations alternantes. Mais d'abord elles n'ont lieu que chez

des espèces inférieures ; et puis le cycle ne tarde pas à se ermer après quelques générations. Au reste, nous a'vouons de nouveau que nous n'attendons point de 1 science expé r.mentale s, on la sépare de la métaphysique, aucune preuve peremp.oire, ni pour ni contre le'tr^nsformi me

Ce qui suit a trait à la production du corps humain en IM.t.cuhe.. Le corps du premier homme peut-il être regarde comme le produit de l'évolution, abstraction faite LMen entendu, de l'âme spirituelle, créé^ de Dieu et gu' en s unissant à ce produit élaboré longuement par la ature,l aurait transformé substantiellement en corps huma.n? Plusieurs ont pensé (et nous ne saurions par a e leur op.n.on) que cette hypothèse n'est pas inconciliab e avec les textes de l'Ecriture et l'enseignement de l'Ealis Mais, on peut la repousser absolument, en restant placé au point de vue de la métaphysique et de la science expe" nmentale. Il sufht d'appliquer les raisons précédentes '

E'iellct, SI les corps vivants ne peuvent être le produit de 1 evo ution d'espèces inférieures à ces corps, à plu 'orte ra,son e corps humain, qui tient une superi^ri é e.cZ nonnelle de son alliance avec une âme sp'iritue Ile E t i d i on ne peut objecter que l'âme spirituelle, par le fait oui D: u 1 unirait a ce corps, le tranformerait substantiellement et enn b ,Pa,t assez pour qu'il fût digne de cet.e alliance Car le corps vivant qu, aurait été ainsi transformé par ame en corps humain, aurait appartenu précédemm -nt à ne espèce déterminée; il aurait eu, par con.séquent ous es caractères essentiels de cette espèce, tous plul ou môin en contradiction avec sa haute desiinée. En réalité donc," eu tête p us impossible à l'âme spirituelle d'assouplir ce s e bru.e à son nouvel usage que d organiser un'e ma! '^re qui n aurait pas reçu précédemment de déterminanons contraires. Bref, le récit populaire et mystérieux de

la Bible, selon lequel le corps d'Adam a été fait directement par Dieu même du limon de la terre, paraît encore le plus intelligible, au point de vue scientifique, comme aussi le plus convenable au point de vue moral.

Il suffit à cetie démonstration qu'on accorde que l'homme considéré dans son animalité, dilîère essentiellement des animaux qui lui paraissent le plus voisins, comme une espèce proprement dite diffère d'une autre espèce. Or ceci n'est pas contestable. Rappelons brièvement les principales données de la science à ce sujet. L'homme seul est, à proprement parler, bimane et bipède; il est organisé tout entier pour la station verticale; on le voit notamment par le développement des membres postérieurs, la cambrure du pied, le jeu des leviers et des muscles qui servent à la marche, la disposition des os du bassin, le mode de suspension des viscères, etc. (i); ses bras sont articulés pour se mouvoir dans tous les sens; son cerveau, avec circonvolutions nombreuses, est incomparablement plus déve-. loppé que celui du singe et auti es espèces supérieures, etc. Assurément il est bon d'insister sur ces caractères spécifiques, sans négliger la différence générique, disons même de règne à règne, qui est constituée par fàme spirituelle. Celle-ci fait que l'homme appartient au monde spirituel aussi bien qu'au monde corporel, et qu'on peut le définir: « un esprit animant un corps », mieux encore peut-être que : « un animal raisonnable ». D'ailleurs, tous les caractères organiques qui le distinguent entre les animaux supérieurs : station verticale, ampleur du crâne, perfection du bras, de la main, de l'oreille, du larynx et de tout l'appareil vocal, noblesse et mobilité expressive de la face, lui ont été donnés évidemment en vue de sa supériorité absolue,

(i) Djns une étude récente, le docteur Delore a mis particulièrement en évidence quelques-uns de ces divers caractères, qui sont très significatifs. L'homme est un marcheur, comme le montre surtout la voûte du pied, la manière dont la plante prend possession du sol. Le singe n'est qu'un grimpeur, en réilité; et quand il progresse en se servdnt exclusivement de ses membres postérieurs, il n'applique pas la plante du pied sur le sol, mais plutôt le côié. (Communication a l'Acad. de Lyon et à !a Société de Saint-Luc.)

intellectuelle et morale, qui en fait le roi de la créa-

Insistons encore, avant de terminer, sur quelques raisons part.cuhères qui s'opposent à ce que' le corps de I lomme sou regardé comme le produit de l'évolut on

et le partisan de Darwm, n a cessé de professer le spiri-

I le réfute de la manière suivante en ce qui concerne il formation du corps hum;iin /.^ q; . ^^ijceinc la

Jnir ^.v 1 '-'"'P ^'^^^^'^'^ ('). Si ce corps avait été le produit de I évolution, les organes qui le distinguent se seraient

et par le fait de ces besoins mêmes, mais jamais nous

Tn^r rt" '^'-^^ " ''"^^^P^^ ^^-^ utilité-immédiate avant que 1 être vivant auquel il appartient pût en tirer le

parti convenable. Or Drécisémr^nV ,.^

F'^cisement nous voyons nue ]f^

«vec leur développement actuel, dès Torigine et bien avant par conséquent, que ces organes eussent leur plein et natu rdexercce. Ainsi le cerveau était aussi développé eT es 1 ommes pnmu.fs que chez les hommes d'aujourd'hui alors cependant que, dans l'hypothèse darwinienne, il éta t'

SssTr^:";-" ^"'^h'" '"'^'"^ '' ''^^-'^^ '^^^^ fcc ion H I "P'^" huma.ne naissante. De même la permet on de la mam,du larynx, de l'oreille, etc. a été bien antérieure aux merveilles esthétiques, que cette perfm ion re^n^d.t possibles et auxquelles elle délit plus tarts'lp.

Wallace insiste particulièrement sur l'histoire naturelle du sy teme pileux chez l'homme. Si le darwinisme appliqu a la formation du corps de l'homme, était vrai, les poils n aur ,ent disparu que lentement, et la partie dorsale, qui a plus besoin de protection, ne se serait dénudée qt^e la

.utres"' ' M ir '' '°"' ^"'""^"'- C-'' ^--dérations et autres semblables, qu, peuvent d'abord paraître puériles,

(i) Cf. DE Valroger, pp. lOQ et suiv.

sont très scientifiques; elles de'notent une grande perspicacité, une connaissance approfondie de la nature et sont irréfutables en somme. On pourrait déduire de ces observations que Tae^teur de Tâmespirituelle, avant d'en animer un corps, a dû adapter celui-ci à ^a nouvelle destination, en lui faisant subir des transformations physiologiques considérables. Cette conclusion néanmoins ne nous paraît pas sutîisante et nous croyons être plus logique en disant que si Dieu avait voulu se servir du corps d'un animal pour former le corps humain, il aurait dû le refondre complètement, c'est-à-dire le déuuire d*abord, pour ne s'en servir que comme d'une matière première. Ainsi tous les jours les végétaux et la chair des animaux qui servent à notre nourriture, doivent être détruits avant de passer en notre propre substance. Mais matière première pour matière première, il nous paraît plus logique, comme aussi plus convenable, que Dieu ait formé le corps d'Adam du limon de la terre plutôt que d'un animal préexistant.

II est temps de conclure. La foi n'est donc pas la première qui soit mise en cause dans la querelle entre les transformistes et leurs adversaires. Le débat est scientifique et surtout métaphysique; il ne pourra jamais être résolu par la science toute seule. D'autre part, la métaphysique est incapable par elle-même de déterminer avec quelque rigueur le nombre des espèces réelks. Elle ne s'opposerait pas, en ce qui la concerne, à n'en reconnaître qu'un nombre assez restreint. Dès lors l'attitude à garder, en cette matière, par )e philosophe catholique, est assez indiquée. Il doit être prêt à accorder tout ce que la science expérimentale réussira à établir sur le nombre et la circonscription des espèces réelles; mais il ne saurait accorder au transformisme son principe fondamental : cette concession serait une injustice et un danger. Il exposerait par là même la foi catholique à des attaques indirectes qu'il doit prévenir autant qu'il est en lui. Sa place est à l'avani-garde. Sans doute, en bien des circonstances, la foi a sauvé la philosophie et elle ne cesse de la protéger encore; mais le rôle de la philosophie et en particulier de

la métaphysique est de défendre la foi et de n'engager autant que possible qu'elle-même dans les combats livrés à cette fin. Cette règle est l'une des plus sûres. Nous convenons donc que notre thèse métaphysique peut être niée, la foi restant parfaitement sauve, comme il arrive pour les transformistes catholiques. Mais ce n'est point une raison de regarder cette thèse comme dépourvue d'importance.

A la inétaphysique nous joignons la science expérimentale : non pas quecelle-ci puisse rien trancher, dansie fond, pat' elle-même, mais à cause des données et des probabilités favorables qu'elle fournit et auxquelles nous ne devons pas renoncer. Pourquoi céder du terrain à l'adversaire, alors surtout que ses prétentions ne sont point établies scientifiquement? Quand des naturalistes éminents et nombreux éconduisent l'hypothèse transformiste, pourquoi l'accueillir de confiance et même d'enthousiasme? On a reproché à des apologistes catholiques d'avoir montré d'abord trop de défiance à son égard et d'avoir changé amsi en ennemi un système qui ne devait être qu'indifférent. Et il est vrai qu'en rejetant au nom de la foi tout d'abord un transformisme modéré et spiritualiste ils ont commis une « faute de tactique » ; mais c'en est une autre que de l'accueillir au noin de la science et de la métaphysique. Nous attendons toujours des preuves, qui ne soient pas détruites par des données contraires.

En réalité, l'avenir ne lui appartiendra pas, et il paraît

bien que son crédit est en baisse, si ce n'est dans certains

milieux réfractaires à la religion comme à la métaphysique.

Ainsi que le remarque M. de Nadaillac, dans un opuscule

récent : « Depuis la publication du célèbre livre de Darwin,

la doctrine de l'évolution prise dans la plus large acception

du mot n'a fait aucun progrès sérieux; elle a inème plutôt

reculé; on est obligé de reconnaître ses lacunes, et le

nombre de ceux qui admettent que la sélection naturelle,

la survivance des plus aptes, la lutte pour la vie, l'influence

du milieu ont pu former des races, des espèces ou des

genres se restreint singulièrement. Romanes lui-même, le

disciple favori de Darwin, reconnaît que Ton ne peut

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