‹ Mélanges philosophiquesChapitre 11 sur 88 · L. III, C · texte numérisé non relu

L. III, C

8 L. IX, advers. Physic.

ANAXIMÈNE. 101 «est, Hippasus , et avec lui, ainsi que le veu- « lent quelques-uns, Héraclite d'Éphèse, dit « que c'est le feu, Anaximène l’air, Thalès « l'eau , Xénophane, au dire de certains his- « toriens, la terre; car il prétend que tout « en vient, et que tout y retourne !. »

* Le passage de Sextus d'où est extraite cette citation est extrêmement curieux, ep ce qu'il expose et résume en quelques lignes les systèmes des philosophes anciens sur les principes des êtres. Le voici en son entier :

« Parmi ceux qui ont cherché à expliquer la constitution « de l'univers, les uns ont tout dérivé d’un principe unique, « les autres de plusieurs principes. Et parmi ceux qui ont « tout dérivé d’un seul principe , les uns lui ont refusé toute « qualité, les autres lui ont reconnu quelque qualité, Et « parmi ceux qui lui ont reconnu quelque qualité, les uns « ont dit que ce principe était l'air, d’autres l’eau, d'autres « encore le feu. Et parmi ceux qui ont admis une pluralité « de principes, les uns en ont reconnu deux, d'autres qua- « tre, d'autres cinq, d’autres six. El parmi ceux qui ont « adopté une infaité de, principes, les uns ont posé des « principes semblables aux choses produites, les autres des « principes dissemblables. Il est un système qui fait dériver « l’aniversalité des choses d'un principe unique, privé de « togte qualité : c’est le système des Stoïciens. Car, dans leur « opinion, le principe de toutes choses c'est la matière, « privée de toute qualité, et pourant se prêter à tous les

Cicéron : s’énonce dans un sens tout-à-fait

analogue sur ce même point : « 4naximenes

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changements. Ses modifications donnent lieu aux quatre éléments qui sont le feu, l'air, l'eau, la terre. Ceux qui reconnaissent un principe unique, mais doué de quelque qualité sont Hippasus, Anaximène et Thalès. Hippasus, et, avec lui, ainsi que le veulent certains historiens, Hé-

raclite d'Ephèse, dit que ce principe unique est le feu ;

Anaximène dit que c’est l'air ; Thalès, l'eau; Xénophane, au dire de quelques-uns, la terre; car il dit que tout en vient et que tout y retourne. Parmi ceux qui admettent pluralité et nombre déterminé de principes, il en est qui en reconnaissent deux, la terre et l'eau, conime le poète Homère, et aussi Xénophane de Colophon, qui à dit que tous tant que nous sommes, nous venons de la terre et de eau. Euripide &assi réconnaît deux principes; mais chez lui ces deux principes sont la terre et l’air. Empédocle eti reconnaît quatre : Jupiter, Junon, Platon, Nestis. Ocellus de Lucanie et Aristote en reconnaissent cinq. Car simultanément aax quatre éléments ils ont admis un cinquième corps doué d’un mouvement circulaire. Empédocle a admis six principes des choses , à savoir : quatre principes matériels, la terre, l'eau, l'air, le fea, et deux prin-

« cipes actifs ou efficients, l'amour et la discorde. Quant à

ceux qui ont admis un nombre infini de prineipes, ce sont Anaxagore, Démocrite et Epicure. » (Sextus-Empiricis,

adv. Mathem., L. 9, adv. Physic.)

ΑΝΑΧΙΜῈΝΕ, 103 « aéru Deum statuit, esseque immensum et inf- « nitum, et semper in mot. »

Enfin , Diogène de Laërte, en sa Biographie d'Anazimène, rend encore un témoignage semblable : Οὗτος ἀρχὴν ἀέρα εἶπε, καὶ τὸ ἄπειρον.

Sur ce dernier témoignage, pourtant, une observation est à faire : Au dire de Diogène ; il semblerait qu'Anaximène aurait admis comme principe tout à-la-fois l’air et l'infini, ἁέρα καὶ τὸ ἄπειρον. S'il en était ainsi, le Système d’Anaximène se rapprocherait par l’une de ses faces de celui d’Anaximandre; mais tout concourt à nous faire juger que le texte de Diogène ἃ été corrompu en cet endroit, et qu'au lieu de καὶ τὸ ἄπειρον, c'est καὶ αὐτὸν ἄπειρον qu'il faut lire !, En effet, l’altération graphique de αὐτὸν en τὸν d’abord, et puis en τὸ, est une de celles qui se rencontrent si fréquemment dans les anciens manuscrits, et, de ce côté, rien de formel ne contredit

! Sauf meilleur avis, cette correction du texte de Diogène de Laërte nous paraît suffisamment motivée, et nous proposons cette nouvelle leçon non-seulement comme préférable , mais comme la seule qui nous paraisse pouvoir être adoptée.

104 ANAXIMÈNS.

notre conjecture. D'autre part, cette Ilécution : Οὗτος ἀρχὴν ἀόρᾳ εἶπε, χαὲ αὐτον ἄπειρον eSt grammaticalement #réprochable, et peut sans difficulté être admise comme Le texte véritable de Diogène de Eaërte. Enfin, si l’on sort des considérations purement grammaticales et philologiques pour s'élever à des raisons d’un ordre supérieur, n'est-il pas vrai que la phrase de Diogène, telle que la donnent les éditions, οὗτος ἀρχὴν ἀέρα εἶπε, καὶ τὸ ἄπειρον, implique en elle-même contradiction ὃ Un philosophe peut, sans absurdité, adopter pour principe des choses, soit un élément unique, comme Thalès, Phérécyde, Héraclite, soit l'infini, comme Anaximandre et Anaxagore; mais il ne peut adopter l’un et l'autre à la fois, et cela par cette raison péremptoire que le premier terme serait contenu dans le second. Anaximène n’a donc pu dire que le principe des choses était l’air et l'infini, Tous les témoignages s'accordent d’ailleurs à établir de la manière la plus formelle qu’il ἃ reconnu l'air comme principe unique. Nous avons cité plus haut des textes d’Aristote et de Sextus-Empi-

ANAXIMÈNE, 105 ricus; nous pouvons y joindre des textes de Cicéron, de Plutarque et de Galien. Anaximène , dit Plutarque, xeconnut l’air comme infini, ᾿Αναξιμενης ἀέρα ἄπειρον ἀπεφήνατο, Qt il n'ajoute absolument rien qui puisse faire croire qu’Anaximène vit en cela deux principes distincts l’un de l’autre. Galien énpnce la même pensée à peu près dans les mêmes termes, et tout-à-fait dans les mêmes limites : Ανοιϊκιμάγης ds καὶ Aigysvne à A πολλονιάτης, ἀέρα». Enfin Cicéron, dans un passage de son traité de Natur4 Deorum”, dit qu’Anaximène adoptait J'air comme principe divin; mais il n’ajoute nullement qu'il lui assoeiât au même titre l'infini ; seulement (et ee sens est tout-à-fait conforme à celui que confère au passage de Diogène de Laërté la leçon que nous avons pxoposée plus haut) il dit, comme Plutarque, qu’Anaximène reeonnaissait comme attributs à l'élément qu'il posait comme principe, l’immensité, l'infinité et l'éternité du mouvement : «+ Anazimenes aëra Deum statuit, esseque immen-

106 ANAXINÈNE.

« sum et infinitum, semper in motu. » De ces di verses considérations réunies, il nous paraît résulter avec évidence qu'Anaximène n’adoptait pas deux principes, mais un seul, et qu’à ce titre il doit être rangé dans une même catégorie avec Thalès, Phérécyde, Héraclite, sauf cette différence , toutefois, que le principe unique était l’eau pour Thalès, la terre pour Phérecyde, le feu pour Héraclite, tandis que pour Anaximène, comme ultérieurement pour Diogène d’Apollonie, ce principe unique, c’est l'air. |

Les philosophes qui, comme Phérécyde et Xénophane, adoptèrent pour principe des choses la terre, en donnèrent pour raison que tout en vient ét que tout y retourne ; ἐκ δὰ πάντα γαίης, καὶ εἰς γὴν πάντα λυέσθαι". Les philosophes qui, comme Thalès, adoptèrent l’eau pour principe des choses, en apportèrent.pour raison que l’humide est l’aliment de tous les êtres, et, comme le dit Aristote * que « les

: Vers attribué à Xénophane.

᾽ Métaph. 1, ὃ,

ÂNAXIMÈNE. 107 « germes de toutes choses sont naturellement « humides. » Eh bien! c’est aussi sur une analogie de même genre qu’Anaximène paraît avoir fondé sa doctrine côsmogonique. L'air remplit un rôle très important dans tous les phénomènes de la nature animée. Il est pour les végétaux la condition de leur conservation et de leur croissance ; il est pour l’homme ἐπ principe de vie. De-là à conclure que l'air est aussi pour l'univers un principe vital, une sorte d’ame répandue dans toutes ses parties, il n’y avait qu’un pas, et telle est l’analogie qui semble avoir guidé Arniaximène. Le témoignage de Plutarque et d’Eusèbe en fait foi :

οἷον à ψύχη (φήσιν) ἡ ἡμετόρη οὖσα συγχρωτεῖ ἡμᾶς, καὶ ὅλον τὸν κόσμον κνεῦμα καὲ ἀὴρ περιέχει ". L'air est donc pour Anaximène ce que l'eau est pour Thalès, ce que la terre est pour Phérécyde : tout en vient et tout yÿ retourne ; ἄρχην τῶν ὀντών ἀόρα ἀπεφήνατο". ἐκ γὰρ τούτον τὰ πάντά γίνεσθαι, rai εἰς αὐτὸν πάλιν ἀναλνέσθαι À,

Ceux d’entre les Ioniens qui, tels qu'Anaxi-

* Plutarch. ap., Euseb., Præparat, evang., 1, 8, *Jd.,tbid, |

maandre et Anaxagore, admirent un nombre indéterminé de principes, ou, si l’on veut, l'infini, ἀπειρον, expliquèrent la formation et l'ordre des choses par le mouvement, par le dégagement des éléments les uns d'avec les autres au sein du chaos primitif, enfin par l’agrégation mutuelle des éléments de même na-+ ture qui, soit en vertu des lois nécessaires du mouvement, comme chez Anaximandre, sait, comme le veut Anaxagore, en vertu de l’action d'une intelligence motrice et ordonnatrice, se portèrent les uns vers les autres; maïs iln'en put être ainsi des philosophes qui, tels que Thalès, Phérécyde, Héraclite, Diogène, Anaximène, adoptèrent un principe unique. Ici, où pouvait être le dégagement , et entre quels éléments pouvait s’opérer l'agrégation ἢ Ces derniers philosophes durent donc recourir à une autre explication, et ils la trouvèrent dans le double phénomène de la condensation et de la dilatation , lequel présuppose nécessairement le mouvement, attendu qu'une substance, quelle qu’elle fût, ne pourrait nise condenser ni se dilater, si un mouvement, soit

ANAXIMÈNE. 109 inhérent à sa nature propre , soit produit par quelque cause extérieure, ne venait rapprocher ou écarter les unes des autres ses molécules. Eh bien donc, en vertu decemouvement, la condensation et la dilatation venant à s’opérer, il en résultait une première modification, ἀλλοίωσις, Comme dit Aristote, puis une série de modifications dans l'élément primordial.

Ainsi, chez Thalès, la condensation de l'eau produisait la terre; sa raréfaction produisait l'air, puis le feu. Chez Phérécyde, lararéfaction de la terre produisait, en une série de degrés ascendants, l’eau, l'air, le feu. De même encore, chez Anaximène, toutes choses se forment, par condensation ou dilatation, d'un élément primordial, qui, ici, n’est plus l’eau ni la terre, mais l’air. La raréfaction de l'air produit le feu ; sa condensation produit l’eau; un degré supérieur de condensation produit la terre. Le feu, l’eau et la terre donnent, à leur tour, naissance à tout le reste. Ainsi, originairement , tout est air; les choses n'ont pas entre elles une différence de nature, mais tout simplement une différence de degré,

suivant qu elles résultent d’une densité plus ou moins considérable opérée dans l’élément primordial. Cet élément primordial est infini; les choses qui résultent de sa condensation ou de sa dilatation sont finies : « Ænaximenes « infinitum atra dixit esse, à quo omnia gigne- «rentur; sed ea, que ex ea orirentur, definita; « gigni autem terram , aquam , ignem, tum ex « his omnia'.»

Maintenant ces modifications epérées dans l'élément primordial par une série de condensations et de dilatations, Anaximène les considérait-il comme déterminées par les lois fatales du mouvement, où comme le résultat d’un dessein intelligent et d’une volonté providentielle ? Aristote dit positivement * qu’Anaxagore fut le premier d’entre les lonjiens qui vint dire qu'il y avait dans la nature, comme dans les animaux, une intelligence qui est la cause de l’arrangement et de l’ordre de l'univers, et que par-là lui seul parut avoir

* Cicer. Quæst. acad., 11, 37.

: Métaph., 1, 3.

ΑΝΑΧΙΜΈΝΕ. 111 conservé sa raison au milieu des folies de ses devanciers. Or, au nombre de ces devanciers se trouve Anaximène, dont la doctrine est ainsi convaincue de matérialisme et d’athéisme.

Toutefois, on ne peut s'empêcher de reconnaître dans cette même doctrine un puissant efforttenté pour dégager le premier principe du milieu des liens matériels que lui avaient imposés les systèmes de Thalès et de Phérécyde. L'air est un élément moins grossier et plus subtil que l’eau et que la terre ; il ya en sa nature quelque chose de supérieur et de plus céleste. C’est un progrès assurément sur les cosmogonies de Thalès et de Phérécyde, et à ce progrès un autre doit succéder bientôt avec Heraclite, qui posera comme élément primordial et fondamental un principe plus subtil encore que l’air, c'est-à-dire, le feu ; jusqu’à ce que, de tentative en tentative, et de principes de moins ἐπ. moins grossiers, la philosophie aboutisse , avec Anaxagore, “ἃ concevoir un être immatériel, moteur et organisateur de la matière , le νοῦς. Αἰηβὶ, la cosmogonie d'Anaximène offre pour caractère une tendance

non équivoque à tmatérialiser de moins en moins le principe des choses. Toutefois, un abîme la sépare encore de celle d’Anaxagore.

Ce dernierreconnaît deux principes coéternels, la matière et l'esprit, 1 ὕλη et le vois; chéz Anaximène au contraire, nous ne rencontrons que le premier de ces deux principès, et, pour adopter ici le langage du péripatétisme et de Ja scholastique , si nous trouvons en san système la cause matérielle, nous n’y trouvons paë également la cause efficiente 1. Cette absence de la cause efficiente donne occasion à Plutarque de jeter un blâme sur la cosmagonie d’Anaximène : « Ce philosophe, dit Plutarque, est « dans l'erreur lorsqu'il prétend poser un seul « principe, l'air, comme cause de tout ce qui « existe. 1] est impossible que la matière soit « à elle seule le principe des êtres; il faut « encore et à côté d'elle une cause efficiente. « Ainsi, par exemple, un lingot d'argent ne « suffit pas à lui seul pour faire une coupe; il

᾿ Causa materialis, causa efficiens dans le langage de la scholastique , équivalent à ce qu’Aristote appelle d’une part τὸ ὑποχείμενον, autre part ἀρχὴ τῆς κινήσέως.

ANAXIMÈNE. 113 « faut encore quelqu'un qui la fasse , c'ést-àdire ici, l’orfèvre. De même de l’airain, du « bois, et de toute autre substance matérielle, « Ἀμάρτανει δὲ καὶ οὗτος (᾿Αναξιμένης)" ἐξ ἁπλοῦ γὰρ καὶι « μονοειδοῦς ἀερος καὶ πνευμάτος δοχεῖ συνίσταναι τὰ ou.

rai ξύλων, καὶ τῆς ἄλλης ὕλης “. »

À l'exemple de Thalès, de Phérécyde et d'Anaximandre, Anaximène fut physicien et ‘astronome. De ses systèmes physiques, l’histoire de la philosophie ne nous ἃ conservé que son explication du double phénomène du froid’ et du chaud, qu'il attribuait l’un à la condensation , l’autre à la dilatation des corps, prenant ainsi l'effet pour la cause. Iei encere, comme dans son système cosmogonique, il

1 ‘Eusèbe, Præp. evang., L. XIV, C. 14, cui titulus : Philosophorum de principiis sententiæ, ex Plutarchi libro, quem de philosophorum decretis ad res physicas pertinentibus conscripsit. |

11ῇ ANAXIMÈNE.

paraît guidé par une anelogie; car il apporte pour exemple l'élévation ou l'abaissement de température qui se produit dans notre souffle, suivant que nous l’exhalons la bouche ouverte, ou les lèvres serrées : r Lorsque, disait-il, nous « exspirons de l’air en tenant les lèvres ser- « rées , il est froid ; au contraire ik est chaud « quandnous l’exspirons en ouvrantla bouche.

« ψύχεται γαρ ἡ πνοή πισθεῖσα καὶ πυχνοθεῖσα τοῖς χεῖλεσιν, « ανειμένου δὲ τοῦ στόματος ἐκπίπτουσα γίνεται θερμον « ἀπὸ μανότητος !, » Dans ses théories astronomiques *, Anaximène regardait les astres comme, exécutant un mouvement autour de la terre, κινεῖσθαι δὲ τὰ ἄστρα οὐχ ὑπὲρ γῆν, ἀλλὰ περὶ γῆν ὅ. Il paraît, au rapport d'Anistote, avoir considéré la terre comme un pian supporté par l’air : « ἀντὸ δε τοῦτο ποιεῖν τῶ πλατεί φησι τὴν γὴν πρὸς τὸν « ὑποχεέμενον ἀερα. D Il passe encore pour l'inventeur du cadran solaire. Ainsi, dans ces divers ordres de sciences, eosmogonie, géogra-

phie, astronomie, Anaximène se propose les

* Plut. de plac. phil. 1.

: Voir la note a à la fin du volume.

ὃ Diogène de Laërte.

ANAXIMÈNE. 115 mêmes questions à résoudre que Thalès, Phérécyde, Anaximandre. Pour tous les philosophes ioniens, depuis Thalès jusqu’à Archélaus, les problèmes demeurent les mêmes; les solutions seules sont différentes.

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