‹ Mélanges philosophiquesChapitre 12 sur 88 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Dioeène de Laërte, en son livre sur la Wie et les Opinions des Philosophes illustres, fait mention de plusieurs Héraclites, dont le nom était resté célèbre dans la Grèce : un poète lyrique, qui composa les Louanges des douze Dieux ; un poète d’Halycarnasse en Doride, qui écrivit des élégies, et sur lequel Callimaque avait laissé quelques distiques ; un troisième, originaire de Lesbos, auteur d’une Histoire des Macédoniens, et enfin Héraclite d'Éphèse, le philosophe, antérieur par sa naissance à tous ceux qui viennent d'être

nommés.

L'époque à laquelle naquit Héraclite ἃ Ἐ-phèse n’est précisée par aucun historien de la philosophie; mais elle peut être inférée d’un passage de Diogène de Laërte, où il est dit qu’il florissait vers la soixante - neuvième olympiade, ἤὄχμαξε κατὰ τήν ἐννάτην ὀλυμπιάδα. Or, on peut raisonnablement supposer qu’il pouvait être âgé alors de trente à trente-six ans, ce qui ferait remonter sa naissance à la soixantième olympiade, c’est-à-dire vers l’année 540 avant l'ère chrétienne. À n’envisager que l’époque à laquelle il florissait , Héraclite fut done postérieur aux loniens Thalès, Anaximandre, Phérécyde, Anaximène ; à Pythagore, père de l’école italique ; à l’éléate Xénophane, dont quelques-uns disent qu’il avait été le disciple ; et il dut avoir pour contemporains le pythagoricien Ocellus de Lucanie, l’éléate Parménide, et l’abdéritain Leucippe. Le père d'Héraclite (Blyson, selon les un5, et selon d’autres , Hération ὁ) était le premier citoyen d’Éphèse. Lorsqu'il mourut, Héraclite,

* Diog. de L.

qui pouvait, à ce qu’il paraît, hériter de sa magistrature, s’en démit en faveur de son frère , soit qu’il craignit, ainsi qu'Antisthène le rapporte à sa louange , que les préoccupations politiques ne vinssent contrarier ses goûts pour la philosophie, soit que cette mélancolie qui luiétait naturelle, et quidevaitacquérirchez lui un si funeste développement, luiinspirât dès lors une profonde répugnance pour le commerce des hommes, inséparable de la pratique des affaires publiques. Peut-être ces deux causes se réunirent-elles pour produire chez Héraclite la détermination de rester étranger aux affaires de l'Etat. Aussi, lorsque, plus tard, ses concitoyens le prièrent de leur donner des lois, il s’y refusa formellement ‘, alléguant pour motif que la corruption des Éphésiens était si grande et tellement invétérée, qu'il n'y voyait plus de remède. Il est permis de croire que l'aspect de la dégradation morale où était tombée sa patrie, comme au reste toutes les grandes villes de la Grèce asiatique,

* Diog. de L., vie d'Héraclite.

HÉRACUTE. 119 contribua puissamment à nourrir et à exaspérer cette mélancolie qui faisait le fond de son tempérament. L'exil prononcé contre son ami Hermadere avait encore aigri sa misantbropie. On seit combien était ombrageuse la démocratie grecque; un talent transcendant encouraïit presque toujours la suspicion de tyrannie et, comme inévitable conséquence, le bannissement. C'est à ce titre probablement , s’il faut en croire les témoignages qui nous sont restés , que fut exilé Hermodore. Ce bannissement exaspéra tellement Héraclite, qu’au rapport de Diogène de Laërte, il s’écria que les Éphésiens, parvenus à l’âge viril, avaient mérité la mort, et ceux d'entreeux qui n'avaient pas encore atteint cet âge, l'exil, pour avoir chassé Hermodore , le citoyen le plus éminent d'Éphèse, et pour avoir dit à cette occasion : « Point d'homme « supérieur parmi nouss s'il en est un, qu'il « s’en aille ailleurs et chez d’autres peuples. » ᾿Αξίον Ἐφήσιοις 6ndov ἀποθανεῖν πᾶσι, καὶ τοῖς ἀνήθδοις τὴν πόλιν καταλιπεῖν, οἷτινες Ἑρμόδωρον ἑωντων ὀνηϊστὸν

ἐξέβαλον, λέγοντες" Ἡ μέων μηδὲ εἰς ὀνηιστὸς ἔστω. Ei δὲ τις

τοιοῦτος, ἄλλῃ τε καὲ μετ᾽ἄλλων !, Cicéron rapporte le même fait avec les mêmes circonstances et dans les mêmes termes * : « Est apud « Heraclüum. physicum de principe Ephesio- « rum Hermodoro : univertos, ait, Ephesios « esse morte mulctandos, quod cüm civitate « expellerent Hermodorum , ita locuti sint :

« Nemo de nobis unus ercellat, sed si quis « exstiterit, alio in loco et apud alios sit. » Ces diverses circonstances aigrirent tellement Ja misanthropie d'Héraclite, qu'il interrompit , dit-on, toute espèce de rapport avec ses concitoyens. ἢ] passait son temps , raconte Diogène de Laërte, à jouer avec des enfants devant le temple d'Artémis ( la Diane des Latins ), et. il disait à ceux qui venaient là pour le regarder : « Qu’y a-t-it en ceci qui « vous étonne, ὃ hommes pervers ? Ne vaut- «il pas mieux faire ce que je fais que de « m'occuper avec vous des affaires de l'état ὃν

Ti, ὦ χάκιστοι, θαυμάζετε; ἐφη. ñ où πρεῖττον τοῦτο ποιεῖυ

t Diog. de L.

. Tusc. quest. lib., 5,

HÉRACLITE. 121 ἢ μεθ᾽ ὑμῶν πολιτεύεσθαι"; il finit par quitter Éphèse et par se retirer dans les montagnes où il se nourrissait d'herbes et de racines. Ce genre d'alimentation ayant déterminé chez lui une hydropisie , il lui fallut rentrer à Ephèse, et là il allait interrogeant les médecins, et leur demandait sous une forme énigmatique de quelle façon ils s’y prendraient pour convertir la pluie en sécheresse. Et comme 868 questions restaient incomprises, il tenta luimême sa guérison en s’enfermant dans une étable à bœufs, espérant chasser l’hydropisie par la chaleur du fumier, δολίτων ἀλέᾳ. Mais ce fut en vain, et il mourut âgé de soixante ans. Néanthès de Cyzique, dans Diogène, ajoute à ce récit, que n'ayant pu se dégager du fumier (δόλιτα) dont il s'était fait couvrir , il ÿy fut mis en pièces par des chiens.

Malgré l’aversion qu'il témoignait à ses concitoyens, Héraclite préférait sa patrie à tout autre lieu de la Grèce ou de l'Asie. C’est ainsi

! Diog. Laërt.

3 Diog. de Laërt,

qu'au rapport de Démétrius dans 888 ὁμωνυμα ‘, il avait refuse d’aller à Athènes, où son nom était en grande considération ; et bien qu'il ne fût pas apprécié à sa véritable valeur par ses concitoyens , il aima mieux rester à Ephèse.

Il avait également résisté aux jipstances qu'avait faites le roi de Perse, Darius fils d'Hystaspe, pour l’attirer à sacour. Diogène de Laërte rapporte et la lettre de Darius, et la réponse d'Héraclite. Ces lettres sont-elles authentiques? La chose nous paraît fort douteuse. Quoi qu'il en soit, les voici l’une et l’autre.

« Le roi Darius, fils d'Hystaspe. à Héraclite « d'Éphèse, homme renommé pour sa science, « salut.

.« Tu 3s écrit un livre de ἐφ Nature, diffi- « cile à comprendre et à expliquer. Dans cer- « tains passages, interprété à la lettre, ce « livre paraît renfermer une remarquable ex- «plication de cet univers, et des êtres qu'il

* Diog. de Laërt.

* Voir dans Diogène, à l’art. Héraclite, le texte grec de ces deux lettres.

HÉRACLITE. 193 « contient, et des lois divines qui président « aux mouvements quis’y opèrent. Mais beau- « coup d’autres passages sont obscurs, de telle « sorte que les hommes même les plus versés « dans la science, ne savent y retrouver ta « pensée. C’est pourquoi, moi , Darius, fils « d'Hystaspe, je veux deveair ton disciple dans « la science des Grecs. Viens donc prompte- « ment auprès de moi, dans ma demeure « royale. Les Grecs, pour la plupart du temps, « ont peu de considération pour les sages, et « dédaignent leurs admirables énseignements.

« Auprès de moi, au contraire, toute distinc- « tion t'est réservée. Tu trouveras ici chaque « jour de nouveaux honneurs, et une existence « accommodée à tous tes souhaits. »

Réponse d’Héraclite. — « Héraclite ἃ Ἐ- « phèse au roi Darius, fils d'Hystaspe , salut. « Tous les hommes délaissent la vérité et la « justice, pour s’abandonner, insensés qu'ils « sont, à la cupidité et à la vanité. Pour moi, « étranger à toute pensée de ce genre, et dé- « sireux d'éviter le dégoût et l'envie qui ac- « compagnent toujours les hautes distinctions,

« je ne viendrai pas à la cour de Perse, con- « tent que je suis du peu que je possède et qui « suffit pleinement à mes désirs. »

Si maintenant , de la partie purement biographique du travail que nous avons entrepris, nous passons au côté plus spécialement philosophique, nous aurons à indiquer, dans la mesure de la possibilité et de nos forces, les points capitaux de la doctrine d'Héraclite.

. On prévoit qu’une pareille tâche ne saurait être accomplie qu'avec beaucoup de difficultés, et dans des limites assez étroites. Que nous reste-t-il aujourd’hui d’Héraclite ? Quelques lambeaux de phrases, sans dépendance aucune les uns des autres, dépourvus, par conséquent , de toute lucidité, tout à la fois par le fait de leur isolement, et par le genre de style familier à l’auteur. En un mot, nous ne connaissons aujourd'hui Héraclite que par quelques textes plus ou moins obscurs, épars dans Platon, Aristote, Sextus de Mytilène, Diogène de Laërte, Plutarque , Clément d’Alexandrie. Il est bien vrai qu'ilexiste plusieurs lettres attribuées à Héraclite, et que Henri

HÉRACLITE. 125 Estienne a recueillies avec d’autres textes sans trop examiner, ce nous semble, si elles peuvent être légitimement rapportées au philosophe d’Ephèse. Nous inclinons à penser, pour notre part, que ces lettres, au nombre de cinq, à savoir : trois à Hermodore et deux à Amphidamas, n’appartiennent pas réellement à Héraclite, et voiei les raisons sur lesquelles nous nous appuyons.

En premier lieu, Diogène de Laërte, qui reproduit dans leur intégrité la lettre de Darius à Héraclite et la réponse d'Héraclite à Darius, ne donne point ces cinq autres lettres. Non seulement il ne les donne pas, mais il n'en fait pas la moindre mention. Or, que

résulte-t-il de ce silence? l’une de ces deux

* Voir le recueil de Henri Estienne, intitulé Poesis philosophica. — Au rapport de Tenneman, ces mêmes fragments ont été, pour la plupart, recueillis, traduits et expliqués en allemand, par Fr. Schleiermacher, dans le 3.** cahier du tome 1.°° du Musœum des Alterthumswissenschaften, Berlin, 1808. — Nous avouons ne pas savoir l'allemand, et l'on conçoit qu'il a dû nous être impossible de lire et de consulter le mémoire de Fr. Schleiermacher.

126 HÉRACEITE.

choses : ou que ces lettres n'auraient été écrites que postérieurement à Diogène , et seulement alors mises sur le compte d'Héraclite ; ou bien qu'elles existaient déjà au temps de Diogène , et que cet historien qui, très certainement, dans cette seconde hypothèse, ne pouvait ignorer leur existence, n’en tint aucun compte dans sa biographie, parce qu'il les jugeait apocryphes.

En second lieu, parmi les fragments qui nous restent d'Héraclite, dans les auteurs anciens, nous ne trouvons reproduit ni cité par Platon, ni par Aristote, ni par Sextus, ni par Diogène, ni par Plutarque, ni par Clément d'Alexandrie, aucun passage, aucune phrase, aucun mot de ces mêmes lettres.

Enfin , ces lettres nous semblent porter l'empreinte d’une origine moins ancienne, et quelques-unes d’entre elles renferment plusieurs passages qui accusent des idées plus avancées que celles que pouvait avoir Héraclite. Tel est sur-tout ce passage d’une lettre à Amphidamas: « Si mon corps succombe, « il tombera sous les lois du destin ; mais il

HÉRACLITE. 127 « n'en sera pas de même de mon ame; car, « étantune substance immortelle, elle prendra « son vol vers les régions célestes, et les de- « meures éthérées me recevront. » Ne sontce point là des dogmes absolument identiques à ceux qu'on retrouve dans les croyances du Platonisme? D'ailleurs, si l’on songe que plus tard bon nombre de stoiciens, ainsi qu'il résulte des témoignages des historiens de la philosophie, et notamment de Cicéron, adoptérent plusieurs opinions d’Héraclite, entre autres, son hypothèse de l'origine des choses par le feu ‘, ne peut-on pas conjecturer avec ässez de vraisemblance que quelque disciple de l’Académie ou du Portique se soit exercé, sous le nom d'Héraclite, à un travail d'imagination, analogue à celui qui se pratiquait dans les écoles des anciens rhéteurs, et qu’il en soit sorti les cinq lettres mentionnées, que plus tard, en l’absence d’une judicieuse critique,

‘ Vos autem dicitis omnem vim esse ignem. (Cicer. de nat. Deor., L. ΤΊ, C. 14:) C’est l'académicien Cotta qui s'adresse en ces termes aux Stoïciens représentés par Balbus.

128 HÉBACLITE.

on aura regardées comme l’œuvre véritable du philosophe d’Ephèse ?

À l’époque où apparut Héraclite, les travaux des philosophes ioniens s'étaient exclusivement concentrés sur l'explication du monde matériel. Thalès, Anaximandre, Phérécyde , Anaximène, avaient été des astronomes et des physiciens. Héraclite ne renonça point aux spéculations tentées par ses devanciers; mais il les porta plus loin, en les faisant sortir du cercle de la philosophie naturelle pour les étendre à la philosophie morale , et fut ainsi, avec ÀArchélaus, lonien comme lui, l’un des précurseurs de Socrate. C'est l'opinion de Sextus-Empiricus, quand 1] dit que ‘ «Thalès,

rai Ἀναξιμένης καὶ Ἀναξίμανδρος, Ἐμπεδοχλῆς τε καὶ Παρμενίδης καὶ Ἡράκλειτος" ὧν Θαλής μὲν χαὲ ᾿Αναξιμένης χαὶ ᾿Αναξιμάνδρος χατὰ πάντας καὶ ἀναμφιλέχτως" ὁ δ᾽ Εμπεδοχλῆς nai Παρμενίδης, ἔτι δὲ Ἡραχλειτος, οὐ κατὰ πάντας... Egnreiro δὲ καὶ περὶ Η' ράκλειτον εἰ μὴ μόνον φυσιχος᾿ ἔστιν, ἀλλὰ καὶ ἠθιχὸς φιλόσοφος. (Sext.-Emp. adv. Math. L, VII.)

HÉRACLITE. 129 « Anaximandre, Anaximène, Empédocle, Par- « ménide et Héraclite fondèrent uniquement « la philosophie naturelle; que c’est là le sen- « timent général et incontesté en ce qui con- « cerne Thalès, Anaximène et Anaximandre; « mais que, relativement à Empédocle, Parmé- « nide et Héraclite, tel n’est pas l’avis de tout le « monde. Car.( ajoute-t-il ) on s’est plusieurs « fois demandé si Héraclite n’appartient pas « à la philosophie morale tout aussi bien qu’à « la philosophie naturelle, ἐξητεῖτο δὲ καὶ περὶ « Ἡρακλείτου el μὴ μόνον φυσιχός ἔστιν, ἄλλὰ καὶ ἠθικὸς « φιλόσοφος » Indépendamment du témoignage deSextus,on peut invoquer celui de Diogène de Laërte, qui dit positivement que le livre d'Héraclite roulait sur un triple objet, l'univers, la politique, la théalogie, διήράται δὲ ἐὶς τρεῖς λόγους, ête τε τὸν περὶ τοῦ πάντος, καὶ πολιτικὸν, χαὲ θεολογιχόν ἡ. Si la première de ces trois parties appartient à la philosophie naturelle, la seconde et la troisième assurément rentrent dans la philosophie morale ; et la question qui nous occu-

* Diog. de L., sur Héraclite,

pait nous paraît ainsi péremptoirement résolue. Quant au titre du livre d'Héraclite, on est assez peu d’accord sur ce point. Selon les uns, le traité d’Héraclite était intitulé : les Muses, Μοῦσαι, selon d’autres, de la Nature, περὶ φυσέως ‘3 Diodote le grammairien le désigne sous ce titre : Axpe6sc oiaxcopæ πρὸς στάθμην δον, Règle sûre pour la conduite de la vie; d’autres sous cet autre titre éncore : Γνώσιν iv, da Science des Mœurs *. Cette multiplicité de titres attribués au livre d'Héraclite nous porte à croirg que ce livre embrassait toutes ces matières en même temps; qu'ainsi c'était tout à la fois un traité de physique et de morale, et qu’en raison de l'importance attachée par les disciples et plus tard par les commentateurs ou les historiens à l’un ou à l’autre de ces divers points de vue de la science, il recevait tantôt l’une, tantôt l'autre de ces dénominations. Diogène de Laërte dit que ce livre roulait en général sur la nature, ἔστι μὲν

1 Diog. Laërt., ἰδία,

HÉRACLITE. 131 ἀπὸ τοῦ συνέχοντος περὶ φυσέως, et C’est à cette occasion qu’il ajoute qu'il se divisait en trois parties, physique, politique, théologie. Ce même titre, de la Nature, est encore reproduit dans la lettre de Darius à Héraclite, relatée par Diogène de Laërte : « Tu as écrit, dit Darius à « Héraclite, un livre sur la Nature, καταβέδλησαι «dôyor περὲ φυσέως ᾽.» Quel que fût, aureste, le véritable titre du livre d'Héraclite, il est certain, et c’est ici ce qui importe sur-tout, que l'objet de ce livre n'était pas unique, mais multiple, et qu'Héraclite n’y traitait pas seulement de l'univers, mais encore de la politique et de la théologie. C’est donc avec Héraclite, et à dater de lui, que la philosophie ionienne cesse d'être exclusivement la science de la nature pour devenir en même temps une science motale.

Antérieurement à Héraclite, plus d’une explication avait été tentée de la formation du monde matériel, et les systèmes cosmogoniques pouvaient être rangés en deux grandes

‘ Voir plus haut cette même lettre.

catégories, suivant qu'ils se fondaient sur l’adoption d’un nombre indéterminé de principes, ou sur l'adoption d’une unité élémentaire. Héraclite, à l’exemple de Thalès, de Phérécyde et d'Anaximène, adopta l'unité.

Mais pour Héraclite, ce principe unique n’est plus l’eau, ni la terre, ni l'air, mais le feu, parce que le feu lui paraît le plus puissant et le plus subtil des éléments. Et nous n’avancons rien ici qui ne soit confirmé, non-seulement par l'opinion généralement accréditée relativement aux systèmes des anciens Ioniens, mais encore par des textes formels et incontestables. Ainsi, Aristote, au premier livre de sa Métaphysique : «Le principe des corps simples « est le feu, selon Hippasus de Métaponte et Hé- «raclite d'Éphèse. » Ἱππασός δε πῦρ ὁ Μεταποντίνος χαὲ ἭἩράνλειτος ὁ Ἐφήσιος ἀρχὴν τιθέασι τῶν ἁπλῶν σωμάτων. Ainsi, Sextus de Mytilène, dans son Traité contre les Dogmatiques : «' Un seul élément « ἃ été posé comme l'origine de toutes cho- «ses, par Hippasus, Anaximène et Thalës,

ΕἼ, VIII, De ortu et interitu.

HÉRACLITE. 138 « Cet élément primordial est, suivant Hippa- « sus, et aussi dit-on, suivant Héraclite d’E- « phèse, le feu. ἱππάσος μὲν, καὶ, κατὰ τινὰς, « Ἡρακλείτος ὁ Ἐφέσιος, ἐκ πυρὸς ἀπέλαβον τὴν γένησιν.» Ainsi encore, Diogène de Laërte, en sa Biographie d'Héraclite : « L'élément primordial, « suivant ce philosophe, est le feu, πῦρ εἴ.

« ναι στοιχεῖον.» Âinsi, enfin Cicéron, en son Traité de la Nature des Dieux: « Vous et les « vôtres, ὁ Balbus (c’est l’académicien Cotta « qui s'adresse à Balbus le stoïcien) , vous avez « coutume de tout rapporter à la puissance « du feu, suivant en ceci, à ce que je crois, « la doctrine d'Héraclite. Sed omnia vestri, « Balbe, solent ad igneam vim referre, Hera- « clitum, ut opinor , sequentes. » Le feu etant ainsi posé par Héraclite comme élément primordial et générateur, tout en vient et tout y retourne , ἐκ πυρὸς τὰ πάντα συνεστάναι, καὲ εἰς τοῦτο ἀναλύεσθαι *. « Le monde, dit Héraclite, et ce

texte nous est conservé par Clément d’Alexan-

3 Diog. de L.

13h HÉRACLITE.

drie ‘, le monde west l'ouvrage ni des dieux, ni des hommes ; il a toujours été et il sera toujours. C’est un feu éternel, s’allumant et s'éteignant suivant des lois régulières, κόσμον radrov ἀπάντων οὔτε τις θεῶν οὔτε ἀνθρώπων ἐποιήσεν᾽ ἄλλ ἦν ἀεὶ, καὶ ἔςτι, καὶ ἔσται πῦρ ἀειξωον, ἀπτόμενον καὲ ἀπο δεννύμενον μέτρῳ. » Des transformations du feu naissent l’eau, la terre, l'air, πυρὸς τρόπαι, πρωτον θάλασσα" Θαλάσσης δὲ τό μὲν ἥμισυ γῆ. To de ἥμισυ, πρήστηρ *. Clément d'Alexandrie, en mentionnant ces textes d'Héraclite, dit qu'il avait beaucoup emprunté à Orphée, Ἡρακλείτον Egéctav, ὅς παρ Ορφεως τὰ πλεῖστα εἴληφεν. 1] met en effet en regard l’un de l’autre un passage d'Orphée et un autre d’Héraclite, afin de faire mieux ressortir cette ressemblance et cette imitation. Orphée avait dit :

” € ’ La ε La 3 Εστιν ὑδωρ ψυχή. θάνατος δ᾽ ὑδάτεσσιν ἀμοιθη, Ἐκ δὲ ὕδατος γαῖα, τὸ δ᾽ ἐκ γαῖας πάλιν ὕδωρ,

Ex τοῦ δὴ ψύχη ὅλον αἰθέρα ἀλλάσσουσα.

᾿ Strom., Ι,. Υ.

: Ibid.

HÉRACLITE. 185 Heérachte dit à son tour :

Tuxñorv θανατος ὕδωρ γενέσθαι’ δατι δὲ θάνατος γῆν

γενίσθαι" ἐκ γἧς δὲ ὕδωρ γίνεται, ἐξ ὕδᾶτορ de ψύχη.

De même Platon, dans le Cratyle, après avoir cité quelques vers d'Orphée‘, ajoute, par la bouche de Socrate s'adressant à Hermogène : Considère combien ces témoignages s'accordent entre eux, et comme tous ils vont bien à la doctrine d’Héraclite , καὶ πρὸς τα ᾿τοῦ Ἡρακλείτου πάντα reve. Quoi qu'il en soit de cette ressemblance du système d’Héraclite sur l’origine des choses avec la doctrine contenue dans plusieurs passages des poésies orphiques, il demeure évident que la cosmogonie d'Héraclite repose sur le système des transformations. À l’appui de cette assertion, nous citerons encore un texte d’Héraclite, rapporté par Plutarque, très analogue à ceux que nous venons de mentionner d’après Clément d'Alexandrie, et comme eux relatif à la

‘ Voici le sens de ces vers d'Orphée : l'Océan, au flex ma- Jjestueux, s'unit avec sa sœur Théthys, née de la même mère, — Voir Hermann, Orphica, p. 473.

transformation des éléments, πυρὸς θάνατος, ἀέρι γένεσις" καὲ ἀερός θάνατος, ὕδατι γένεσις. Tout donc, dans l'univers, n’est, suivant Héraclite, que développement et transformation d’un élément primordial ; tout vient de cet élément, et tout y retourne, ἐκ πυρὸς τὰ πάντα συνεσταναι, καὶ εἰς τοῦτο ἀναλύεσθαι !, et cela en vertu de ce qu'Héraclite appelait un flux perpétuel, fox. La nature entière ressemble à un fleuve qui s'écoule sans cesse, ρεῖν τὰ ὁλα ποταμοῦ δίχην *. Héraclide du Pont, l’un des commentateurs du philosophe d’Ephèse , et l’un de ceux qui prirent le nom d'Héraclitéens et propagèrent sa doctrine, nous ἃ conservé * un texte d'Héraclite où cette opinion est énoncée : ποταμοῖς τοῖς αὐτοῖς ἐμβαίνομεν τε καὶ οὐκ εμδαίνομεν " εἰμεντε, καὶ οὐκ εἰμεν.» Nous voguons et nous ne voguons « pas sur les mêmes fleuves ; nous sornmes et « nous ne sommes pas. » Platon, dans le T'héétète, fait dire à Socrate s'adressant à Théé-

: Diog. de Laërte, IX.

4 Id, ibid, 3 Liber de allegoriis Homnericis qui sub Heraclidis pontici nominis editus est.

HÉRACLITE. 187 tète : » Soit qu'on soutienne aveu Homère, « Héraclite et leurs partisans, que tout est « dans un rnouvement et un flux continuel. »

Et dans un autre de ses Dialogues, le Cratyle : « Héradlite dit quelque part que tout passe et « que rien ne demeure, et, assimilant les « êtres au cours d’une rivière , il dit qu'on ne « peut vaviguer deux fois sur le même fleuve, a λέγει που Ἠεράκλειτος ὅτι πάντα χωρεῖ, καὶ οὐδὲν « μένει, καὶ ποταμοῦ ῥοῇ ἀπειχάξων τὰ ὄντα λεγει ὡς δὶς « ἐς τὸν αὐτὸν ποταμὸν oùx ἐμθβαίης. » De cet écoulement perpétuel des choses, ῥοή, résultent la vie et la mort; ou plutôt il n’y a, à proprement dire, ni vie ni mort; ce sont là une seule et même chose, de même que la veille et le somimefl, la jeunesse et la vieillesse, et Héractite s'en explique positivement dans un texte conservé par Plutarque‘: Τοῦτο τ᾽ ἑνί ξῶν καὶ τεθνῆχος, καὶ τὸ ἐγρηγορὸς καὶ τὸ καθεῦδον, χαὶ νέον χαὶ γηρκῖον. Ta δε γὰρ μεταπεσόντα ἐχεῖνα ἔστι. Κακχεῖνα παλὶν μεταπεσόντα ταῦτα. Dans un autre passage également mentionné par Plutarque, Héraclite

! De Placit, philos.,

semble comparer le mouvement des choses et du monde au mouvement oscillatoire des cordes d’un arc ou d’une lyre, παλίντονος ἀρμοvin κόσμον, ὅχως λύρης καὶ τόξου, de telle sorte que toutes choses reviennent au mêmepoint pour s'en écarter encore, y retourner de nouveau, et ainsi de suite, dans une série indéfinie de mouvements harmoniques réglés par la nécessité ou le destin, ἀνάγκη, εἱμαρμένη, d'après l'expression d’Héraclite rapportée par Plutarque ‘, ἀνάγκην ἦν εἱμαρμένην οἱ πολλοὶ καλοῦσεν. Nous avons établi que, dans la doctrine d'Héraclite, l'univers est un feu toujoursvivant, πῦρ ἀείξωον, S’allumant et s’'éteignant: suivant des lois régulières, comme le dit Héraclite luimême dans un texte conservé par Clément d'Alexandrie , ἀπτόμενον μέτρῳ καὶ ἀποσδεννύμενον μέτρῳ *. C’est donc du feu que procède la formation et la dissolution de toutes choses, ἐκ πυρὸς τὰ πάντα συνεστάναι, καὶ εἰς τοῦτο αναλύεσ -

θαι δ. Le feu est l'élément générateur ; il pro-

: Plut. in opusculo περὶ τῆς ἐν Τιμαίῳ ÿyoyovias. 1 Clem. Alex. Strom., L. Y.

3 Diog. de Laërte, L. IX.

HÉRACLITE. 189 duit toutes choses par sa raréfaction et sa condensation , ἀραιώσει καὶ πυχνώσει !. Condensé, le feu devient vapeur ; cette vapeur prenant de la consistance se fait eau ; l’eau, par l'effet d’une nouvelle condensation, devient terre. C’est là ce qu'Héraclite appelle mouvement de haut en bas, ταύτην ὁδὸν ἐπὲ τὸ κάτω dv *. Inversement, la terre raréfiée se change en eau, de laquelle vient à peu près tout le reste, par le moyen d’une évaporation (ἀναθυμίασις) qui se produit à la surface de la mer, et c’est ici le mouvement de bas en haut, ὁ ἐπί τὸ ἄνω ὁδός ὅ. Mais, dans le système d’Héraclite, le feu n’est pas seulement agent vivificateur, il est encore agent destructeur Le monde est produit par le feu, pour périr ensuite par le feu, et cela, à certaines périodes alternatives, durant l'éternité du temps, κατὰ τινὰς περιόδους ἐνάλλαξ τὸν σύμ-ravra αἰῶνα, et ces révolutions s'opéèrent suivant les lois du destin, καθ’ εἱμαρμένην ἡ, Tout change-

* Id. ibid.

s Id. ibid.

δ᾽ Id. ibid.

4 Id, ibid.

ment se produit donc par l’action de deux puissances opposées, κατ’ ἐναντιωτήτα. De ces deux principes contraires, celui qui, par son action, produit la génération, est appek par Héraclite, la guerre et la discorde , et, comme dit Plutarque ‘, Héraclite donne à la guerre, le nom de père, de roi et de maître de toutes choses, Ἡράκλειτος γὰρ ἄντικρυς πόλεμον ὀνομᾶξει κατερα καὶ βασιλεα καὶ κύριον πάντων. Et ce texte de Plutarque est encore confirmé en ce point, par un texte de Proclus sur le T'imée, πόλομος πάτηρ πάντων, et par ce texte plus formel encore d’Aristote : καὶ Ἡράκλειτας ἐχτῶν διαφερόντων καλλίστην ἁρμονίαν, καὶ πάντα κατ᾽ ἔριν γίγνεσθαι". D'autre part, celui des deux principes opposés, dont l’action produit la destruction et l’embrasement, ἐκπυρώσιν, est appelé par Héraclite la concorde et la paix, τῶν δε ἐναντίων τό μὴν ἐπὶ τὴν γενέσιν ἄγον χαλεῖσθαι πόλεμον καὶ ἔριν, τὸ δ᾽ ἐπι τὴν ἐκπυρώσιν, ὁμολο-

γίαν καὶ ἐερήνην '. Cette dernière assertion peut pré-

3 Eth. nich., VIII, 4.

3 Diog. de L.

HÉRACLITE. 111 senter au premier coup-d’œil quelque chose de bisarre et de paradoxal. On ἃ peine à concevoir que la discorde ou la guerre puisse être source de génération , et la concorde ou la paix cause d’embrasement et de destruction. Et pourtant, cette apparente contradiction nous paraît pouvoir s'expliquer dans la doctrine d’Héraclite. Car, d’abord, pour constituer la variété de l'univers, il ἃ fallu que le feu, principe primitif et générateur, subît plusieurs transformations distinctes les unes des autres, et devint, par une série de modifications successives, vapeur, eau, terre. Or, ces transformations et ces modifications n'ont pu s’opérer que sous l’action d’un principe d’altération et de répulsion, et ce principe c'est ce qu'Héraclite, dans son langage imagé, appelle la guerre et la discorde, πόλεμος, ἔρις, D'autre part, pour que cette variété cesse d'être, et pour que tout revienne à l’état primitif, qui est l’état d'ignition, ἐκπύρῶσις, il faut bien que ce qui est multiple se convertisse à l'unité ; ce qui est divers, à la ressemblance ; ce qui est opposé, à l'identité ; en un mot, il faut que tout s’homogénise

et retourne à l'unité de l’état originel ; et ce retour ne peut s'opérer que sous l’action d’un principe d'assimilation, d’affinité, et c’est ici, toujours dans le langage métaphorique du philosophe d’Ephèse , la paix et la concorde, εἰρήνη, ὁμολογία, Nous ne voyons, pour notre part du moins, aucune autre explication raisonnable à apporter au système d’'Héraclite.

Dans la doctrine du philosophe d’Ephèse , l'action du principe de répulsion , appelé métaphoriquement du nom de guerre et de di corde, πόλεμος, ἔρις. doit avoir pour effet de constituer la variété au sein de la nature. C'est à cette pensée fondamentale que nous pensons pouvair rattacher quelques textes conservés, soit par Clément d'Alexandrie , soit par Héraclide de Pont, soit par Stobée. On lit dans Clément d'Alexandrie : Ὁρθῶς εἶπεν Ἡράκλειτος" 4 Ανθρωποι, θεοί" Beni, ἄνθρωποι λόγος γε οὗτος. Héraclide de Pont, dans le livre des A{légories Homériques, dont il est l’auteur présumé, eite cette autre pensée d'Héraclite : « Θεοὲ θνήτοι, ἄν» « θρωποι ta ἀθάνατοι, ζῶντες τὴν ἐκείνων θάνατονγ θνήσ-

« κοντες τὴν ἐχείνων ζωήν, » Ainsi, au point de vue

HÉRACLETE. 118 d'Héraclite, tout est dans tout : l'humanité dans la divinité , la divinité dans l'humanité ; la vie dans la mort, et la mort dans la vies le sommeil dans la veille, et la veille dans le sommeil; de telle sorte que les contraires se rencontrent et se pénètrent réciproquement.

Enfin, de ce même genre nous paraît être encore ce texte d'Héraclite, cité par Stobée ! : « Νοῦσος ὑγείαν ἐποίησεν, ἦδυ καὶ ἄγαθον, λιμός κό-. * ρον, κάματος ἄναπανσίν. La maladie ἃ produit « la santé, chose agréable et bonne, la di- « sette l’abondance, le travail le repos. »

Dans ces diverses pensées d’Héraclite, À travers un style obscur et énigmatique, nous voyons éclater partout l'opposition des caractères. Mais, au fond de cette opposition, le philosophe d’'Ephèse semble pourtant reconnaître et proclamer une harmonie. C’est en ce sens probablement que, dans un fragment conservé par Platon, en son Banquet, Héraclite dit que l’unité, en s'opposant à ellemême , produit l'accord. « Τὸ γάρ ἕν φησι Ηρά-

* Stob. ex titulo περὶ φρονησέως.

« χλειτος διαφερόμενον αὑτοῦ αὑτὸ ξυμφέρεσθαι, ὥσπερ ἁρμονίαν τοξου τὲ και λύρας. » « Or, il serait ab- « surde (ajoute Platon, par la bouche d’'E- « ryximaque, l’un des interlocuteurs. du dia- « logue), il serait absurde de dire que « l'harmonie soit une opposition, ou qu'elle « résulte de choses opposées ; mais , suivant « toutes probabilités, Héraclite voulait dire « que c’est de choses d’abord opposées, comme « l’aigu et le grave, et ensuite mises d'accord, «que résulte l'harmonie .musicale. &X vos « τόδε ἐθδούλοτο λέγεν Ἡράκλειτος, ὅτε ἐκ διαφερομένων « πρότερον τοῦ ὀξέος καὶ Gaptoc, ἐπεῖτα ὕστερον ouohoyne « σάντων, γέγονεν ὑπὸ τῆς μονσικῆς τέχνης ἡ ἁρμονία. Ὁ C'est en ce même sens encore que nous paraît conçu le texte suivant d’Héraclite, mentionné par Âristote ἦ : « Συναψειας οὖλα, και οὖχι οὗλα, συμ-α φερόμενον χαι διαφερόμενον, συνάδον χαι διᾶδον. Και « ἐκ πάντων ἕν, και ἐξ ἑἕνος πάντα. » «ΑἸ]162 le doux « avec son contraire, le ressemblant avec le « dissemblant , le concordant avec le discor- « dant. Du tout le un, et du un le tout. » Et

! De Mundo, c. 5.

HÉRACLITE. 145 ce texte, Aristote le commente et l'explique ainsi qu'il suit : « On s'est demandé, dit-il, « comment le monde ἃ pu se constituer « d'éléments opposés, à savoir, le sec et l’hu- « mide, le chaud et le froid, et comment, « ainsi composé, il n'est pas depuis long- « temps tombé en dissolution. C’est comme «si l’on se demandait comment un état « peut subsister composé d'hommes de fa- « milles différentes , de pauvres et de riches, « de vieux et de jeunes, de forts et de faibles, « de bons et de méchants. Eh bien! moi je « dis que, à l'exemple d’un état, la nature em- « brasse tous les caractères et toutes les varié- « tés; et que de la multiplicité résulte l’unité, « du désaccord l'accord, de l'opposition l’har- « monie, qui ne pourrait jamais sortir de l'as- « semblage de choses de même-nature... Et « l'art dans ses procédés, se conforme en ce « point à la nature. Ainsi, la peinture, par le « mélange du blanc et du noir, du pâle et du « rouge, produit des images semblables aux « modèles, Ainsi, la musique, par le mélange

« des sons aigus et graves, hauts et bas, fait | 40

« résulter l'harmonie d'un ensemble de sons « différents les uns des autres. Ainsi, la gram- « maire, du mélange des voyelles et des consonnes, fait sortir l’art de parler. Et c’est là « ce que nous semble avoir voulu dire l’ob- «scur Héraclite quand il ἃ écrit : A{liez le « doux avec son contraire, le semblable avec le « dissemblable, le concordant avec le discordant, « Du tout, le un, et du un le tout. »

Ce même sens encore se retrouve très évidemment dans ce texte de Diogène de Laërte, en sa vie d'Héraclite : « Διὰ τῆς ἐναντιοτρόπης ἡρ « μόσθαι τὰ πάντα. » De l'opposition des parties ré- « sulte l’harmonie du tout. » Et il se présente encore avec les mêmes caractères de lucidité dans deux passages d’Aristoie que nous allons reproduire. Le premier, tiré de l’Éthique à Eudème ‘, est ainsi conçu : « Héraclite blâme le « poète (Homère) d’avoir dit : Périsse la dis- « corde chez les dieux et chez les hommes ; car, « ajoute ke philosophe d'Éphèse, ik ne saurait « y avoir d'harmonie sans l'aigu et le grave, ni

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