CHAPITRE VII
L'HISTORIEN qui ἃ raconté la vie et exposé les opinions des philosophes célèbres”, ne précise ni la date de la naissance, ni la date de la mort de Diogène d’Apollonie. I se contente de dire que ce philosophe vécut aux temps d’Anaxagore, et qu’au rapport d’Antisthène, il fut disciple d’Anaximène. Suivant le calcul de Tennemann, en ses tables chronologiques, Diogène d’Apollonie florissait vers la
Tel est en effet le titre du divre de Diogène de Laërte. Περι θιων, δογμάτων και ἀποφθεγμάτων τῶν ἐν φιλοσοφίᾳ
DIOGÈNE D APOLLONIE. 107 soi @nte-dix-septième olympiade, c’est-à-dire, vers l’an 472 avant notre ère. Or, d’après les mêmes tablés, Anaximène ne mourut qu’en 500 ; Diogène d’Apollonie put donc être son ‘disciple. D'autre part, Anaxagore naquit en A28 et mourut en 500 ; Diogène, par conséquent, dut être le contemporain d’Anaxagore.
A l’époque 6ù florissait Diogène d’Apollonie, Athènes, qui devait devenir un jour le centre des grandes écoles philosophiques fondées par Platon, Aristote, Zénon, Épieure, commençait à exercer en Grèce le glorieux rôle de métropole de la science. Diogène d’Apollonie y devança Anaxagore ἐξ Archélaüs, ces’ deux -précurieurs .de Socrate. Il y subit des persécutions; et Démétrias de Phalère, en son apôlogie de Socrate, rapporte que Diogène fut à Athènes l'objet d’une hainé si ardente, que 88 vie: ÿ courut des dangers.
Quelle fut la cause. de cette haine ? Le sacerdoce athénien, qui. devait plus tard proscrire Anaxagore et tagr Socrate, .fit-il ἐὰν Diogène l'essai d’une persécution destinée à atteindré un jour les successeurs de ce philosophe? C'est
168 INOGÈNE D'APOELONM, une question à laquelle il nous est 'mpoñible d'apporter une selution précise.
‘Les premiers philosophes faniens, Thalès, Phéréeyde, Anaximandre, àvaient eu des suecesenUrS, Ms n'avaient pas, à proprement dire, fondé d'écoles. Non avons ve, en effet, Anaximandyre renoncer aux hypothises ensmMmogohiques de Phéréeyrde ét de Thalès, et Anaximène, à son tonr, abandenmsr l’hypothèse d’Anaximandre. Mais Anaximène lnissa un véritable héritier et propagateur de ses doctrines dans là persanne de Diogène d'Apollonie, La doctrine cosshobonique de Diogène offre d’abord oeri de commun avec celles de Fhalès, Phérécyde, Héraciite, qu'elle pose comme prineéipe de teutes cheses un seul élément ; et Ja raison aûr Jaquelle se fonde Diogène pour assigner nsi & téutes cheses uh prinoipe unique , <'est la nécessité de reeonnaïtre ehtre les choses une série d’attions exercées Qt reçMé; ee qui ne ponrrhit avoir lieu si tout ne procédait pas d'un seul et même pribeipe, καὶ τοῦτο, ὀρδῶσ λέγει -Auayenec, ὅτε
εἰ μὴ ἦν ἐξ vos ἁιξάντρι, où ἕν ἦν qe ποιεῖν παι πάσχειν ὑκ',
DIOGÈNE D'APOLLONIE. 169 ἀλλήλων ‘, Mais, indépendamment de ce rapport general de ressemblance qui existeentre lacosmogonie de Diogène et celle des Iouiens, qui, tels qu'Héraclite, Phérécyde, Thalès, ont admis un principe uaique, cetie même doctrine soutient un rappert tout spécial de similitude avec la cosmogonie d'Anaximène. « Anaximèns « et Diogène, dit Aristote *, établissent que « J’airest le prinçipe des corps simples.» « Dio- « gène d'Apobonie, dit l'historien ancien qui « a raconté la vie et exppsé les opinions dep « philosophes célèbres, regarde l'air comme « étant l'élément générateur, σοοιχοῖον εἶναι τὰν ἀέρα ὃ, Or, l’on sait que ce fut là précisément la donnée fendamentale de la çosmagonie d’Anaximène.. À l'exemple d'Anaximène encore, Diogène semble .avoir été conduit à l'adoption de son principe par une analogie, La vie humaine ayant son priacipe dans l'ame, et l'ame, pour Diogène comme pour Anaximène, étant le souffle, c’est-à-dire l'air, tous
?Arist. de Generat. et Corrupt., L, 1, Ὁ. 6.
. Méteph., L. 1, C. 5. ΝΙΝ 4 Diogène de Laërte, we de Diogène d'Apollonie.
deux en concluent que Pair doit être également le principe de la vie universelle. De h, dans la dectrine de Diogène, une sorte de déification de cet élément. « Quid aër ( dit Cicé- « ron ὁ) quo Diogenes utitur Deo, quem sènsum « -habere potest, aut quam formam Dei?» L'air est donc, pour Divgène, une sorté d’ame du monde ; et de même que l’ame humaine a la conscience et la pensée, de même aussi la conscience et la pensée doivent appartenir à l’ame: universelle. Telles sont du moins les doctrines qu’attribuent à Diogène, non-seulement Cicéron dans sa Wature dés Dieux, mais encore Simplicius, qui'avaît lu le livre de Diogène, intitulé de la Nature. Au rapport de Simplicius ,- la cosmogonie de Diogène vonférait à l'air tous les attributs de la divinité; à savoir : la grandeur, la puissance, la science, l'éternité, ἄλλὰ τοῦτο μὲν δῆλον δοκὲι τῖναι, ὅτι και μέγα, και ἰσχυρῤόν, καὶ αἰδέον τε καὶ ἀθάνατον,
καὶ πολλὰ εἶδος ἔστι ‘. En vertu de sa puissance et
* Denatur. Deor. I, 12, * Simplicius, fol. 33, phys. — ibid, en parlant du même
principe , αἶδιον και ἀθάνατον σωμα, :
DIOGÈNE D'APOLLONIS. 174 de son intelligence, le principe suprême est regardé par Diogène d’Apollonie comme l’auteur de l’ordre et de l'harmonie qui se manifeste dans tous les phénomènes de l'univers.
« Car, dit-il (toujours au rapport de Simpli- «cius), sans une intelligence, il ne serait « pas possible qué toutes choses fussent dis- «tribuées comme elles le sont, et que tout + eût sa mesure , l’hiver et l'été, la nuïît et le « jour, la pluie, le vent et le beau temps; tou- « tes choses que l’on trouvera parfaitement ré- « glées, pour peu que l’on se donne la peine « d'y réfléchir. οὐ γὰρ ἂν (φήσιν) οὕτω δεδάσθαι οἷοντε « ἦν ἄνεν νοησέως, ὥστε πάντων μέτρα ἔχειν, χειμῶνος τε « χαι θέρους, και νύκτος και ἡμέρας, καὶ ὑετῶν μαι ἀνέμων « και ευδίων, και τὰ ἄλλα, εἴ τις δούλεται ἐννοεῖσθαι, ευρίσἀ κοὲ ἂν οὕτω δικκείμενα ὡς ἀνυστόν χάλλιστα ! » De l'harmonie qui éclate dans les phénomènes de l’univers, Diogène d’Apollonie , faisant ici l'application du principe de causalité , destiné plus tard, sous Anaxagore et sous les philo-
* Ibid,, fol, 82 Ὁ.
172 DIOGÈRE D'APOLLONIE.
sophes ultérieurs, à devenir le fondement le plus solide de la Théodicée, dédait l'existence d'un principe suprême, doué d'intelligence, νούφιν ἔχον, qui domine et gouverne tout, πάντων κρατεῖν, εἴ ce principe suprême, c’est cet élément que les hommes appellent l'air, ὁ &ip καλούμενος ὑπὸ τῶν ἀνθρώπων. Ainsi revêtu des attributs d'intelligence et de puissance, l'air, à titre d'être par excellente, s'ajoute à tout, règle tout, pénètre tout, et il n'est pas une seule chose qui ne participe de son essence.
‘ Simplic., Phys., Fol. 88, À. --- Ces trois fragments de Simplicies sont précieux à recueillir, eu ee qu'ils jettent une vive clarté sur la doctrine de Diogène d'Apollonie. Simplicins avait connu le livre de Diogène sur [a Nature, περι φυσέως. On peut donc croire, en toute confiance, qu'il reproduit exactement le système de ce phiibsophe. Maintenat, ces frugments, et deux autres que nous citerons ultérieurement, sont-ils des textes de Diogène lui-même recueillis par le savant commentateur, ou ne font-ils qu'exprimer ἐδ pensée de Dio-
Ces trois derniers textes, empruntés à Simphcias et rapprochés de tous ceux qui ont été cités précédemment, nous permettent de déterminer avec une exacte précision le rôle attribué à l’air dans la cosmogonie de Diogène. Ce rôle. est double. L'air est d'abord le prin-
cipe matériel par excellence, στοιχεῖον τὸν ἀέρα', comme l’eau chez Thalès, la terre chez Phé-
gène sous une forme et des expressions qui seraient celles de Simplicias? C'est ce qui nous paraît très difficile à décider. L'une et l’autre conjecture a des chances de vérité. Toutefo's, la présence dans l'un de ces textes (voir plus loin) de termes d'an sens très déterminé, tels que ypoix et ove, désignant, comme dans les fragments d'Anaxagore, des qualités générales, à savoir , l’un les qualités du corps, l’autre les qualités de l'esprit, nous portent à penser que ce sont ici de véritables textes de Diogène. En effet, nous retrouvons le même emploi des mêmes termes, dans plusieurs fragments d'Anaxagore, qui, ainsi que Diogène d'Apollonie, écrivait à - une époque où la langue philosophique, encore très pauvre en termes généraux, devait nécessairement recourir à des termes d’en-sens particulier et déterminé, pour désigner des qualités générales. Or, de ce genre, sont les termes χροίη et ἡδόνη.
: Diog. de Laërte.
récyde, le feu chez Héraclite ἡ. Mais il n’est pas seulement un corps éternel et immortel, αἴδιον καὶ ἀθάνατον σῶμα *, il est de plus un principe intelligent » πόλλά εἶδος, γοήσιν ἔχον» puissant, ἰσχυρὸν 5, et, à ce double titre, il pénètre, domine règle et gouverne toutes choses, πάντων κρατεῖ. + Qu'est-ce à dire? N'est-ce pas conférer à l’air tous les attributs de la matière et en même temps tous ceux de la divinité? N'est-ce point déifier cet élément , tout en lui maintenant pourtant sa nature corporelle? N'est-ce point, pour nous servir ici du langage scholastique , identifier l’une à l’autre et réunir en une seule et même substance la cause matérielle et la cause efficiente? Or, c’est dans cette identification que nous paraît sur-tout résider le caractère d'originalité qui s'attache à la cosmogonie de Diogène. Pour Anaxagore, la cause matérielle et la cause efficiente
* Voir les trois dissertations sur les philosophes désignés. * Voir ci-dessus les Fragm. de Simplicius.
$ Ibid.
4 Ibid.
DIOGÈNE D APOLLONIE. 179 sont parfaitement distinctes, car il appelle l’une ὕλη et l’autre νοῦς. Pour les autres [0niens (si l'on en excepte Thalès, chez qui semble prévaloir l’idée d’une sorte d’ame du monde au point de vue panthéistique', et Phérécyde, qui paraît avoir admis un Dieu coéternel à la matière * ), la cause matérielle, celle qu’Âristote devait plus tard qualifier du nom de τὸ ὑποκείμενον, est la seule dont ils paraissent tenir compte , tandis qu'ils semblent négliger et omettre l'épyi τῆς κινησέως, C'est-àdire la cause efficiente, omission qui vaut à plusieurs d’entre eux, ainsi que nous l’avons vu , les reproches d’Aristote et ultérieurement de Plutarque, qui, sur les traces d’Aristote, déclare qu’il ne peut concevoir que la cause matérielle , le τὰ ὑποκείμενον, le sujet, puisse se modifier lui-même , et que, par exemple, le bois se change lui-même en lit et l’airain en vase ou en statue. Pour Diogène, au contraire, il n’y ἃ pas de cause matérielle sans
1 Κοσμον εμψύχον (D. L.) τῷ ὅλῳ ψύχην μιγῆναι (Arist.) ἢ χεὺς μὲν καὶ χρὸνος εἰς ἀει καὶ χθὼν ἦν (D. L.).
cause efficiente, et c'est en quoi ἢ se sépare des philosophes mentionnés en dernier Heu.
Seulement (et ce point diféreneie sa cosmogonie d’avec celle d’Anaxagore), il réuni ces deux causes en un seul et même être, qui est l'air. Il avait compris que l’organisation de cet univers requérait l'intervention d’un être intelligent et puissant ; mais il n'avait pu s’élever encore à la conception d’un être immatériel , et c’est pourquoi il avait identifié l’une à l’autre la cause matérielle et la cause efficiente. La distinction radicale de ces deux causes, et la personnification ‘de la seconde d’entre elles en un être qui ne fût point matière , devait être le résultat d’un progrès ultérieur, et ce progrès, c'est avec Anaxagore que la philosophie l'opéra.
L'air donc, posé à titre tout à la fois de cause matérielle et de canse efhciente, tel est pour Diogène d’Apollonie le prigcipe des choses, principe à deux faces, comme on voit, ou, en d’autres termes, principe revêtu d’un double attribut. Sous le point de vue du premier de ces attributs, c’est-à-dire à titre de
DIOGÈNE D'APOLLONIE. 177 cause matérielle, l’air produit les mondes; et comment les produit-il ? Absolument comme chez Awaximène, par condensation et raréfaction, avec cette différence toutefois. que, chez Anaximène, cette condensation et cette raréfaction de l'élément générateur avaient lieu en vertu des lois fatales du mouvement, tandis que chez Diogène, ces modifications se produisent sous l’empire d’une sorte de cause providentielle, c’est-à-dire sous l'impulsion d'une volonté intelligente et puissante, inhérente au principe générateur lui-même, qui cumule la double fonction de cause matérielle et de cause efficiente. La condensation de l'air produit l’eau; un degré ultérieur de condensation produit la terre. D'autre part, lararéfaction de l’air produit le feu. A leur tour, le feu, l’eau, la terre, produisent tout le reste. Tout s'opère donc, en dernière analyse, par la condensation et la raréfaction de l'élément générateur, τὸν ἀέρα, πυκνούμενον καὶ ἀραιούμενον, γεννητίχον εἶναι τῶν
κόσμων ‘. Mais de même que tout vient de l'air
* Diog. de Laërte (Vie de Diogène d’'Apollonie).