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CHAPITRE VII

ANAxAGORE , fils d'Eubulus ou Hégésibulus, naquit en Jonie, comme avant lui Thalès, Anaximandre, Anaximène et Héraclite. La patrie d’Anaxagore fut Clazomène, qu’il devait quitter un jour pour aller fixer son séjour à Athènes. Les historiens de la philosophie s’accordent à dire qu'il naquit vers 500 avant l'ère chrétienne. Tennemann, dans ses tables chronologiques, assigne à sa naissance une date précise, à savoir , la première année de la soixante-dixième-olympiade, l’an 500 avant J.-C , la même année où naquit le pythago-

ANAXAGORE. 189 ricien Philolaüs; et cette opinion de Tennemann est confirmée par le témoignage de Diogène de Laërte, qui, sur la foi d'anciens chroniqueurs et biographes, rapporte qu’Anaxagore commençait d’avoir vingt ans quand Xerxès passa l'Hellespont , c'est-à-dire la première année de la soixante-quinzième Olympiade, l’an 480 avant l'ère chrétienne. Or, pour qu’Anaxagore commençât d’avoir vingt ans la première année de la soixante-quinzième olympiade, il fallait qu'il fût né la première année de la soixante-dixième , laquelle est précisément la date que Tennemann assigne à sa naissance. Les premières années de son adolescence et de sa jeunesse présentent quelques caractères analogues à ceux qu'on retrouve dans la vie d'Héraclite. Comme Ηόraclite, Anaxagore était d’une famille illustre et opulente , et comme lui aussi, il renonça à ces richesses et à ces grandeurs , pour suivre, avec la plus complète abnégation et le plus généreux dévouement, la vocation qui l'entraînait vers la philosophie et la vie contemplative. Affaires publiques et affaires privées ,

rang, fortune , famille, Anaxagore abandonna tout pour la science ; et quelqu'un lui disant un jour : La patrie n'est-elle donc plus rien pour toi? Ma patrie, répondit-il, est au cantraire l’objet de toutes mes pensées, et du doigt i] montrait le ciel.

Les premières années d’Anaxagore se pas sèrent à Clazomène et en d’autres villes d'Ionie. Pendant le séjour qu'il y fit, il dit recueillir les enseignements de plusieurs d’entre les philosophes, ses prédécesseurs ou ses contemporains. Aristote * et Sextus-Empirieus”? placent au nombre de ses maîtres le Clazeménien Hermotime. Quant à Anaximène , que quelquesuns lui donnent aussi pour maître , la chose paraît beaucoup moins vraisemblable, attendu qu’au rapport d’Apollodore , dans Diogène de Laërte. Anaximène serait mort environ au temps de la prise de Sardes par Cyrus, c'està-dire 538 avant notre ère, c’est-à-dire encore

trente-huit ans avant la naissance d'Anaxa-

‘ Métaph., 1, 5.

: Adv Maihernn., ΙΧ, 7.

ANAXAGORE. 194 gore. Il est bien vrai que, dans sa Biographie d’Anaxagore, Diogène de Laërte dit positivement qu'il fut le disciple d'Anaximène, οὗτος ἤχονσεν Ἀναξιμένους, Mais il fant remarquer que Diogène de Laërte est ici en contradiction flagrante avec lui-même, puisque, tout en prétendant faire d'Anaxagore un disciple d’Anaximène , il place la naissance d'knaxagore dans la première année de la soixante-dixième olympiade, c’est-à-dire, l'an 500 avant l’ère chrétienne, et paraît en même temps adopter l'opinion d’Apollodere , qui fait mourir Anaximène en 588, ce qui laisse entre la mort d’Anaximène et la naissance d’Anaxagore un intervalle de trente-huit ans, et s'oppose ainsi péremptoirement à toute contempeoranéité entre ces deux philosophes. L'assertion de Diogène de Laërte , qui fait d'Anaxagore un disciple d’Anaximène, est donc suffisamment réfutée par Diogène de Laërte lui-même, Resteraient à expliquer ee passage de Simplicius’, ᾿λυαξιμενους φίβοσοφίας κοινωνήσας, et cet autre pas-

1 Comment. in phys. Arist,, ἢ. 6; ἢ.

sage de Cicéron : Anaxagoras qui accepit ab Anaæimene disciplinam'. Maïs de l’un ni de l’autre de ces deux textes, peut-on légitimement induire qu'Anaxagore ait été le disciple d’Anaximène, et ne faut-il pas bien plutôt entendre par-là qu'entre Anaximène et Anaxagore, il y eut transmission de doctrines philosophiques? Il nous paraît donc très improbable et contraire aux données les plus évidentes de la chronologie , qu’Anaxagore ait été le disciple direct d’Anaximène. Né trente-huit ans après lui, et comme lui en lonie, il dut très certainement avoir connaissance de ses doctrines, comme au reste, des doctrines de Phérécyde, d’Anaximandre et de Thalès, qui, eux aussi. étaient loniens, et avaient vécu à Mi- | let, non loin de Clazomène. Mais ce fut là le seul lien scientifique qui exista entre Anaximène et Anaxagore.

Anaxagore, après avoir recueilli en lonie les traditions philosophiques laissées par Thalès, Phérécyde, Anaximandre et Anaximène,

. De nat Deor., 1, 11.

ANAXAGORE, 498 quitta la Grèce des colonies, et vint s'établir à Athènes, non point à l’âge de.vingt ans, mais bjen vers l’âge de quarante, suivant lingénieuse conjecture de Shaubach, qui, à la laçon vulgairement adoptée dans Diogène de Laërte, substitue une lecon qui s'accorde mieux avec le reste du texte de cet historien *..Est-il probable, en effet, qu’Anaxagore'ait quitté l’Tonie pour Athènes, au momept où.Xerxès portait la guerre en Attique ὃ D'ailleurs , il résulte du témoignage. de Diogène et de δυάδα qu'Anaxagore mourut à soixante-douze.ans ,.peu .de ‘temps après sa condamnation et apiès:avoir:passé trente ans à Athènes , εὐϑα καὶ φασίν αὐτὸν ὁδῶν διατρίψαι τριᾶ--

᾿ Voici ja: lecon’ proposée par Schaubach, et les motifs qu'il apporte à Fappai :

Pro ἔτων εἰκόσιν legendum est ἔτων τεσσαῥακόντα quod non temerè fieri patet si litieras ad exprimendum numerum heec scripta esse putamus x (εἴκοσι) pro pe ᾿(τεσσαραχότα). Quis enim qui Anaragoram vigesimo ætatis suæ anno Athenas profectum esse putet, quüm Xerxes εἰὶ urbt excidium miniaretur? Huc accedit quèd hœc ratio

cum ipsa Diogene pugnet, . : .. .

19η ANAXAGORE.

κοντα. Or, si Anaxagore n'eût eu que vingt ans quand il vint à Athènes, il serait donc mort vers l’âge .de cinquante ans, et non point à soixante-douze , ainsi que le disent positivement Diogène et Suidas. Anaxagore avait donc environ quarante ans lorsqu'il vint s’établir à Athènes, dont, quelques années plus tard, il devait faire la métropole de la scierice, et où il devait compter parmi ses disciples Périclès, Euripide, Démocrite, Archélaüs, Thucydide et peut-être Socrate lui-même. Nous pouvons, sur ces divers points, invoquer le témoignage des historiens. Et d’abord, en ce qui touche Démocrite , Diogène de Laëérte dit qu'il suivit les leçons. de Leucippe , et, aussi, suivant quelques-uns, celles d’Anaxagore, Λευκιππῳ παρεθαλε, καὶ ᾿Αναξαγορᾳ κατὰ τινάς. Le témoignage du même Diogène peut être invoqué en ce qui concerne Archélaüs : ᾿Αρχέλαος μαθήτης Ἀναξαγόρου, Archélaüs, disciple d’Anakxägore. Il peut l'être encore en ce qui regarde Socrate et Euripide : ἀμφότεροι δὲ ἥἤχουσαν ᾿Αναξαγόρου καὶ οὗτος (Σωκρατης) χαὶ Ευριπίδης, « Tous deux suivirent les leçons « d'Anaxagore. » Au témoignage de Diogène de

ANAXAGORE. 195 Laërte, nous pouvons jéindre,en ce qui touche Socrate, celui de Suidas qui, en traitant de Socrate, dit qu'il s'initia à la philosophie par les leçons d’Anaxagore, puis de Damon, ensuite d’Archélaüs , ἀχούσαι Αναξαγόρον τοῦ Κλαζομεvieu, εἶτα Δαμώγος, εἶτα Αρχελάφυ..1)6 même, en ce qui touche Euripide , nous pouvons citer encore non-seulement Suidas ‘, mais encore Diodore de Sieile * et Cicéron ‘. Pour ce qui est de Périclès, les mêmes témoignages peuvent être produits. Diogène de Laërte rapporte que Périclès .se présenta devant les juges du philosopheen disant qu'ilétait disciple d’Anaxagore, καὶ μὴν ἐγὼ, ἔφη, τούτον μαθητὴς εἰμι. « Anaxagore 9 « dit l'historien Diodore ‘, fut la maître de Péri- « clès. » Et Cicéron, en plusieurs endroits de ses écrits, cite également Périclès comme disciple

5 Euripides fuerat enim auditor Anaxagoræ (Tuscul, III, 16). | ΕΝ ΝΙΝ

d’Anaxagore. « Pericles Xanthippi filius,ab Ana: « zagor@ physico eruditus, dit-il dans son Bru- « tus. Et ailleurs‘ : Periclem non clamator ati- « quis ad clepsydram latrare docuerat, sed utacce- « pimus, Clazomenius ile Anaxagoras,vir sum- « mus in maximarum rerum scientid, » Enfin, si aux noms déjà mentionnés on ajoute, sur l'autorité de Marcellinus, celui dé Diogène, il résulte qu'Anaxagore compta parmi ses diseiples les plus illustres d'entre ses contemporains.

Avant Anaxagore, Athènes ne pouvait opposer aucun notn célèbre À ceux des philosophes qui avaient déjà illustré les colonies grecques de lIonie ou de l’Italie. On peut donc dire avec vérité, que ce fut dans la première année de la quatre-vingt-unième olympiade, que la philosophie vint établir son siége à Athènes, où Anaxagore devait trouver plus tard, tant d’illustres successeurs Athènes devint ainsi la seconde patrie d'Anaxagoré; mais la gloire qui, plus tard, s’attacha à son nom et àses doctrines, n’en revient pas moins légi-

} De Oratore, III, 84,

ἈΝΑΧΑΘΟΒΕ. ἡ 1907 timement.à sa ville natale ; et c'est ici le lieu de contempler les merveilleuses destinées de l'Ionie, à. qui il échut de vair sortir de son sein les fondateurs de toutes les grandes doctrines du premier âge de la philosophie grecque. En effet, indépendamment de Thalès, d’Anaximandre, d'Anaximène et d'Archélauüs, tous quatre de Milet , indépendamiment d'Héraclite, né à Ephèse, et d'Anaxagore qui prit naissance à Glazomène , l’Ionie eut encore la gloire de produire Xénophane; père de la philosophie Eléatique, et Pythagore, chef de la secte Italique: Si l’où ajoute à cela qu'Elée et Abdère étaient toutes deux colonies ioniennues, ne devient-il pas vrai de dire que l’Ionie fut le berceau de la philosophie grecque ? Elle avait doté l'Italie de sés grands.chefs' d'école, Pythagoré ‘.et Xénophame ὃς ce fut ‘elle encore qui dota, Athènes de son premier philo-

! Né à Samos, en 584, première année de la 49,"° olympiade, selorr Meiners.

* Né à Colophon dans la 40."° olyinpiade, c'est-à-dire vers l'an 602 avant:l'èe choôGenne, selon Betion , Apolodore et Sextus. 4 ΠΝ νος ας αὐ νῶν ct

sophe dans la personne d’Anaxagore. D'après les témoignages les plus accrédités, trente ane environ S'écoulèrent entre l'époque où Anaxagore fonda son école et l’époque de son accusation ét de sa condamnation, φάσιν οὗτον ἔτων διατριψαι τριακοντα; dit Diogène de Laëérte. Au rapport du même historien, les opinions ne s'accordent pas, concernant les causes et l'issue de cet événement. Sotion d'Alexandrie ἢ rapporte que Cléon l'accusa d’impiété pour avoir dit que le soleil était une masse incandescente, μύδρον διάπυρον, que Périclès, son disciple, prit sa défense devant les juges, et qu'il fut condamné à une amende de cinq talents* et à l'exil. Avec cette opinion de Sotion, dans Diogène de Laërte, concorde le récit de l’historien Josèphe ἡ : « Les Athéniens, dit-il, « regardaient le soleil comme une divinité, et « ils condamnèrent Anaxagore pour avoir dit « que c'étaitune masse incandescente » νομιζόν-

* Floriss. vers 70 ap. J.-C.

+ Un talent équivalait à environ 4060 fr. de notre monnaie. 3 C. Apion. , t. IT, p. 493, éd. Haverkamp.

« τῶν Αθηναίων τὸν ὅλιον slvus Θοὸν, ὅδ᾽ αὗὑτον ἔφη μύ- « ὅρον δειάπυραν, θανάτου αὐτὸν κατέγνωσαν. » Olympiodore, en ses commentaires sur la météorolagie d’Aristote ‘, s'exprime en termes analogues : « Anaxagore ayant dit que le soleil était un « globe de feu, c’est-à-dire un astre incan- « descent, fut, pour cette audacieuse asser- «tion, condamné à l'exil par les Athéniens.

« Ὡς καὶ τὸν ᾿Αναξαγόρον μύδρον κα)έσαι τον ἥλιόν (μύδρος « γὰρ ἐστιν πεπυρωμένος σίδερος) διὰ καὶ ὁ ᾿Αναξαγόρας « ἐξωστρακίφθη ἐκ τῶν ᾿Αθηναίων, ὡς τοιοῦτον τε τολμησάς « εἐπειν. » Satyrus, en sa Biographie des Hommes illustres, rapporte que ce fut Thucydide qui, par jalousie contre Périclès, son ennemi politique, accusa Anaxagore, maître de Périclès, non-seulement d’impiété, mais encore de trahison , et obtint eontre lui, sans qu’il fût présent, une condafnation à mort, ἀπόντα καταδικασθῆναι θανάτου. Et comme on lui annonçait tout à la fois, ajoute Satyrus, et sa condamnation et la mort de ses enfants, il répondit, sur le premier point, qu’il y avait long-temps

200 ANAXAGONE.

que la nature avait prononcé cette sentence contre lui, et, sur le second, qu'il savait bien qu'il avait engendré des-murteis, ὅτι ἤδειν. αὑτὸυς βνητοὺς γεννήσας. paroles attribuées également à Solon, par les uns, et par d’autres à Xénophon. Hermippus, dans ses biogtaphies, ditqu’Anaxagore fut mis en prison. et menace de mort; mais que Périclès, s'étant présenté. devant le tribunal, demanda si quelqu'un avait à blâmer la vie d'Anaxagore, et que, chacun se taisant, je suis, reprit Périclès, disciple d'Anaxagere, et je.vous conjure de ne,pas condamner à mort un homme calamnié , mais de.me eroire et de le mettre en liberté. Hermippus ajoute qu'il en fut fait ainsi; mais qu’Anaxagore, irrité.de sa. mise en accusation, 8e tetira volontairement d'Athènes. Enfin, Higronyme ', au second livre de ses Commenmtuüires, assure que Périclès amena devant les juges Anaxagore affaibli par la maladie et se traînant à peine, et qu'il dut son acquittement moins à son innocence qu’à la pitié “qu'il inspira. Quoi qu'il

* Philosophe péripatéticien , vers 268 av. J.-C. :: -

ANAXAGORE£: 401 en soit 46' οὲϑ relations diverses ,iltpataît certain, d’après le: témoignage positif. de Diogène , qu'Anaxagore ne termina:pas 588 jours à Athènes, mais à Lampsaque ‘, en Asie-Mineure. Un de ses amis témoignant le regret de le voir mourir hors de sa terre natale, « Tout chemir, dit-fl, mène aux'enfers, παν- « ταχόθεν ὁμοιὰ ἐστιν ἡ εἰς ἄδον xatabadiç. » Anaxagore mourut la première année de la quatre-vingt-huitième olympiade , l'an 428 avant notre ère. Au rapport de Suidas, il mit lui-même fin à ses jours ° κατεότρεψε τὸν δέον ἀπὸ» καβτερήσάς. Déjà , s’il faut'én croire Plutarque dans'ia Wie de Périclès, 11 avait fait une semblable tentative à Athënés, mais en avait été empêché" pur Périclës. Anatagore était né, d'après les apprétiâtions qui nous ont paru les plus probables, l’an 600, ‘c’est-à-dire la prerhière année de la soixante-ditième olympiade; il avdit @onc vécu soixante-douze ans, ϑεβιωκενάι δὲ 6Soprirobre δύο". Les habitants de Eamdau tar os ας DE ὁ χαίτελος ἀποχωρήσας εἰς Λαμψαχον αὐτοθι κατεστρεψεν.

3 Diog. de L.

psaque lui rendirent les honneurs funèbres, et, au témoignage de Diogène de Laërte , gravèrent sur sa tombe cette inscription :

Evôads πλεῖστον ἀληθείας ἐπὶ τέρμα περήσας

« Ici repose Anaxagore, celui de tous les « hommes qui sut pénétrer le plus profondé- « ment les secrets du monde céleste. »

Cette inscription nous conduit naturellement à déterminer la nature des travaux du philosophe de Clazomène. Ainsi qu'il résulte du témoignage même de cette épitaphe, Anaxagore s’occupa sur-tout d'astronomie.

Rappelons - nous d'ailleurs cette réponse qu'il fit à quelqu'un qui lui demandait sil ne/songeait plus à sa patrie : « Ma patrie, « dit-il en montrant le ciel, est l'objet de « toutes mes pensées. » Et une autre fois, comme on lui demandait à quelle fin il était né, : À cette fin, répondit-il, de contempler le ciel, le soleil et la lune ‘. Ce fait, rapporté

᾿ Diog. de ἴω

ANAXAGORE, 208 par Diogène de Laërte, est rapporté en même temps et presque dans les mêmes termes par Aristote ‘. Comme un jour, dit Aristote, on demandait à Anaxagore quel motif pouvait exister chez un homme de préférer l’existence au néant : ce motif, répondit Anaxagore, c'est le besoin de contempler le ciel et l’ordre de l’univers : Θεωρῆσαι τὸν οὐρανὸν χαὲ τὴν περὶ τὸν ὅλον χόσμον τάξιν. Les études astronomiques et cosmologiques étaient donc chez Anaxagore une sorte de vocation irrésistible, et en s’y adonnant il ohéit tout-à-la-fois à l'impulsion de sa propre nature et au mouvement de son époque. Les premiers Ioniens, Thalès, Anaximandre, Anaximène, avaient été physiciens et astronomes *. Il impliquait, en effet, que la philosophie, à son début, fût autre chose que la science de la nature matérielle, et les premièreé investigations devaient sur-tout et avant tout avoir pour abjet les phénomènes

! Eudem., L. I, C. 5.

: Voir, sur ce point, les chapitres précédents, aux noms indiqués.

20h ANAXAGORE.

du monde physique: Or, parmi ces phénomènes, les plus apparents et ceux qui, par leur régularité et leur action sur les productions du sol, devaient sur-tout appeler l’attention, étaient les phénomènes astronomiques et météorologiques. À l'exemple donc de ses prédécesseurs , Anaxagore tourna principalement son attention vers l'étude de ces phénomènes; mais ses doctrines astronomiques et météorologiques ayant elles-mêmes leur fondement dans sa doctrine cosmogonique, c'est par l'exposé de celle-ci que nous devons commencer.

fin de procéder ici d’après une méthode comparative, dont l'application ‘nous paraît devoir apporter avec elle, en la matière qui nous occupe, d'utiles résultats, réunissons d'abord dans un exposé sommaire ‘les opinions' des philosophes antérieurs: ἃ Anaxagore, ou ses eontemporains 9.01} immédiate ment postérieurs, concernant l'origine et la formation des choses , et reconnaissons bien quel était sur ce point l’état de la science à l'époque à laquelle il appartient.

Ces philosophes , antérieurs à Anaxagore, ou ses contemporains, ou immédiatement postérieurs à lui, peuvent être rangés en deux catégories, suivant qu'ils regardent l’univers comme le développement d'un élément unique, où comme de résultat de la combinaison de plusieurs éléments, Dans la première de ces deux catégoriès viennent prendre place Thalës, Phérécyde, Anaximiène, Diogène d’Apollonie, Héraclite et Hippasus de Métaponte. En: effet, Thalès adopte comme élément primerdia}, l'eau ‘; Phérécyde, là terre "; Ananimène.et: Diogenb, l'air *; Héraclite d’'Ephèse et Hippasus de Métaponte*, le feu. Dans la seconde de cés deux catégories se rangenit Xénophane, Hippon de Rhégium, Ænvpide de Chio, Onômacrité,; Empédocle, Anaximandre, Leucippe, Démoëérite. Mais entre ces divers philosophes de la seconde catégorie des distinc-

! Aristote, Métaph., L. I, C. 3.

s Sextus-Empiricus, hypot. pyrrh., L. III, C. ἢ.

3 Aristote, Mét., L. I, C. à.

4 Aristote, {bid. — Voir nos dissertations ρεξοδάρανρ 80 chacun de ces philosophes, à l'exception d'Hippesus,

tions sont à admettre à côté de la ressemblance qui les unit, et ces distinctions consistent en ce que, parmi eux, les uns adoptent deux éléments générateurs, les autres trois, l’un d'entre eux quatre, plusieurs d’entre eux un nombre indéfini. Ainsi, au rapport de Sextus ‘, Xénophane adopte la terre et l’eau; Hippon de Rhégium, le feu et l'eau; Ænopide de Chio, le feu et l'air; Onomacrite, le feu, l’eau et la terre; Empédocle, le feu, l'eau, la terre et l'air;.et enfin, au rapport d’Aristote et de Cicéron *, Anaäximandre, Leucippe et Démocrite admettent un nombre indéfini d'éléments. Maintenant, à laquelle de ces deux catégories appartient Anaxagore ? Nous nous proposons d'établir que c'est à R seconde, c’est-à-dire à celle des philosophes qui admettent une pluralité d'éléments, et, dans cette seconde catégorie, à l'ordre de ceux qui, à l'exemple d’Anaximandre, Leu-

Sextus; loc., cit.

: Aristote, de generat et corrupt., L, I, CG; 1:-— Gicéron, Acad., 1, L. I}, par. 97.

ANAXAGORE. 207 cippe et Démocrite, en admettent un nombre indéterminé , ἄπειρον.

Pour atteindre le but que nous nous proposons, à savoir, la restitution de la philosophie d'Anaxabore, nous aurons recours à de nombreux textes d’Aristote, de Sextus-Empiricus, de Diogène de Laërte, de Cicéron, qui déterminent avec toute la précision désirable le caractère de la doctrine cosmogonique du philosophe de Clazomène. Mais, indépendamment de ces textes, une ressource plus précieuse encore nous est offerte dans une série de fragments d'Anaxagore lui-même. Parmi ces fragments, qui existent au nombre de vingt-cinq, un estemprunté au traité de Sextus- Empiricusg, πρὸς τούς’ μαθηματίχους, et ἃ trait à une opinion émise par Anaxagore, sur la difficulté qui existe pour intelligence humaine assistée des sens, ces instruménts si imparfaits et si grossiers, d'arriver à'la possession.de la vérité. Un second, sur ka 'véritable natute du sokil, qu'Anaxagore assimile à un corps:en'ignition, se trquve tout à la fois dans l’apologie de Platon, dans les mémoires

de Xénophon, dans l'écrit de Plutarque sur les opinions des philosophes, et dans Diogène de Laërte, à l’article Ænaxagore. Enfin un troisième sur l'état primitif: de J’univers, qui, dans l'opinion d’Anaxagore, n'était autre chose que le chaos (πάντα ἦν ὁμοῦ, auquel l’esprit fit succéder l’ordre et l'harmonie ,.(rira ναῦς ἔλθων αὗτα διεκοσμὴσε) δὲ rencontre dans Diogène de Laërte. Les vingt-deux autres fragments d'Anaxagore .se trouvent das la premiète partie du commentaire de Simplicius sur la Physique d’Aristote et sur le Traité du ciel de ce mêrûe philosophe; et les raisons qui nous portent à juger que ces passages sont vépitalemerit des fragments d'’Anaxagore rious paraissent suffisamment décisives En premier lieu, ces .passagea sont écrits en dialecte jonien, et se distinguent ainsi du:-reste du texte. de Simplicius. En ‘outre, il résulte des paroles mêmies de Simplicéus que la doctrine d'Anaxagbre ne lui était pas.siniplement arrivée-par tradition, mais qu'il l'évait-étudiée et connue. dans:plusieurs d'entre les :écrits mêmes du philosophe de Clazomène: : .ré

ANAXAGORE. 209 μὲν εἰς ἔμε ἔλθοντα EiGleu !. Nous avons cru devoir réunir dans des notes annexées à ce mémoire * la série complète de ces fragments dont nous avons essayé une traduction, nous réservant de les invoquer successivement dans le cours de cette dissertation, à mesure que le besoin s’en offrirait, et de les étayer en même temps de témoignages et de passages empruntés à Aristote, à Platon, à Diogène, à Sextus, à Cicéran, à Lucrèce. Ces divers rapprochements nous semblent de nature à jeter un grand jour sur le sens de ces fragments, qui, seuls et destitués de toute explication extrinsèque, pourraient, il faut en convenir, ne donner qu'une idée très vague des doctrines d'Anaxagore. |

L'un des fragmènts conservés par Simplicius, dans son commentaire sur la physique d’Aristote *, naus offre en un sens parfaite-

* Simplic, in phys., Arist., p, 36, b.

* Voir à la fin du volume, |

D. 33. ἢ, — Voir, pour la série complète et la traduction de ces fragments, les notes à la fin du volume.

ment déterminé l'opinion d’Anaxagore sur l’état primitif de l’univers. Aux yeux du philosophe de Cjazomène, cet état fut le chaos, ὁμοῦ πάντα χρήματα. Au sein de ce chaos, il suppose un nombre infini d'éléments matériels, ἄπειρα πλῆθος, Ce qui vient, en ce point, assimiler la cosmogonie d’Anaxagore à celle d’Anaximandre, de Leucippe et de Démocrite, qui eux aussi, au rapport d’Aristote : ct de Cicéron *, adoptent un nombre infini d'éléments, en même temps que cette même cosmogonie se distingue essentiellement de celle de Thalès, de Phérécyde, d'Anaximène, de Diogène d’Apollonie , d'Hippasus de Μέtaponte, de Xénophane, d'Hippon de Rhégium, et d'Empédocle, qui, les uns et les autres, reconnaissent un nombre déterminé d’éléments, ceux-là un seul, ceux-ci deux, trois,

ou quatre *. Maintenant ces éléments, infinis

* De generat. et corrupt., L. 1,6. 1.

s Acad. , 1, 2.

3 Consulter sur ces divers points Aristote, Métaph., L. I, G. 3, — Sextus-Empiricus, Hypot., Pyrrh., L. III, (ΔΘ 4.

ANAXAGORE. 211 en nombre, Anaxagore les envisage comme d’une extrême ténuité; τὸ σμιχρὸν ἄπειρον, et, par.une conséquence ; de cette extrême ténuité, comme imperceptibles aux sens, οὐδὲν εὔδηλον ὑπὸ σμικρότητος, CE QUI vient en ce point établir une similitude entre la cosmogonie d’Anaxagore et celle de Démocrite et d'Épicure, qui ont appelé du nom ἄτομοι, αἴο-mes, ces infiniment petits dont le philosophe clazoménien caractérise la nature par l’expression de σμίχρον ἄπειρον. Au milieu de la confusion de ces éléments infinis en nombre et en ténuité, Anaxagore semble pourtant admettre une exception en ce qui concerne l'air et l’éther. Car il dit expressément ‘ que l'air et l'éther, tous deux infinis, enveloppaient toutes choses, πάντα γὰρ ἀὴρ τὲ καὶ αἰθὴρ κατεῖχεν, ἀμφότερα ἄπειρα ἔοντα. N'est-ce pas dire implicitenent que l’air et l’éther se distinguaient de la masse des choses, et échappaient ainsi à cette confusion générale caractérisée. par le -πάντα ὗν

ὁμοῦ. Maintenant qu'entend Anaxagore par

* Voir aux notes le premier fragment d'Anaxagore.

l'air et l’éther ? Entend-il une seule et même substance, à laquelle il donnerait, par une sorte de redondance, une double dénomination»Iln'en est rien assurément, car l’expression ἀμφότερα signifie clairement qu'il s’agit ici de deux éléments distincts. Or, si dans l’un de ces éléments, ἀήρ, l’air, nous retrouvonsincontestablement l'élément primordial adopté par Anaximène de Milet et Diogène d’Apollonie, il nous sera aisé de démontrer que le second de ces mêmes éléments, nommé par Anaxagore éther , αἰθὴρ, n’est autre chose que l’élément primordial adopté par Héraclite d’Ephèse et par Hippasus de Métaponte, sous la dénomination de πῦρ, le feu. C'est cequirésulte, avec la plus lumineuse évidence, de plusieurs passages d’Aristote, de Simplicius et de Plutarque, que nous citons ici textuellement. «Anaxagore, « dit Aristote‘, emploie à tort cette dénormina- « tion, car il dit éther au lieu de fêu. Avaayépac « ὃς κατακέχρηται τῷ ὀνόματι τούτῳ οὐ καλῶς ὀνομαζει

a γὰρ αἰθερα ἀντὶ τοῦ πυρός.» Et, dans cemêmetraité

De Caælo, 1, à,

ANAXAGORE. 215 du ciel' : «Le feu et l’éther sont la même chose « pour Anaxagore » τὸ γὰρ πῦρ καὶ τὸν αἰθέρα προς - « αγορεύει τὸ αὐτο. » Simplicius, dans soncommentaire sur le traité du ciel par Aristote® : « Anaxa- « gore ἃ fréquemment dit l’éther pour le feu. « ᾿Αναξαγόρας πολλάχις τῷ ὀνόματι τοῦ αἰθέρος ἀντὲ τοῦ « πυρὸς ἐχρόσθη. » Ainsi, dans le système cosmogonique d’Anaxagore , l'air et l’éther, ou plutôt l’air et le feu, enveloppent toutes choses, κατείχεν, et par conséquent, se distinguent de la masse totale, ainsi que d’ailleurs il s'en explique lui-même dans un des fragments conservés par Simplicius, καὶ γὰρ à ἀὴρ καὶ ὁ αἰθὴρ ἀποχρίνεται ἀπὸ τοῦ περιέχοντος τοῦ πολλοῦ ὃ, El, par une conséquence dernière, l’air et le feu deviennent l’un et l'autre, dans la cogmogonie d’Anaxagore, éléments d’une nature spéciale et déterminée, contrairement au nombre indéfini des autres éléments dont l’ensemble constitue le chaos primitif; ce qui vient, en ce point,

* Ibid. L. INT, C. 8.

2 P. 448, b. 3 Voir aux notes le fragm. 2.

21h ANAXAGORE.

assimiler en une:certaine mesure cette cosmogonie aux doctrines réunies d'Anaximène et d'Héraclite.

Au sein de cet état qu'Anaxagore suppose comme primordial, non seulement tout est confondu, πάντα ὁμοῦ', πάντα συγχρινόμενα, συμμιξις πάντων χρημάτων, Mais encore tout est dans tout, πᾶν ἐν mavre®, ἐν παντὲ δεῖ νομίζειν ὑπαρχειν πάντα χρηματα ὅ. Or, si tout est dans tout, chaque parcelle participe de la nature du tout, ἐν πάντι πάντος μοῖρα *, et toutes ces parcelles, constituées ainsi uniformément entre elles, deviennent, dans la doctrine d’Anaxagore les Homéoméries , principes et éléments de toutes choses, ὁμειομέρη στοιχεῖα. À la vérité, le nom d’'Homéoméries ne se rencontre dans aucun des vingt-sept fragments conservés par Simplicius ; mais, en revanche, il se trouve fréquemment dans Ατὶ-

‘ Voir aux notes les fragments conservés par Simplicius, et notamment, en ce qui concerne le passage dont ii s'agit, les fragments 1, 2,6, 16, 17.

* Jbid. fragment 5.

3 Fragment 15.

4 Fragment 7.

ANAXAGORE. 215 stote, dans Sextus-Empiricus, dans Diogène de Laërte , à l’occasion des doctrines du philosophe de Clazomène. Il résulte d’ailleurs du témoignage de Simplicius lui-même, que cette dénomination avait été réellement adoptée par Anaxagore : ὃ τά εἴδη, ἅπερ ὑμοιομερείας καλεῖ, dit Simplicius « es espèces qu’il appelle Homæoméries.» Stobée : rend un témoignage analoδ : ὁμοιομερείας αὐτας ἐκάλεσεν καὶ ἀρχάς τῶν ὀντων. D ἢ] en est de même de Plutarque ": ὁμοιομερείας αὐτὰς ἐκάλεσεν. » 1] ne saurait donc, ce nous semble, y avoir lieu à contestation en ce point, et tout établit d’une manière irréfragable que les expressions ὁμοιομέρη, ὁμοιομερείαι, ὁμοιομέρη στοιχεῖα, appartiennent originairement ἃ Anaxagore.

Il reste à déterminer avec précision ce qu'il faut entendre par ces Homæoméries. Voici d’abord l'explication apportée par plusieurs philosophes et philologues anciens. Particulas inter se similes, dit Cicéron, « molécules ou parçelles

1 Eclog. phis., L. 11, 12, p. 296, édit, Heeren. : Placita philos., 1, ὃ.

3 Queæs!. Acad., IV, 37.

« homogènes. » Aristote en apporte une explication analogue : « τὰ ὁμοιομέρη στοιχεῖα τιθησιν, ὧν ‘€ ἑκάστου τόμέρος συνώνυμον sert! Ânaxagore appelle « Homaæomériesles corps dans lesquels chaque « partie s'appelle du même nom que le tout.»

Et si quelque équivoque pouvait rester dans cette interprétation d’Aristote, le passage suivant de Jean le Grammairien * suffirait à la lever : ὁμοιομερεια δὲ ἐστιν, ἧς τὸ μερος τῶ ὅλῳ ὅμοιον. » Du même genreest encorel’explication proposée par Lucrèce dans 168 vers suivants :

Nunc et Anaxagoræ scrutemur ὁμοιομερειαν Quam Græci memorant, nec nostrd dicere linguä Concedit nobis patrii sermonis egestas ;

Sed tamen ipsam rem facile est exponere verbis, Priacipium rerum, quam dicit ὁμοιομέρειαν.

Ossa videlicet ὁ pauxillis atque minutis Ossibu”, sic et de pauxillis atque minutis Visceribus viscus gigni, sanguemque creari Sanguinis inter se multis coentibu” guttis,

Ex aurique putat micis consistere posse

Aurum, et de terris terram concrescere parvis,

* De generat, et corrupt., 1,1.

. Sur la physiq. d’Aristote, a. 40.

Ignibus ex ignem, humorem humoribus esse, Cætera consimili fingit ratione putatque.

« Recherchons maintenant en quoi consiste « l'Homæomérie d’Anaxagore, pour nous servir « du terme grec, puisque la pauvreté de notre «idiôme national s'oppose à ce que nous le « disions en notre langue. Il est aisé du reste « d'expliquer ce qu’entend Anaxagore par le «principe qu'il appelle homæomérie. Par « exemple, les os se sont formés de petits 08: « les viscères de petits corps de même nature; « le sang de l’agglomération de petites gouttes « de sang; l'or de l’agrégation de parcèlles « d’or; la terre, le feu, l’eau, de l’assemblage « de petites parcelles d’eau, de feu, de terre ; « et ainsi de toutes choses. »

Enfin, nous pouvons encore invoquer en Ce point l’autorité de Diogène de Laërte et de Cicéron. Diogène, en sa Vie d’Anaxagore, s'ènonce ainsi : « Les homæoméries sont le prin- « cipe des choses, et de même que l'or se « constitue de parcelles similaires, de même

*L. 1, v. 830, sq.

« l'agrégation des homæoméries constitue « l’ensemble de l’univers!. » Cicéron , de son « côté, caractérise ainsi le système cosmogo- «nique du philosophe de Clazomène : « {naxa- « goras materiam infinitam dixit esse à quà « omnia gignerentur, sed ex ed particulasinter « se similes, minutas. νι Anaxagore admet « comme principe des choses une matière in- « finie, et la regarde comme composée de par- « celles similaires d’une extrême ténuité. »

Maintenant, les explications invoquées, le sens étymologique des dénominations grecques, et, plus que tout le reste, les textes d’Anaxagore lui-même ne s’accordent-ils pas à établir que les homæoméries, au sens où les prend le philosophe de Clazomène, ne sont autre chose que des corpuscules constitués homogéniquement les uns aux autres? Et ἀ οὐ vient cette similarité ? De ce que chacun d'eux

* Αρχὰς δὲ τὰς ὁμοιομερειας" καθάπερ γὰρ Ex τῶν ψηγμάτων λεγομένων τὸν χρυσὸν συνεστάναι, οὕτως ἐκ τῶν ὁμοιο-

2 Acad., 4 4 L. Il 4 C. 37.

ANAXAGORE. 219 participe de tous les caractères de l’ensemble et possèdé en soi, réduites aux proportions de l'infiniment petit, les diverses propriétés du tout. Et nous n’avançons rien ici qui ne puisse pleinement se justifier par la citation de textes d’Anaxagore lui-même. « Dans le mélange «universel (fragm. 3, conservé par Simpli- « cius) toute chose contenait les germes du « tout, ainsi que les formes et les qualités du «a tout. » Τουτέων δὲ οὐτως ἐχόντων, χρὴ δοκέειν ἐνεῖναι πολλὰ τε καὶ παντοῖα, ἐν πᾶσι τοῖς συγκεχρινομένοις, καὶ σπερματα πάντων χρημάτων, χαὶ ἰδεας παντόιας ἔχοντα, καὶ xpoiac καὶ ἡδονάς.» Etailleurs (fragm. 7et8):«Cha- « que chose participe de la nature du tout , ἐν «παντὲ πάντος μοῖρα. » Et ailleurs (fragm. 15) : « Il « faut songer que tout est dans tout, ἔν πάντι δεῖ νομεζειν ὑπάρχειν πάντα χρήματα.» Et enfin (fragm. 16), (et c’est peut-être ici le plus décisif de ces divers passages) : «Toutétait confondu, de telle « sorte qu’une chose quelconque, par exemple « ce morceau de pain, était un mélange de « cette chair et de cet os, ayant du reste cela « de commun avec l’universalité des choses »

Hy ὁμοῦ πάντα χρήματα, ὥστε ὁτιοῦν οἷον τὸν ἄρτον τόνδε,

καὶ φαρκὸς τῆσδε καὶ τοῦ δὲ τοῦ ὁατοῦ μίγμα εἶναι ὁμοίως τῷ πάντι » Telles sont les homæoméries d’Anaxagore, corpuscules similaires entre eux, particulus inter se similes, comme parle Giceron, et puisant cette similarité dans la propriété que possède chaque parcelle du tout d'être, sous la forme d’un infiniment petit, un abrégé de l'univers, en ce sens que tout ce qui est dans l’ensemble se retrouve en proportions infiniment petites dans chacune des parties.

Telest, dans la cosmogonie d’Anaxagore, le point de départ. Recherchons maintenant comment le philosophe de Clazomène explique le passage de l'état primitif à l'état actuel.

Le principe de cette transformation a été le mouvement, et, à son tour, le mouvement a été l’œuvre de l'Esprit. C'est ce qui résulte clairement d’un passage de la physique d’Aristote ‘, relatif à Anaxagore : πάντων ἠρεμούντων « τὸν ἀπειρὸν χρόνον, κινήσιν εμποιῆσαι τόν νοῦν καὶ δια-κρῖναι. ÂAnaxagore envisage donc le repos . comme l'état primitif de l'univers, maisle repos

dans la confusion et le chaos, ainsi qu'ilrésulte des textes antérieurement cités. C’est par le mouvement qu'elles sont sorties du chaos, leur état primitif, pour entrer dans leur condition présente, qui est le dégagement et l’ordre, et ce mouvement, principe d'harmonie, Anaxagore l’envisage, non comme un attribut inhérent à la matière, mais comme procédant de l'être immatériel, de l'Esprit, κινήσιν ἐμποιᾶσαι τὸν νοῦν χαὶ διαχρῖναι. Nous venons de citer un texte d’Aristote ; appuyons-le d’un texte d’Anaxagore lui-même, conservé par Simplicius* : « Au moment (dit-il) où l'esprit commença « à imprimer le mouvement, il se distinguait « de l’ensemble auquel ce mouvement était « imprimé. Et, à mesure que l'esprit com- « muniquait le mouvement, le dégagement « s'opérait au sein de l’ensemble. Et le mouve- « ment de chacun des éléments, à mesure « qu'ils recevaient l'impulsion et qu'ils se dé- « gageaient les uns des autres, ne faisait qu’ac- « célérer et faciliter le dégagement universel.»

" Voir aux notes le fragm. 18, pour le texte grec,

Si maintenant nous recherchôns de quelle nature était ce mouvement, Anaxagore l’envisage comme circulaire, περιχώρησις. Le résultat de ce mouvement circulaire fut donc d'opérer un dégagement entre l’infinie quantité des éléments matériels, un dégagement, disonsnous, et non une séparation absolue, attendu que, même à l'état actuel, tout se tient, la séparation absolue étant impossible, ainsi que le dit Anaxagore, dans un des fragments que noûs ἃ conservés Simplicius, pu δ᾽ ἐνδέχεσθαι πάντα διακριθῆναι "- Un dégagement donc s’opéra en vertu du mouvement circulaire imprimé par l'esprit, le νοῦς, à l’ensemble matériel. Durant la période du chaos, qui précéda pendant une durée indéterminée eette action de l'Esprit moteur et ordonnateur, les éléments premiers, ces infiniment petits, ainsi que les appelle Anaxagore, ἄπειρα σμιχρατήτα, existaient d'une existence éternelle, αἴδια, mais confondus entre eux, πάντα ὁμοῦ. 1] fallut l'intervention de l’Esprit, etle mouvement qui en émane, pour que

1 Voir aux notes, fragm. 10.

ANAXAGORE. 293 ces éléments premiers, ces infiniment petits se dégageassent du sein de la confusion primitive. À mesure que s’opérait l'agrégation mutuelle d'éléments homogènes, « le doux, l’hu- « mide, le froid et l’obscur (nous citons ici les « termes du dix-neuvième fragment conservé « par Simplicius) se réunirent là où est au- « jourd’hui la terre, tandis que le léger,le chaud « et le sec, se portèrent vers les régions élevées « de l’éther ‘. , De la réunion du froid, de l’'humide et du dense, résultèrent la terre etles pierres; car, dit Anaxagore dans le vingtième fragment conservé par Simplicius * « l’action « du froid convertit les nuées en eau, l’eau en « terre, la terre en pierres. » Lorsque, par l’action du mouvement émané du νοῦς, le dégagement des éléments se fut effectué, ainsi que 18 formation des corps simples ou komæoméries par l'agrégation mutuelle des éléments homogènes, il put et il dut arriver que, sous l'influence de telle ou telle cause, s’opérât de

* Voir aux notes pour le texte grec, fragm. 19. * Voir aux notes, fragm. 20.

temps à autre entre les éléments de même nature et au sein d'une même homæomérie une dissolution qui sucrédait ainsi à l’agrégation. C’est dans cette succession de l'agrégation et de la dissolution qu’Anaxagore fait consister ce double phénomène, qu'Aristote, dans son langage péripatéticien, appelle du nom de γένεσις et de φθόρα, génération et destruction. Pour Anaxagore, il n’y a, à proprement dire, ni naissance, ni destruction; dans sa doctrine, naître c’est s’agréger, et périr c'est se dissoudre. Et ceci résulte évidemment d’un texte d'Anaxagore lui-même, conservé par Simplicius ‘: « C’est à tort, dit-il, que les Grecs se « servent des mots naître et périr. Car rien ne « naît, rien non plus ne périt. Il' n’y a au « monde qu'agrégation et dissolution. Ainsi, « naître se dirait mieux s’agréger, et périr se « dissoudre. » Nous pourrions également, à cette occasion, citer un passage de la Métaphysique d’Aristote ἡ: « Anaxagore de Clazo-

* Voir aux notes, fragm. 21.

ANAXAGORE. 225 « mène, dit Aristote, prétend que les choses « forméés de parties homogènes ὁμοιομέρη ne « naissent et ne périssent qu’en ce sens que « leurs parties se réunissent ou se séparent « (συγχρίσει καὶ δικχρίσεε μόνον), Mais qu'en un « autre sens que celui-là, elles ne naïssent .« ni ne périssent, et qu'elles sont éternelles « (διαμένειν ἄεδια.)» Ce travail incessant d’agrégation et de dissolution (συγχρίσις, διαχρίσις), QUI s'effectue entre les éléments constitutifs des homæoméries , amène au sein de la nature matérielle une série non interrompue de modifications (αλλοίωσις); car, ainsi que 16 dit Aristote dans sa Physique ", au point de vue d’Anaxagore, naître équivaut à se modifier, soit paï agrégation, soit par dissolution, τὸ γενέσθαι τοίονδε καθ᾽ ἔστηχεν aXouwüséæ.Remarquons, toutefois, à cette occasion, qu’Aristote blâme chez Anaxagore l’emploi des mots ἀλλοίωσις, ἀλλοιοῦσθαι, auxquels il voudrait voir, dans le système du philosophe clazoménien, substituer constamment ceux de συγχρίσις Εἴ διακρίσις.

Voici, à cet égard, le passage entier d’Aristote : « Les philosophes qui font de l’unité le “tout, et qui dérivent toutes choses d’un « principe unique, sont nécessairement con- « duits à appeler la génération une modifica- « tion , ἀλλοίωσιν, et à dire qu'arriver à l'être, « c'est se modifier, ἀλλοιοῦσθαι. Mais ceux qui « admettent plusieurs éléments comme prin- « cipes, tels qu'Empédocie, Anaxagore et « Leucippe, doivent tenir un autre langage; « et pourtant Anaxagore a manqué de propriété « dans l'expression; car, dans sa terminologie, « naître et périr équivalent à se modifier, ἀλλοιοῦ-- « σϑαι, bien qu'ilreconnaisse plusieurséléments « à l'exemple de plusieurs autres. Ainsi, Em- « pédocle pose quatre éléments matériels, et « en tenant compte des principes moteurs, six « en totalité’. De leur côté, Anaxagore , Leu- « cippe et Démocrite admettent une infinité

* Les quatre éléments matériels d'Empédocle sont le feu d'une part, et, d'autre part, l'air, l'eau, la terre. Ses deux principes moteurs sont l'amitié et la discorde. (Voir Arist. Mét., L. I, C. 8.)

ANAXAGORE. 227 d'éléments... Geux donc qui font tout dériver d’un élément unique, peuvent et doivent nécessairement donner à la naissance et à la destruction, γένεσις ro φθόρα, le nom d’altération, ἀλλοίωσις ς car, à leur point de vue, le sujet subsiste toujours identique et un; et c’est précisément cet état de choses que nous appelons modification, ἀλλοίωσις.

Mais, peur ceux qui admettent plusieurs éléments, arriver à l'être doit être autre chose que se modifer. La génération et la corruption résultent alors, soit de l'alliance,

soit de la séparation des éléments; et c’est

ce qui ἃ fait. dire à Ergpédocle que rien ne naît, mais que tout se réduit à un mélange et à uhe dissolution : pers ονδενος ἐστιν, ἄλλὰ μόνον μόξις τε δικλλάξις τε μιγόντων !, Telle est, en ce

point, la critique d'Aristote, qui, nous l'avouons, nous paraît un peu minutieuse et d'ailleurs assez peu fondée en raison, attendu que de l'agrégation et de la dissolution des

. * De Generat. et Corrupt., L, I, Ὁ. 1.

éléments entre eux résultent nécessairement au sein du monde matériel des transformations, des modifications, et que les mots ἀλλοίωσις, ἀλλοιοῦσθαι, désignent fidèlement ces passages d'un état à un autre, amenés par l'alliance ou la séparation des moléculés matérielles. Decesmodificationssuccessives, Anaxagore fait résulter l'état présent de l'univers. Ainsi, au rapport de Diogène de Laërte en sa Vie d’Anaxagore, l'action réciproque du feu, de l’eau et de la terre produisit originairement les animaux : sorte de -syncrétisme adopté en ce péint par Anaxagore, entre les doctrines d'Héraclite, de Thaks et de Phérécyde.

Sortis originairement de l’action mutuelle des trois éléments mentionnés, 168 animaux se perpétuèrent ensuite par voie de génération ‘. En même temps, par l'effet du dégagement des principes élémentaires, s’opérait la :distribution relative des corps dont l’ensemble constitue l’univers. Les plus pesants vin-

δὲ ἐξ ἀλλήλων. Diog. de L., sur Anaxag.

ANAXAGORE. 229 rent occuper la région la plus basse, comme la terre; les plus légers, la région la plus haute, comme le feu; puis l'air et l'eau, la région intermédiaire ". Dans cette disposition donc, la terre sert de base à l’eau et à l'air, au-dessus desquels s'élève à son tour le feu ou l’éther; car nous avons établi que, dans le système d’Anaxagore, l’éther et le feu sont une seule et même close. Resserτόθ entre la terre d'une part, L'air et le feu d’autre part. l'eau est considérée par Anaxagore comme douée d'une canstante mobilité, et ce philosophe semble avoir pressenti les théories modernes sur le déplacement des eaux de la mer qui abandonne certaines plages pour en couvrir certaines autres, lorsque quelqu'un lui demandant si un jour viendrait où la mer accuperait la place des montagnes de Lampsaque : oui, répondit-il , ‘au rapport de Diogène de Laërte, si le temps ne finit pas . ἐὰν γε ἡ χρόνος μὴ ἐπιλίπῃ. Anaxagore

- ᾿ ue æ + LL4 , ᾿ « γῆν, τὰ δὲ κοῦφᾳ τὸν ἄνω. ἐπίσχειν, ὡς τὸ πῦρ, ὕδωρ καὶ

ἀέρα τὸ μέσον. (Id, ibid.)

avait d’ailleurs dirigé ses investigations sur plusieurs phénomènes appartenant à l'ordre des sciences physiques, astronomiques et météorologiques. C'est ainsi qu’au rapport de Diogène de Laërte, il disait que le vent provenait de l’action des rayons solaires sur l'air, anticipant en ce point sur certaines théories modernes qui attribuent ce phénomène soit à une raréfaction , soit à une condensation produite par un abaissement- ou une élévation de température en certaines plages atmosphériques. C’est ainsi encore que, toujours d'après le même historien , il dit que le tonnerre provient du choc des nuées, les éclairs du frottement mutuel de ces mêmes nuées, les tremblements dé terte de courants atmosphériques souterraibs'. ἢ] regardait , à ce qu'il paraît, la voûte céleste comme un continu de matière solide , et Silenus , dans Diogène de Laërte, rapporte que sous l’archontat de Dimylos, une pierre étant tombée du ciel, Anaxagore saisit

1 Bpôvraç σύγχρουσιν νέφων, ἀστραπὰς ἐχτρίψιν νέψων, σεισμὸν ὕπονοστήσιν ἀέρος εἰς YAVe

cette occasion de dire que le ciel était une voûte de pierres entraînée dans un immense mouvement de rotation, et destinée un jour à se dissoudre et à tomber ‘. D’autres historiens, toujours d'après le témoignage de Diogène de Laérte, rapportent qu'Anaxagore avait annoncé la chûte de la pierre qui tomba près d'ŒÆgos-Potamos, et qu'il avait prédit que cette pierre tomherait du soleïl. C’est qu'effectivement il considérait le soleil comme une masse ineandescente, μύδρον διαπύρον, ainsi qu'il résulte des témoignages de Diogène de Laérte et de Plutarque, auxquels pourraient être Joints ceux de Xénophon et de Platon. Dans ses Mémoires sur Socrate, Xénophon rapporte qu'’Anaxagore disait que le soleil était de même nature que le feu, et qu'il le comparait à une pierre enflammée, λίθον διαπύρον. Platon, en son Apologie de Socrate, met dans la bouche de son

maître les paroles suivantes adressées à l’un

‘ Voir, pour ces détails, la Vie d’Anaxagore, dans Diogène de Laërte.

5 Voir à cet égard ke fragm, 24, aux notes.

de ses accusateurs : « Bon et honnête Melitus, -« pourquoi parler ainsi ? Est-ce que je ne crois .« pas, comme tout le monde, que le soleil et « la lune sont des divinités? — Et sur la réponse négative de Mélitus : « Non, 11 ne le « croit pas, puisqu'il affirme que le soleil est « une pierre et la lune une terre, » Socrate « répond : « Croyez-vous donc, mon cher Mé- « litus, accuser Anaxagore, et méprisez-vous « assez ceux qui nous écoutent, et les croyez- « vous assez ignorants pour ne pas savoir que « les livres d’Anaxagore sont pleins de ces « sortes d’assertions ? » Telle était donc l’opinion d’Anaxagore sur la nature du soleil. Quant à la grandeur de cet astre, il en porte un jugement opposé à celui d'Héraclite. Le philosophe d’Éphèse avait avancé que le s0leil n’était pas plus grand en réalité qu'il ne paraît à nos yeux; Anaxagore, au contraire, par un incontestable progrès, soutient que le soleil est plus grand que le Péloponnèse, voulant probablement par-là, non pas tant donner une appréciation mathématiquement rigoureuse, qu'exprimer sa pensée par un signe

ANAXAGORE. 238 matériel qui pût impressionner plus vivement les intelligences de son époque, plus accessibles à des images qu’à des ealculs. Conformément au passage de l’Apologie cité plus haut, Anaxagore disait que la lune était une terre habitable, et, au rapport de Diogène de Laérte, il ajoutait qu’elle avait, comme notre terre, des collines et des vallées, τὴν σελήνην οἰκήσεις ἔχειν, ἀλλὰ καὶ λάρους καὶ φαράγγας. I] paraît, du reste, d'après un texte ‘ conservé par Simplicius, qu’il avait conçu l'existence d'êtres intelligents sur d’autres planètes que la terre. ‘1ly a, dit Anaxagore dans ce fragment, il y « a, dans d’autres mondes que le nôtre, des « hommes qui ont comme nous leurs villes, « leurs habitations, leurs travaux. Pour ces « êtres comme pour nous il y a un soleil, une « lune, des astres. Pour eux aussi la terre « produit des fruits de tout genre qu'ils re- « cueillent et font servir à leurs besoins. » Il enseignait encore au rapport de Diogène, que

les comètes sont des corps incandescents, ré-

Voir aux notes le fragm. 4.

sultat du choc mutuel des corps célestes, et que les étoiles filantes sont des étincelles chassées à travers les airs. Il ajoutait que dans l'origine le mouvement des astres ne s’opérait pas suivant des lois régulières, τὰ ἀστρα κατ᾽ ἄρχας μὴ θολοείδως ἐνεχθῶναι. Enfin il expliquait l'existence et la nature de la voie lactée, γαλαξία, par la réflexion des rayons solaires renvoyés par des astres non lumineux par eux-mêmes , εἶναι ἀνακλάσιν φῶτος ἡλίαχον μὴ καταλαμπομένων τῶν ἄστρων.' Telles étaient, au rapport de Diogène de Laérte, les opinions d'Anaxagore sur quelques points d'astronomie, de météorologie et de physique.

Dans les considérations précédentes, nous nous summes spécialement attachés à décrire le côté matériel de la cosmogonie d'Anaxagore. Mais cette cosmogonie (et ce n'est pas son caractère le moins original) eontient de plus un élément intellectuel que nous n'avons fait qu'indiquer, et qu’il nous reste à signaler plus explicitement.

* Diog. de L.

L'ancienne philosophie, depuis Aristote ', reconnaissait quatre sortes de causes. La première était l’espèce et la forme propre de chaque chose, le guidditas ou causa formalis des scholastiques, et le εἴδος μόρφης des péripatéticiens. La seconde était la matière ou le sujet, À ὕλη, τὸ ὑποχειμένον dans le langage aristotelicien, causa materialis dans celui de la scholastique. Le troisième était le principe du mouvement, qu'Aristote appelle ἀρχὴ τῆς κινησέως, et qui est nommé par la scholastique causa efficiens. Le quatrième enfin, estla raison ou le bien des choses, τὸ οὗ évexæ καὶ τἀγαϑον, suivant la formule du Lycée, causa finalis suivant la terminologiescholastique et leibnitzienne. Parmi ces quatre sortes de principes, deux sur-tout prédominent, à savoir la cause matérielle, causa materialis, ἡ 5, τὸ υποκείμενον, et la cause efficiente, causa efficiens, ἀρχὴ τῆς κινήσεως, Car, ainsi que le dit Sénéque *, esse debet aliquid unäè fiat, deindè à quo fiat; hoc

* Métaph., E, 1, C. 3.

3 Eput., 65.

causa est, illud materia. Omnis ars imitalio est naturæ. Itaque quod. de universo dicebam huic transfer. Statua et materiam habuit quæ pateretur, et artificem qui materiæ daret faciem. Ergo in statu4 materia æs fuit, causa artifex. Eadem conditiorerum omnium esf. Ex eo constat quod sit, et ex eo quod facit. De ces deux causes, l’une la cause matérielle, l’autre la cause eificiente, les philosophes ioniens antérieurs à Anaxagore, avaient admis la première, bien qu'ils ne fussent pas d’accord sur sa nature. Mais en même temps ils s'étaient, pour la plupart, accordés à ne pas reconnaître, au moins ostensiblement, la seconde. Anaxagore, le premier , admit avec une rigoureuse précision, tout à la fois l’une et l’autre de ces causes, la première dans la présence et l’indéfinie multiplicité de ces infiniment petits dont le mélange et la confusion constituait l’état primordial des choses, ὁμοῦ πάντα χήματα ἦν, ἄπειρα καὶ πλῆθος καὶσμικρότητα, le second dans l’intervention d’uneintelligence motriceet ordonnatrice, νοῦς. C'est un moment solennel dans l’histoire de la philosophie que celui où l’idée d’une in-

ANAXAGORE. 237 telligence motrice et ordonnatrice, se dégageant des formes poétiques qu'elle ‘avait revêtues jusqu'alors, vint se poser scientifiquement. L’avènement d’une semblable notion est un de ces phénomènes qu'il faut religieusement constater et recueillir, non-seulement à cause de leur importance philosophique, mais encore parce qu'ils témoignent historiquement d’un immense progrès intellectuel, et qu'ils sont un signe en quelque sorte matériel et visible du perfectionnement moral d'une époque et d’une race. C'est à Anaxagore qu'échut en ce point le rôle glorieux d'instrument de la Providence, en introduisant dans la science l’idée d’un esprit moteur et ordonnateur de Ja matière. Sans doute avant Anaxagore, l’idée de Dieu existait au fond de toutes les intelligences, puisqu'elle était la base des croyances religieuses et des cultes populaires; mais elle y existait sous une forme irréflexive. Anaxagore, en soumettant cette idée aux procédés de la réflexion. lui conféra une valeur scientifique. Il ne la créa point; car l’idée de Dieu, pas plus qu'aucune autre idée néces-

saire, ne peut être le produit d'une intelligence finie ; mais la trouvant toute constituée dans le culte national et dans les eroyances populaires, il l’importa dans la science, après l’avoir dégagée de ses enveloppes symboliques, et produisit ainsi en philosophie une véritable révolution morale, puisque dès-lors l’organisation de l'univers céssa de s'expliquer par des causes purement physiques, telles que le développement et les transformations d'un principe élémentaire, ou la combinaison de plusieurs éléments entre eux, pour être rapportée aux plans sägement combinés d’une intelligence. C’est là un des côtés les plus profondément originaux de la doctrine d’Anaxagore, et l’un des points fondamentaux par lesquels cette doctrine diffère essentiellement d'avec les systèmes qui lui sont antérieurs ou contemporains.

Ge caractère spiritualiste de la cosmogonie d’Anaxagore peut se démontrer:par un ensemble très imposant de témoignages.

Commençons par celui d’Aristote : « La plu- « part des premiers philosophes, dit Aristote,

ANAXAGORE. 289 ont cherché dans la matière le principe de toutes choses... On ne considéra d’abord les choses que sous le point de vue de la matière. Mais, quand on en fut là, la chose elle-même força d'avancer encore, et imposa de nouvelles recherches. Si tout ce qui naît doit périr, et vient d’un principe unique ou multiple, pourquoi en est-il ainsi, et quelle en est la cause ? Car ce n’est pas le sujet qui peut se changer lui-même.

L’airain, par exemple, et le bois ne se changent pas par eux-mêmes, et ne se font pas, l’un statue, l’autre lit; mais il y a quelque autre cause à ce changement. Or, chercher cette cause, c’est chercher un autre principe, le principe du mouvement... La vérité elle-même força donc, comme nous le disions, à recourir à un autre principe. En effet, il n’est guère vraisemblable que ni le feu, ni la terre, ni aucun autre élément de ce genre, soit la cause de l’ordre et de Îa beauté qui règne dans le monde, éternellement chez certains êtres, passagèrement chez d’autres. D’un autre côté, rapporter un

« tel résultat au hasard ou à la fortune, n'eût « pasété raisonnable. Aussi, quand un hômnre « vint dire qu'il y avait dans la nature, comme « dans les animaux, une intelligence qui est « la cause de l’arrangement et de l’ordre de « l'univers, cet homme parut seul avoir conservé sa raison au milieu des folies de ses

‘devanciers. Or, nous pensons avec certi-

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