CHAPITRE IX
ARCHÉLAUS.
Aucon£ unité de dèctrine ne préside à la solution dés problèmes que se posa da: philosophie ibnienne. Les questions sé représentent toujours les mêmes, pour étre résolues en des sens toujours différents. ‘Sauf Anaximène, dont le système cosmogoniqué fut reproduit et développé pat Diogène d'Apollonie, il n’est pas un seùl fonien dont les doctrines aient fait évole. Cette divergence caractétise là dernière période de la philosophie ‘ionienne, comme elle avait marqué la première époque
de son existence. Bien qu'élève et:successeur
2 ARCHÉLAUS.
d'Anaxagore, Archélaüs rejette le principe cosmogonique de son maître. Il répudie le système d’Anaximandre et d'Ânaxagore, qui admettaient un nombre indéfini de principes, ἄπειρον, une sorte de totalité confuse, πάντα ὁμοῦ, pour se rapprocher du point de vue de ceux d’entre les Ioniens qui avaient reconnu un nombre détermisgé d'éléments. Seulement, à la différence de ces derniers, qui tous avaient, bien que sous des formes diverses, adopté l'unité, Archélaüs admet et pose la dualité, δύο αἰτίας γενεσέως ".
Maintenant, quelle était la nature ,des termes qui constituaient cette dualité? Ici, il devenait difficile qu'Archélaus, qu'il Je vou- Ἰὰϊ ou non, ne suivit point quelqu'upe des traces laissées par les doctrines antérieures. Chacun des quatre. éléments reconnus jusqu'alors, l'eau, la terre, l'air, le feu, avait été successivement adopté à titre de. principe unique. Archélaüs allait-il proposer un élément nouveau, ou bien tenterait-il une fusion
or
.» Diog. de L.
ARCHÉLAUS. ‘255 entre les doctrines de quelquei-uns de ses devanciers? Ge dernier caractère est celui dont se revêtit son système. Sous la dénomination de ‘chaud et de froid, il admet deux principes, ἔλεγε δὲ δύο αἰτίας εἶναι γενεσέως, θερμὸν καὶ ψύχρον'. Mais le chaud et le froid ne sont point des êtres réels ; ils n'existent qu’à titre de modes et.de qualités; ils réclament donc l’un et l'autre un sujet d’inhérence ; et ce double swbsératum ne peut être que le feu d’une part, et l'eau d’autre part. Au rapport d’Origène ?, Archélaüs estime que, dans l’origine, il y avait entre ces deux éléments une sorte de confusion et de mélange, μίγμα. À cette confusion succéda un dégagement, qui eut pour résultat la séparation du chaud d’avec le froid ὅ, en d’autres termes, du feu d'avec l’eau. Dès lors s'exerça une action du premier de ces deux éléments sur le second, et les effets de cette action, tels qu’ils sont caractérisés dans
“+ Div. We L., Monégraph. d'Archélwis.
à Αἰποκρίνασθαι ἀπ᾽ ἀλλήλων τὸ θέρμον καὶ τὸ ψυχρόν. — Orig., L. 1.
456 ARCHÉLAUS, Diogène de Laëérte ‘, furent la. formation de Ja terre et de l'air. En effet (et nous rétraçons ici la description donnée par cet historien de la philosophie), d’une part, l’äction. du feu fit passer une masse d’eau à un état intermédiaire entre le solide et le liquide, d’où résulta la terre; d'autre part, cette même action, en conférant à certaines autres molécules d’eau uné plus grande fluidité, en forma l'air, de telle sorte que, dans l’ensemble des choses, l’air se superpose à la terre et: l’eau, et se trouva lui-même dominé par le feu.
ἽΙ semble résulter de cette description que la terre forma d’abord une sorte de masse
: Monog. d’Archélats.
1 Les éditions vulgaires de Diogène de Laërte donnent τηχόμενον et πυρώδες. Sur les traces d’un critique aHemand, Ritter, nous avons. adopté πηγνύμενον et τυράδες, qui offrent un sens bien plus satisfaisant.
ARCHÉLAUS. 257 fangeuse, τυρῶδες, un immense marais, opinion conforme à celle de plusieurs géologues de nos jours ‘, et qui paraît en même temps s’accorder avec les plus anciennes traditions , et notammient avec les récits bibliques , qui nous représentent ces deux éléments, l'eau et la térre , à l’état primitif de confusion et de mélange * ; puis, par l’action constante du feu, le règne animal apparut, éclos :du limon terrestre, et, comme dernier produit de cette nouvelle époque, l’homme, ainsi qu'il résulte du témoignage de Diogène de Laërte, interprète, en ce. point, de la doctrine d’Archélaüs :
« Τὰ pou ἀπὸ τῆς Doc γεννηθῆνοιι — γεννᾶσθαι φησὶ τὰ « ξῶα ἐκ θερμῆς τῆς γῆς, οὕτω δὲ καὶ τούς ἀνθρώπους. » Origène aussi nous a retracé les diverses phases de cette formation, telles que les avait conçues le philosophe de Milet. « Voici, dit-il, « ce que pensait Archélaüs de la naissance des
«animaux. À mesure que la terre recevait
* Voir notamment les travaux de M. Elie de Beaumont. * «Et tenebræ erant super faciem abyssi, et spiritus Dei « ferebatur super aquas. » (GENÈSE, C. I, vers 2.)
208 ARCHÉLAUS,.
« l'action du feu, du mélange du chaud et « du froid naissaient les différentes espèces « d'animaux, ayant tous le même aliment, « nourris qu'ils étaient du limon primitif. Du « reste, ils vivaient peu. Plus tard, ils com- « mencérent à se reproduire entre eux. Alors, « les hommes se séparèrent du reste des aniy maux, 5e choisirent des chefs, créèrent les « arts, établirent des. villes et toutes sortes « d'institutions. Archélaüs ajoute que l'esprit « était également en tous les êtres vivants; car « chacun d'eux. se sert semblablement de 6568 « organes corporels, mais les uns avec plus « de lenteur, les autres avec plus d'activité *. »
1 Περὶ δὲ ξώων φησὶν ὅτι θερμαεμομένης τῆς γῆς» τὸ πρῶτὸν ἐν τῷ κατὰ μέρης, ὅπου τὸ θερμὸν καὶ τὸ ψυχρὸν ἐμίσ-γῖτο, ἀνεφαίνετο τά τε ἄλλα ξῶα, πολλὰ χαὶ ἀνόμοια, πάντα τὴν αὐτὴν διαίταν ἔχοντα, ἐκ τῆς ἔλύος τρεφόμενᾳ" ny δὲ ὀλιγοχρόνια. ὕστερον δὲ αὐτοῖς nai ἐξ ἀλλήλων γένεσις ἀνέστη, καὶ διεχρίθησαν ἄνθρωποι ἀπὸ τῶν ἄλλων, καὲ ἡγεμόνας, καὶ νόμους. καὶ τέχνας, nai πόλεις, καὶ τὰ ἄλλα σνυνέο--: τησαγ. Νοῦν δὲ λέγει πᾶσιν ἐμφνέσθαι ξώοις ὁμοίως. χρήσᾳσθαι γὰρ ἔκαστον καί τῷ σώματι ὁμοίως, τὸ μὲν ραδυτέρως,
τὸ δὲ ταχντέρως. (Orig,, L, 1.)
ARCHÉLAUS. 259
Dans ce passage, deux points sont à remarquer : en premier lieu, l’apparition des animaux et de l’homme est conçue et décrite chez Archélaüs à peu près selon les mêmes idées que chez Anaximandre. Chez l’un comme chez l’autre, on aperçôit, bien que déterminée d’une manière assez vague, une succession d’époques, dont la dernière est l’apparition de l’homme à titre d'être supérieur, et, comme tel, se séparant du reste des animaux et posant les bases de 18 citilisation. Un second point, c’est que la doctrine d’Archélaüs admet un Esprit, νοῦν, qui anime également tous les êtres et préside à leurs mouvements et à leurs actes. Cét Esprit est également en tous, ἐμφύεσθαι ὁμοίως: Le sens de cette dernière assertion est-il que l'Esprit, le νοῦς», ne manque à aucun être, ou bien qu’il est égal d’un être à un autre? Ici l'interprétation est condamnée au doute. Toutefois, des derniers mots du passage d'Origène, qui vient d'être cité, n'est-il pas permis d’inférer qu’Archélaus reconnaissait un esprit uniformément répandu dans tous les êtres, égal à lui-même en chacun