ET DES
ÉCOLES D'ÉLIS ET D'ÉRÉTRIE
La Mégaride, l’une des parties les moins considérables de la Grèce proprement dite, était située à l'entrée de l’isthme de Corinthe. Cette contrée ne consistait véritablement qu'en une seule ville, Mégare, dont le port, appelé Nisée, s’ouvrait sur le golfe Saronique. C'est en cette ville que fut le siége de cette école philosophique dont nous entreprenons, en ce livre, de retracer les destinées.
La fuite des disciples de Socrate à ἃ Mégare immédiatement après la mort de leur maître ne fut pas, ainsi qu'on a paru le
croire quelquefois, l’occasion, bien moins encore la cause, de l’établissement de l’école de Mégare. Le fondateur de: cette école, Euclide!, résidait à Mégare du vivant même de Socrate, dont il était l’un des plus anciens disciples; et, lors même que n'eût pas eu lieu cette fuite de Platon et des Socratiques, qui, au rapport d'Hermodore dans Diogène de Laërte?, allèrent chercher asile chez Euclide, celui-ci n’en eût pas moins créé cette école, à l'établissement de laquelle nous ne sachions pas que Platon ou qui que ce füt d’entre les Socratiques ait pris la moindre part. Il y a plus : à l'époque où eut lieu cette fuite à Mégare, l’école d’Euclide était vraisemblablement déjà fondée. Nous ne saurions, à la vérité, en apporter des preuves authentiques. Mais l’ancienneté du séjour d'Euclide à Mégare, âge de ce philosophe, qui était l'un des plus anciens disciples de Socrate, enfin son zèle ardent pour la science, sont autant de
1 Voir, plus loin, notre Mémoire sur ce philosophe.” 3 Πρὸς τοῦτόν (Εὐχλεῖδα) φησιν à ἕρμόδωρος ἀφιχέσθαι Πλάτωνὰ χαὶ τοὺς λοιποὺς φιλοσόφους. (Diag. L., 1. If, in Ἐποζα.) :
INTRODUCTION. ul circonstances qui peuvent être invoquees à l'appui de l'opinion que nous avancçons.
Resterait l'objection qui pourrait être tirée de la fréquentation de l’école de Socrate par Euclide, et des nombreux voyages qu'il faisait, au rapport de Platon, pour venir entendre son maître. Mais une semblable objection n'aurait rien de bien formidable, attendu qu'Exuclide pouvait parfaitement concilier entre elles ces deux qualités de disciple de Socrate et de chef d'école, et que rien n'empéchait l'élève du philosophe athénien d’être lui-même à Mégare le fondateur d’une secte philosophique. La fondation de l'école de Mégare nous paraît donc avoir précédée la mort de Socrate et la fuite de ses disciples. Or, on le sait, la mort de Socrate eut lieu en 400 avant l'ère chrétienne. On peut donc rapporter approxi-.
mativement à l’année 405 l'établissement de l’école dont Euclide fut le fondateur.
La durée de cette école paraît avoir été d'environ un siècle. L'école de Mégare dis-
4 Voir surtout l’introduction du Théétete.
paraît de la scène philosophique à l'époque où s'élèvent à Athènes l’école stoicienne avec Zénon, disciple de Stilpon, l’un des Mégariques, et l'école épicurienne. Dans cet intervalle de temps, c'est-à-dire de 405 à 300: environ, l'école de Mégare avait ἐϊέ contemporaine de plusieurs sectes plus ou moins eélèbres. À une époque encore voisine de celle de sa propre fondation, elle avait dü voir s'élever l'école cynique avec Antisthène (380), et l’école cyrénaïque avec Aristippe (380). Un peu plus tard, elle avait vu surgir la première Académie avec Platon (370), le Lycée avec Aristote (334), et le scepticisme avec Pyrrhon (321). Enfin, sur son déclin, elle vit naître la philosophie d’Épicure, qui en quelques-uns de ses dogmes, notamment celui du principe des choses, compta parmi ses sectateurs l’un des derniers Mégariques, Diodore Cronus *, et la philosophie stoicienne, dont le fondateur, Zénon, avait été disciple d'un
1 300 ans environ avant J.-C.
? Voir notre Mémoire sur ce philosophe.
INTRODUCTION. v autre Mégarique, Stilpon. Quelle fut la part d'action que put recevoir de ces écoles contemporaines le Mégarisme, quelle fut la part d’action qu'il lui fut donné d'exercer sur elles ? C'est ce que nous essaierons de déterminer dans la suite de ce travail, en même temps que nous retracerons les principaux points de doctrine dont l’ensemble constitue la philosophie mégarique, et après que nous aurons indiqué la série des philosophes qui, à partir d'Euclide, forme l’école dont nous entreprenons ici d'écrire l'histoire. |
Cette série est assez nombreuse. Elle contient, postérieurement à Euclide, les noms d'Ichthyas, de Pâsiclès, de Thrasymaque, de Clinomaque, d’Eubulide, de Stilpon, d’Apollonius Cronus, d'Euphante, de Bryson, d’Alexinus, de Diodore Cronus.
Ces noms sont loin d'être tous également célèbres. Il en est qui sont demeurés trèsobscurs, soit à cause de la médiocrité de ceux qui les ont portés, soit à cause du silence de l'histoire à leur endroit, soit même pour ces deux causes combinées. Euclide,
VI INTRONUCTION.
Eubulide, Stilpon, Diodore, sont les seuls sur lesquels il nous ait paru possible de rallier quelques documents importants.
Le fondateur de l’école de Mégare fut Euclide, lequel, au rapport de Suidas, eut pour successeurs dans la direction de l'école qu’il avait créée, Ichthyas, puis Stilpon : Μέθ᾽ ὃν (Εὐκλείδα) ἰχθύας, εἶτα Στίλπων, ἔσχον τὴν σχολήν'. À ce point de vue, on peut distinguer trois époques dans l’existence de l'école de Mégare: celle de son origine et de sa fondation par Euclide; celle de son développement sous Ichthyas ; celle de sa fin sous Stilpon. La longue durée de la vie de Stilpon permit à ce philosophe d'assister et d'appartenir à cette triple époque*. Disciple de la vieillesse d’Euclide, il fut ensuite l'élève de ceux à qui le fondateur léguait son œuvre, parmi lesquels, Ichthyas et Thrasymaque ; et plus tard, après Ichthyas, devenu à son tour chef de l’école’, il assista
1 Suidas, v. Εὐκλείδης.
? Voir, dans notre Mémoire sur Stilpon, la justification de cette assertion.
ὃ Σχολὴν écye,suivant l’expression, déjà citée, de Suidas.
INTRODUCTION. vil au progres, puis au déclin du Mégarisme, qu'il put voir s’éteindre dans la personne de son fils Bryson, d’Alexinus, de Diodore Cronus, et faire place à deux grandes écoles, l'Épicurisme et le Stoicisme , auxquelles désormais l'empire de la science allait appartenir.
Que si nous essayons de déterminer ici les rapports de fihation qui existèrent entre ces divers philosophes, il nous faudra rattacher à Euclide, à titre de disciples, Ichthyas, Pasiclès, Thrasymaque, Clinomaque, Eubulide, Stilpon. Chacun de ces élèves d’Euclide eut, à son tour, des disciples. Ichthyas, le successeur d’Euclide dans la direction de l’école, devint le maître de ceux d’entre les disciples qui, tels que Clinomaque, Eubu- . Jide et Stilpon, n'avaient pu assister qu'aux derniers enseignements du fondateur. Pasiclès, contemporain d’Ichthyas à l’école d'Euclide, devint ensuite le maître de Stilpon*. Il en fut de même de Thrasymaque,
1 Μαθήτης (Στίλπων) Πασικλέους τοῦ Θηδαίον (Suid. V. Στίλπων).
disciple d'abord d’Euclide, en même temps qu'Ichthyas. Thrasymaque, au rapport de Diogène de Laërte*, eut aussi Stilpon pour disciple. À Clinomaque, qui fut d’abord disciple d’Euclide dans les dernières années de ce philosophe, puis d'Ichthyas son successeur , on ne connaît qu'un seul disciple, à savoir, Bryson, fils de Stilpon. Un autre mégarique, qui probablement fut l’un des élèves immédiats d’Euclide dans les dernières anmées du fondateur, puis disciple de son successeur Ichthyas , Eubulide, devint à son tour le maître d'Alexinus d'Élis, d'Euphante d’Olynthe, et d’Apollonius Cronus ?. Nous ne connaissons pas de disciple à Alexinus, non plus qu'à Euphante.
Pour ce qui est d'Apollonius Cronus, il fut le maître de Diodore. Restent enfin Stilpon et son fils Bryson. Or, Bryson, élève de Clinomaque, comme il ἃ déjà été dit, n'eut
1 ἀχοῦσαί φασιν αὐτὸν (Στέλπωνα) ἀλλὰ xœi Θρασνμάχου τοῦ Κορινθίου. (Diog. L., 1. ἢ], ir Stilp.)
ὀλύνθιος..... Εἰσὶ δὲ x καὶ ἄλλοι, ἐν οἷς καὶ ἀπολλώνιος ὃ Κρόνος. (Diog. L., 1. IT, tn Euclid.)
INTRODUCTION. ΙΧ de disciple qu'en dehors de l’école de Mégare, et ce disciple fut Pyrrhon ‘, Quant à Stilpon, disciple d'Euclide dans ses derniers jours; puis d'Ichthyas, de Pasiclès et Ὁ de Thrasymaque, s’il ne forma point d'élèves pour l’école de Mégare proprement dite, au moins faut-il reconnaïtre qu'il compta parmi ses disciples Plistane d'Élis, Ménédème d'Érétrie, et Asclépiade de Phliasie, qui, tous trois, furent, dans Îa suite, disciples de Phædon à Élis, et dont les deux derniers devaient un jour fonder l’école d'Érétrie?, Dans l’ordre de filiation des familles philosophiques, Stilpon est donc le lien qui unit les écoles d'Érétrie et d’Élis à l'école de Mégareÿ.
1 Πύῤῥων διήχουσε Βρύσωνος, τοῦ Κλεινομάχον μαθήτου. (Suid. V, Πύῤῥων).
3 Διάδοχος δ᾽ αὐτοῦ (Φαίδωνος) Πλείστανος, ἠλεῖος. Καὶ τρί-τοι ἀπ᾽ αὐτοῦ περὶ Μενέδημον τὸν ἐρετριέα, καὶ ἀσχλεπιάδην τὸν Φλιάσιον, μετάγοντες ἀπὸ Στίλπωνος. (Diog. L., 1, IT, ἐπ Ρλαά.)
8 Voir, pour l’école de Mégare, le tableau synoptique ci-joint.
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HAOILdONIS AVATAVL
L'école de Mégare, indépendamment de ses travaux philosophiques, produisit plusieurs œuvres littéraires. Eubulide avait composé un drame. Euphante avait écrit des tragédies, des histoires, un traité sur la royauté ‘. Toutefois, il ne reste aujourd'hui de ces monuments littéraires rien qu’une simple mention faite par Athénée et Diogène de Laërte. Ce n'est donc point une littérature, c’est une philosophie que nous nous proposons d'exposer et d'apprécier.
Les travaux philosophiques du Mégarisme embrassèrent tout à la fois la logique (et nous y renfermons la dialectique), l'ontologie, la morale. Chacun de ces points, et la logique d’abord, va devenir successivement l'objet de nos recherches.
Nous ne saurions adopter comme légitime l'identification qu'on établit quelquefois entre la logique et la dialectique. La logique, envisagée dans toute la compréhension de son objet, est cette partie de la philosophie de l'esprit humain qui traite
1 Voir les art. Eubulide et Euphante.
de nos facultés intellectuelles au point de vue des conditions de légitimité applicables à leur action. La dialectique, à son tour, n’est qu'une dépendance de la logique. La dialectique est cette partie de la logique qui traite du raisonnement, de ses formes, de ses lois. La logique de l’école de Mégare ne se renferma point tout entière dans la dialectique, bien que celle-ci cependant y occupât la place la plus grande et la plus importante. Pour mieux marquer cette place, nous ferons deux parts dans la logique mégarique, l’une laissée aux théories étrangères à la dialectique, l’autre aux questions qui, par leur nature, se rattachent directement à cetté science. C’est par celleci que nous commencerons. | La dialectique est le côté dominant, non-seulement dans la logique des Mégariques, mais encore dans leur philosophie tout entière. Elle y tient une place si grande et si importante, que le surnom de dialecticiens, διαλεκτικοί ', fut généralement imposé
1 Diog. L., 1. 1], in Euclid,
INTRODUCTION. ΧΠῚ à tous les représentants de cette école.
Maintenant, de quels éléments cette dialectique se composait-elle ? C'est ce qu'il importe de rechercher.
Signalons, en premier lieu, des travaux sur les axiomes , les catégorêmes, et autres matières de ce genre. Ces travaux paraissent avoir appartenu plus spécialement à Clinomaque , ainsi qu'il résulte du témoignage de Diogène de Laërte‘. Or, Clinomaque est antérieur à Eubulide, contemporain d’Aristote. L'école de Mégare eut donc la gloire de devancer le Stagyrite sur plusieurs d’entre les théories dont devaient un jour se constituer ceux de ses écrits vulgairement désignés sous le nom d’Organon. Maintenant, dans quelle mesure les premiers Mégariques avaient-ils traité et approfondi ces théories? Les documents historiques sont complétement muets à cet égard. Ce qu’on sait pourtant avec certitude, c'est qu'en ce point le Mégarisme eut l'initiative sur le Péripatétisme.
tL.11,in Diod, Cr. — Voir le chapitre Clinomaque.
Ces travaux de Clinomaque sur les axiomes, les catégorêmes, et autres questions analogues, avaient eux-mêmes, d’ailleurs, des antécédents dans la dialectique mégarique. Le fondateur mème de l'école, Euclide, avait enseigné une dialectique qui se constituait de deux principaux procédés.
L'un était le rejet du raisonnement par analogie (τὸν διὰ παραθολῆς λόγον évfpa), l'autre était la réfutation des démonstrations, non par leurs prémisses, mais par leurs conséquences (ταῖς ἀποδείξεσιν ἐνίστατο, οὐ κατὰ λήμματα, ἀλλὰ κατ᾽ ἐπιφοράν )*. Ainsi, Euclide avait traite du raisonnement antérieurement à la publication des Ænalytiques, comme Clinomaque des axiomes, catégorèmes, et autres questions de ce genre, antérieurement aux Catégories et aux Zopiques. Leur successeur à tous deux, Diodore Cronus, devait, uitérieurement et à son tour, prendre place parmi les plus puissants dialecticiens (valens dialecticus, sapientiæ dialecticæ professor, comme l’appellent Cicéron et Pline)
ὁ Sur chacun de ces deux points, voir le chap. Euclide.
INTRODUCTION. xY en discutant la question de la légitimité du jugement conditionnel {, τὸ συνημμένον, et en posant à cette légitimité des conditions plus rigoureuses que celles de Philon et de Chrysippe.
Ce caractère de dialecticien n'appartient pas seulement à Euclide et à Clinomaque; il est commun à tous les philosophes de Mégare , et justifie pleinement le surnom dont nous parlions plus haut, et qui, au rapport de Diogène de Laërte?, leur fut décerné par Denys de Carthage. Il pénètre et domine tous leurs travaux; à telle enseigne que mainte fois on est tenté de se demander si telle théorie ontologique posée par le Mégarisme, sur la question du possible, par exemple, ou sur celle du mouvement, n’est pas tout simplement un exercice éristique entrepris dans le but de montrer que la dialectique a la puissance de tout nier, comme de tout confirmer, et peut ainsi servir à toutes fins.
1 Voir le chapitre Diodore Cronus.
3 L.IT,in Euclid.
Cette dialectique, fondée dans l’école de Mégare par Euclide et Clinomaque, se convertit en éristique sous la plupart de leurs successeurs, et notamment sous Eubulide, Stilpon, Alexinus, Diodore. « Habebam mo- « lestos vobis (dit Cicéron) Stilponem, Dio- « dorum atque Alexinum, quorum sunt con- « torta et aculeata quædam sophismata. Sic « enimappellantur fallaces conclusiunculæ.»
Et Diogène de Laërte, en sa biographie d’Euclide, dit positivement que les philosophes de Mégare furent surnommés éristiques, ἐριστικοί.
Cette éristique, l’école de Mégare l'avait empruntée tout à la fois des Sophistes et des Éléates. Une remarquable analogie n’existetelle pas entre les arguments qu'Alexinus ou Eubulide proposaient, à titre d'exercice logique, à leurs disciples, et ces raisonnements que, dans son dialogue intitulé ἐδ Disputeur, Platon met dans la bouche des sophistes Euthydème et Dionysodore ? Et, d'autre part, ces subtiles démonstrations par lesquelles Diodore Cronus ‘ s’ingénie à
* Voir le chapitre qui concerne ce philosophe.
INTRODUCTION. x prouver la non-existence du mouvement, du moins en tant qu'actuel, ne sont-elles pas, les unes, la simple reproduction, et les autres, à l'exception d’une seule, une imitation des arguments employés dañs le même but par Zénon d'Élée ? Dès Zénon, son fondateur, la dialectique avait dégénéré en cristique. Les sophistes étaient venus, qui l'avaient poussée jusqu'au bout dans cette fatale voie. Et lorsque d'éminents esprits, tels que Socrate et Platon, n'avaient pu complétement se soustraire à ces habitudes de discussion contentieuse et subtile, à cette rage de dispute (λύσσαν épisuov), comme parle Timon en ses Silles!, est-il surprenant que des philosophes qui relevaient directement de l'Éléatisme, puisque, au rapport de Cicéron ?, Xénophane passait pour être le père commun des Éléates et des Mégariques, aient subi cette loi de leur époque ? |
Indépendamment de l'élément éristique,
1 Voir ce passage de Timon au chapitre Euclide, p. 14, ἃ ἴα ποῖ. |
* Acad, quest. IT, 42 : « Megaricorum disciplina, cu- « jus, ut scriptum video, princeps Xenophanes. »
XVII INTRODUUTION.
emprunté tout à la fois des Sophistes et des Éléates, un élément socratique est aussi à signaler dans la dialectique de l’école de Mégare. Cet élément est double : c’est, d’abord, cette méthode qui consistait à attaquer une démonstration moins dans ses prémisses que dans ses conséquences, « où κατὰ λήμματα, ἀλλὰ κατ᾽ ἐπιφορὰν, » ainsi que dit Diogène de Laërte en sa biographie d'Euclide; c’est, ensuite, la forme dialogique que les Mégariques paraissent avoir assez généralement adoptée dans leurs écrits ; ce qui, d’après le même historien, en cette même biographie, contribua à leur valoir le surnom de dralecticiens : « Διαλεκτικοί, οὃς οὕτως ὠνόμασε πρῶτος Διονύσιος ὁ Καρχηδόνιος, διὰ τὸ πρὸς ἐρώτησιν καὶ ἀπόχρισιν τοὺς λόγους διατίθεσθαι. »
Cette dialectique, ainsi constituée d'’éléments socratiques, éléatiques, sophistiques, fut transmise en une mesure considérable par le Mégarisme au Portique. Cette transmission s'opéra spécialement de Stilpon, l'un des principaux représentants du Mégarisme, et le second successeur d’Euclide dans la direction de cette école, à Zénon de
INTRODUCTION. ux Cittium, disciple de ce même Stilpon et fondateur du Portique. ΄
La dialectique, une fois écartée, et envisagée séparément, ainsi que nous venons de le faire, le reste de la logique mégarique se compose de deux questions : la question du nominalisme et du réalisme; la question de la certitude des sens.
Toutefois, ces deux problèmes n'obtiennent pas dans la logique de l’école de Mégare une égale importance. Car le second seul paraît avoir été traité et résolu en commun et d'une manière uniforme par tous les philosophes de cette école; tandis qu'il est douteux que le premier ait été traité et résolu par d'autres Mégariques que par Stilpon *.
Il existe dans le discours des termes généraux ; et c'est même de ces sortes de termes que se compose exclusivement la langue des sciences. Ces mots généraux accusent évidemment la présence, en l'esprit, de certaines notions générales, dont ils sont les
1 Voir le chapitre Stilpon. -
xx | INTRODUCTION.
signes. À ces notions, phénomènes tout subjectifs, répond-il au dehors quelque réalité objective? En d’autres termes, y a-t-il, dans la nature, des genres et des espèces ?
Question que le bon sens résout 51 lucidement, mais dont l'éristique a su faire la matière d’un débat qui a consumé stérilement l’activité de plusieurs écoles et de plusieurs siècles. Il appartenait à une philosophie disputeuse, telle que eelle de Mégare, d’agiter une telle question ; et elle la résolut en un sens exclusivement nominaliste. Ce rôle, dans l’école de Mégare, paraît avoir été particulièrement celui de Stilpon qui, au rapport de Diegène de Laërte, rejetait les UNIVErSAUX , ἀνήρει τὰ εἴδη', Suivant, en Ceci, les traces de Diogène de Sinope, l’un de ses maîtres. Maintenant, cé même problème, et surtout cette même solution, trouvèrent-ils place dans les travaux des autres Mégariques? C'est un point sur lequel les documents historiques ne nous permettent de rien affirmer avec certitude.
1 L. TT, in Stlpon.
INTRODUCTION. xx
11 n’en est pas de mème du problème de la certitude des sens, qui paraît avoir dominé toute la philosophie mégarique, et y avoir reçu une solution uniforme. Ce problème, et la solution qui lui fut apportée, sont d’une très-haute importance dans l’appréciation de la philosophie de Mégare, attendu que, sans eux, toute l'ontologie mégarique devient inexplicable.
On sait que dans la logique de plusieurs d'entre les écoles grecques, il était reçu en axiome que les sens étaient des témoins trompeurs, et qu'il ne fallait se fier qu'à l'autorité de la raison. Ce principe était.
adopté même par certains philosophes qui, tels que Démocrite et Héraclite, appartenaient à des écoles qui, sur la plupart des points, n’ont rien de commun avec l'idéalisme. C’est ainsi, qu’au rapport de Diogène de Laëérte‘, Démocrite niait toute réalité
sous les apparences sensibles, Δημοχρέτης μήδεν
εἶναι τῶν φαινομένων. C'est ainsi encore qu'Héraclite, au rapport de Sextus Empirieus,
1 L.IX,ir Pyrrh.
xx INTRODUCTION.
répudie le témoignage des sens. « Héra- « clite, dit Sextus, regarde l’homme comme « pourvu de deux instruments pour cher- « cher à saisir la vérite, à savoir les sens et « la raison. A l'exemple des philosophes « mentionnés plus haut ', il estime que le « témoignage des sens n'est pas digne de « foi, et 1] pose la raison comme crite- « rium unique ἢ. » Mais c'était surtout chez les Éléates que ce principe logique avait reçu une adoption sans réserve. Au rapport de Diogène de Laërte, Parménide, ce véritable fondateur de l’école éléatique, admettait la raison comme criterium unique du vrai, et rejetait le témoignage des sens comme émanant de faux et inhabiles appréciateurs : € Κριτήριον δὲ τὸν λόγον εἶπε (Παρ- « μενίδης), τάς τε αἰσθήσεις μὴ ἀχριδεῖς ὑπάρχειν ὃ. » Et cette assertion de Diogène est confirmée encore par le témoignage d’Aristoclès dans Eusèhe. « Ces philosophes (dit Aristoclès )
1 Ces philosophes, mentionnés plus haut dans le texte de Sextus, sont Parménide et Empédocle.
? Sext. Emp., “ἀν. math., 1. VIT.
δ Diog. L.,1. IX,in Parmenid.
INTRODUCTION. ΧΧΠῚ «estiment qu'il faut renier les sens et l’ap- « parence, et n'avoir foi qu'en la raison.
« Tel fut le sentiment de Xénophane et de « Parménide. Οἴονται δεῖν τὰς μὲν αἰσθήσεις καὶ τὰς « φαντασίας καταδάλλειν, αὐτῷ δὲ μόνον τῷ λόγῳ πισ-- « Tee” τοιαῦτα γάρ τινα πρότερον μὲν Ξενοφάνης καὶ « Παρμενίδης ἔλεγον ". » Ce même axiome logique touchant les conditions et le principe de la certitude fut admis également par les philosophes de l'école de Mégare. Nous avons sur ce point le témoignage du même Aristoclès, qui, dans le passage déjà cité, ajoute aux noms de Xénophane et de Parménide ceux de Stilpon et des Mégariques”, comme devant être rangés parmi ceux des philosophes qui estiment qu'il faut renier les sens et l'apparence, et n’avoir foi qu'en la raison, « δεῖν τὰς μὲν αἰσθήσεις καὶ τὰς φαντασίας « καταθδάλλειν, αὐτῷ δὲ μάνον τῷ λόγῳ πιστεύειν ὅ. »
Un tel principe logique recélait des conséquences qui devaient décider du caractère de l’ontologie mégarique. En effet, que
1 Præpar. evang., 1. XIV, c. 17.
οἱ περὶ Στίλπωνα καὶ τοὺς Μεγαρίκους. (1bid.) ? Ibid,
nous découvrent les sens ? La pluralité, le
mouvement , le changement. D'autre part, que nous révèle la raison , sinon l’absolue unité, et, avec elle, à titre de conséquences
nécessaires, l’absolue immobilité et l’abso-
lue immutabilité, en dehors desquelles l'unité périrait pour se convertir en diversité ? Or, si les sens sont trompeurs, et si le témoignage de la raison est le seul auquel il faille se fier, on est conduit, par une
irrésistible conséquence, à identifier l'être
ἃ l'unité, la diversité au non-être, et à proscrire tout mouvement et tout changement, pour se rallier au dogme de l'absolue immobilité et de l’absolue immutabilité, ces deux corollaires nécessaires de l’absolue unité. C'est ce qu'avaient fait les Éléates, et c'est ce que firent, sur leurs traces, les Mégariques. La suite du passage déjà cité
d’Aristoclès dans Eusèbe ne peut laisser
aucun doute à cet égard : « Tel fut (dit « Aristoclès ) le système, d’abord de Xéno- « phane et de Parménide, et plus tard, de « Stilpon * et des Mégariques; d'où il suit
# Lors méme qu’Aristoclès se serait trompé à lendroit
INTRODUCTION. ΧΧΥ͂ « que ces philosophes admirent l'unité de « l'être, la diversité du non-être, et l’'impos- « sibilité pour quoi que ce soit de naître, « de périr, de se mouvoir. Τοιαῦτα γάρ τινα πρό- « τερον μὲν Ξενοφάνης καὶ Παρμενίδης ἔλεγον. ὕστερον « δὲ οἱ περὶ Στίλπωνα καὶ τοὺς Μεγαρίκους " ὅθεν ἠξιοῦν « οὗτοί γε τὸ ὃν ἕν εἶναι, καὶ τὸ μὴ ὃν ἕτερον εἶναι, μηδὲ « γεννᾶσθαί τι, μηδὲ φθείρεσθαι, μηδὲ κινεῖσθαι τὸ « παράπαν ‘. » Ces conclusions ontologiques (on ne saurait trop le redire, car elles ne paraissent avoir été jamais rattachées à leurs véritables prémisses ) découlent dun principe logique qui pose l'autorité de la raison exclusivement de celle des sens. En admettant, sur les traces des Éléates, ce principe logique, les Mégariques s’engageaient à admettre en même temps toutes les conséquences ontologiques qu'il renfermait; et ils n'ont reculé devant aucune, puisque nous les voyons eoncentrer l'être dans l'unité, et admettre tous les cprollaires
de Stilpon (ce qui, d’ailleurs, n’est nullement prouvé) , son témoignage demeurerait tout entier en ce qui concerne l’ensemble de l’école mégarique.
ὁ Euseb., Præp. evang., 1. XIV, c. 17.
logiques de l’absolue unité, à savoir, l’impossibilité pour l'être de naître, de périr, de se mouvoir. Supprimez le principe logique, et aussitôt l’ontologie des Mégariques aussi bien que des Éléates n’est plus qu'une indéchiffrable énigme. Rétablissez ce principe , et l’ontologie des deux écoles mentionnées s'ensuit si naturellement , qu'a priori et en l'absence même des documents historiques qui attestent son au- . thenticité, on pourrait l’en déduire tout entière.
Parmi ces documents historiques, hous avons cité le texte d’Aristoclès, si précieux pour l'intelligence de l'ontologie mégarique. Îl nous serait facile d’y joindre plusieurs autres textes empruntés à Sextus Empiricus. Seulement , cette double diffé- - rence serait à signaler : en premier lieu, que le texte d'Aristoclès s'applique à tous les Mégariques , tandis que ceux de Sextus ne concernent que Diodore; en second lieu, que le texte d'Aristoclès résume en quelques mots (unité absolue, immobilité, immutabilité ) l'ontologie tout entière des Mé-
INTRODUCTION. XXII gariques, tandis que les textes de Sextus , infiniment plus détaillés, n'ont trait qu’à un seul point de cette ontologie, à savoir, la négation du mouvement, et encore, dans les limites où cette négation fut admise par Diodore. Cette distinction une fois posée, il devient de notre tâche de signaler Diodore comme ayant apporté de grands développements à l’un des points spéciaux de l’ontologie mégarique, à savoir, la question de l’immobilité. Quant au point fondamental de cette ontologie, la question de l'unité absolue, Diodore se sépare de ses devanciers pour s’enrôler sous le drapeau de l’atomisme relevé avec éclat par Épicure ?. D'autre part, et sur la question de l'immobilité, Diodore reste Mégarique.
Parmi les nombreux arguments * sur lesquels il appuie sa solution, les uns lui ap-
1 Voir, plus loin, ces textes dans notre Mémoire sur. Diodore Cronus.
4 ν Φ . 16 έ d Mé .
Cette assertion se trouve justifiée dans notre Mémoire. sur Diodorc.
# Voir, dans notre Mémoire sur Diodore, la série de ces arguments.
partiennent en propre, les autres sont empruntés par lui à la philosophie des Éléates, et notamment à Zénon. Et qu'on n'objecte pas ici l’incompatibilité qui existe entre la doctrine de l’atomisme et celle de l'immobilité. Cette incompatibilité est niée par Diodore ‘. Assurément, c'est une très-grave erreur que celle où tombe ici ce philosophe en prétendant constituer une doctrine ontologiqüe de deux parties hétérogènes, empruntées , l’une à l'Éléatisme, l’autre à l'Épicurisme. Un tel partage est à tout jamais impossible. La doctrine de l'atomisme, c'est-à-dire la pluralité, entraîne nécessairement l'adoption du changement, et, comme condition de ce changement, l’adoption du mouvement ; tandis que le système de l'unité absolue amène, au contraire, comme conséquences indéniables, l'immutabilité et l’immobilité. Mais, de même que dans l’âge moderne, Descartes n’a pas aperçu la contradiction où il est tombé en admettant à la fois le plein absolu et le
1 Voir le Mémoire sur Diodore Cronus.
INTRODUCTION. XXIX mouvement, de même, dans l'antiquité, Diodore Cronus n’a pas vu que la pluralité que, implicitement à l'atomisme, ilempruntait d'Épicure, contredisait l’immobilité, qu'il renouvelait des Éléates. Il l'a si peu vu, qu'il a essayé de prouver la convenance mutuelle de ces deux doctrines ‘. Ajoutons, afin de n'attribuer ici à Diodore que le système qui fut bien réellement le sien , que sa négation du mouvement n'a pas une extension absolue, et qu'elle n'atteint le mouvement qu'en tant que présent, non en tant qu'accompli *. On demandera si ce n'est pas une seconde contradiction à joindre à celle que nous venons de signaler dans l’alliance de la pluralité et de l’immobilité. Il faut bien en convenir; attendu que le mouvement ne peut être regardé comme chose passée, s’il n'y a pas eu un instant où il était chose présente; et qu'ainsi, l’admettre en tant qu'accompli, et le répudier en tant qu’actuel, c'est résoudre le problème par
1 Voir le Mémoire sur Diodore Cronus.
* Voir tbid. la justification de ce point.
xxx INTRODUCTION.
le oui et par le non tout à la fois. Cette inconséquence, quelque singulière qu'elle puisse paraître, appartient bien réellement à la doctrine de Diodore. Étrange destinée que celle de ce philosophe, qui, d’une part, empruntant aux Éléates l'immobilité , ne l'emprunte qu'avec des réserves qui équivalent à une contradiction, et qui, de l’autre, adoptant des atomistes la pluralité, aboutit, par cette adoption, à constituer au sein de son système ontologique un inévitable antagonisme entre cet élément épicurien et celui qu’il a emprunté aux Éléates !
Nous avons essayé de mettre en parfaite lumière le lien qui, dans la philosophie mégarique, unit l'ontologie à la logique. Trois éléments constituent cette ontologie : unité, immobilité, immutabilité, lesquels nous sont donnés par .la raison, dont le témoignage certain doit être préféré aux dépositions trompeuses des sens. Dans cette ttriplicité d'éléments, l’immutabilité est la conséquence de l’immobilité ; car là où rien ne se meut quel changement est concevable? Et d'autre
INTRODUCTION. XxxI part, limmobilité est le resultat de l'unité, attendu que l'être un d'une unité absolue ne peut être conçu autrement qu’en un absolu repos. Tout se tient donc et s’enchaîne dans cette ontologie, qui n’est elle-même qu'une conséquence de cette logique tout à la fois éléatique et mégarique, qui consiste à répudier le criterium des sens, μὴ αχριθεῖς αἰσθήσεις, Comme parle Aristoclès, pour n’admettre que celui de la raison, αὐτῷ δὲ μόνον λόγῳ πιστεύειν. Et qu'importe ici le schisme opéré par Diodore sur la question de l'unité, ainsi que les restrictions du même philosophe sur la question de l’immobilité? L’homogénéité de l’ontologie mégarique ne saurait en être altérée; car le passage déjà cité d'Aristoclès dans Eusèbe, ἠξιοῦν οὗτοί γε τὸ ὃν ἕν εἶναι, καὶ τὸ μὴ ὃν ἕτερον εἶναι, μηδὲ γεννᾶσθαί τι, μηδὲ φθείρεσθαι, μηδὲ κινεῖσθαι τὸ παράπαν, s'applique à tous les Méga riques, τοὺς Μεγαρίκους. Etilen est de même du passage suivant d’Aristote, en sa Métaphysique 1: οὐσίαν τὸ ἕν Govro (Μεγάρικοι) εἶναι μάλιστα. Ce dernier texte s'applique sans
ἘΠ XIV, ἐς. 4.
restriction à tous les Mégariques devanciers ou contemporains du Stagyrite. Or, Aristote était contemporain d'Eubulide, lequel précéda Diodore. L’atomisme et le pluralisme de Diodore (ἐλάχιστα καὶ ἀμερῆ σώματα") n'est donc, dans l’école de Mégare, qu'une simple exception qu'il faudrait bien se garder d'étendre au delà de ses limites réelles. Pour que l’ontologie mégarique en vînt là, il fallut tout l'intervalle qui s'écoula entre Euclide et Diodore, c’est-à-dire près d'un siècles 11 fallut surtout le voisinage d’une grande philosophie, qui, par l’ascendant qu'obtient toute doctrine nouvelle sur un système déjà vieilli, eût la puissance de faire abandonner à l’un d’entre les derniers héritiers d'Euclide les traditions de l’école et celles du maître qui l'avait fondée. Mais la doctrine de l'identification de l'être à l’unité, οὐσίαν τὸ ἕν, comme parle le Stagyrite, n’en demeure pas moins, d’après les témoignages réunis d’Aristote et d’Aristoclès, le système général de l’école mégarique. Il en est de
1 Sextus, “ἀν. math. 1. VIII.
INTRODUCTION... ΧΧΧΙΠ même de cette antre doctrine de Diodore qui consiste à adopter le mouvement en tant que passé, κεκινῆσθαι συντελεστικώς". Cette doctrine n'a, dans l’histoire de l’école mégarique, d'autre valeur que celle d’une exception, qui ne saurait être mise en balance avec la répudiation absolue du mouvement professée par tous les autres Mégariques.
À cette occasion, quelques critiques 86 sont demandé comment, dans la philosophie mégarique, la doctrine de l’unitc de l'être, ἕν ὄν, pouvait se concilier avec celle de la pluralité des εἴδη. Quelques-uns d’entre ces critiques ont cru pouvoir rencontrer cette conciliation dans ce passage du Parménide où il est dit que, « de même que le jour, bien qu'étant un et identique, est pourtant en plusieurs lieux à la fois, sans pour cela se diviser d'avec lui-même, de même aussi chacune des idées, bien qu’étant une, peut se trouver ici et là, sans rien perdre de son identité : « Οἷον ἡ ἡμέρα, μία καὶ αὐτὴ οὔσα πολλαχοῦ ἅμα ἐστί, καὶ οὐδέν τι μᾶλλον αὐτὴ αὑτῆς χωρίς ἐστιν,
1 Sext. Empir., Ad. math., IX.
οὕτω καὶ ἕκαστον τῶν εἰδῶν, ἕν ἐν πᾶσιν, ἅμα ταὐτὸν ln.» Assurément, une telle façon de démontrer la conciliation des deux doctrines n’a rien que de très-légitime. Mais 1] est une autre question qui domine le débat, et qui veut être préalablement résolue, celle de savoir si les Mégariques, qui ont bien évidemment adopté l'unité de l'être, ἐν ὄν, ont également admis les εἴδη. Or, cette question nous paraît avoir été bien témérairement résolue par l'affirmative. Si les Mégariques n'ont pas admis la doctrine des εἴδη, qu'avons-nous à nous occuper de la conciliation de cette doctrine avec celle de l'unité dans leur philosophie ? Tout se ramène donc à rechercher si la doctrine des εἴδη fait ou ne fait pas partie de la philosophie mégarique; et ce point de discussion est devenu l’un des plus. importants de ceux qui intéressent l’ontologie de cette école. | L'argumentation de ceux qui prétendent faire de la doctrine des εἴδη une partie in-
1 Ces paroles, que Platon prête à Parménide, n’ont d’autre but que d'établir qu’il n’y a rien d’inconciliable entre la doctrine de l’un ἕν, et celle des εἴδη.
INTRODUCTION. XIV tégrante de la philosophie mégarique porte tout entière sur un passage du Sophiste de Platon. L'Étranger d'Élée, interlocuteur de Théétète, parle de certains philosophes, qui, dans leurs doctrines adverses touchant la nature de l'etre, ont l'air de se liwrer un combat de géants, γιγαντομαχία. € Les uns, dit- «il, rabaissent jusqu'à la terre toutes les « choses du ciel et du monde invisible, et « n'embrassent avec leurs mains grossières « que les pierres et les arbres. Comme tous « les objets de cette nature tombent sous les « sens, ils aftirment que cela seul existe, qui « se laisse approcher et toucher. Aussi, iden- « tifient-ils l'être avec le corps; et si quelque « autre philosophe leur dit que l'être est « immatériel, ils lui témoignent un souve- « rain mépris, et ne veulent plus rien en- « tendre... Aussi, leurs adversaires pren- « nentls soin de se réfugier dans un monde « supérieur et invisible, et ils les combat- « tent en s'efforçant de prouver que ce sont « des Espèces intelligibles et incorporelles « qui constituent le véritable être (νοητὰ ἀττα
« Quant aux corps et à la prétendue réalité « qu'admettent les premiers, ils les broient « en parties si subtiles par leurs raisonne- « ments, qu'au lieu de leur laisser l'être ils « ne leur accordent que le devenir (γένεσιν « ἀντ οὐσίας). Les deux partis, Théetète, se « livrent sur ce point des combats inter- « minables. » Les critiques s'accordent genéralement à reconnaître les philosophes ioniens ou abdéritains, peut-être les uns et les autres à la fois, dans la première partie de ce passage. Mais il n’en est pas de même de la seconde. Ici commencent les dissentiments. Platon indique un système dont il ne nomme pas les auteurs. À quelle philosophie at-il voulu faire allusion ?—A la sienne propre, répond Socher ‘, attendu que la doctrine des νοητὰ καὶ ἀσώματα εἴδη ᾿ c'est la doctrine de Platon lui-même.— Nullement, dit à son tour Schleiermacher, qui, dans un travail d’érudition sur le Sophiste, tente de ruiner diverses conjectures proposées sur
1 Jos. Socher, sur les ouvrages de Platon, Munich, 1820,
in-8°, (4/1) :
INTRODUCTION. AXXVI ce point, et de leur substituer une nouvelle hypothèse. Platon, dit Schleiermacher, ne parle point ici de sa propre doctrine, attendu que, quelques pages plus loin, il va repousser cette même doctrine, ainsi que la doctrine adverse, comme trop exclusives l'une et l’autre, et dire que le philosophe, entre ces deux systèmes contraires, doit faire comme les enfants dans leurs souhaits, c'est-à-dire, les adopter l'unet l’autre. D'autre part, ilne parle pas de l’école d'Élée, puisque, antérieurement déja, il a signalé la doctrine de Parménide, à savoir que ἐδ tout est semblable au volume d’une sphère bien arrondie de tous côtés. Dans cette impossibilité d'attribuer soit à Platon lui-même, soit à Parménide et aux Éléates la doctrine énonοὔθ, Schleiermacher n'aperçoit plus qu'un seul moyen, c'est de la rapporter aux Mégariques, attendu, dit-il, que les Mégariques, entre autres emprunts faits aux Éléates, avaient adopté leur théorie de la distinction de la génération d'avec l'étre, ce dont parle précisément Platon quand il dit que les philosophes auxquels il fait allusion refu-
sent l’etre aux corps, et ne leur accordent que le devenir. Cette opinion de Schleiermacher fut adoptée avec empressement et enthousiasme. Heindorf y voit une véritable découverte. Un autre savant critique, qui a composé sur l'école de Mégare un travail très-considérable et très-étendu‘, M. Deyeks, s’y rallia également, en insistant sur cette distinction adoptée par le Mégarisme entre l'étre et le devenir, et en l'éclairant du texte suivant d’Aristoclès dans Eusèbe : « ἠξιοῦν οὗτοί γε τὸ ὃν ἕν εἶναι, καὶ τὸ μὴ ὃν ἕτερον εἶναι, μηδὲ γεννᾶσθαί τι, μηδὲ φθείρεσθαι, μηδὲ κινεῖσθαι τὸ παράπαν᾽. » La croyance du savant allemand est si sincère et si profonde, qu’après avoir cité l'opinion de Schleiermacher sur l’adoption des εἴδη par le Mégarisme, il n'y voit pas la matière du moindre doute, et regarde toute confirmation ultérieure comme tout à fait inutile : « Hæ fere sunt summi philosophi « rationes, quas ego, quia certissimæ et ab
Ÿ De Megaricorum doctrina ejusque apud Platonem et Aristotelem vestigis. — Scripsit Fernidandus Deycks, Bonnæ, apud E. Weberum, mpcccxxvit.
? Præpar. evang., 1. XIV, c. 4.
INTRODUCTION. XXXIX « omni parte munitæ esse videantur, confir- « matione egere non arbitror {. » Et ce n’est pas seulement en Allemagne que l'opinion de Schleiermacher obtint des adhésions.
Car, dans notre pays, l’éloquent traducteur de Platon, rencontrant dans le Sophiste le passage cité plus haut, attribue très-affirmativement aux Mégariques la théorie qui s y trouve contenue : « Par cette philosophie « qui reconnaît les εἴδη νοητὰ καὶ ἀσώματα, Pla- « ton ne peut entendre sa propre école; car « on verra plus bas qu’il met cette philoso- « phie, avec le matérialisme des physiciens « de l'école d'Ionie et la doctrine des Éléates, « au nombre des hypothèses incomplètes « qui ne peuvent rendre compte ni de l'être « ni du non-être.. Ajoutez que, dans ce « dernier passage, on ne peut mieux distin- « guer de l’école d’Élée, qui fait l'univers « immobile dans l’unité, les partisans des « idées, qui le font toujours le même dans « les idées qui le dominent. On ne peut donc « croire que Platon, dans le passage précé-
1 P. 30 du travail dont le titre a été cité plus haut,
« dent, ait voulu parler des Éléates; et il faut « chercher une autre école à laquelle on « puisse rapporter à la fois ces deux pas- « sages ; et la seule qui se présente est celle « de Mégare, sortie à la fois de l’école de « Parménide et de l’école de Socrate, et con- « temporaine de Platon ?. »
Une dernière opinion nous reste à mentionner , laquelle diffère tout à la fois, d’une part, de celle de Socher , d'autre part, de celle de Schleiermacher et de MM. Deycks et Cousin. Nous voulons parler de l'opinion de Ritter.
Cette opinion offre deux phases, qu'il faut savoir distinguer. D'abord, et dans son Histoire de la Philosophie lonienne* ; Ritter avait jugé que dans le passage du Sophiste il.s’agissait de la philosophie d’Héraelite, suffisamment désignée, disait-il, par ces mots, savoir: qu'au lieu de laisser l'être aux corps, ces philosophes ne leur accordent que le devenir, γένεσιν ἀντ᾽ οὐσίας. C'est
1 OEuvres complètes de Platon, traduites en français par V. Cousin, t. XI, p. 517, notes, 2 Berlin, 1821, in-8°. (4/7)
INTRODUCTION. ΧΕΙ bien là, ajoutait Ritter, le πάντα γίγνεσθαι καθ᾽ εἱμαρμένην du philosophe d’Éphèse dans Diogène de Laërte‘. Mais voici qu'ultérieurement, et un nouvel écrit à la main”, le savant historien rentre dans l’arène polémique, fortifié par de sérieuses recherches et par un examen approfondi. 1] ne vient pas défendre son ancienne opinion. Loin de là, il déclare l’abandonner complétement, et reconnaît que Platon, dans le passage dont il s’agit, n'a pas voulu parler des Héraclitéens. Est-ce pour se ranger à l’opinion de Socher, qui avait prétendu que Platon a voulu désigner sa propre doctrine? pas davantage; et il avoue partager en ce point la répugnance de Schleiermacher. Mais sil répudie l'opinion de Socher, il n'adopte pas davantage celle qu'avaient soutenue en Allemagne Schleiermacher, Heindorf, M. Deycks, et, en France, M. Cousin. Les
1 Voir, dans Diogène de Laërte, 1, IX, la monographie d’Héraclite. — Sur ce même philosophe , voir aussi notre Histoire de la philos. ionienne, Paris, 1842, in-8°.
3 Rhein, Mus. für Philol., Geschichte und griech. Philos. (2° année, 3° partie, p. 305).
raisons qu'il apporte pour expliquer et justifier son dissentiment sont les suivantes.
« En premier lieu, il est bien clair que Platon n'a pu avoir en vue une doctrine récemment émise, mais bien un système depuis longtemps répandu; sinon, il n'aurait pu dire : ἐν μέσῳ δὲ περὶ ταῦτα ἄπλετος ἀμφο-τέρων μάχη ἀεὶ ξυνέστηκε. Que M. Deycks ait présenté de nombreuses considérations ἃ l'appui de la conjecture de Schleiermacher, c'est ce qu'il faut reconnaître; mais rien n'y ressemble à la chose capitale, savoir, à la preuve que les Mégariques admettaient dans l'unité de l'être une certaine pluralité. A moins que, peut-être , on ne regarde comme preuve une page du Parménide de Platon, que M. Deycks, toujours d'après Schleiermacher, veut appliquer aux Mégariques, mais par pure conjecture. Ainsi, l'opinion ἃ laquelle nous sommes obligés de refuser notre assentiment n'a d'autre base que des conjectures sur un passage obscur de Platon.
Mais nous avons, pour le combattre, d'autres arguments empruntés à une exposition moins suspecte de la doctrine des Mégari-
INTRODUCTION. χε πὶ ques. Car, non-seulemert il nous paraît incroyable que la doctrine des Mégariques sur la pluralité des choses intelligibles ait été clairement exposée dans leurs écrits et portée à la connaissance de tout le monde, sans que parmi les anciens qui ont remarqué la conformité de leur doctrine avec celle des Éléates il en soit un seul qui ait laissé soupconner la différence importante qui les séparait, Mais encore nous avons à opposer à l'opinion de Schleiermacher ce que nous apprennent les anciens, savoir, que les Mégariques avaient admis la pluralité des noms.
Comment donc eussent-ils passé sous silence un point plus important, savoir , qu'ils admettaient aussi la pluralité des choses ?
De plus, dans le passage de Cicéron déjà cite ‘ nous trouvons une preuve évidente du peu de valeur de cette opinion. Non-seulement Cicéron, traduisant littéralement les
Ἢ Voici ce passage : « Megaricorum fuit nobilis disci- « plina, cujus, ut scriptum video, princeps Xenophanes, « quem modo nominavi ; deinde eum secuti Parmenides et « Zeno; itaque ab his Eleatici pbilosophi nominabentur. « Post, Euclides, Socratis discipulus, Megareus, a quo
formules grecques , admet la parfaite conformité de la doctrine des Mégariques et de celle des Éléates ( ce qui est légitime si les Mégariques ne faisaient que développer la doctrine éléatique, mais non s'ils s’en séparaient sur un point capital), mais encore les termes dans lesquels ilexpose la doctrine mégarique, considérés comme une traduction littérale du grec, correspondent exactement aux expressions des Éléates, et désignent, dans leur langue habituelle, l'unité absolue du bien qui constitue toute la vérité. Car, nous le répétons, simile en latin c'est ὅμοιον en grec; et ce mot, qui a pour synonymes ὁμόν, ἶσον ἑωντῷ, πάντοσε τωυτόν,) CSL consacré par les Éléates à exprimer l'entière suppression de toute différence et de toute pluralité. De là vient que de la ressemblance, Xénophane conclut à la forme sphérique de l'univers , et Parménide à l'impossibilité de toute dissolution. Enfin, les interprètes postérieurs emploient continuellement ce
« iidem illi Megarici dicti, qui id bonum solum esse dice- « bant quod esset unum, et simile, et idem semper. Hi
« quoque multa a Platone. (Æcad., II, 42.)
INTRODUCTION. ALV mot pour indiquer la suppression de toute pluralité dans l'unité des Éléates. Ceci me paraît suffisant pour couper court à toutes les conjectures. Cependant, d’autres faits indiquent que les Mégariques n’admettaient nullement la pluralité des εἴδη, car il est dit positivement que Stilpon combattit la théorie des εἴδη. Π est vrai que M. Deycks cherche à montrer que cette théorie était dirigée non contre les εἴδη du Platonisme, mais contre les représentations générales des objets sensibles. Nous doutons que cette distinction puisse convenir à l’ancienne théorie des εἴδη, et d’un autre côté nous ne trouvons chez les anciens aucune théorie des εἴδη que Stilpon eût pu combattre comme il l’a fait, si ce n’est la théorie Platonicienne. »
Tels sont les arguments que Ritter dirige contre l'opinion de Schleiermacher. ἢ écarte donc les Mégariques, comme Schleiermacher avait écarté les Platoniciens. Quelle conjecture propose-t-il donc de substituer à celle de Socher, à celle de Schleiermacher, à la sienne propre, alors que, dans son 175-
toire de la Philosophie Ionienne, l pensait que Platon avait voulu désigner les Héraclitéens ? Il n’en propose aucune. « Pour ma part, dit-il‘, je n'ose me flatter de contribuer beaucoup à éclaircir ce passage. Le seul dessein de Platon paraît avoir été de réfuter deux doctrines opposées, dont l’une admettait une multitude de choses corporelles perceptibles aux sens extérieurs, l’autre une multitude de formes de l'être, incorporelles, accessibles à la raison seule, étrangères à tout changement , espèce d’atomes spirituels ou plutôt intelligibles, assez semblables aux monades de Leibnitz. Maintenant, qui a formulé cette dernière doctrine si originalement systématique? Nous ne voulons point le décider ici, malgré les nombreuses indications que l'antiquité pourrait nous fournir. Notre seul but est de montrer qu’il n'est pas facile de reconnaître La doctrine des Mégariques, dans ce passage de Platon. »
Avant de proposer nos propres conjec-
4 Loc. cit,
INTRODUCTION. XLVIE tures sur le point en litige, nous ferons observer que les diverses opinions de Socher, de Ritter, de Schleiermacher et des partisants de ce dernier, se combattent et se détruisent réciproquement, lorsqu'elles ne sont point abandonnées par leurs propres auteurs.
Et d'abord, Rüitter a renoncé lui-même à l'opinion qu'il avait énoncée en son Histoire de la Philosophie lonienne; et sagement il a fait. Que peut-il, en effet, y avoir de commun entre les espèces intelligibles et incorporelles dont parle Platon dans le passage dont il s'agit (νοητὰ ἄττα καὶ ἀσώματα εἴδη)» auxquelles se ramènerait toute véritable existence (τὴν ἀληθίνην οὐσίαν εἶναι) et le feu adopté par Héraclite comme principe et fin de toutes choses ‘ ? Une autre raison encore, c'est que, dans un passage antérieur, Platon a parlé des muses d'Ionie et de Sicile, et implicitement rangé Héraclite parmi ces philosophes qui ont déterminé
1 Voir notre Mémoire sur Héraclite dans notre Histoire de la philosophie tonienne.
XLVIL INTRODUCTION.
le nombre et le nom des êtres. On ne peut donc admettre que Platon tombe ici en une si flagrante contradiction. avec luimême.
Π ne peut donc s'agir des Héraclitéens.
S’agirait-il davantage des Platoniciens, ainsi que l’avait cru Socher? A tout prendre, et s’il fallait opter, cette opinion nous paraitrait infiniment préférable à la conjecture primitive de Ritter. Toutefois, nous ne pensons pas que Platon ait voulu parler ia de sa propre doctrine. Nos raisons, en ce point, seraient à peu près les mêmes que celles qu'a données Schleiermacher dans son /ntroduction au Sopluste. Ces raisons se puisent dans la partie du dialogue du Sophiste qui suit immédiatement le passage en question. En .effet, l’Étranger d'Élée, qui, dans ce dialogue, paraît être l'organe des opinions de Platon, après avoir demandé compte de leur manière de voir sur la nature de l'être, tant aux philosophes qui rabaissent ἃ la terre toutes les choses du ciel et de l’ordre invisible, qu'à ceux qu s'efforcent de ramener à certaines espèces
INTRODUCTION. XLIX intelligibles et incorporelles toute véritable existence, aboutit ἃ conclure que le philosophe est forcé de n'écouter ni ceux qui font le monde immobile, c'est-à-dire les partisans de la seconde des doctrines mentionnées, ni ceux qui mettent l'être dans un mouvement universel, c'est-à-dire les partisans du système qui ramène à la terre toutes les choses du ciel et de l’ordre invisible, et ne savent, comme il est dit dans le Sopluste, qu’embrasser grossièrement les pierres et les arbres.
Reste à discuter l'opinion de Schleiermacher, qu'adoptèrent Heindorf, puis, ultérieurement, MM. Deycks et Cousin. Cette opinion se compose de deux points. En premier lieu, le critique allemand s'attache à établir qu'il ne peut .être question ici ni des Platoniciens, ni des Éléates ; des Platoniciens, puisque , en rapprochant dans le Sophiste le passage dont. il s’agit de celui où il est dit. que le philosophe doit faire comme les enfants dans leurs souhaits, c'esta-dire prendre l’un et l’autre, il se trouverait que Platon aurait énoncé comme
siennes-deux doctrines réciproquement contradictoires; des Éléates, puisque, dans un passage antérieur, Platon déclare positivement en avoir fini avec Parménide, et que, d’ailleurs, dans la conclusion déjà mentionnée, il paraît faire deux parts entre les partisans de l’immobilité, l'une(et il ne peut s'agir ici que des Éléates } pour ceux qui eoncilient l’immobilité avec l'unité absolue, l'autre pour ceux qui la concilient avec la pluralité des εἴδη. En second lieu, Schleiermacher entreprend d'établir que Platon ἃ voulu désigner les Mégariques. Platon, ditil, ἃ voulu parler d’une école contemporaine qui posait l'essence immobile conçue par la raison comme distincte de la génération qui est atteinte par 168 sens. Or, cette école doit être l’école de Mégare, puisqu'elle avait emprunté de l'école éléatique la doctrine de la distinction de la génération et de l’être. Telle fut la conclusion de Schleiermacher, bien inférieure en solidité à la critique qu'il avait dirigée, d’une part, contre ceux qui pensaient que le passage de Platon s’appliquait à Platort lui-même,
INTRODUCTION. LI d'autre part contre ceux qui auraient été tentés de croire qu'il s’appliquât aux Éléates. En effet, rien ne prouve, d’abord, que le passage de Platon fasse allusion à une école contemporaine. En second lieu, la distinction entre l'étre et la génération (οὐσία, yéνεσις ) entraîne nécessairement l’adoption de l'unité absolue, ainsi que nous le voyons chez les Éléates, mais n’entraîne pas également les εἴδη : de telle sorte qu'il a pu trèsbien se faire (peut-être faudrait-il dire qu’il a dû se faire ) que les Mégariques, en adoptant la première de ces deux doctrines, n'aient pas admis la seconde. À ces raisons, qui nous paraissent considérables, il faut joindre encore celles de Ritter, que nous avons exposées plus haut. Non que nous reconnaissions une égale gravité à toutes les objections que Ritter a élevées contre l'opinion de Schleiermacher ; mais, parmi ces objections, il en’ est plusieurs qui, à notre avis, n’admettent pas de réplique. En ᾿ tête de ces dernières, nous placerons celle où Ritter dit que Cicéron , traduisant litté-
ralement les formules grecques, admet [a parfaite conformité de la doctrine des. Mégariques et de celle des Éléates; ce qui .est légitime si les Mégariques n'ont fait que développer la doctrine éléatique, mais ce qui cesse de l'être, s'ils s'en séparaient sur un point capital, en adoptant les εἴδη», qui n'entraient nullement comme élément dans la philosophie éléatique. Qu'on y songe sérieusement : cette objection a une trèsgrande valeur. Pour la détruire, il faudrait pouvoir citer des textes ou des documents historiques qui établissent que le Mégarisme adoptait les εἴδη. Or, encore une fois, parmi les fragments qui nous restent de la philosophie mégarique, pas un seul ne peut être invoqué dans ce but; et, d'autre part, entre tous les historiens de la philosophie qui ont parlé du Mégarisme, pas un seul ne mentionne les εἴδη comme ayant constitué l’un des éléments de cette philosophie. Diogène de Laërte est le seul qui, à l’occasion du Mégarisme, parle des εἴδη, et c’est pour dire que Stilpon, l’un des principaux re-
INTROBUCTION. Li présentants de cette philosophie, les a rejetés, pa ‘. Nous le demandons : quel fondement reste-t-il à l'opinion de Schleiermacher ? | |
On insiste, et l'on demande quelle est la doctrine que Platon, à défaut de celles des Mégariques, a voulu désigner dans ce passage du Sophiste où il parle de certains philosophes, qui, se concentrant dans un monde supérieur et invisible, essaient d'établir que ce sont des espèces intelligiôles et incorporelles qui constituent le véritable étre, νοητὰ ἄττα καὶ ἀσώματα εἴδη τὴν ἀληθιγὴν οὐσίαν εἶναι. Nous pourrions assurément nous dispenser d'entrer dans ce nouveau débat. Car enfin il pourrait nous suffire d'avoir montré que l’allusion de Platon ne s'adresse pas au Mégarisme. Toutefois, si, en présence de l’écueil où sont venues échouer les interprétations de tant d'habiles critiques, il peut nous être permis d’avancer humblement notre conjecture, nous dirons que si Platon a voulu, dans le pas-
1 L. II, ir Stilpon.
LIV INTRODUCTION, sage précité, désigner quelque école philosophique, c'est à l’école pythagoricienne bien plus qu'à l’école mégarique qu'il a voulu faire allusion. Toutes les probabilités ne sont-elles pas ici en faveur du Pythagorisme ἢ Le Pythagorisme ne fut-il pas le premier et le plus immédiat adversaire de ces philosophes (les Ioniens, sans contredit) qui, rabaissant jusqu’à la terre toutes les choses du ciel et du monde invisible, et n'embrassant de leurs mains grossières que les pierres et les arbres, affirmaient que cela seul est l'être, qui se laisse approcher et toucher ? Le Pythagorisme n'étaitsl pas, par opposition à l'Ionisme, cette philosophie qui prétendait établir que ἐφ véritable étre consiste en des espèces intelligibles et incorporelles, et qui, au lieu de laisser ‘étre aux corps, ne leur accordait que le devenir * ? Cette opinion, que nous proposons ici, n'emprunte-t-elle pas, d’ailleurs, une grande valeur au témoignage de Dio-
1 Platon, Sophist.