‹ Mélanges philosophiquesChapitre 4 sur 88 · LS · texte numérisé non relu

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INTRODUCTION. ὃ sauvés du naufrage par Simplicius, tout ἃ péri ‘. Aussi l’histoire de la philosophie ionienne serait-elle à jamais impossible, si, en l'absence des monuments originaux, quelques traces des systèmes qu’elle enfanta ne se retrouvaient dans les écrits des philosophes postérieurs. C’est dans Aristote, dans Platon, dans Sextus *, dans Diogène de Laërte, dans Cicéron, dans Plutarque, dans Eusèbe, qu’il faut aller chercher aujourd’hui d'incomplètes et quelquefois d’obscures traditions sur les doctrines de Thalès, d’Anaximandre, d'Anaximène, d'Héraclite, de Diogène d’Apollonie, d’Archélaüs. Joignez à ces traditions les quelques fragments d'Héraclite et d’Anaxagore,

: Sauf peut-être encore quelques fragments de Diogène d’Apollonie, qu'on retrouve dans Simplicius, — Il ne reste rien d'Anaximandre, rien d’Anaximène, rien d’Archélaüs. — Quant à Thalès, il paraît n'avoir rien écrit,

* Les deux ouvrages de Sextus de Mytilène, mais surtout son traité πρὸς τοὺς μαθηματίχους, Offrent de nombreux documents sur l'histoire de la philosophie ancienne. 1] y a, dans les dix livres dont se compose ce traité, une éradition prodigiense et qui nous paraît n'avoir jamais été snffisamment appréciée.

l INTRODUCTION.

rares et précieuses reliques recueillies par Sextus et Simplicius, et c'est à cela que se réduisent les ressources dont il est possible de disposer pour essayer de reconstruire une philosophie que le temps a détruite et dont il a anéanti ou dispersé les débris.

Sur la côte occidentale de la vieille Asie-Mineure s'étend, à partir de l'Hellespont, et le long de la mer Égée, une plage qui fut, à des époques très reculées, occupée par des colonies grecques. Là était Smyrne, baignée par Mélès, sur les bords duquel, s’il faut en croire certaines traditions, Homère avait reçu le jour ; là Éphèse, célèbre par son temple d’Artémis , l’une des merveilles de l’art antique ; là aussi Cumes ou Cymes, patrie d’Hésiode. Ce fut en ces contrées que prit naissance cette philosophie qui devait un jour, quittant son berceau, aller régner à Athènes puis à Alexandrie, ces deux grands centres de la science antique, etse répandre de là sur tout le monde connu. Les premières idées civilisatrices avaient été apportées dans la Grèce continentale par des colonies venues d'Orient; ce fut

d'Orient aussi que sortit la philosophie, ce degré suprême de la civilisation.

L'ère poétique de la Grèce, qui plus tard devait avoir son complément sous Pindare, Eschyle, Sophocle, Euripide, avait jeté avec Homère son premier et son plus vif éclat.

L'Iliade et l'Odyssée avaient décrit en merveilleux récits ces aventureux instincts de guerres et de voyages qui agitent les nations jeunes et les poussent irrésistiblement à répandre au dehors leur bouillonnante activité. Épopées d’un âge héroïque, l’Iliade et l’Otyssée avaient été en Grèce , avec les hymnes orphiques, les premiers chants échappés à l’inspiration. La réflexion dut s’éveiller à son tour, et, durant une période de deux cents années, dans le cercle desquelles se concentrèrent ses premiers essais, on vit à Milet, à Crotone , à Élée , à Abdère, à Agrigente, surgir cinq grandes sectes philosophiques, qui, nonobstant la diversité des contrées où elles se localisèrent , offrirent toutes ceci de commun qu’elles eurent pour siége, non la Grèce continentale, mais les colonies grecques; de telle

sorte que le mouvement philosophique s’opéra de la circonférence au centre, et partit des différents points de la Grèce coloniale pour se concentrer plus tard dans Athènes, métropole de la civilisation et de la science hellénique.

Quatre grandes écoles furent donc contemporaines de la philosophie ionienne, et durent, en une certaine mesure, recevoir son action et lui renvoyer la leur : dans l'Italie méridionale , l’école de Pythagore et celle de Parménide ; en Sicile l’école d'Empédocle ; en Thrace l’école de Leucippe et de Démocrite. De quelles données fondamentales se constituaient les systèmes de ces quatre grandes écoles ? C'est ce que nous allons essayer de déterminer sommairement.

Le-pythagorisme offrait pour traits caractéristiques, cette cosmogonie mathématique, qui repose sur un sens symbolique attaché aux nombres. Science tout à la fois du concret et de l’abstrait, étude de la nature morale en même temps que de la nature physique, la philosophie de Crotone embrassait la cos-

mologie, les mathématiques, la médecine, la morale, la politique. Les investigations morales, qui tinrent si peu de place dans les travaux des Ioniens, entraient au contraire pour une part considérable dans 168 spéculations Pythagoriciennes. Cet admirable code de morale, connu sous le nom de Paroles d’or, Xpuaia ἔπη ‘3 Ces savanies législations données aux villes de la Grande-Grèce ; ces initiations intellectuelles et religieuses ; ces règles fondamentales de l'institut Pythagoricien, tout cela n'accuse-t-il pas en cette école un vif amour des spéculations morales et sociales? Aussi, est-ce par ce point , qu'entre toutes les sectes dont l’ensemble constitua en Grèce la première période philosophique , l’école Pythagoricienne nous paraît sur-tout excellente.

L'Eléatisme avait son fondement et son ca-

* Nous eroyons volontiers que la rédaction dernière des Χρυσέα ἔπη appartient à une époque assez postérieure à celle de Pythagore (500 ) et de ses disciples immédiats. Maïs les données fondamentales dont se constitue l'ensemble de ces préceptes offrent un caractère éminemment Pythagoricien.

ractère propre dans ce système de l’unité absolue de l'Être, qui devait entraîner et qui entraina pour conséquence la négation du changement et du mouvement. Suivant Parménide, fondateur de cette secte (car Xénophane nous paraît moins le fondateur que le précurseur de l’Ekatisme } , l’Être était nécessairement un, et il n’y avait rien autre chose que lui. C'était là assurément un point de vue tout-à-fait particulier à l’Eléatisme ; et de là, pour cette philosophie, un profond earactère d'originalité. Mais l'originalité n’a de valeur qu’autant qu'elle s'allie à la vérité. Or, qu'était cette unité rationnelle qui constituait l’Être, et hors de laquelle il n’y avait rien? N’était-ce pas plutôt une abstraction qu’une réalité, et pour aboutir à un tel résultat, l’Eléatisme n’avait-il pas dû faire taire le témoignage des sens,et, par conséquent, mutiler l'esprit humain pour lequel la perception extérieure qui nous révèle la pluralité est une fonction tout

* Voyez dans Aristote, Physique, L. vi, c. 9, les quatre arguments négatifs, ἀπορίαι de Zénon contre le mouvement. |

INTRODUCTION. 9 aussi légitime que l’entendement ou la pure iatellection qui nous fait concevoir l'unité? Oui assurément, et telles étaient en effet les aberrations de l’Eléatisme. Avec Parménide, H taxait de mensonge le témoignage des sens corporels ἡ; avec Zénon, il niait le mouvement *; avec tous deux, ilse mettait en flagrante opposition avec le sens commun. Et pour soutenir detelles énormités, l’Eléatisme était conduit , avec Zénon, à mettre au service de ses doctrines, une dialectique contentieuse et subtile qui prépara les voies aux sophistes , et l'école de Mégare.

L’Abdéritanisme aussi avait son rôle distinct et son caractère original. Il croyait avoir trouvé l'explication de la formation des choses dans son hypothèse des atomes , infinis quant

1 Diogène de Laërte : χριτήριον δὲ τὸν λόγον εἴπε Παρμενίδης. Τας τε αἰσθησεις μὴ ἀκριδεῖς ὕπαρχειν.

2 ᾳ Ζήνων roc τὴν κίνησιν ἄναίρει.» D. L. Il nous parait difficile, en face de ce témoignage, d'admettre l'interprétation d’après laquelle la négation du mouvement serait uniquement une conséquence tirée par Zénon de la doctrine de la pluralité pour la convaincre d'absurdité et de contradiction. Cette négation n'est point relative, mais absolue.

au nombre . comme le dit Démocrite dans Diogène de Laërte, se mouvant en tourbillons, et constituant ainsi, par leur réunion, tous les agrégats , le feu, l’eau, l'air , la terre, lesquels ne sont autre chose qu'un composé d'atomes.

Or, cette donnée fondamentale de l’Abdéritanisme ne renferme aucun caractère par lequel cette doctrine puisse être assimilée au système Pythagoricien, et d'autre part rien de com-

mun non plus n'existe entre l'explication cos- | mogonique des Abdéritains, et les systèmes des Joniens. Ces derniers n’admettent pas les atomes. Thalès, Anaximène, Diogène, Heraclite , regardent l’univers comme le produit du développement d'un principe unique; Archélaus, au lieu d’un principe unique, en admet deux, mais rien encore ici ne ressemble . à l’atomisme. Enfin, si Anaximandre et Anaxagore n’admettent ni l’un ni l’autre un nombre déterminé de principes , leur cosmogonie n'en diffère pas moins essentiellement de la cosmogonie Abdéritaine. Car, dans le système de Leucippe et de Démocrite, la formation des choses s’opère par l'agrégation des atomes,

c’est-à-dire par réunion , tandis que dans la doctrine cosmogonîque d’Anaximandre et d'Anaxagore ‘, cette même formation s'opère par dégagement, c'est-à-dire par séparation. L’Abdéritanisme ne se distingue donc pas moins essentiellement de l’Ionisme que du Pythagorisme, et le caractère d’originalité ne saurait être méconnu dans cette philosophie.

Quant à l’Agrigentinisme , toute espèce de caractère propre et de physionomie originale lui manquait absolument. Les quatre éléments adoptés par Empédocle, l’eau, la terre, l'air, le feu, étaient autant d'emprunts faits à Thalès, à Phérécyde, à Anaximène, à Héraclite. À Héraclite aussi, Empédocle avait emprunté les deux principes de l'amour et de la haine, de même que dans l’ordre moral et religieux il avait imité et renouvelé du pythagorisme certaines pratiques d'initiation et de purification. La philosophie d’Agrigente avait entrepris l’alliance et la fusion des idées fondamentales des

. ! Voir plus loin les Dissertations sur Anaximandre et sur Anaxagore. |

doctrines ioniennes et pythagoriciennes, et

constituait ainsi un véritable syncrétisme.

Telles furent, esquissées ici dans leurs traits

principaux, les grandes écoles * que l’Ionisme

eut pour contemporaines; tel le milieu philo-

sophique au sein duquel il se développa.

La durée de ce développement fut d'à peu près deux siècles, de 597 à 4928 environ, et, pour parler le langage de la chronologie grecque, de la quarante-sixième à la quatre-vingthuitième olympiade. Dans cet intervalle se succédèrent en lonie, une série d’illustres philosophes : Thalès, Anaximandre, Phérécyde, Anaximène, Héraclite, Diogène d’Apollonie, Anaxagore, Archélaus. Peut-être dans ce nombre faudrait-il compter Xénophane, né à Colophon. Xénophane appartient à l’Tonie par son origine, et l’on pourrait ajouter qu'il lui appartient aussi par tout un côté de ses doctrines philosophiques. Néanmoins, établi

à Elée vers la fin de ses jours, et devenu hé-

‘ Sur ces même écoles, consulter Aristote, métaph., L. I, C. 3 et ἡ.

ritier des traditions de l’école Italique , Xénophane passe vulgairement pour le fondateur de l’école d'Elée, quoique à notre avis ilait été pour elle moins un fondateur qu'un précurseur. Bien donc que le nom de Xénophane pôt être réclamé légitimement par la philosophie ionienne, nous nous conformerons ici à l'opinion vulgaire qui le range parmi les Eléates ‘, et nous réduirons aux noms mentionnés plus haut la liste des philosophes ioniens. Or, cetensemble de noms nous paraît constituer plutôt une série qu’une école. A quelles conditions, en effet, peut-il y avoir véritablement école philosophique? A .deux conditions capitales, savoir: communauté de travaux, conformité de solutions. Eh bien, la réunion de ces deux conditions s’opéra-t-elle en Ionie? Les loniens sont tous physiciens, tous astronomes ; tous aussi, ils cherchent à

* Sur les philosophes Éléates, consulter les écrits de Buhle, et sur-tout le travail de Brandis intitulé : « Xenophanis, Parmenidis et Melissi doctrina ὃ propriis philosophorum reliquits repetita. »

1ἢ INTRODUCTION.

expliquer l'origine et la formation des choses. Voilà la première des deux conditions requises, à savoir, la communauté de travaux. En est-il de même de la seconde, et simultanément ἃ.

la communauté de travaux rencontrons-nous la conformité des solutions ? En aucune manière assurément. Car, sans parler ici des opinions diverses des loniens sur la grandeur, la forme et Ja distance des astres, et pour ne nous attacher qu’au problème capital qu'ils agitèrent, celui de l’origine et de la formation des choses, n'est-il pas vrai qu'il existe une dissimilitude profonde entre les systèmes cosmogoniques de Thalès, d’Anaximandre, de Phérécyde, d’Anaximène , d’Héraclite , d’Anaxagore , d’Archélaus Ὁ D'une part Anaximandre et Anaxagore admettent un nombre indéfini de principes ; d'autre part, au contraire, Thalès, Phérécyde, Anaximène, Héraclite, Diogène, Archélaüs en admettent un nombre déterminé.

Maintenant, ce nombre déterminé est-il le même pour tous? Nullement ; car les cinq premiers d'entre ces philosophes admettent l'unité, tandis qu’Archélaüs adopte la dualité.

INTRODUCTION. 15 Ce n'est pas tout encore. L'unité de Thalès n'est pas celle de Phérécyde; l’unité de Phérécyde n'est pas celle d’Héraclite; l'unité d’Héraclite n’est pas celle d’Anaximène et de Diogène. Est-ce dans un pareil désaccord qu'on peut rencontrer cette perpétuité de traditions sans laquelle une école ne saurait être? Les Pythagoriciens se rallient tous autour de quelques principes fondamentaux ; de même les Abdéritains ; de même aussi Éléates. Il y ἃ donc une école pythagoricienne, une école d'Abdère , une école d'Elée. Mais en Ionie, au lieu de cette communauté de principes, nous ne rencontrons que dissimilitudes et divergences. Voilà pourquoi nous disons qu'il y eut des philosophes ioniens, mais non point d'école ionienne.

Toutefois, ces divergences ne portent que sur les solutions. Quant aux questions , elles sont les mêmes pour tous. L'astronomie, la physique , la cosmogonie, tels sont les trois grands andres scientifiques sur lesquels se portèrent de concert tous les travaux des Iloniens. Anaximandre, Anaximène, Anaxagore étu-

dient les mouvements des astres, et tentent d'apprécier la grandeur du soleil et ses révolutions. Thalès calcule et prédit les éclipses. Anaximandre entreprend de déterminer la position et la figure de la terre ; et en même temps, il invente le style des cadrans solaires ainsi que des instruments pour marquer les solstices et les équinoxes; il dresse des cartes géographiques ; il décrit la circonférence de la terre ; il construit la sphère ; et, s’il faut en croire Pline, il découvre l’obliquité de l’écliptique. Anaximène se tourne aussi vers les travaux géographiques et astronomiques. Il perfectionne les cadrans solaires; il entreprend de déterminer la nature de la voûte céleste qu’il considère par une erreur des sens, comme un continu solide. Héraclite, à sou tour, entreprend d'expliquer les éclipses de soleil et de lune , les successions des jours et des nuits, des mois, des saisons, des années, les pluies, les vents, et autres phénomènes soit astronomiques , soit météorologiques. Enfin, Anaxagore combat le préjugé vulgaire qui fait du soleil, de la lune et des autres astres autant

INTRODUCTION. 17 de Dieux. Il entreprend de déterminer leur véritable nature, et en mêre temps il tente d'expliquer la voie lactée, les comètes, les vents, le tonnerre , l’éclair, les aérolithes. Le problème même de l’espace, qui devait plus tard tourmenter tant d’ingénieuses et fortes intelligences, préoccupe son active pensée, et ce problème reçoit de lui une solution qui devait être un jour celle de Leibnitz et de Descartes.

Mais le problème fondamental et par excellence pour la philosophie fonienne fut celui de l’origine des choses, question peutêtre à jamais insotuble, et sur laqwelle les travaux accumulés depuis tant de siècles n’ont encore répandu qu'une 81 pâle elarté. L’univers. matériel a-tsil toujours existé? S'il est éternel, tient-il de lui-même l’ordre et le mouvement? S'il n’est pas éternel, quand a-t-il commencé d'être? Ÿ a-til un ou plusieurs principes matériels par le développement. la combinaison ou le dégagement desquels aït été produit ce qui existe? Existe-t-il un principe efficient, distinct de la matière, et d’une au-

tre nature qu’elle? Parmi les sphères qui gravitent dans l’espace, ce globe qui nous porte a-t-il toujours été ce que nous le voyons, et, s’il n’a pas toujours été le même, quelle série de transformations lui a-t-il fallu traverser pour arriver à son état actuel? De quelles espèces était-il peuplé durant les intervalles qui ont séparé ces diverses transformations? Par quelles causes ces espèces ont-elles disparu de la surface du globe? Par quels liens ces causes se rattachent-elles au mécanisme général de l'univers ? Cet univers lui-même, où a-t-il sa cause et son prineipe ? Effrayante et complexe énigme, dont l’homme peut-être n’arrivera jamais à trouver le mot, ou dont peut-être encore la solution ne lui sera donnée que la veille du jour où un nouveau cataclysme viendra le faire disparaître de dessus la surface terrestre , et, par une combinaison nouvelle d'éléments, approprier ce globe à une nouvelle espèce qui, à l’aspect de nos débris souterrains, se posera les mêmes questions pour n’aboutir qu'aux mêmes incertitudes.

Eh bien, cet imposant problème de l'origine

des choses, qui absorbe encore aujourd'hui tant de puissantes intelligences, dut, dès l’éveilde l'esprit humain, préoccuper son inquiète activité. Les religions et la poésie, qui ne laissent aucune question importante sans solution , essayèrent de résoudre celles-ci, et longtemps les réponses qu’elles donnèrent purent satisfaire les esprits. Mais l'intelligence humaine, devenue plus exigeante, finit par délaisser les explications mythologiques pour les recherches rationnelles ; et la philosophie ionienne, séparant la science d’avec la théologie , fut la première qui tenta de procéder à la solution du problème cosmologique par la seule puissance de la raison humaine.

Les loniens, anticipant en ce point sur les découvertes de la science moderne, semblent s’accorder à reconnaître, bien que d'une manière vague et indéterminée, une série de transformations que le monde que nous habitons aurait traversées avant d'arriver à sa constitution actuelle. À ce point de vue, l'homme serait un résultat dernier dans la formation des êtres, et aurait été précédé par

d’autres races moins parfaites dont il ne serait peut-être qu'une transformation. Telle paraît être sur-tout l'opinion d'Anaximandre et d'’ÀArchélaus. Quant aux modifications successives qu'aurait subies l’ensemble des choses, les Toniens, tout en s'accordant à admettre leur réalité, ne s’accordent pas également sur leur nature , et diffèrent sur-tout les uns des autres sur la question du point de départ de ces modifications. À ce point de vue, deux catégories sont à établir. Dans la première viennent se ranger Anaximandre et Anaxagore, qui admettent comme point de départ un nombre indéterminé d'éléments, ἀπειρον, et une totalité confuse, πάντα ὁμοῦ. Dans la seconde, prennent place ceux qui, avec Thalès, Phérécyde, Anaximène, Diogène, Archélaus, reconnaïssent un nombre déterminé de principes généra- ᾿ teurs. Mais au sein de cette seconde catégorie une division est à introduire, suivant qu'à l'exemple d’Archélaüus on admet la dualité, ou que sur les traces de Thalès, de Phérécyde, d'Anaximène, d'Héraclite, de Diogène, on pose l'unité de principe. Enfin, dans ce sécond

ordre une nouvelle subdivision est encore possible; car, bien que Thalès, Phérécyde, Anaximène, Héraclite, Diogène, s'accordent à admettre un principe unique, ce principe est loin d’être le même pour chacun d’eux, attendu que pour Thalès, l'élément générateur et primordial c'est l’eau, pour Phérécyde la terre , pour Anaximène et Diogène l'air , pour Héraclite le feu. Sur la question donc de l'origine des choses, il Ὁ Ὗ a entre les Ioniens que diversité de systèmes. Toutefois, au fond de cette divergence , uhe similitude est à signaler en ce que tous, tant ceux qui admettent un nombre indéfini d'éléments, que ceux qui en admettent un nombre déterminé, s'accordent à reconnaître l'éternité de la matière. Maintenant, à l'éternité d'existence, In matière reunit-elle la spontanéité de mouvement?

Oui, chez Anaximandre , Thalès, Phérécyde, Anaximène, Diogène, Héraclite , Archélaüs ; non chez Anaxagore, et peut-être aussi chez Phérécyde, maistrès certainementchezAnaxagore. Ce philosophe regarde la constitution et l’organisation de l’univers comme le résul-

tat d’un dégagement qui se serait opéré entre les divers éléments mélés et confondus dans la ténébreuse complexité d’un chaos primitif. Or, ce dégagement n’a pu s’opérer que moyennant le mouvement; etce mouvement, Anaxagore ne le considère pas comme inhérent à la matière, mais bien comme lui ayant été commuhiqué par un être distinct d'elle et supérieur à ellé , le νοῦς, Anaxagore, en opposant le νοῦς à } ὕλη, à titre de substance revêtue de la puissance motrice et ordinatrice, fut le seul d’entre les Ioniens qui résolut cette question dans le sens du théisme. Chez tous les autres, si l’on en excepte peut-être Phérécyde et Archélaüs, ce même problème reçut, soit.

une solution athéiste, comme chez Anaximène et Héraclite; soit une solution panthéiste au point de vue de l'esprit, comme chez Thalès ; soit une solution panthéiste au point de vue de la matière, comme chez Anaximandre et Diogène d’Apollonie.

Le caractère dominant dans les doctrines ioniennes, c'est d’être sur-tout une philosophie de la nature. Aristote et Platon repro-

INTRODUCTION. 28 chent aux Ioniens, et notamment à Anaxagore, d’avoir négligé les spéculations métaphysiques. Mais un tel reproche est-il bien fondé? Peut-on raisonnablement demander à une philosophie autre chose que ce. qu’elle ἃ pu et dû produire ? Or, pouvait-il se faire qu’à son début, la philosophie ne dirigeât pas ses recherches sur le monde matériel? L’Ionisme fut donc une philosophie de la nature, et ce fut pour lui une nécessité. Toutefois, 1] ne demeura point étranger à toute spéculation métaphysique ou morale. Un grand nombre de préceptes moraux sont attribués par Diogène de Laërte à Thalès. Héraclite d’Ephéèse, qui s’occupa de physique et de cosmogonie, dirigea aussi quelques-unes de ses recherches vers la logique , ainsi qu’il résulte évidemment d'un fragment ‘ de ce philosophe sur le criteréum du vrai; et en même temps il faut bien qu'il se soit occupé de métaphysique et de morale , puisque Diogène de Laërte dit positivement que ses ecrits roulent sur trois sortes de

+ Voir plus loin ce fragment à l’art, Héraclite.

sujets : l'univers, la politique, là théolagie. Archelaus aussi, malgré son surnom de φύσεκος, paraît n'être pas demsuré étranger à la philosophie morale, puisque Socrate passe pour avoir reçu de lui cette soience naissante, et qu'au rapport de Diogène de Laërte , les lois, le beau et le bien avaient fait plus d’une fois la matière de ses discours. Enfin, ae convientil pas de reconnaître une tendance tout à la fois métaphysique et morale dans les travaux d'Anaxagore, qui, à eôté et au-dessus de la matière, vint poser un être immatériel , principe du mouvement et de l’ordre? Sans doute le Dieu moteur et ordannateur d’Anaxagore n'est pas encore ce Dieu ban, que Platon, en son Timée , représente comme pére du monde etcommesuprème intelligence se complaisant à répandre hors d'elle ses divins attributs.

D'Anaxagore à Platon un nouveau progrès devait s'opérer , et l’idée de Dieu devait devenir plus compréhensive en s'étendant. non plus seulement aux attributs métaphysiques, mais encore aux attributs moraux du νοῦς.

Néanmoins, et nonobstant le progrès qui

s'opéra depuis, il ne faudrait pas méconnaîtye l'éminente valeur attachée à la conception d’Anaxagore. Cette idée d’une intelligence motrice et ordonnatrice fut assurément la plus précieuse et la plus noble conquête de la philosophie ionienne. Dans les masses régnait ke polythéisme, dans la science le panthéisme ou l’athéisme, lorsque Anaxagore vint proposer l'idée d’un Dieu unique, distinct de la matière par son essence, mais y faisant toutefois son apparition par l'ordre et le mouvement. Epoque mémorable tout à la fois pour l’histoire de la philosophie et pour l’histoire de la civilisation humaine, que celle où le théiame vint ainsi prendre place dans la science.

Accusé comme ennemi de la religion établie, accusation qui plus tard devait être 81 fatale à Socrate, Anaxagore fut frappé d’exil. Il est dans la destinée des hommes de progrès d’être en butte aux persécutians de l'esprit stationnaire ou rétrograde. C'est là une triste vérite qu'atteste une expérience de plus de vingt siècles. Mais il vient s'y méler une consolante réflexion , c'est que toujours le progrés.s’est

opéré en dépit des persécutians et des persécuteurs, et que jamais les dévouements n'ont manqué à un si glorieux apostolat. Anaxagore fut le premier d’entre les philosophes grecs à qui il échut de souffrir pour la sainte cause de la vérité. Les prêtres du polythéisme, par un de ces instincts illuminateurs qui nous font parfois entrevoir les choses futures, sentirent qu’à côté de leur dogme qui commençait à vieillir, s'élevait un dogme nouveau à qui l'avenir était promis, et ces hommes aveugles crurent proscrire le dogme en proscrivant le révélateur... Le sacerdoce athénien préludait ainsi au meurtre juridique de Socrate par l'exil d'Anaxagore.

L'idée d’un Dieu unique, distinct de la matière, mais s'y manifestant par l'ordre et le mouvement, et l’idée de l’immortalité des ames, introduites toutes deux dans la science, celle-ci par Phérécyde, celle-là par Anaxagore, suffiraient seules à la gloire de la philosophie ionienne. Que si l’on y joint les investigations d'Archélaüs sur les idées morales du beau et du bien, celles d'Héraclite sur

l’univers, la politique et la théologie, les découvertes géométriques de Thalès, enfin les travaux astronomiques et cosmogoniques d’'Anaximandre, d’Anaximène, de Diogène, et detousleurssuccesseurs ou devanciers, on y rencontrera un imposant ensemble de travaux attestant l'immense activité qui dut présider aux investigations de la philosophie ionienne.

Toute philosophie ἃ sa part d'originalité et sa part d'emprunt. Cette dernière, en ce qui concerne la philosophie ionienne, paraît diffcile à déterminer avec précision. Toutefois, si l'on se rappelle que, par Thalès, la philosophie ionienne a son origine en Phénicie ; si l'on songe d’ailleurs aux fréquents voyages des anciens sages qui, pèlerins de la science, parcouraient la Phénicie, la Chaldée, la Crète, l'Égypte, il devient difficile de ne pas admettre l'Orient comme une première source à laquelle 1 ionisme dut s'inspirer. Une seconde source dut se trouver dans les traditions politiques et sacerdotales de la Grèce elle-même. Ainsi, par exemple, lorsque Thalès vient poser l'eau comme élément primordial et géné-

rateur, ne semble-t-il pas avoir emprunte cette idée à la religion et à la poésie? En effet, comme le dit Aristote ‘, « les poètes et les « théologiens ne nous montrent-ils pas les « dieux jurant par l’eau, qu'ils appellent le « Styx, et n’avaient-ils pas fait l'Océan et « Thétys auteurs de tous les phénomènes « de ce monde? » Telle nous paraît la double source à laquelle la philosophie ionienne dut inévitablement s'inspirer. Sortie de telles origines, et ajoutant aux traditions orientales ainsi qu'aux données théolagiques et poëtiques les produits spontanés de ses propres investigations, elle ouvrit la voie à toutes les écoles qui plus tard, sur ses traces, entreprirent l'explication de la nature physique, et ses travaux servirent ainsi tout à la fois de modèle et de point de départ à l’Abdéritanisme avec Leucippe et Démocrite , à l’Agrigentinisme arec Empédocle, au Péripatétisme avec Aristote et Straton, enfin à l’Epicurisme. Il y ἃ plus : la plupart des écoles qui constituérent

" Métaph. 1, 3.

INTRODUCTION. 29 en Grèce la première période philosophique, et remplirent l'intervalle de temps qui s’écoula de Thalès à Socrate, furent en quelque sorte autant de rameaux de la philosophie ionienne. En effet, le fondateur de l’école de Crotone, Pythagore, n'est-il pas originaire de Samos, c’est-à-dire Ionien ἢ D'autre part, Xénophane, ce précurseur de l’Éléatisme, n’était-il pas né à Colophon? N’avait-il pas passé en Ionie la plus grande partie de sa longue existence, et le caractère fondamental de ses travaux ne l’assimile-t-il pas aux philosophes ioniens ? Quant à l’école d’Abdère, au sein de laquelle deux noms seulement sont connus, ceux de Leucippe et de Démoerite, indépendamment de la communauté de travaux qui existe entre cette philosophie et la philosophie ionienne, ne croit-on pas que Démocrite fut disciple d'Anaxagore‘, et ne sait-on pas d’ailleurs qu’Abdère était eriginairement une colonie venue de Phocée ?

Ainëi, l'Ionie eut cette glorieuse destinée, qu'elle fut, pour ainsi dire, à mère de toute

* Digène de L. Biogr. de Démocrite.

philosophie. Admirable rôle que celui de l'Orient à qui il échut ainsi d'être le berceau des religions, des poésies, des doctrines philosophiques, c’est-à-dire des principaux d’entre les éléments dont se constitue la civilisation.

La philosophie ionienne remua bien des problèmes, et parmi eux trouvèrent place, ainsi qu’il ἃ été établi plus haut, plus d’une question de l'ordre métaphysique et moral.

Toutefois, le caractère spécial de cette philosophie fut sur-tout d’être une science de la nature. Sur ce terrain, nonobstant bien des vices de méthodes et des erreurs de systèmes, inséparables de tout premier essai, la philosophie ionienne accomplit un rôle brillant et utile parmi les sectes antiques. Ce qui depuis, grâce à la méthode expérimentale, a été précisé et démontré, elle l’avait, en une certaine mesure, pressenti et entrevu, éclairée sans doute par une de ces étincelles qui précèdent parfois de bien long-temps l’apparition d’une vive lumière. À ce titre, Thalès, Anaximandre, Anaximène, Héraclite, Anaxagore, furent,

dans le monde antique, les dignes précurseurs des Galilée, des Copernic. des Newton, des Huyghens, des Herschel. Les traditions de la philosophie naturelle se transmirent des Ioniens à Aristote et à Straton, de ceux-ci à Épicure, d'Épicure à Lucrèce, de Lucrèce à Albert-le-Grand, à Roger Bâcon, à Télésio, à Paracelse. Une chaîne non interrompue d’astronomes, de physiciens, de naturalistes, unit ainsi à travers les siècles les illustrations de nos âges modernes avec les vieux sages de l’Ionie, et les uns et les autres sont aux diverses époques de l’humanité les grands représentants de la philosophie naturelle, comme Pythagore, Platon, Zénon, Anselme, saint Thomas, Locke, Leibnitz, Kant et Reid, le sont de la philosophie morale.

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