‹ Mélanges philosophiquesChapitre 5 sur 88 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

THALÈÉS.

Eusèse, en sa Préparation évangélique ', nous apprend que parmi les historiens, les uns assignaient la Phénicie pour patrie à Thalès, les autres la ville de Milet en Ionie. Ainsi, les témoignages ne s'accordent guère entre eux en ce qui concerne l’origine du père de la philosophie ionienne. Suivant Hérodote et Platon, suivant aussi Démocrite dans Diogène de Laërte , Thalès naquit en Phénicie, où il eut

1 L X. C. IV. ὥς τινες ἰστοροῦσι, φοίνιξ ἦν, ὥς δὲ τινες,

poür père Examius et pour mère Cléobuline, tous deux de la famille des Thélides, la plus noble de la contrée, issue qu'elle était de Cadmus et d’Agénor. Plus tard, ayant quitté la Phénicie, il vint à Milet, en Ionie, où il reçut le droit de cité. D'autres historiens , au rapport de Diogène de Laërte, veulent que Thalès ait pris naissance à Milet, L'histoire ou la biographie ne produisent aucune preuve qui soit de nature à décider péremptoirement cette question. Mais, en l'absence de preuve positive, l'opinion de Plateh, qui, durant toute 88 vie philosophique, soit comme disciple de Socrate, soit comme fondateur de l’Académie, fut 'en rapport avec plusieurs philosophes ou sophistes venus d’Tonie, et sur-tout l'opinion d'Hérodote et de Démoerite qui tous deux furent, à quelques années près, les contemporains de Thalès, nous paraît d’une toute autre valeur ‘que celle d’historiens ou biographes que Diogène de Laërte ne. désigne même pas nominativement. Né donc, suivant toutes probabilités, en Phénicie, puis établi à

Milet où son droit de cité, joint aux puissantes ὃ

δὴ THALÈS.

relations qu'y avait contractées sa famille, pouvait l'appeler à des fonctions politiques, Thalès renonñça, jeune encore, aux affaires publiques pour passer dans une solitude méditative des jours qu'il voulut consacrer exclusivement à la science. L'histoire ne mentionne qu'une seule circonstance dans laquelle il soit sorti de cette indifférence politique. Le roi de Lydie, Crésus, dans la prévision de la redoutable lutte qu'il allait avoir à soutenir contre Cyrus, roi des Perses et des Mèdes , cherchait à attirer la ville de Milet en sôn alliance. Thalès conseilla à ses concitoyens de s’y refuser, et cet avis suivi par les Milésiens, devint le salut de la ville après la victoire de Cyrus'. Avant que commencçât cette lutte décisive, qui devait avoir pour résultat la chute de l'antique empire de Lydie et la conquête de l’Asie par la puissance persane, Thalès, dont la renommée scientifique avait déjà franchi les limites de l’Ionie, paraît avoir été consulté par Crésus sur les moyens de lever

1 Diegène de Laërte,

certains obstacles que la nature du sol opposait à ses plans, soit d'invasion, soit de défense; car Diogène de Laëérte rapporte une opinion d’après laquelle Thalès avait promis à Crésus de lui faire traverser le fleuve Halys sans pont, -c'est-à-dire en changeant le cours de ses eaux, moyen analogue à celui que Cyrus devait quelques années plus tard employer pour se rendre maître de Babylone‘. Tandis qu'un grand empire s’écroulait, et qu’un autre s'élevait, qui devait bientôt asservir les colonies grecques d'Asie-Mineure, et plus tard, sous Darius et sous Xerxès, menacer la Grèce continentale, Thalès, tout entier à ses recherches scientifiques, fondait l'astronomie, ct recevait le surnom de Sage, que devaient bientôt partager avec lui Solon, Bias, Pittacus et d’autres philosophes, mais qui fut d’abord décerné à Thalès, sous l’archontat de Damasius à Athènes, ainsi que le rapporte Démétrius de Phalère en sa chronologie des Archontes ἢ.

{ On sait que Cyrus ne parvint à prendre Babylone qu après avoir détourné les eaux de l'Euphrate. 3 Diog. de Laër.

36 THALÉS,

C'est probablement à cette même époque qu'il faut rattaeher un fait raconté par Diogène de Laërte, et qualifié par lui d’indubitable (φάνερον). Des jeunes gens de Milet achetèrent à des pécheurs un trépied que ceux-ci avaient trouvé dans leurs filets. Une querelle s’étant élevée ultérieurement sur la possession du trépied, ne s’apaisa que lorsque les Milésiens eurent fait porter le trépied à Delphes, où leur envoyé reçut de J'oracle la réponse suivante: « Enfant « de Milet, tu interroges Phébus sur ce qu'il « faut faire d’un trépied. Qu'il soit donné à « celui qui est le premier de tous par la sa- « gesse. » Cette réponse ayant été rapportée à Milet, le trépied fut adjugé à Thalès, qui le donna à un autre sage, celui-ci à un autre encore, jusqu'à ce qu’il arriva aux mains de Solon qui, jugeant que Phébus lui-même était le premier de tous par la sagesse, envoya le trépied à Delphes.

Après une longue existence, écoulée en partie dans les voyages, et tout entière dans les travaux scientifiques, Thalès termina ses jours à Milet. Diogène de Laërte rapporte

qu’une nuit qu'il était sorti de chez lui pour contempler les astres, il tomba dans uné fosse, et qu'une vieïlle qui l'accompagnait lui dit à cette occasion : « Comment se fait-il, Tha- « lès, que tu ne puisses voir ce qui est à tes « pieds, toi qui aspires ἃ connaître ce qui est « au ciel? » Ce fut peut-être des suites de cet accident que mourut Thalès, ainsi qu'il paraîtrait résulter d’une lettre d’Anaximène à Pythagore , également rapportée par Diogène de Laërte ‘. Toutefois, Diogène de Laërte semble mentionner cet accident comme étant resté tout-à-fait étranger à la mort du philosophe, puisqu'il dit en un autre endroit que Thalès mourut en assistant à des exercices gymnastiques, accablé tout à la fois par la chaleur, par la soif et par son grand âge. Suivant le récit d’Apollodore, Thalès était âgé d'environ soixante-dix ans quand 1] mourut.

D’après celui de Sosicrate, au contraire, il en comptait environ quatre-vingt-douze. Tennemann, dans ses tables chronologiques, ἃ

ὁ Voir Diogène de Laërte, Vie d’Anartimène.

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adopté, en ce qui concerne l'époque de la mort de Thalès, l'opinion de Sosicrate, qui la rapporte à la première année de lacinquantehuitième olympiade (548 avant l'ère chrétienne }, et, en ce qui concerne l’époque de la naissance de ce philosophe, l'opinion tout à la fois de Sosicrate et d'Apollodore qui s’accordent à la rapporter à la première année de la trente-cinquième olympiade (640 avant l'ère chrétienne), cc qui donne à la vie de ce philosophe une durée de quatre-vingt-douze ans.

Une grande incertitude et une extrême difficulté de solution s’attache à la question de savoir si Thalès, dans le cours de ses longs travaux scientifiques, avait écrit quelque traité soit sur l’ensemble des questions qu’il embrassa, soit sur quelqu'’une de ces questions. Diogène de Laërte rapporte une opinion de Lobon d'Argos, d’après laquelle on pourrait porter à deux cents vers ce que Thalès avait écrit, τὰ δὲ γεγράμμενα ὑπ᾿ αὐτὸν φησὲ Λόδων ὁ Αργεῖος εἰς ἔπη τείνειν διακόσια. Le même historien ajoute que, suivant d’autres opinions, Thalès n'aurait écritque deux petits traités, 800 μόνα συνέγραφε, l’un

sur la conversion des astres, l’autre sur l’équinoxe. Enfin, Diogène dit encore que, s'il faut en croire d’autres sentiments, Thalès ne laissa aucun écrit, συγγραμμα κατελιπέν οὐδέν, et que c'est à Phocus de Samos qu’appartient l’4strologie nautique que l’on avait coutume d’attribuer à Thalès. C'est un point qu'il nous paraît impossible de résoudre rigoureusement, et nous nous bornons à reproduire ici, d’après Diogène de Laërte, les diverses opinions émises à cet égard. |

À l'époque à laquelle parut Thalès, le developpement poétique avait commencé pour la Grèce, et s'était opéré déjà en une certaine mesure. Il était réservé au philosophe de Milet d'ouvrir l'ère du développement scientifique. « ἢ fut, dit Eusèbe ‘, le père de la philo- « sophie et le fondateur de lx secte ionienne;» δοχεῖ ἀρξαι τῆς φιλοσοφίας, καὶ ἀπὸ αὐτον ñ Iovixn αἴρεσις προσηγορεύθη. Au rapport de Diogène de Laërte, c'était une opinion généralement accréditée, que Thalès avait le premier approfondi et pénétré les mystères de l’astronomie. Timon,

‘ Præparatio evangelica, L. XIV, C. 44.

dans ses Silles, le proclame tout à la fois l’un des sept Sages et un savant astronotbe, οἷον θ᾿ ἑπτα θκληθα σύφων σοφον aorpovounue, et L,obon d’'Argos cite une inscription placée sous son image, et dans laquelle Thalès est dit le premier des astrOnQMES, ἀστρολόγων πάντων πρεσόντατῳν TAPIE Eudème, en son histoire de l'astronomie, dit que Thalès fut le premier qui prédit les éclipses, étudia le cours du soleil, et détermina les époques où cet astre entre dans les tropiques, et que c’est là ce qui lui valut l’admiration de Xénophane et d'Hérodote, Héraclite et Démocrite, dans Diogène. de Laërte, rendent le même témoignage qu'Eudème. Hérodote raconte que Thalès avait prédit aux Jonijens cette fameuse éclipse qui sépara les armées des Mèdes et des Lydiens, commandées l’une par Cyaxare, l’autre par Alyatte. En calculant ka marche du soleit, et son passage d’un tropique à l’autre, Thalès dut être amené à déterminer les limites de l’année et du mois; et c'est ce qui résulte encore d'un passage de Diogène de Laërte, où il est dit que Thalès fut le premier qui détermipa la succession des

THALÈS. hA

saisons ainsi que la durée de l’année, et qui fixa à trois cent soixante-cinq le nombre des jours de l’année, et à trente le nombre des jours de chaque mois. Il paraît aussi avoir essagé, par les procédés imparfaits dont il pouvait disposer , de valauler la grandeur du soleil comparativement à celle de la lune, et avoir estimé que le second de ces deux astres est la septcent-vingtième partie du premier, πρὸς τὸ τοῦ ἡλίου μέγεθος τὰ τοῦ σεληναίου ἐπτακχοσίοστον χαὲ εἰκαστον ἀπεφήνατο κοτά τινας !, Tels paraissent avoir été les principaux travaux de Thalès en astronomie.

Il est présumable, au reste, qu'avant l’apparition de Thalès, bien des essais scientifiques eurent lieu, dont l’histoire n'a pas conserve le souvenir, et qui durent lui servir de point de départ. Il:n’est pas non plus sans probabilité, et telle paraît être l'opinion du savant Bailly, que, dès avant Thalès, certaines traditions astronodmaiques , telles que des tables, ou des cycles lanaires, étaient venues d'Égypte

+ Diog. Laërt. — Nous nous servons ici de la leçon pro-

posée par Casaubon, de préférence à la leçon vulgaire πρώτης τὸ τοῦ ἡλίου. ...,) Qui n'offre dacun sens.

h2 THALËS.

en lonie , et que Thalès sut mieux s’en servir que ses devanciersetses contemporains. Il ne faudrait pourtant pas aller jusqu’à prétendre, ainsi que l'ont faitquelques historiens anciens, et plus près de nos jours le savant Veidler, que les découvertes qui viennent d’être mentionnées furent moins dues au génie de Thalès qu'aux révélations qu'il pouvait, dans ses voyages, avoir recueillies en Crète et en Égypte. Car à l'époque de Thalès (600 avant l’ère chrétienne ) , les sciences astronomiques étaient déjà très avancées en Égypte, et si les travaux de Thalès n’eussent été qu’un emprunt fait aux prêtres Égyptiens , ils eussent été marqués d'un caractère de précision dont on les trouve dénués. Ainsi, par exemple, tout en déterminant la longueur de l’année, Thalès ne sût pas le faire d'une manière assez précise pour que sa découverte reçût une application immédiate, et il fallut que plus tard Cléostrate, apportant plus de rigueur dans ses calculs, introduisit Pusage du calendrier. Ainsi encore, en essayant d'apprécier la grosseur relative du soleil et de.la lune, Thalès tomba en des er-

THALÈS. ἠδ reurs de calcul que les prêtres égyptiens n'eussent probablement pas commises. Ainsi enfin, dans sa prédiction de la fameuse éclipse qui sépara les armées des Mèdes et des Lydiens , Thalès n’avait apporté que des indications assez vagues, puisqu'il n’annonçait ni le jour, ni même le mois, mais seulement l’année , ainsi que le prouve le témoignage 4 Ἠόrodote, du texte duquel il résulte que les Grecs n'avaient encore à cette époque aucun mot pour désigner le phénomène de l’éclipse ‘. Or, pense-t-on que si Thalès avait dû aux révélations des prêtres d'Égypte le procédé qui lui servait à calculer les éclipses, il n’eût pas déterminé avec plus de précision l’époque du phénomène qu'il annonçait ἢ D’autres raisons encore nous portent à croire à l'originalité des travaux astronomiques de Thalès. Ce philosophe, au rapport de. Jamblique et de Plutar-

: Voici le passage d'Hérodote : « Le combat étant engagé, « la nuit prit la place du jour. Ce changement du jour en « nuit avait été prédit aux loniens par Thalès, qui avait fixé « pour terme à ce phénomène l’année où il eut lieu effective- « ment, »

hh THALÈS.

que , n’alla en Égypte que dans un âge assez avancé. Or, plusieurs savants, et entre autres le jésuite Pétau , rapportent l'éclipse dont il vient d’être fait mention, à la quarante-qüatrième année de Thalès, ce qui est loin d’être un. âge avancé, sur-tout pour Thalès, qui vécut quatre-vingt-dix ans. Il est donc très vraisemblable que Thalès ne dut qu'à ses seules recherches, aidées des travaux très imparfaits de ses devanciers et peut-être aussi de quelques traditions scientifiques venues d'Égypte en lonie, la prédiction qu'il fit de l'éclipse mentionnée, et 868 autres cOnnaigsances en astronomie. |

En même temps qu'il se livrait à de laborieuses études sur l'astronomie, science dont il fut en Grèce le fondateur, Thalès fut le premier qui s'occupa de recherches cosmogoniques. Il considère les êtres matériels, quels qu'ils soient , comme provenus tous du développement d’un princîpe unique. Ce principe matériel, cette substance primordiale , cet élément générateur de tous les êtres, c’est l’eau. « Les premiers philosophes, dit Ari-

THALÈS: | ἠδ stote ‘, ont cherché dans la matière le principe de toutes choses. Car ce dont toute chose est, d’où provient toute génération, et où aboutit toute destruction, l'essence restant la même, et ne faisant que changer d'accidents, voilà ce qu'ils appellent l’élément et le principe des êtres , et pour cette raison ils pensent que rien ne naît et que rien ne périt, puisque cette matière subsiste toujours... Il doit y.avoir une certaine nature, unique ou multiple, d’où viennent toutes choses, celle-là subsistant la même.

Quant au nombre et à l'espèce de ces élements, on ne s'accorde pas. Thalès, le fondateur de cette manière, de philosepher, prend l’eau pour prineipe, et voilà pourquoi il a prétendu que la terre reposait sur l’eau, ameñé probablement à cette opinion, parce qu’il avait observé que l’humide est l'élément de tous les êtres, et que la chaleur ellke-même vient de l’humide et en vit. Or, ce dont viennent les choses, est leur prin-

? Métaph. 1, ὃ, trad. de M. Cousin.

πὸ THALÈS.

« cipe. C’est de là qu'il tire sa doctrine, et « aussi de ce que les germes de toutes choses .« sont de leur nature humides, et que l’eau « estle principe des choses humides. » Diogène de Laërte confirme en ce point le témoignage d’Aristote : ἀρχὴν τῶν πάντὠν ὕδωρ ὑπεστήσατο. Cicéron rend le même témoignage: « T'hales « Milesius, qui primus de talibus rebus queæsi- « vit, aguam dixit esse initium rerum ‘.» Enfin, Eusèbe (Præp. evang.) parle absolument dans le même sens. « Thalès, dit-il, passe pour être le premier qui pasa l'eau comme principe des choses, en disant que tout en vient, que tout y retÜurne, ἀρχὴν τῶν ὅλων θαληϑαὰ ὑποστησασθαι τὸ ὕδωρ. ἐξ αὐτοῦ γὰρ εἶναι τὰ πάντα, και εἰς αὐτὸ χώρειν. (L. Ι, c. 8). » Maintenant, cette opinion appartient-elle originellement à Thalès, ou luiétait-elle antérieure? Écoutons encore ici Aristote : « Plusieurs pensent, dit-il, que « dès la plus haute antiquité, bien avant no- « tre époque, les premiers théologiens ont « eu cette même opinion sur la nature. Car

* De nat. Deor., L. I.

ΤΗΛΙΣΒ. Η7 ‘ils avaient fait l'Océan εἰ Thétys auteurs « de tous les phénomènes de ce monde, et « ils montrent les Dieux jurant par l’eau, que « lespoètes appellent le Styx. En effet, ce qu'il « y a de plus ancien est ce qu’il y ἃ de plus « saint; et ce qu'il y a de plus saint, c'est le « serment. Ÿ a-t-il réellement un système « physique dans cette vieille et antique opi- « nionP C'est ce dont on pourrait douter.

« Mais, pour Thalès, on dit que telle fut sa « doctrine. » Les poètes aussi avaient parlé dans le même sens que les théologiens, et Homère , qui probablement avait recueilli les vieilles traditions sacerdotales de l’Ionie, avait dit au quatrième chant de son Jliade : ὠχξανόν τέ θεῶν γένεσιν καὶ prepa θηθῦν. Ainsi, le système cosmogenique de Thalès n'avait rien que de conforme aux traditions sacerdotales et poétiques. Et, si l’on en croit Strabon ‘, cette doctrine de l’eau admise comme principe de toutes choses n’était autre que celle de plusieurs philosophes indiens , qui prétendaient que

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