L, XV
ἠδ THALËS.
l'eau, simple et homogène en toutes ses parties, pouvait recevoir une infnité de formes différentes, et par-là devenir la matière des corps les plus opposés. Quant à la valeur intrinsèque du système cosmogonique de Thalès , il n’est pas besoin de faire observer que le principe fondamental en ce système, ὑδωρ ἀρχὴ, était purement hypothétique, et résultait des conjectures de l'imagination plutôt que des recherches d’une observation sérieusement scientifique. Toutefois, comme une hypothèse, quelque hasardée qu'elle 8611, est toujours fondée sur quelques faits, il serait curieux de connaître quelles observations ont pu conduire Thalès à l’adoption de son principe. Voici la raison qu’en donne Eusèbe : En « disant que tout vient de l’eau et que tout y « retourne, Thalèsse fondait sur un tripte fait : « en premier lieu, sur ce qu'il avait observé « que la semence génératriee de tous les ani- « maux est liquides d’où il conjecture que l'élément humide ἃ dû être le principe de toutes choses. En second lieu, l’eau est
AR
l'aliment des végétaux; c’est à l’eau qu'ils
THALÈS. h9 « duivent leur propriété de porter dés ftuits, « et quandilsen sont privés, ils se desséchent. « En troisième lieu, le feu lui-même, le feu « du soleil et des astres, se nourrit de l’évapo- « ration des eaux ‘. » C'est aussi l'opinion d’Aristote : « 1] avait remarqué, dit-il, que « l’humide est l'élément de tous les êtres, et « que les germes de toutes choses sont de leur « nature humides *. Peut-être encore cette opinion lui avait-elle été suggérée par la facilité detransformation avec laquelle l’eau passe de l’état: liquide à l’état aériforme moyennant. ube élévation de température, et à l'état s0-
1 EE ὑδατός δέ φησι (Θαλῆς) πάντα εἶναι, και εἰς ὕδωρ πάντα αναλνεσθαι. ὁτοχάξεται δὲ ἐκ τούτον, πρῶτον, ὅτι πάντων ζώων ἡ γόνη ἄρχῃ ἔστι, ὑγρὰ οὖσα" οὕτως εἰχός καὶ τὰ πάντα ἐξ ὑγροῦ τὴν ἄρχην ἔχειν. δεύτερον, ὅτι πάντα τὰ φυτὰ ὑγρῷ τρέφεταέ TE καὲ χαρπύφορει, ἀμοιρούμενα δὲ ξηραίνεται. τρότον δὰ, ὅτι τὰ αὐτὸ και πῦρ και τοῦ ἡλίου και τῶν ἀστρῶν ταῖς τῶν ὑδάτων ἀναθυμιάσεσι τρέφεται. (Eusèbe, Præp. evang., L. XIV, C. 14.)
ἢ Διὰ τε δὴ τοῦτο τὴν ὑπόληψιν λάβὼν ταύτην (Θαλῆς), καὶ διὰ τὸ πάντων τὰ σπέρματα τὴν φύσιν ὕγραν ἔχειν Arist. Métaph., L. 1, 6. 8.
lide moyennant un refroidissement ? Il est probable que toutes ces observations réunies avaient amené Thalès à poser ce principe fondamental de sa cosmogonie, ὕδωρ ἄρχη, Ce qui signifie que l’eau est le principe de toutes choses, l'élément générateur des êtres. Dans la distribution générale des choses , le feu occupe la région supérieure; l'air une région moins élevée ; la terre une portion de l’espace moins élevée encore; l’eau la région inférieure; de telle sorte qu’elle sert ainsi de base à tout le reste. Thalès considère la terre comme reposant de toutes parts sur l'eau, et Aristote l’atteste formellement, lorsque dans son traité du Ciel‘, il dit que certains philosophes envisagent la terre comme reposant sur l'eau ; que c'est là une très ancienne opinion, et qu'on l’attribue à Thalès de Milet, « ἀρχαιότατον λόγον, ὃν φασιν εἴπειν Θαλὴν τὸν Μιλήσιον. »
Il reste maintenant à rechercher comment et en vertu de quelle puissance, suivant Thalès, dut s’opérer cette transformation de l’eau,
THALÉS,. 51 élément générateur, en tout ce qui existe.
Cette transformation eut-elle lieu par le simple effet d’un mouvement nécessaire inhérent à la matière, ou par l'intervention d’une puissance motrice et ordonnatrice, distincte de la matière, ou enfin en vertu de l’activité d’une sorte d’ame du monde, mêlée à l’ensemble des choses ? C’est ce qu’il s’agit de déterminer.
Les divers sentiments des philosophes sur Ja question qui nous occupe ici, ne sont point aisés à concilier entre eux. Et d’abord , l'historien de la philosophie ancienne, Diogène de Laërte, ne paraît pas d'accord avec lui-même à cet égard. Car, d’un côté, dans sa biographie de Thalès, il mentionne comme vulgairement attribués à ce philosophe des apophtegmes tels que ceux-ci : « Dieu est le plus « ancien des êtres, car il est inengendré. »
« Le monde est admirable, car il est l’œuvre « de Dieu.» Et, d'autre part, dans la vie d’Anaxagore, le même Diogène dit en propres termes : « Le premier ( Anaxagore) il recon- « nut à côté de la matière une intelligence.
« Tout était confondu ; l'esprit vint, et l’ordre
ὅ2 THALÈS.
« régna. » Or, si Anaxagore fut Le premier qui reconnut un Dieu, Thalès, qui lui est antérieur, n'avait donc point émis cette opinion. Cicéron, qui fait assez fréquemment mention de Thalès en ses œuvres philosophiques , ne tombe point en de moins graves contradictions à cet égard. Tantôt, il semble le faire participant des croyances communes du polythéisme, ou peut-être même partisan d’une sorte de panthéisme philosophique, lorsque, par exemple, il dit, au second livre des Lois : « Thales qui sapientissi- «mos inter septem fuit homines, existimat « Deos omnia cernere, omnia Deorum esse « plena. » Tantôt, il semble l’assimiler à Anaxagore et à Platon, en lui faisant dire qu’il y a un Dieu ordonnateur de la matière : « Thales milesius, qui primus de talibus re- « bus quæsivit, aquam ditit initium rerum ; « Deum autem qui ex aquâ cuncta finge- « ret1.» Tantôt, enfin, démentant lui-même ses deux premières assertions, et sur-tout la
* De nat. Déor..L. I.
THALÉS. 53 seconde , il attribue à Anaxagore la première idée philosophique d’un être ordonnateur de la matière : « Ânaxagoras PRIMUS omnium re- «rum descriptionem et modum mentis infi- « nîitæ vi ac ratione designari voluit. » Voilà certes des assertions bien évidemment contradictoires les unes aux autres. Si donc nous n'avions pour nous guider en cette matière que le témoignage de Diogène et celui de Cicéron, le doute serait le seul parti que nous pussions adopter; car les divers passages de Diogène , que nous avons cités plus haut , se neutralisent réciproquement , et il en est absolument de même des divers passages de Cicéron qui viennent d’être mentionnés. Heureusement, il reste comme ressource à la critique un passage d’Aristote, qui nous paraît de nature à pouvoir décider la question dans un sens entièrement opposé à l’opinion qui prétend attribuer à Thalès une doctrine théistique. Aristote, sans dire explicitement que Thalès n’admit pas l’intervention d’une intelligence dans l’arrangement de la matière, l'affirme au moins implicitement en disant
δὴ THALÈS.
qu’Anaxagore fut le premier qui reconnut cette intervention. « Quand un homme (dit-il) « vint annoncer qu'il y avait dans la nature « comme dans les animaux une intelligence « qui est la cause de l’arrangement et de l'or- « dre de l'univers, cet homme parut seul « avoir conservé sa raison au milieu des folies « de ses devanciers. Or, nous savons avec « certitude qu’Anaxagore entra le premier dans « ce point de vue ‘. » Or, si Anaxagore fut le premier, Thalès, qui lui est antérieur, n’avait donc rien avancé de semblable. Il n’y ἃ donc aucun caractère de théisme dans la doctrine de Thalès.
Est-ce à dire que la philosophie de Thales fut athéiste ὃ C'est une opinion que, pour notre part, nous n'oserions adopter. Il nous paraîtrait difficile de concilier cet athéisme avec. les textes précédemment cités de Diogène de Laëérte et de Cicéron, où Thalès est mentionné comme ayant parlé de Dieu ou des Dieux. La doctrine de Thalès ne nous paraît donc pas
* Métaph. ἴ,. I. c. à.
THALÈS. 59 marquée du caractère de l’athéisme ; nous la croyons bien plutôt panthéiste, et nous basons cette opinion sur plusieurs passages de Cicéron, de Diogène et d’Aristote. « Thales « existimat omnia Deorum esse plena» , dit Cicéeront. De son côté, Diogène de Laërte lui prête la même pensée, en citant comme lui étant vulgairement attribué, cet apophtegme, que le monde est animé et plein de Dieux, τὸν κόσμον ἐμψυχον εἶναι και δαιμονίων πλήρη. 1] lui attribue encore cette autre pensée, qu’il y a une ame répandue partout , et même dans les choses qui nous paraissent inanimées, opinion fondée sur certains phénomènes observés dans certains corps, tels que l’ambre et l’aimantz. Aristote, de son côté, en son traîté de {’ Ame, s'exprime ainsi : «Thalès paraît prêter à l’ame une vertu « motrice, en disant que l’aimant est animé, « puisqu'il attire le fer» ; et, dans un autre
1 De Legib. L, 2.
a Ἀριστοτέλης δὲ και Ἱππίας φασιν αὐτὸν και τοῖς ἀψύχοις μεταδιδόναι ψυχὰς, τεχμαιρούμενον ἐκ τῆς μαγνήτιδος και τοῦ ἠλέχτρου (Diog. deL. Vie de Thalès).
3 De animd, L. 4, C. 22.
endroit de ce même traité‘, ne s'énonce-t-il pas plus formellement encore quand il dit :
« ἢ y a des philosophes qui pensent que l’ame « est mêlée à l’ensemble des choses (ἐν τῷ 6 « ψύχην μεμίχθαι), d'où quelques-uns, et en- « tre autres Thalès, ont pensé que l'univers est « plein de Dieux ( πάντα πλήρη Θεὼν εἶναι) ἢ Or, une doctrine dans laquelle l'ame est envisagée comme mélée à l’ensemble des choses, ne possède-t-elle pas tous les caractères du panthéisme ? Ce n’est donc ni l’athéisme, ni le théisme, ni le polythéisme, c’est le panthéisme qui fait le fond de la doctrine de Thalès. Et hâtonsnous d'ajouter que ce caractère s'explique à merveille dans une doctrine qui, comme celle de Thalès, se produit au début et à l’origine de la science, En effet, dans la question. de la constitution de l'univers, un système peut offrir l’un des caractères suivants : ou tout expliquer par l’action de lois fatales présidant au développement et à l'arrangement des choses, comme dans la doctrine de Leucippe , Démo-
1 De animé, L. 1, 6. 5. Ν" ' |
THALÈS. 57 crite, Épicure; ou admettre plusieurs Dieux, ayant chacun leur rôle et leur office dans l'organisation et la conservation du monde, comme dans les croyances vulgaires du polythéisme ; ou reconnaître un Dieu unique, tout à la fois créateur et ordonnateur de la matière comme dans la théologie chrétienne ; ou admettre un Dieu non créateur, mais simplement moteur et ordonnateur, et parfaitement distinct de la matière, comme dans la doctrine d’Anaxagore, de Socrate, de Platon ; ou enfin admettre un Dieu et un monde ne faisant qu’un seul et même tout ; en d’autres termes, reconnaître une sorte d’ame du monde, infuse et répandue dans toutes les parties de l'ensemble , ἐν τῷ 016 ψύχην μεμιγμένην, suivant l’expression d’Aristote. Telles nous paraissent toutes les opinions possibles sur la question dont il s’agit. Or, parmi ces opinions, celle qui eût admis une pluralité de Dieux à chacun desquels une mission spéciale appartiendrait dans l’organisation et la conservation de l'univers eût été peu scientifique. Une telle solution pouvait satisfaire les in-
58 THALËS.
telligences vulgaires, mais devait être répudiée par la philosophie. D'un autre côté, l’athéisme ne pouvait s’ériger en système au début de la science ; et bien moins encore ce théisme qui consiste à reconnaître un Dieu non-seulement distinct de la matière, mais encore créateur. Ce dernier point de vue philosophique ne devait sortir que d’une réaction du spiritualisme contre la doctrine adverse ; aussi, ne commence-t-il à poindre qu'après que le christianisme est venu s’asseoir sur les débris des philosophies et des cultes anciens. Quant à cet autre théisme qui consiste à admettre un Dieu distinct du monde, à la vérité, mais seulement ordonnateur et non créateur de la matière, il impliquait une distinction qu'il n’était pas aisé à la science de faire à son début, et sa nature même et ses caractères essentiels le condamnaient à ne pouvoir surgir à la naissance de la philosophie, et à être le résultat d’un progrès. Reste donc le panthéisme, c’est-à-dire la doctrine de l’ame du monde, infuse et répandue dans toutes les parties de l'ensemble. Or,
THALÈS. 59 cette doctrine, en raison de sa simplicité et de l’analogie qu’elle peut offrir avec la notion que l’homme a de son propre être, composé de corps et d'esprit dans ane étroite association et une harmonique unité, cette doctrine, dis-je, devait naturellement se présenter et se faire accepter à l’origine de la philosophie. Le panthéisme donc dut être le premier mot de la science. Non-seulement il dut l'être, mais encore ille fut; car nous avons montré par des preuves que nous osons croire décisives, que telle fut la doctrine de Thalès. S'il dut l'être et qu’en réalité il le fut, il y a concordance entre le raisonnement et les données de l’expérience, et le fait confirme la loi.
Indépendamment de ses travaux dans l'ordre de la philosophie naturelle, Thalès, anticipant en ceci sur les philosophes pythagoriciens, dirigea encore ses investigations vers la solution d’un certain nombre de problèmes géométriques. Au rapport de Diogène de Laërte, Pamphile avait écrit que Thalès avait découvert le moyen d'inscrire au cercle un triangle rectangle , πρῶτον καταγράψαι κύχλον τό
τρίγωνον ὀρθογωνίον, Mais au récit de Pamphile, Diogène de Laërte ajoute immédiatement celui d’Apollodore qui attribue cette même découverte à Pythagore. Ce qui paraît plus certain, c’est que Thalès ajouta aux découvertes d'Euphorbe le Phrygien qui, au rapport de Callimaque, dans Diogène de Laëérte, avait inventé un certain uombre de figures géométriques. Enfin, au rapport d’Hiéronyme de Rhodes, dans le même Diogène, il trouva dans certains procédés géométriques le moyen de mesurer la hauteur des pyramides; et ce fut, dit Hiéronyme, en mesurant leurs ombres, moyen très simple et analogue aux procédés de la géométrie moderne, qui résout ce problème par une simple proportion entre deux triangles semblables. Tels paraissent avoir été les travaux mathématiques de Thalès.
Terminons cette monographie par la citation de quelques maximes qui, au rapport de Diogène de Laërte, étaient vulgairement attribuées à Thalès. Voici les principales, dans l'ordre où Diogène les mentionne : « La « sobriété de langage est l'indice d’un esprit
THALÈS. | 64 « sage. » —« Ce qu’il y a de plus ancien, c’est « Dieu, caril est inengendré; ce qu’il ya de plus « beau parmi les êtres, c'est le monde, car « il est l’œuvre de Dieu; ce qu'il y ἃ de plus « grand, c’est l’espace, car il contient tout ; « ce qu'il a de plus rapide, c’est la pensée, « car elle parcourt l'univers ; de plus fort, « c’est la nécessité, car elle surmonte tout ; « de plus sage, c’est le temps, car il découvre « tout. » — Il disait que la mort ne diffère en rien de la vie. Et comme on lui demandait pourquoi il ne se laissait pas mourir : « À quoi bon, dit-il, puisqu'il n’y anulle différence? » — On lui demandait lequel des deux, du jour ou de la nuït, avait précédé l’autre : « La nuit, dit-il, précéda le premier jour.» — On lui demandait une autre fois si une mauvaise action pouvait se dérober à la vue des dieux : « Pas même une mauvaise pensée », répondit-il. — « Qu'y at-il de difficile, lui fut-il demandé? — C'est de se corinaître soi-même. — ΟὟ a-t-il de facile? — De recevoir des conseils. — Quest-ce que Dieu? — L'être qui n’a ni commencement ni fin. — ΟΟὟ a-t-il de rare?
— De voir un tyran arriver à la vieillesse ? — De quelle façon est-il possible de supporter plus aisément les coups de la fortune? — En voyant ses ennemis encore plus malheureux.
—Quel ést le moyen de vivre le plus conformément au bien et à la justice ? — C’est de nous abstenir de ce que nous blämons en autrui. — Qu'est-ce qui constitue le bonheur ?—Lasanté du corps, la richesse, les lumières de l'esprit. » On cite encore de lui les préceptes suivants : « Ïl faut également songer aux amis absents et « aux amis présents. — Le bien consiste non « dans les agréments qu’on peut donner au « corps, mais dans la culture de l'esprit. — « Gardez-vous d’acquérir des richesses par « des moyens iniques. — Attendez de vos fils « les mêmes procédés que vous avez eus pour « vos parents. » Enfin, c’est à lui encore qu'appartient ce précepte : connais-toi toimême; γνῶθι σεαῦτον, qui fut inscrit sur le fronton du temple de Delphes, et dont Socrate devait faire un jour la base de sa révolution philosophique. Tels sont les apophtegmes mentionnés par Diogène de Laërte comme générale-
THALÈS. 63 ment attribués à Thalès. Assurément ces apophtegmes ne constituent pas un corps de doctrine ; mais on y voit poindre quelques lueurs de cet esprit moral qui, dans une autre philosophie que celle dont Thalès fut le fondateur, dans l’école pythagoricienne, devait jeter un si brillant éclat, et acquérir, en lonie même, un certain développement sous quelques successeurs de Thalès, et notamment sous Héraclite et Archélaüs.
6h ANAXIMANDRE.