L. XVII
* Indépendamment du double témoignage de Strabon sur ce point, nous renvoyons, de plus, à la note de Ménage insérée dans notre chapitre sur Apollonius Cronus.
* Peut-être à ces deux noms pourrait-on joindre encore celui d’Ariston, mais en ce sens seulcment qu’il adopta la dialectique de Diodore , διὰ τὸ προσχρῆσθαι τῇ διαλεχτιχῇ τῇ χατὰ τὸν Διοδώρον, comme dit Sextus (Æyp. Pryrr., 1.ἃὃ, c. 33); car Ariston est surtout un platonicien, εἶναι δὲ ἂν πρὸς Πλάτονιχον,
DIODORE CRONUS. 405
daus Diogène de Laërte ‘, dit que Zénon le stoicien suivit les leçons de Diodore, duquel il apprit ladialectique, συνδιέτριψε δὲ καὶ τῷ Διοδώρῳ, καθά φησιν ἱππόξοτος, παρ᾽ ᾧ καὶ τὰ διαλεχτικὰ ἐξεπό-νησεν. Quant à Philon, sans que nous puissions établir ce point par des textes précis, il passe généralement pour avoir été non-seulement l'adversaire de Diodore en dialectique, ce qui apparaîtra par la suite de ce Mémoire, mais encore son disciple; et c’est en particulier l'opinion de Ménage , lorsque rencontrant dans le texte de Diogène de Laërte le nom de Philon’,
1 L. VII, in Zen.
? Nous reproduisons ici le passage de Diogène de Laërte auquel cette note est annexée : Ζήνων πρὸς Φίλωνα τὸν διαλεχτιχὸν διεχρίνετο, xal συνεσχόλαζεν αὐτῷ (]. IT, ir Zen.).
* Philon est ce philosophe que nous avons vu, plus haut, mentionné par Clément d'Alexandrie comme ayant laissé dans son Ménéxène quelques détails sur la vie de Diodore son maître. Îl reste seulement à savoir quel était ce Philon ; car il y eut plusieurs philosophes grecs de ce nom. Il est évident que ce ne peut être Philon d’Alexandrie, Reste donc à opter entre les deux philosophes que Tennemann appelle, l’un, Philon le Mégarique, l’autre, Philon l’Académicien. Mais ces deux philosophes nous paraissent, contrairement à l’opinion du savant allemand, ne faire qu’un seul et même personnage. Car, pour notre part, nous n’avons rencontré dans les documents de l’histoire ou de la philosophie ancienne aucune trace d’un Philon qui appartint en propre à l’école de Mégare, et qui fût distinct de Philon l’Académicien. Ce Philon l’Académicien fut, au rap-
Φίλωνα, 1l ajoute en note : Diodori Croni discipulum, Zenonis condiscipulum.
Il nous reste à rechercher l’origine de la dénomination de Cronus (Κρόνος) qui est restée attachée à Diodore. On interprète mal un passage de Diogène de Laërte, en la Vie de ce philosophe, quand on en induit que le surnom de Cronus fut donné à ce philosophe par le roi d'Égypte Ptolémée. Ce prince ne fit, en cette
port de Cicéron (Queæst. acad. VTT), auditeur de Clitomaque, et voici comment s’énonce Ménage en ce qui le concerne : « Discipulum et successorem Clitomachus ha- « buit Philonem, teste eodem Numenio, dicto loco (scili- « cet, ap. Euseb. Præp. evang., 1. XIV), et teste Cicerone « in Lucullo. » Numenius et Sextus Empiricus font de Philon, conjointement avec Charmide , le chef de la quatrième académie, On peut voir, à cet égard, l’opinion de Numenius dans Eusèbe (Præp. evang.,1. XIV). Quant à Sextus, il dit, au chap. XXXIII du livre Je" de ses Hypotyposes, qu'aux trois académies dont les chefs sont Platon, Arcésilas, Carnéade et Clitomaque, il y en a qui ajoutent une quatrième académie, qui est celle de Philon et de Charmide.
Il ne paraît donc pas y avoir eu, contemporainement à Diodore, deux Philon , l’un mégarique, l’autre académicien. C’est là une des erreurs, non encore rectifiées, de Tennemann. Philon, disciple, et plus tard adversaire de Diodore, appartient à la secte académique. S'il suivit les leçons de Diodore, ce ne fut qu’accessoirement ; son véritable maître est Clitomaque ; et si les historiens de la philosophie lui donnent le surnom de Διαλεχτιχός, épithète donnée souvent aux philosophes de Mégare, ce n’est pas
DIODORE CRONUS,. 407
occasion ‘, que rappeler un surnom que Diodore portait déja. La véritable origine de ce surnom nous est révélée par un double passage de Strabon, duquel il résulte que ce surnom fut d’abord celui d’Apollonius, maître de Diodore, et qu’il passa du maître au disciple : ἀπολλώνιος γὰρ ἐκαλεῖτο ὁ Κρόνος, ἐπιστήσας ἐκεῖνου ( Διοδώρου ). Μετή-νεγκαν δ᾽ ἐπ’ αὐτον διὰ τὴν ἀδοξίαν τοῦ κατ᾽ ἀλήθειαν Κρόνου "... Et ailleurs * : Καὶ ὁ Κρόνος δὲ Λπολλώνιος ἐκεῖθέν ἐστιν, ὁ τοῦ διαλεκτικοῦ Διοδώρου διδάσκαλος, τοῦ καὶ αὑτοῦ Κρόνον προσαγορευθέντος, μετενεγκάντων τινῶν τὸ τοῦ διδασκάλου ἐπίθετον ἐπὶ τὸν μαθήτην.
On sait que Diodore eut une fin prématurée. Ce puissant dialecticien, valens dialecticus, comme l'appelle Cicéron, ce maître de l’art dialectique, comme le nomme Pline, mourut de honte de n'avoir pu résoudre un argument de Stilpon.
qu'il soit mégarique, c’est seulement à cause du caractère dominant de ses travaux et de la trempe particulière de son esprit. Tout en mentionnant donc Philon parmi les disciples de Diodore Cronus, nous avons dû ajouter qu’à proprement dire il ne fut pas un mégariqne, mais bien un académicien ; et c’est pourquoi nous n’avons à lui consacrer aucun chapitre spécial dans l’ensemble de notre travail sur l’école de Mégare.
1 Diodore était resté muet devant un argument de Stilpon, et c’est alors que Ptolémée, au rapport de Diogène de Laërte, l’appela Κρόνος.
3 L. XIV, «bi de Jaso.
3 L.XVIT, ubt de Cyrena.
« Pudore obiit Diodorus, sapientiæ dialecticæ « professor , Iusoria quæstione non protinus ad « interrogationes Stilponis dissoluta'. » Diogène de Laërte dit que Diodore, interrogé par Stilpon sur la solation de quelque problème dialectique, fut gourmandé par le roi pour son hésitation à répondre, et que, s’entendant qualifier par lui du nom de Cronus (Κρόνος), il quitta soudainement l'assemblée, ne prit aucun repos jusqu’à ce qu’il eût composé un écrit sur le problème proposé, περὶ τοῦ προδλήματος, et mourut ensuite de chagrin, ἀθυμίᾳ βίον κατέστρεψε". Maintenant, en quel lieu se passa entre Stilpon et Diodore cette lutte éristique qui aboutit à la mort de ce dernier ? Il semblerait, d’après le récit de Diogène de Laërte, en sa Vie de Diodore Cronus, que ce fut en Égypte. Mais ce même Diogène, en sa Vie de Stilpon”, dit positivement que ce dernier philosophe refusa d’aller en ce pays. Tout porte donc à croire que le fait raconté par Diogène se passa à Égine, où, suivant le témoignage de cet historien, Stilpon accompagna Ptolémée Soter* jusqu'a son rembarquement pour
1 Plin., 1. VII, 53.
51,11, ἐπ Diod. Cr.
* L. IT (voir le chap. Stilpon ).
* Ptolémée, fils de Lagus, avait été l’un des licutenants
d'Alexandre. I] fonda en Égypte la dynastie des Lagides.
ses états, μετῆλθεν εἰς Αἴγιναν, ἕως ἐκεῖνος (Πτολεμαῖος) ἀπέπλευσεν. On peut conjecturer que la mort de Diodore eut lieu vers la cxxr° olympiade, environ 296 ans avant l'ère chrétienne. Disciple d'Apollonius Cronus, qui était lui-même un disciple d'Eubulide , tandis que tous les autres philosophes de la secte de Mégare sont disciples immédiats d’Euclide, ou du moins d’un de ses successeurs directs, Diodore est, dans l’ordre d'apparition, le dernier des mégariques. Un peu plus d’un siècle donc s’écoula entre Euclide, le fondateur‘ de l’école de Mégare, et Diodore, qu'on peut, avec raison, appeler son dernier représentant. Dans cet intervalle nous sont successivement apparus les noms d’Icthyas, de Thrasymaque, de Pasiclès, de Clinomaque, d’'Eubulide, de Stilpon, d’Apollonius Gronus, d'Euphante, de Bryson, d’Alexinus.
Nous avons eu occasion déjà de signaler les qualifications de puissant dialecticien, valens dialecticus, de maître de l’art dialectique, sapientiæ dialecticæ professor, données par Cicéron et par Pline à Diodore Cronus. Sextus Empiricus attache au nom de notre philosophe
1 En 400 avant notre ère, ou quelques années plus tôt, si l’on se range à cette autre opinion, que l’école de Mégarc existait déjà avant la mort de Socrate.
l’épithète de διαλεκτικότατος ᾿ς. C'est qu'en effet Diodore, participant en ceci du caractère pénéral de l’école à laquelle il appartient, est surtout et avant tout un dialecticien. Sans doute, on rencontre chez lui des théories qui, par leur nature, se rattachent soitala cosmogonie,comme, par exemple, son opinion sur le principe des choses, soit à la métaphysique, comme son opinion sur le problème du possible, περὶ δυνάτων, soit encore à la physique, comme son opinion sur le mouvement, soit enfin à la logique, comme sa théorie sur le jugement conditionnel; mais il y a dans Diodore quelque chose qui pénètre et en même temps domine tout cela, à savoir : la dialectique; à telle enseigne que plusieurs d’entre ces théories n'ont peut-être été adoptées et soutenues par ce philosophe dans le sens où il les a posées, que pour montrer jusqu'où peut s'étendre la puissance de la dialectique, puisque, par des raisonnements ingénieux et subtils ou peut arriver à contester et à nier les choses les plus évidentes. Les diverses questions philosophiques chez Diodore, comme chez les autres mégariques, nous paraissent avoir été soutenues
1 Ado. Math., 1.1, chap. dernier, où il cite l’épigranme suivante de Callimaque :
DIODORE CRONUS. 411
assez peu sérieusement en elles-mêmes, et avoir surtout servi de thème sur lequel la dialectique éristique de ces philosophes püt s'exercer et triompher. C’est en ce sens que nous paraissent pouvoir étre expliquées plusieurs thèses assez singulières que nous rencontrons dans le peu qui nous reste des travaux et des écrits de ces philosophes. Diodore Cronus n'est donc ni un sérieux métaphysicien, comme les philosophes de l'Académie, ni, davantage, un puissant ontologiste; c'est bien plutôt un éristique qui s’évertue ἃ faire briller toutes les ressources de la dialectique, en Îa faisant servir à résoudre en un sens arbitraire des questions qui ont été uniformément et à tout jamais résolues par le sens commun. Plusieurs d’entre les arguments éristiques qui appartenaient en propre à Diodore, n'ont pas dû venir jusqu’à nous. Diogène de Laërte, en ses Monographies, rapporte que, dans l’opinion de quelques-uns, Diodore passait pour être l’inventeur des deux arguments éristiques connus dans l’histoire de la dialectique sous les titres de ἐγκεκαλυμμένος (le voilé) et de κεράτινος λόγος (le cornu), πρῶτος δόξας ebprrévar τὸν ἐγκεκαλυμμένον καὶ χεράτινον λόγον, κατά τινας. Mais 1] est bien plus probable, et il résulte, non plus d’une tra-
1 Diog. L., 1. 11, in Diod, Cr.
dition vague, κατά τινας, mais cette fois du témoignage de Diogène lui-même en un autre eudroit de son livre’, que ces deux arguments, ainsi que ceux qu'on appelait le chauve, le menteur , le caché, l'Électre, le ας", doivent être rapportés à Eubulide, qui paraît s’être complu à ces sortes d'exercices éristiques : Τῆς δὲ Εὐχλείδου διαδοχῆς ἐστι καὶ Ἐὐθδουλίδης ὁ Μιλήσιος, ὃς καὶ πολλοὺς ἐν διαλεκτικῇ λάγους ἠρώτησε, τόν τε ψευδόμενον, καὶ τὸν διαλανθάνοντα,, καὶ Ηλέκτραν, καὶ ἐγχεκαλυμμένον, καὶ σωρείτην, καὶ κεράτινον, καὶ φαλακρόν". Quant à Diodore, sa dialectique parait s'être principalement exercée sur la question de la signification des mots, sur l’idée du possible, περὶ δυνάτων, sur la légitimité du jugement conditionnel, τὸ συν-- Ἡμμένον, enfin sur la question du mouvement.
Quel lien logique unissait entre elles ces différentes thèses ? C’est ce qu'il est bien difficile de déterminer aujourd’hui en l’absence des écrits de Diodore Cronus; et les tentatives faites pour réunir en un corps de doctrines les opinions de ce philosophe sur ces divers points, nous paraissent reposer uniquement sur des raisons très-
1 Diog. L., 1. TT, in Eucld,
2 Voir notre Mémoire sur Eubulide.
3 Sur la réduction de ces arguments, voir notre Mémoire sur Eubulide.
obscures οἱ très-subtiles. Peut-être même ne serait-il pas déraisonnable de croire que, dans la pensée du philosophe mégarique, ces différentes thèses (sauf toutefois celle de l’immobilité et celle de l’indivisibilité de ces infiniments petits, ἐλάχιστα καὶ ἀμέρη σώματα, qu'il pose comme principes des choses") n'étaient liées les unes aux autres par aucun lien bien rigoureux ni bien étroit. Sans donc nous perdre ici en de subtiles conjectures, emparons-nous du côté positif qui ‘ s'offre de lui-même à nos investigations. Ces différentes thèses sur le mouvement, sur le possible, sur le principe des choses, sur le jugement conditionnel, sur l'ambiguité du langage, essayons de les restituer et de les apprécier. Si le temps a détruit les écrits de Diodore, au moins nous est-il donné, sur les divers points qui viennent d’être indiqués, de faire usage des témoignages très-circonstanciés de Sextus Empiricus, de Cicéron, d’Aulu-Gelle, et ce sont ces témoignages que nous allons successivement recueillir et invoquer.
En premier lieu, sur la question de l’ambiguité du langage et de la double signification des mots, c'était une thèse négative que soutenait
1 Voir, dans la suite de ce Mémoire, la justification de ce point spécial.
Diodore Cronus. Deux opinions se trouvaient ici en présence : celle des mégariques, personnifiée surtout en Diodore, et celle des stoïciens représentée par Chrysippe. Le stoicisme, avec Chrysippe, prétendait que toute espèce de mot était, de sa nature, ambiguë, en ce qu'un même mot peut toujours se prêter à deux ou plusieurs significations différentes. D'autre part, et contrairement à cette assertion, Diodore de Mégare prétendait qu'aucun mot n'offre un sens douteux; et la raison qu’ilen donnait, c’est que personne ne pense, et, par conséquent, ne dit en réalité une chose qui offre plusieurs sens, et qu'il ne faut point prêter à un mot une signification différente de celle que lui prête celui qui parle. « Lorsque, disait-il, il m'arrive de parler dans « tel sens, et à vous de m’entendre dans tel « autre, c'est que ma manière de dire a été « obscure plutôt qu'équivoque. En effet, la dou- « ble signification d’un mot ne saurait venir « que de ce que la personne qui parle dirait deux « ou plusieurs choses en même temps. Or, on « ne dit ni deux ni plusieurs choses en même « temps, lorsqu'on a la conscience de n’en dire « qu'une. » Cette argumentatiou de Diodore contre la possibilité d’une double signification dans les mots a été conservée par Aulu-Gelle: : « Chry-
1 Noct, attic., XI, 12.
DIODORE CRONUS. 445
« sippus ait omne verbum ambiguum natura « esse, quoniam ex eodem duo vel plura accipi « possunt. Diodorus autem, cui Crono cogno- « mentum fuit : {Vullum , inquit, verbum am- « biguum est; nec quisquam ambiguum dicit « aut sentit; nec aliud dici videri debet quam « quod se dicere sentit is qui dicit. At, cum ego, « imquit, aliter sensi, tu aliter accepisti, obscure « magis dictum quam ambigue videri potest.
« Ambigut enim verbi natura illa esse debuit, ut « qui diceret, duo vel plura diceret. Nemo autem « duo vel plura dicit, qui se sentit unum di- « cere.» Tel était, au rapport d'Aulu-Gelle, l’état de la question entre Diodore et Chrysippe. Or, étantune fois mise à part l'exagération qu'il peut y avoir dans cette assertion, que tout mot est naturellement ambigu, omne verbum ambiguum natura esse, il est évident que l'expérience résout la question en faveur du philosophe stoïcien contre le philosophe mégarique. En effet, un mégarique devait moins que tout autre ignorer qu’il arrive parfois qu'on iutroduise intention nellement dans le discours des expressions am: biguës. Un grand nombre d'arguments, attribués par la tradition philosophique à la secte éristique, que sont-ils autre chose que des sophismes de mots ? Et d’ailleurs, n'arrive-t-il pas maintes fois qu'indépendamment de toute intention, l’am-
biguité s’introduise dans notre langage, et que les expressions dont nous nous servons offrent deux ou plusieurs significations, lorsqu’en réalité nous ne pensons et ne voulons exprimer qu'une seule chose ? Assurément, il ne faut pas prêter à un mot une signification différente de celle que lui prête celui qui parle. Mais cette signification attachée à la pensée de celui qui parle, est-elle toujours parfaitement une, et, si elle ne l'est pas toujours, n’est-on point, par cela même, exposé quelquefois à prêter aux mots que l’on entend un sens qu'ils n’ont pas dans la pensée de celui qui les prononce? Assurément encore, sauf le cas, très-fréquent chez les éristiques, du sophisme de mot, personne ne veut dire deux ou plusieurs choses par un même terme, et ainsi chacun a conscience de l’unité de sa pensée et de son expression, comme le dit très-bieu Diodore dans le passage déjà mentionné d’Aulu-Gelle : « Nemo « duo vel plura dicit qui se sentit unum dicere. » Mais cette unité de pensée et d'expression, si évidente pour la conscience de celui qui parle, existe-t-elle au même degré de lucidité pour ceux qui écoutent et qui entendent, et l'obscurité qui s'attache alors à l’expression n'entraîne-t-elle pas avec elle l’ambiguité, de telle sorte que celleci devienne une conséquence inséparable de celle-là, loin de pouvoir en être distraite comme
DIODORE CRONUS. 117
chose d'une nature distincte, ainsi que tente de le faire Diodore, lorsqu'il dit, au rapport d’Aulu- Gelle : « Lorsqu'il m'arrive de parler en tel sens, «et à vous de m'’entendre en tel autre, c’est « que ma manière de parler a été obscure plutôt « qu'ambiguë? » 1] nous paraît donc que, sur ce premier point, le stoïcisme a raison contre le mégarisme, Chrysippe contre Diodore. Il nous reste à suivre la lutte des deux philosophies sur d’autres points tout autrement importants, et d'abord, sur la question du possible.
C'est un haut et redoutable problème que celui du passible, περὶ δυνάτων, comme parlent les mépariques et Diodore. Il ne s’agit plus ici, comme plus haut sur la question de l’ambiguité du langage, d’une simple thèse grammaticale.
La thèse du possible implique un haut problème de métaphysique, et, en même temps, elle touche à la fois à la psychologie par la question de la liberté humaine et à la théodicée par la question de la puissance divine. En effet, regardezvous comme possible ce qui n’est pas arrivé, et . même ce qui ne doit jamais arriver ? Vous laissez par là au libre arbitre de l’homme toute son autonomie, et en même temps à la puissance divine toute son étendue. D'autre part, au contraire, prétendez-vous qu’il n’y a de possible que ce qui est maintenant ou sera un jour ?
Alors, et dans ce second cas, vous circonscrivez l'action divine dans les étroites limites d’une réalité présente ou future dont vous vous constituez l'appréciateur, et du même coup vous enlevez à l'âme humaine l’activité libre, pour ne lui laisser qu’une activité régie par des lois nécessaires. Or, entre ces deux doctrines, l’humanité et la saine philosophie, qui a pour attribution de reproduire, en leur conférant une forme scientifique, les croyances de l’humanité, ont depuis longtemps opéré leur choix. D’un côté, la conseience nous atteste la présence de certains actes internes, marqués de ce caractère, que nous aurions pu les produire autres ou méme ne pas les produire ; de telle sorte qu'a côté d’un acte réel dont nous sommes auteurs nous sentons constamment en nous-mêmes la possibilité de mille et mille autres que nous aurions pu créer également, et qu’il nous demeure loisible de créer à volonté. Ainsi, dans la sphère du moi, le possible déborde de toutes parts le réel. En est-il autrement dans une sphère plus haute et plus sainte ὁ Eh quoi? Cette volonté sans limites que je sens en moi-même, comme parle Descartes, n’existerait pas en Dieu ? Mais l’entendement ne répugne-t-il pas à une proposition de cette nature? Dieu ne nous est-4l pas invinciblement donné non-seulement sous la
DIODORE CRONUS. 119 raison de puissance infinie, mais encore, et indivisément, de cause infinie ? La volonté donc, qui est sans limites dans la nature humaine, l'est, à bien plus forte raison, dans la nature divine, avec cette immense dissimilitude toutefois, que chez l'homme la puissance d’exécution est restreinte en des bornes très-étroites, tandis qu'en Dieu rien ne la circonscrit, rien ne l’arrête, rien ne l’entrave. Le sens commun et la philosophie protestent donc d’un commun accord contre cette négation du possible en dehors de toute réalité présente ou future. Eh bien! ce système métaphysique, que le sens commun et la philosophie s’accordent à condamner au nom de la conscience et de la raison réunies, comme attentatoire tout à la fois à la dignité de l'homme et à la majesté de Dieu, fut celui de Diodore‘. Nous possédons sur ce point plusieurs témoignages, et d’abord, celui d'Alexandre d'Aphrodisée * qui dit formellement que le pos-
1 Cette doctrine paraît avoir appartenu d’une manière plus générale à l’école de Mégare. Car Aristote, qui est antérieur à Diodore, et qui n’a pu, dans ses écrits, meationner les opinions de ce philosophe, parle de la doctrine dont il s’agit ici comme étant celle de l’école de Mégare. — Voir sur ce point un passage de l’introduction, dans lequel ueus avons reproduit le texte d’Arisiote.
* Voici le passage tout entier de ce savant critique ( Var. quest., 1, 14): Δυνατὸν λέγειν καὶ περὶ τῶν δυνάτων, τοῦδε
sible pour Diodore, c’est ce qui est actuellement ou ce qui doit être un jour ; qu'ainsi, par exemple, il est possible que j'aille à Corinthe, si en réalité je dois y aller un jour, mais que cette possibilité cesserait si je n’y devais pas aller. C'est dans cette discussion sur le possible que paraît avoir eu sa place cet argument qu'on attribue ‘ à Diodore Cronus sous le titre de κυριεύων λόγος. Cette réduction opérée par Diodore du possible au réel soit présent soit future est encore attestée par Gicéron* : « Ille enim (Dio- « dorus) id solum fieri posse dicit quod aut sit
1 Themist., Orat. 11. — Plutarch., . De comm. notit. adp.s. 24.
T De fato, VI.
DIODORE CRONUS. 121 « verum aut futurum sit verum; et quicquid « non sit futurum, id παραὶ fieri posse. » Sur ce terrain, comme, plus haut, sur la thèse de l’ambiguité du langage, nous rencontrons encore les doctrines de Chrysippe, le stoïcien, comme contradictoires à celles de Diodore. Chrysippe regardait comme possible ce qui n’est pas arrivé et même ce qui ne doit jamais arriver, πᾶν τὸ ἐπιδεικτιχὸν τοῦ γενέσθαι, κἂν μὴ μέλλῃ γενήσεσθαι, dv νατόν ἐστιν ᾿. Diodore, au contraire, d’après le témoignage de Cicéron, que nous venons de reproduire textuellement, s’efforçait de prouver qu'il n'y a de possible que ce qui est maintenant ou sera un jour. Pour soutenir une semblable thèse, le philosophe mégarien partait de cet axiome, que rien de vrai ne peut se convertir en faux, comme aussi rien de faux ne peut se convertir en vrai. Or, ajoutait-il, le passé est vrai, en ce sens, que ce qui est arrivé ne peut pas ne pas être arrivé; le passé est donc nécessaire. De même pour l'avenir. En effet, comme le dit Cicéron, interprète en ce point des doctrines de Diodore, les choses destinées à étre ne peuvent pas, plus que celles qui ont été, se transformer de vraies en fausses ; et réciproquement, celles qui ne seront pas ne peuvent , de
1 Plutarch. Repugn. stoc.
fausses qu'elles sont dans l'avenir, se changer en vraies, « omne quod falsum dicitur in futu- « rum id fieri non potest'. » Toute contingence s'évanouit donc, et l'avenir devient nécessaire aussi bien que le passé. Toute la différence, c’est que les choses qui ont été paraissent immutables, tandis que la même immutabilité n’apparaît pas également pour celles qui seront. « Pla- « cet igitur Diodoro, id solum fieri posse quod « aut verum sit, aut verum futurum sit. Qui lo- « cus attingit hanc quæstionem, nihil fieri quod « non necesse fuerit, et quicquam fieri potest, id «aut jam esse δα futurum esse; nec magis com- « mutari ex veris in falsa ea posse quæ futura « sunt quam ea quæ facta sunt ; sed in factis im- « mutabilitatem apparere, in futuris quibusdam, « quia non apparet, ne necesse quidem videri*, » Toute cette argumentation de Diodore, exposée ainsi par le. philosophe latin, repose, comme il est aisé de le voir, sur le paralogisme appelé, dans le langage de l’école, sophisme de la confusion des genres, c'est-à-dire, sur une illégitime analogie entre le réel, soit passé, soit futur, et le nécessaire ; et de plus, elle entraîne comme conséquence immédiate, ainsi que déjà nous l'avons
1 De Fato, VI.
? Ciccr., de Fato, VI.
DIODORE CRONUS. 138
fait remarquer, la négation du libre arbitre dans l’homme, et de la toute-puissance en Dieu. Or, nous l'avons établi plus haut, le sens intime, dont l'autorité est infaillible, témoigne hautement de notre libre arbitre; et, d'autre part, la raison, s'aidant de procédés empruntés tout à la fois à l’expérience psychologique et à L'expérience sensible, nous révèle en Dieu la liberté et la toute-puissance. Voila pour les conséquences qu entraîne après elle la doctrine de Diodore sur la nature du possible, περὶ δυνάτων. Quant au principe sur lequel cettedoctrine repose, c’est-à-dire, cette fausse assimilation, cette illégitime analogie entre le réel, soit passé, soit futur, et le nécessaire, il est à tout jamais répudié par la philosophie comme par le plus vulgairebon sens. Tout nécessaire est réel sans doute, soit dans le présent, soit dansle passé, soit dans l'avenir. Maisest-11 permis de prétendre que la réciproque soit vraie? Le contingent n'entre-t-il pas pour une très-grande part dans la réalité, soit écoulée, soit actuelle, soit future ? Chacun de nous n’opère-t-1l pas une distinction radicale entre ce qui ne peut pas ne pas être et ce qui peut indifféremment être ou n'être pas ? Comment, d’ailleurs, une semblable distinction se trouverait-elle si lucidement marquée dans toutes les langues, si elle ne répondait pas à quelque chose d’intimement existant et de
42h ÉCOLE DE MÉGARE.
profondément euraciné dans la pensée? Toute cette argumentation de Diodore sur le possible, περὶ δυνάτων, n’est donc autre chose qu'un sophisme dangereux dans ses conséquences, absurde en son principe; et, sur cette question, la philosophie et le genre humain s'accordent à dire, avec le stoïcisme, et avec Chrysippe, contre Diodore, qu'il y a du possible dans ce qui n'est pas encore arrivé et même dans ce qui ne doit jamais arriver, κἀν μὴ μέλλῃ γενήσεσθαι δυνατόν ἐστιν, suivant l'expression de Plutarque', ou, suivant celle de Cicéron, interprète, en ce point, ainsi que Plutarque, de la pensée du philosophe stoicien, quæ non sun fieri posse.
Maintenant, les yeux fixés sur les conclusions dogmatiques et critiques auxquelles nous venons d'aboutir, mentionnons en toute son intégrité, dans un intérêt tout à la fois philosophique et historique, et pour en finir sur ce point, le passage du traité de Fato dans lequel Cicéron a exposé avec la plus lumineuse précision le dissentiment entre le mégarisme et le stoïcisme, entre Diodore et Chrysippe sur la question du possible. «Ici (dit le philosophe romain), ici « est le point capital de la discussion entre Chry-
1 Repugn. sloic.
ὃ De Fato, VI.
DIODORE CRONUS. 425
sippe et Diodore. Ce dernier n’admet comme possible que ce qui est vrai ou doit l'être, et regarde comme nécessaire tout ce qui doit arriver, tandis que tout ce qui ne doit point arriver, il le met au rang des choses impossibles. Toi, au contraire, Chrysippe, tu regardes comme possible même ce qui ne doit point arriver. Cette pierre précieuse, par exemple, peut, selon toi, être brisée lors même qu'elle ne devrait jamais l'être; et, d'autre part, il n'était point nécessaire, dis-tu, que Cypsélus régnât à Corinthe, bien que l’oracle d’Apollon l'eût prédit mille ans auparavant. Mais revenons à la question περὶ δυνάτων, comme disent les Grecs, dans laquelle on examine la nature du possible. Diodore prétend qu'il n'y a de possible que ce qui est vrai ou ce qui le sera ; ce qui revient à dire qu’il n'arrive rien qui.ne soit nécessaire; que tout ce qui est possible est déja ou doit être un jour; et que l'avenir ne peut, non plus que le passé, devenir faux de vrai qu’il était. Mais, dans le passé, l’immutabilité est sensible, tandis qu'on peut la nier quelquefois dans l'avenir, parce qu'on ne l’y voit pas comme dans le passé. Ainsi, d’un homme attaqué d'une maladie mortelle, il serait vrai de dire : 71 mourra de cette maladie.
e Mais si on peut le dire, avec lamême certitude,
» d’un homme qui ne serait pas aussi manifes- « tement en danger, sa mort u’eu est pas moins « certaine. Le vrai, même pour l'avenir, ne « peut devenir faux. Cette proposition : Scipion « mourra, quoique s'appliquant à l'avenir, est « de nature à ne pouvoir devenir fausse; car il « s’agit d’un homme, et tout homme est mor- « tel. Si l'on disait : Scspion mourra dans son « dit, la nuit, victime de la violence, on le dirait « avec vérité ; car on dirait ce qui doit arriver; « et on le sait par ce qui est arrivé réellement. Il n’y avait pas moins de vérité à dire: Sci- « pion mourra ainsi, qu'a dire : Scipion mourra. « La mort de Scipion n’était pas plus nécessaire « que la mort de Scipion avec teiles circon- « stances déterminées, et cette proposition : « Scipion sera tué, u’est pas plus susceptible de « devenir fausse que cette autre proposition : « Scipion a été tué’. »
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1 At hoc, Chrysippe, minime vis, maxime que tibi de hoc ipso cum Diodoro certamen est. TÎle enim id solum fieri posse dicit quod aut verum sit, aut verum futurum sit ; et quidquid futurum sit, id dicit fieri uecesse esse ; et quidquid non sit futurum, id παραὶ fieri posse. Tu et quæ non sint futura posse fieri dicis, ut frangi hanc gemmam, ctiamsi id aunquam futurum sit, neque necesse fuisse Cypselum regnare Corinthi, quanquan id millesimo ante anno Apollonis oraculo editum essel.…. Sed ad illam Diodori contentionem, quam περὶ δυ-νάτων appellant, revertamur, in qua quid valeat id quod fieri
DIODORE CRONUS. 127
Un troisième point à envisager dans la philosophie de Diodore Cronus est l'opinion de ce mégarique sur les conditions de légitimité du jugement conditionnel, τὸ συνημμένον, question logique qui vient ainsi s'ajouter, dans les doctrines de notre philosophe, à la question grammaticale de l'ambiguité des mots et à la question métaphysique du possible. Au rapport de Cicéron‘, la question de la légitimité du juge.
possit requiritur. Placet igitur Diodoro id solum fieri posse quod aut verum sit, aut verum futurum sit. Qui locus attinget hanc quæstionem, nihil fieri quod non necesse fuerit, et quidquid fieri possit, id aut jam esse aut futurum esse : nec magis commutari ex veris in falsa ea posse quæ futura sunt quam ea quæ facta sunt ; sed in factis immutabilitatem apparerc; in futuris quibusdam, quia non apparet, ne inesse quidem videri: ut in eo, qui mortifero morbo urgeatur, verum sit : « ic mortetur hoc morbo ;» at hoc idem si vere dicatur in eo in quo vis morbi tanta non appareat, nihilominus futurum sit. Ita fit ut commutatio ex vero in falsum, ne in futuro quidem ulla fieri possit. Nam Morietur Scipio talem vim habet, ut, quanquam de futuro dicitur, tamen id non possit converti in falsum : de homine enim dicetur, οὐ] necesse est mori. δίς, si diceretur : « Mortetur noctu in cubiculo suo Scipio vi oppressus, vere diceretur : id enim fore diceretur quod esset futurum ; futurum autem fuisse ex eo “quia factum est intelligi debet. Nec magis erat verum : Morietur Scipio, » quam « Morietur illo modo ; » nec magis necesse mori Scipionem quam illo modo mori; nec magis immutabile ex vero in falsum « Necatus est Scipio, » quam « necabitur Scipio. » (Cicer., de Fato, VI.) 1 Acad., 1.11, c. 47.
ment conditionnel, τὸ συνημμένον, était fondamentale dans la dialectique grecque, et des solutions diverses y avaient été apportées par Diodore, par Philon, par Chrysippe. «In hoc « ipso, quod in elemento dialectici docent, quo- « modo judicare oporteat verum falsum ne sit « si quid ita connexum est ut hoc : δὲ dies est, « lucet, quanta controversio est! Aliter Diodoro, « aliter Philoni, Chrysippo aliter placet. » Quelles étaient donc, en ce point, les opinions de ces trois philosophes, et notamment celles de Diodore ? C’est ce que nous allons rechercher, après avoir sommairement posé les conditions de légitimité du jugement conditionnel.
Ces conditions sont des plus simples; et les développements apportés sur ce point par la dialectique nous paraissent pouvoir se ramener tous à ce précepte, que suggère la science et, antérieurement à la science, le bon sens, cette logique primitive et instinctive du genre humain, 4° que l'antécédent soit vrai; 2° qu'il existe entre l’antécédent et le conséquent une relation de telle nature, que la vérité du premier entraîne nécessairement celle du second, comme, par exemple, en ce jugement : Si Dieu est juste, ily α une vie future. Ceci posé, quelles étaient, ἃ cet égard, les doctrines logiques de Diodore, soit en elles-mêmes, soit dans leurs rapports de
DIODORE CRONUS. 129 dissimilitude avec celles de Philon et de Chrysippe auxquelles Cicéron semble les opposer dans le passage des Académiques que nous venons de mentionner ? La réponse à cette question complexe se trouvera dans Sextus de Mytilène.
Et d’abord, en ce qui concerne le stoïcien Chrysippe : « Les stoïciens, dit Sextus, reconnais- « sent comme bon connexum celui qui, com- « mençant par le vrai, ne finit pas par le faux. « Car, ou le jugement conditionnel (le con- « nexum, τὸ συνημμένον) commence par le vrai « et finit par le vrai, comme : S'il fait jour, il « fait clair; ou 1] commence par le faux et finit « par le faux, comme : Si la terre vole, elle α des « ailes ; ou il commence par le vrai et finit par « le faux, comme: δὲ la terre existe, elle vole; « ou enfin il commence par le faux et finit par « le vrai, comme: (δὲ la terre vole, elle existe. « Les stoïciens disent que, de tous ces jugements « conditionnels, il n'y a de vicieux que celui « qui commence par le vrai et qui finit par le « faux, et que tous les autres sont légitimes. « Dans le jugement qui commence par le vrai « et finit par le vrai, ils appellent le premier « membre antécédent, et 115 ajoutent que cet « antécédent ἃ la vertu de faire découvrir le con-