CHAPITRE ΠΙ
L'HISTOIRE nous ἃ conservé bien peu de détails biographiques sur Anaximandre. Né à Milet, comme Thalès, il eut pour père Praxiade. Apollodore l’Athénien dit en ses chroniques ‘ que, la seconde année de la cinquante-huitième olympiade, Anaximandre avait accompli sa soixante-quatrième année, et qu’il mourut peu de temps après. Or, la seconde année de la cinquante-huitième olympiade équivalant à l'année 547 avant notre ère, il s'ensuit qu'A-
* Diogène de Laërte, Vie d’Anaxrimandre.
ANAXIMANDRE. 65 naximandre était né en 911 avant l'ère chrétienne, c’est-à-dire la seconde année de la quarante-deuxième olympiade. Le seul rôle politique qu'on lui attribue durant les soixantequatre ans qu'il vécut, c'est d’avoir été chargé de conduire la colonie milésienne qui fonda la ville d’Apollonie sur les bords du Pont- Euxin.
Anaximandre, au rapport de Diogène de Laëérte, avait écrit un exposé sommaire de ses travaux scientifiques, qui tomba plus tard en la possession de l’Athénien Apollodore. Nous n'avons plus cet exposé, et nous ne sachions même pas qu'il en subsiste aucun fragment.
Mais si la connaissance directe des travaux d'Anaximandre nous manque absolument, les témoignages d’Aristote, de Simplicius, de Thémistius, de Sextus-Empiricus, de Diogène de Laërte, de Cicéron, de Plutarque, d’Eusèbe, peuvent au moins nous révéler les points fondamentaux de la doctrine de ce philosophe.
Le problème cosmogonique reçut d’Anaximandre une solution bien différente de celle
que lui avait donnée Thalès. Anaximandre ιν)
ouvre la série des philosophes qui tentent d'exs pliquer la formation des choses, non par le développement d’un nombre limité d’éléments, tels que l'eau, la terre, l'air, le feu, pris soit isolément, soit collectivement, mais par les transformations que durent subir les diverses parties d'un tout constitué d’un nombre infini, ou tout au moins indéterminé, de principes élémentaires. Nous avons à cet égard des témoignages imposants tout à la fois.par leur précision et par leur nombre.
Sextus de Mytilène, dans le chapitre de ses hkypotyposes où il traite des principes matériels’, entreprend un rapide exposé des opinions des dogmatiques sur ce point ; et dans l’énumération qu'il en donne, il mentionne Anaximandre comme ayant admis l'infini, ἄπειρον, à titre de principe élémentaire.
Diogène de Laërte, en sa Vie d'Anaximandre, dit que ce philosophe regardait l'infini comme premier principe des êtres, ἀρχὴν καὶ στοιχεῖον τὸ ἀπειραν, Sans déterminer particulière-
‘L. INT, C. ἢ.
ANAXIMANDRE. 67 ment aucun élément, ni l’air, ni l’eau, ni aucun autre.
Plutarque, en son Exposé des Opinions des philosophes ‘, s'exprime en termes analogues : « Anaximandre de Milet dit que l'infini est le « principe des êtres; que tout en est produit, « et que tout y retourne. Αναξίμανδρος ὁ Μιλήσιός « φησι τῶν ὄντων τὴν ἀρχὴν εἶναι τὸ ἄπειρον" ἐκ γοῦν « τούτου πάντα γίνεσθαι, καὶ εἰς τοῦτο πάντα φθείρεσθαι.
Eusèbe, en sa Préparation ἐυαη όίίφιο", reproduit littéralement ce passage de Plutarque ; et en un autre endroit du même traité ”, il s’énonce ainsi sur ce même point : « Anaxi- « mandre, ami de Thalès, dit que l’infini con- « tient aussi la cause première de toutes cho- « ses, quant à la génération et à la destruc- « tion. Αναξὶμανδρον, Θάλητος ἑταῖρον γενόμενον, τὸ ἄπειρον φάναι τὴν πᾶσαν αἰτίαν ἔχειν τῶν τοῦ πάντός͵ « γενεσέως τε καὶ φθορᾶς.
Enfin Cicéron, en ses Questions académi-
3 Præp. evang., L. I, C. 8.
ques *, dit en parlant d'Anaximandre : Js infinitatem naturæ dixit esse à qua omnia gignerentur.
L'ensemble de ces témoignages ne saurait laisser planer aucun doute sur le caractère de la donnée fondamentale de la cosmogonie d’Anaximandre. Pour ce philosophe, le principe des choses n'est ni l’eau, comme pour Thalès ; ni la terre, comme pour Phérécyde; ni l'air, comme pour Anaximène et Diogène ; ni le feu, comme pour Héraclite; ni l’eau et le feu, comme pour Archélaüs; mais bien l’infini, c’est-à-dire un ensemble d'éléments qu’il laisse indéterminés, quant à leur nombre et quant à leur nature.
Ce point de départ une fois admis, et nous le regardons comme à l’abri de toute contestation, recherchons comment, dans le système d’Anaximandre, cet infini, ἄπειρον, donnait lieu à l’existence de toutes choses.
1] ne s’agit pas ici de modifications successives, comme dans la doctrine de ceux qui, à l'exemple de Thalès, de Phérécyde, d’Anaxi-