Id., ibid
MÉNÉDÈME. 181 pour disciple, son ami Asclépiade. La destinée de ces deux philosophes était depuis longtemps unie par des liens que la mort seule put rompre. À Athènes, pauvres tous deux, ils avaient ensemble gagné ieur vie par un travail manuel auquel ils se livraient de nuit, afin de pouvoir, pendant le jour, assister aux enseignements de l’Académie. Puis, abandonnant Platon pour Stilpon, ils étaient devenus ensemble disciples de l’école de Mégare. Plus tard encore, disciples tous deux de l'école d’Élis, probablement sous ce Plistane que Diogène de Laërte donne pour successeur à Phædon’, et conjointement avec Æchipylle et Moschus’, ils avaient fini tous deux par transplanter à Érétrie, dans la patrie de Ménédème, la secte de Phædon, et y avaient établi, sous le nom de philosophie érétrienne, une école dans laquelle la secte d’Élis s'était ab.
1 Ce fait est attesté par Athénée (1. IV, c. 19): Mevéônμὸν γοῦν χαὶ ἀσχληπιάδην, τοὺς φιλοσόφους, νέους ὄντας χαὶ πενομένους, μεταπεμψάμενοι ἡρώτησαν πῶς ὅλας τὰς ἡμέρας τοῖς φιλοσόφοις συσχολάζοντες, χεχτημένοι δὲ μηδέν, εὐεχτῶσιν οὕτω τοῖς σώμασι" καὶ οἱ ἐκέλευσαν μεταπεμφθῆναί τινα τῶν μυλω-θρῶν᾽ ἐλθόντος δὲ ἐκείνου, χαὶ εἰπόντος ὅτι νυχτὸς ἑχάστης χατίοντες εἰς τὸν μύλωνα, χαὶ ἀλοῦντες, δύο δράχμας ἀμφότεροι λαμδάνουσι " θαυμάσαντες où αὑτοὺς ἀρεοπαγίται διαχοσίαις δραχμαῖς ἐτίμησαν...
? L. Il,in Phædon.
8 L. IE, ἐκ Menedem.
182 ÉCOLE D'ÉRÊTRIE.
sorbée. Asclépiade, ainsi que nous l'avons dit déja, était mort le premier, Ménédème continua à demeurer à Érétrie, où, après avoir essuyé beaucoup de mépris‘ de la part de ses compatriotes, il-finit par acquérir l'estime générale, et se vit confier l'administration de la cité. Diogène de Laërte rapporte que, dans une ambassade dont il fut chargé auprès de Ptolémée et de Lysimaque, il fut accueilli par ces deux princes avec une grande distinction. En une autre circonstance, ayant été envoyé auprès de Démétrius Poliorcète, et la ville d'Érétrie lui ayant, à cette occasion, alloué deux cents talents, Ménédème en fit retrancher cinquante. Toutefois, il paraît, par le récit de Diogène, qu'il se chargea malgré lui de cette négociation, qui regardait la ville d'Orope, ainsi que le rapporte Euphante en ses Histoires*. Le fils de ce même Démétrius*, Antigone, qui fut surnommé Gonatas, avait beaucoup d'amitié pour notre philosophe, et se glo-
1 Diogène de Laërte rapporte, en sa biographie, que ses concitoyens le traitaient de chien et de visionnaire, κύων xzi λῆρος.
? C’est Euphante le Mégarique dont il est ici question. — Voir le chapitre spécial où il en est traité.
ὃ Démétrius Poliorcète eut pour fils Antigone Gonatas, Il avait eu pour père Antigone, l’un des lieutenants d’Alexandre , qui périt en 301 avant notre ère à la bataille d’Ipsus qu'il livra contre Ptolémée, Séleucus et Lysimaque.
MÉNÉDÈME. 183
rifiait d’être son disciple. Ce prince ayant mis en déroute des peuplades barbares auprès de Lysimachie, Ménédème fit, à sa louange, un décret simple et sans flatterie, dont le début était : « En conséquence des témoignages rendus par « les généraux d'armée et par les principaux « membres du conseil, que le roi Antigone est « rentré victorieux dans ses États après avoir « dompté des peuples barbares, et qu’il gouverne « son royaume raisonnablement, le sénat et le « peuple ont trouvé bon d’ordonner, etc. » Ges égards pour Antigone le rendirent suspect. Aristodème l’accusa de trahison; ce qui lui fit prendre le parti de se retirer à Orope, où il demeura dans le temple d’Amphiaraüs, jusqu'a ce que les vases d’or du temple s'étant trouvés perdus, ainsi que le rapporte Hermippus dans Diogène de Laërte', les Béotiens lui enjoignirent de se reürer. Il obéit avec douleur, et étant rentré secrètement dans sa patrie, il en emmena sa femme et ses filles, et se réfugia auprès d'Antigone, où il mourut de tristesse. Tel est ie récit d’Her… mippus. Mais Héraclide, également dans Diogène de Laërte*, en parle tout différemment. Ii dit que Ménédème, devenu le premier sénateur
1 L. I], 1x Mencdem.
3 Ibid.
184 ÉCOLE D'ÉRÊTRIE.
d'Érétrie, préserva plus d’une fois sa patrie de la tyrannie en rendant vains les efforts de ceux qui voulaient Îa livrer à Démétrius ; qu'il fut faussement accusé d'avoir voulu la trahir pour les intérêts d'Antigone; qu'il alla même trouver ce prince pour l'engager à affranchir sa patrie de la servitude, et que, n'ayant pu l'y déterminer, il se priva de nourriture pendant sept jours, au bout desquels il mourut. Ce récit d'Héraclide, d’après la remarque de Diogène de Laërte ‘, est conforme à celui d’Antigone de Caryste. Héraclide ajoute que Ménédème mourut dans la soixante-quatorzième année de son âge. A ces documents, que nous empruntons à Diogène de Laërte en sa biographie de Ménédème, ajoutons encore quelques autres détails dounés dans ce même écrit par le même historien sur la vie et le caractère de notre philosophe. Ménédème avait beaucoup de gravité, ce qui donna lieu à cette plaisanterie de Cratès* : Asclépiade de Phliasie et le taureau d’Érétrie, Φλίασόν re ἀσκλεπιάδην, καὶ Ταῦρον Ἐρέτρην. Timon se moque aussi de la manière dont Ménédème
1 L. Il, ir Menedem.
? Le Cynique, de Thèbes ; disciple de Diogène de Sinope,
δ De Phlionte; disciple de Stilpon d’abord, puis de Pyrrhon ; auteur des Silles.
MÉDÉDÈME. 485 haussait les sourcils quand il commençait à par-ler, λόγον ἀναστήσας ὠφρνομένος &pposi6ouBat.— An tigoue lui ayant fait un jour demander ‘il lui conseillait d'assister ἃ un festin dissolu, il lui fit répoudre seulement qu’il se souvint qu’il était fils de roi’. — Quelqu'un lui demandant un jour s’il convenait au sage de se marier : Que vous semble, dit-il, suis-je un sage ? Et, sur la réponse affirmative de son interlocuteur, il ajouta : Et je suis marié. — On disait en sa présence qu’il y a plusieurs sortes de biens, Quel en est le nombre, dit-il; croyez-vous qu’il y en ait plus de cent?—I1 n’aimait point la somptuosité dans les repas, et il aurait voulu corriger de ce défaut ceux qui l'invitaient à leur table. S'étant trouvé un jour à un festin de ce genre, il ne dit rien, mais il en blâma la profusion en ne mangeant que des olives. — Sa franchise faillit le perdre, lui et son ami Asclépiade, chez Nicocréon, tyran de Chypre. Ce prince les ayant invités, avec d’autres philosophes, à une fête qui se célébrait tous les mois, Ménédème dit que, si ces convives formaient une compagnie honorable, 1] fallait renouveler la fête tous les jours, sinon que c'était même trop d’une fois. Le tyran ayant répondu qu’il avait coutume de donner ce jour
1 Antigone était fils du roi Démétrius Poliorcète.
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à la conversation avec les philosophes, Ménédème persista dans son opinion, et démontra que la conversation des hommes sages était utile en tout temps, comme les sacrifices, et poussa même la chose si loin que si nn trompette ne les eût avertis du moment du départ, ils eussent peut-être laissé leur vie en Chypre. On ajoute que, lorsqu'ils furent en mer, Asclépiade dit que la douceur des airs du trompette les avait sauvés, au lieu que la rudesse de Ménédème les aurait perdus. — Quand il fut parvenu au maniement des affaires de l’État, il était si timide et si distrait qu’un jour, au lieu de mettre l’encens dans l’encensoir , il le mit à côté. Cratès l'ayant blâmé de s'être chargé du gouvernement, Ménédème ordonna qu’on le conduisit en prison ; sur quoi, le cynique, le regardant fixement, lui reprocha de s’ériger en nouvel Agamemnon, en tyran de la ville. — Ménédème avait l'âme grande et généreuse. — Quant à sa complexion, quoique déja vieux, il était aussi vigoureux qu'en sa jeunesse, et aussi ferme qu'un athlète. Il avait le teint basané, de l’embonpoint et une taille moyenne. Au temps de Diogèue de Laërte, sa statue était encore dans l’ancien stade d'Érétrie. — Ménédème remplissait tous les devoirs de l’amitié envers ceux sur qui s'étaient portées ses affections ; et, comme Érétrie était une ville
MÉNÉDÈME. 487 ivsalubre , il donnait de temps en temps des repas dans lesquels il s’égayait avec des poëtes et des musiciens. — Îl aimait beaucoup Aratus Lycophron, poëte tragique, mais Homère plus que tous les autres. Il faisait cas des poëtes lyriques. Il estimait Sophocle.—Il avait un vif penchant à l'amitié, ainsi que le prouve celle qui l’unit à Asclépiade, et qui égala celle de Pylade et d’Oreste. Il était moins âgé que son ami. Archépolis leur ayant fait compter trois mille pièces d'argent, chacun d’eux s’obstina à n'être pas le premier à les accepter, de telle sorte que tous deux refusérent. Ils vivaient en commun. On dit qu'ils prirent femme tous deux dans la même famille : Ménédème la mère, Asclépiade la fille. On rapporte que, quelque temps après la mort d’Asclépiade, un ami de ce dernier s'étant présenté ἃ la table de Ménédème, les domestiques refusaient de le recevoir ; mais que Ménédème le fit entrer, en disant qu’Asclépiade mort devait avoir chez lui la même autorité qu’il avait eue durant sa vie. Ces deux amis eurent pour protecteurs Hipponicus de Macédoine et Agétor de Lamia *.
Celui-ci leur fit présent à chacun de trente mines’, et Hipponicus donna deux mille drach-
1 Ville de Thessalie.
4 U . , . , h . ’ A , l Φ ne mine valait cent drachmes, et pouvait équivaloir à environ 90 francs de notre monuaie.
188 ÉCOLE D'ÉRÉTRIE.
mes à Ménédème pour doter ses filles; il en avait trois d'Orope, sa femme, à ce que dit Héraclide. — Persée ‘ fut le seul contre qui Ménédème ne cessa d’avoir de ia haine, parce qu’Antigone ayant voulu, par considération pour notre philosophe, rétablir le régime républicain dans Érétrie, Persée l'en dissuada. Aussi Ménédème s'emporta, dans un festin, contre Persée, et parla de lui en ces termes : « Il peut être philo- « sophe, mais il est le plus méchant de tous ceux « qui sont et seront sur la terre. »
Eu ce qui concerne les doctrines philosophiques de Ménédème, il est regrettable que nous n'ayons conservé ni les écrits d'Héraclide, ni une biographie de Ménédème composée par Antigone de Caryste, ni le livre de Sphærus du Bosphore, cet élève du stoïcien Cléanthe, qui, au rapport de Diogène de Laërte*, avait écrit sur les philosophes érétriens, περὶ τῶν ἐρετριάκων φιλοσόφων. Élève de l’Académie, puis de l’école de Mégare, enfin de l’école d’Élis, les éléments dont se constituait la philosophie de Ménédème devaient appartenir, dans des proportions combinées, à chacune de ces trois sectes. Diogène de Laërte rapporte que notre philosophe n’esti-
1 Esclave et disciple de Zénon de Cittiuim.
3 L. VIT, ἐπ Cleanth.
GE 7 MÉNÉDÈME. 189 mait ui Platon n1 Xénocrate, qui avaient été ses maitres *. Puis, quelques lignes plus bas, et sur l'autorité d'Héraclide, le même historien ajoute que Ménédème suivait la philosophie de Platon, sauf toutefois sa dialectique qu’il n’estimait pas : « Ἐν μὲν τοῖς δόγμασι πλατωνικὸν εἶναι αὐτόν, διαπαίζειν δὲ τὰ διαλεκτικά. » Ü'est en ces limites qu'il nous parait convenable de restreindre l’assertion précédente de Diogène de Laërte. Platon avait été le premier maître de Ménédème, et notre philosophe avait adopté les dogmes platoniciens (ἐν μὲν τοῖς δόγμασι πλατωνικὸν εἶναι αὐτόν), à l'exception de la dialectique ( διαπαίζειν δὲ τὰ διαλεκτικά). Cette dernière circonstance fut cause, à ce que raconte Diogène de Laërte *, qu'Alexinus, demandant un jour à Ménédème s’il continuait à battre son père : « Je n’ai, ré- « pondit Ménédème, ni commencé, ni cessé de « de le faire. » Son dédain, au reste, paraît ne s'être pas étendu à la dialectique en général, et tout porte à croire qu’en rejetant celle de Platon, il adopta celle des mépariques ses autres maîtres. Nous lisons en effet dans Diogène de Laërte’, qu’ilétait plein d’admiration pour Stil-
Ÿ L.IT, in Menedem. : « Τῶν δὲ διδασκάλων τῶν περὶ Πλάτωνα καὶ Ξενοχράτην χατεφρόνει.
? L. IT, ên Menedem.
3 Jbid.