‹ Mélanges philosophiquesChapitre 75 sur 88 · SS · texte numérisé non relu

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comme précédemment, le troisième précepte posé par Π68-cartes dans la seconde partie de son Discours de la méthode. — Dans les raisonnements, avoir soin de ne déduire les conclusions que des axiomes, des hypothèses et des propositions déjà prouvées. S’Gravesande, : cette fois, n'apporte aucun exemple de l'application de ces règles ; seulement il. eite Euclide comme les ayant suivies dans ses Eléments de géométrie. | Nous n'avons rien à dire d’un assez long chapitre (4) de s'Gravesande sur l’art de déchiffrer les lettres, sinon qu’un tel sujet nous paraît assez singulièrement placé dans un traité de logique et conviendrait mieux à un coursde diplomalie. Apparemment qu’en l’écrivant s'Gravesande se souvenait de. ses anciennes fonctions de secrétaire d'ambassade. Mais 1] n’en est pas de même de trois chapitres (2) que nous. rencontrons dans la première partie de la Méthode, et qui ont pour objet l’art d'augmenter l'intelligence, l'attention et la mémoire. Ces trois. questions, dans le plan de s’Gravesande, se rattachent par d'intimes liens à la questiôn des méthodes, et surtout à celle de la méthode analytique, «attendu, dit s'Gravesande (3), que celui qui veut s'appliquer à la recherche de la vérité doit être dans la disposition d’esprit de ne se rendre qu’à l'évidence et de faire de sincères efforts pour se préserver de l'erreur, et doit travailler, autant

qu’il lui est possible, à étendre les facultés de son âme, qui:

sont les plus nécessaires dans la recherche qu'il entreprend? » Quels sont donc les moyens par lesquels on peut obtenir ce:

(1) Chap. xxxv de la Logique. — (Ὁ) Chap. xxx, xxx1, xxx11. — (3) $$S 855-56.

perfectionnement? Et d’abord, en ce qui concerne l'intellis gence, s'Gravesande, d'accord en ceci avec l'expérience, constate que, pour les facultés intellectuelles, ainsi que pour les dispositions corporelles, la culture et l'habitude finissent par rendre aisé ce qui d'abord était difficile et à peine possible. À la vérité, 1] faut des talents naturels; et, quand ces derniers manquent, l’art ne sert de rien; mais les talents que la nature nous donne peuvéntêtre prodigieusement augmentés par l'exercice : : ce qui se fait et mieux et en moins de temps, si cet exercice est dirigé suivant certaines règles, c'est-à-dire avec art. Pour étendre donc notre intelligence, voici les règles qui paraissent à s'Gravesande devoir être suivies. ΠῚ faut commencer par examiner un petit nombre d'idées en même temps. Quand notre âme aura pris l’habi- tude de considérer ces idées et de les comparer ensemble, on pourra lui-en offrir un plus grand nombre, afin qu’elle prenne à leur égard la mème habitude, et ainsi de suite. Nous réduisons cette règle en pratique, lorsque nous nous appliquons à une science qui nous est expliquée dans un tel ordre, que les choses faciles nous soient proposées les premières, et ensuite d’autres plus difficiles; et cela, de manière qu'on ne passe jamais à une proposition avant d’avoir compris la vérité de toutes les propositions qui ont précédé. Par ce moyen, non-seulement on développe la faculté de considérer ensemble plusieurs idées ; mais encore l'âme s’affermit dans la disposition de ne se rendre qu’à l'évidence. Voilà un premier moyen indiqué par s'Gravesande. Mais notre logicien reconnaît qu'il ne suffit pas. Car lorsqu'il s’agit d'idées qu’on ne peut comparer entre elles que par le secours d'idées moyennes, on a besoin d’un art, et 1] faut un exer-

cice préalable pour s’accoutumer à trouver aisément ces sortes d'idées. Le moyen que propose alors s'Gravesande pour atteindre ce but, c'est de nous attacher à quelque science dans laquelle notre esprit doive agir par lui-même, mais de telle facon qu'il s'exerce d’abord à découvrir un petit nombre d'idées et ensuite un plus grand nombre. Maintenant, à quelle science s'attacher de préférence ? On pressent déjà la réponse de s'Gravesande à cet égard. Pour le savant qui avait passé toute sa vie dans l'étude des rapports des quantités, la science par excellence ne pouvait être autre que celle des mathématiques. S'Gravesande estimé que nous rencontrons dans l’arithmétique tout ce qui peut contribuer à rendre l’esprit capable d'invention, et que, d'autre part, nous trouvons dans la géométrie des principes simples, des conséquences indubitables, et une route qui nous mène, par degrés, du facile et du simple au difficile et au composé. Toutefois, notre philosophe, qui n’a aucun fanatisme, pas. mème celui des mathématiques, pense qu’il y aurait péril pour l'esprit à ne s'appliquer qu’à une seule science. I] fait observer (et c'est une remarque dont nous avons pu bien des fois vérifier la justesse) que ceux qui ont pris l'habitude de ne considérer qu'une sorte d'idées, raisonnent presque toujours mal sur d’autres sujets, qu'ainsi il faut acquérir de la flexibilité d'esprit, ce qui ne saurait se faire qu’en s'appliquant à plusieurs choses différentes entre elles. Tels sont les moyens d'augmenter l'intelligence. S’Gravesande donne des conseils non moins judicieux en ce qui concerne Jes moyens d'augmenter l'attention. Eviter tout ce qui peut communiquer à notre âme des idées étrangères au sujet qui nous occupe, principalement si ces idées sont nouvelles ;

écarter tout ce qui peut causer trop forte agitation dans quelqu'un de nos nerfs, comme une lumière trop vive, un grand.bruit, une attitude peu commode. S'Gravesande conseille ensuite de nous défier de tout ce qui pourrait troubler Ja tranquillité de notre esprit, et, par-dessus tout, des passions. Il reconnait toutefois qu’il y a des passions qui peuvent servir à augmenter l'attention. Tel est, par exemple, l'amour réglé de la gloire et de l’estime des autres hommes : passion qui, si elle se trouve jointe à un amour sincère de la vérité et de la vertu, est digne de louanges et ne manque jamais de produire d’utiles effets. Enfin, il est quelques autres moyens accessoires, auxquels s'Gravesande estime qu'on

peut encore avoir recours, comme, par exemple, de mettre ᾿

sur le papier les propositions sur lesquelles nous devons fonder nos raisonnements, et d'y ajouter celles qu’il nous arrive ensuite de découvrir; afin de pouvoir, à chaque instant, voir d’un seul coup d'œil tout ce que nous savons touchant l’objet que nous examinons. Quel que soit l’objet de notre étude, on peut avoir recours à ces moyens. Mais si notre recherche regarde des quantités, c'est-à-dire des choses susceptibles d'augmentation et de diminution, comme le mouvement, la vitesse, le temps, le poids, alors il y a lieu à d'autres secours encore, que s'Gravesande découvre et indique avec la sagacité et avec la clarté qui lui sont propres: « Car, dit-il (4), il n’y a point de quantité que nous ne puissions désigner par une ligne; et,.en cæ. cas, une ligne une fois plus longue représentera une quantité double. Par cette méthode, on met devant les yeux toutes sortes

de quantités, et on en raisonne avec facilité. » Et il ajoute (4) : « Les ouvrages des mathématiciens nous fournissent un grand nombre d'exemples de questions difficiles, qui ont été résolues avec facilité en y employant ces sortes de secours. »

Le chapitre consacré par s'Gravesande à la mémoire et aux moyens de la perfectionner n’est ni moins ingénieux, ai moins abondant en idées justes, et d’une applitation tout à la fois facile et féconde. Ce qui pourrait d'abord paraître exagéré dans cette assertion de s’Gravesande, que, . « sans mémoire , il ne saurait y avoir d'intelligence, » s'explique par cette observation ultérieure, que toutes les . notions que nous avons acquises nous seraient inutiles si nous ne pouvions pas nous en souvenir. À quoi se réduirait une intelligence qui n'aurait le pouvoir ni de conserver présentes les idées qu’elle acquiert, ni de se rappeler celles qu'elle a eues ? S'Gravesande ajoute d’ailleurs (2) que, quelque nécessaire que soit la mémoire , elle ne peut être d’aucun usage dès qu'elle se trouve seule , et que, s’ilfaut faire grand cas de cette faculté quand elle est jointe avec d’autres, il faut cependant prendre garde que, pour la cultiver, nous ne négligions des facultés plus importantes encore. Ce point essentiel une fois établi, s'Gravesande signale, comme un des principaux services que nous rend la mémoire, la facilité qu'elle nous donne de découvrir des idées moyennes pour le raisonnement, idées qui doivent être choisies parmi celles que nous avons déjà acquises. Sans doute, et s'Gravesande le remarque très-bien, ‘ce n'est pas la

mémoire qui découvre ces idées moyeñnes ; et la preuve, c'est que ceux qui possèdent la plus excellente mémoire manquent souvent de cette faculté; mais enfin, cette faculté a besoin de la mémoire pour entrer en exercice. Maintenant , comme toutes les facultés de l'âme et du corps, le mémoire devient plus étendue et plus parfaite par l’exercire. Mais cet exercice même est sucesptible de règles, et dôit être dirigé de manière qu'on en tire le plus d'utilité possible. En procédant à l'indication de ces règles , . s'Gravésande est conduit à distinguer dans là mémoire deux fonctions principales, l’une qui regarde les mots, l'autre: qui concerne les choses. Toutes deux sont nécessaires à chacun de nous ; mais l’une prévaut en certains hommes, et l’autre en d'autres ; et, à l'égard de toutes deux, on observe uïe grande différence d'homme à homme, comme à l'égard dé toutes les autres facultés. En ce qui concerne la mémoire dés choses , s’'Gravesande constate que rien ne la soulage à légal de l’ordre, précepte renouvelé de Cicéron, qui luimême l'attribue au poète Simonide : Dirit Simonides ordinem esse marimè qui memoriæ lucem afferret. Il remarque encore que , pour bien imprimer une chose dans nôtre mémoire , il faut la répéter souvent, et la considérer chaque fois avec beaucoup d’attention , afin que l’enchaînement des idées soit plus vivement imprimé dans nos esprits, ce qui ne se fait jamais mieux que quand nous exposons aux autres ces idées dans l’ordre où nous les avons acquises. Si, aw lieu des choses, il s'agit de mots , rién n’aide plus que l'arrangement et la beauté du discours.

‘A la mémoire naturelle peut venir s'ajouter la mémoire artificielle , au sujet de laquelle s'Gravesande fait quelques

observations et pose quelques préceptes. Ceux qui possèdent cette espèce de mémoire, lorsqu'ils entendent prononcer des mots qu’ils veulent retenir, se représentent des images, et les impriment fortement dans leur esprit, de manière qu'ils les aient en quelque sorte devant les yeux, et 118 choisissent ces images de manière que chacune leur rappelle le mot auquel ils l'ont liée, de même que le mot leur rappelle l’image. L’artifice consiste principalement en ce qu'on peut se former sur le champ depareilles images et se les imprimer dans l'imagination. Il faut inventer une image distincte pour chaque mot, s’il s’agit de mots, ou pour chaque chose, si ce sont des choses qui doivent être confiées à la mémoire dans un certain ordre , et cela, dans le peu de temps qui s'écoule pendant qu'on prononce le mot ou qu'on indique la chose, en ajoutant le petitintervalle de temps qui s'écoule entre les mots, qu’il faut avoirsoin de ne pas prononcer trop vite. Il faut aussi qu'en inventant ces images on en prenne de telles , que celle qui suit ait de la liaison avec celle qui précède, et que l’une conduise l'imagination à l'autre. Outre cela, il est nécessaire que l’ordre dans lequel ces images doivent être disposées soit réglé d'avance , afin que le lieu: assigné à chaque image particulière fasse d’abord connaître. la quantième elle est dans la suite des images : « Concevons , maintenant, ajoute s’Gravesande, un homme qui a entendu successivement certains mots, et qui s’est imprimé dans l'esprit une foule d'images : il pourra facilement, en se rappelant ces figures dont l’une mène à l’autre, réciter les . mêmes mots dans le même ordre ou dans un-ordre contraire; car , de l'une ou de l'autre manière, les images se rappellent avec la même facilité. Cet art n’est pas aussi difficile qu'il :

peut paraître à la première vue; mais il demande de l’exercice, etil faut monter par degrés du plus aisé au plus difficile. » S'Gravesande termine ces considérations par une remarque pleine de justesse, et qui montre combien peu il: partageait l'engouement de ceux qui pensent pouvoir, au moyen de quelque artifice, étendre indéfiniment la portée des facultés naturelles de l'homme : « Toute cette mémoire artificielle, dit-il, ne mérite pas qu'on en fasse grand cas : elleestentièrementinutile, s’il s’agit de toutun discours, et, s'il est question de choses qui ont rapport à quelque science, l’enchaînement du raisonnement doit les rappeler quand il en est besoin. Si, dans l'étude de l’histoire, quelqu’un voulait employer cettte espèce de mémoire, le nombre des images s’'augmenterait à l'infini. »

Telles sont les doctrines philosophiques de s'Gravesande, telles qu’il les a exposées dans le principal de ses écrits. Venu à une époque où Locke et Descartes se partageaient encore exclusivement l'empire de la philosophie, 1] tient, entre ces deux chefs d'écoles, une sorte de milieu, qu’il ἃ su choisir en répudiant ce que peut avoir d’exclusif la doctrine de l’un et de l’autre, eten ne reconnaissant d'autre maître que le-bon sens. D'accord avec Descartes sur le cretertum du vrai, il s’en sépare néanmoins sur la question du doute universel, pris comme point de départ de la méthode, attendu qu’il regarde ce doute universel comme intellectuellement impossible. D'accord avec Locke, trop d'accord, peut-être, sur le problème de l'origine des idées, il s’en sépare sur la question de savoir si Dieu a pu donner à la matière la faculté de penser, et n'hésite pas à résoudre hardiment par la négative cette question que Locke s'était

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