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Premiers Mélanges , article du Septicisme

terminé à croire, sans motif et sans preuve, à la véracité de son intelligence.

Il y a trois écrits de Jouffroy où sa doctrine morale peut être cherchée : son Cours de droit naturel, un fragment intitulé Du problème de la destinée humaine, un autre fragment intitulé Du bien et du mal. Quelle est 18 nature du bien et du mal? En d’autres termes, à quel titre telles actions ou telles choses seront-elles jugées bonnes ou mauvaises? Le bien, répond Jouffroy, c’est pour un être l’accomplissement de sa destinée, le mal le non-accomplissement de sa destinée. Chaque être est organisé pour une certaine fin, de telle sorte que, si l’on connaissait complétement sa nature, on pourrait en déduire sa destination et sa fin. Il y ἃ équation entre le bien d’un étre et la fin de cet être. Le bien, pour cet être, c’est d'accomplir sa fin, c’est d'aller au but pour lequel il a été organisé. L'homme, ayant une organisation particulière, ἃ nécessairement une fin, dont l’accomplissement est son bien; il ἃ nécessairement aussi les facultés pour l’accomplir. Dès que l’homme existe, s’éveillent en lui, d’une part les tendances qui sont l’expression de sa nature, de l’autre, des facultés qui lui ont été données pour que ces tendances obtiennent satisfaction. Tant que ces facultés sont abandonnées à l’impulsion des penchants, elles obéissent à la passion actuellement dominante. Mais bientôt la raison vient poser un but, et, secondée par la volonté, y dirige les facultés humaines. Ce but, ce n’est plus la satisfaction des penchants, c’est la recherche de l'intérêt bien entendu. Ce second état est supérieur au premier, mais il ne mérite pas encore véritablement le nom d'état moral.

1. Ces deux fragments se trouvent dans les premiers Mélanges philosophiques.

La raison, atteignant un degré supérieur de développement, nous fait concevoir, au-dessus de notre bien personnel, le bien de tous. Échappant alors à la considération exclusive des phénomènes individuels, elle conçoit que ce qui se passe en nous se passe aussi dans nos semblables ; qu'eux aussi, en vertu de leur nature, aspirent à une fin, qui pour eux aussi est le bien, et que chacune de ces fins diverses n’est qu’un élément d’une fin dernière, qui est l’ordre universel, et dont la réalisation mérite seule, aux yeux de la raison, le titre de bien, en remplit seule l’idée, et forme seule avec cette idée une équation évidente par elle-même. Quand la raison s’est élevée à une telle conception, c’est alors, mais seulement alors, qu’elle a l’idée du bien. Le véritable bien, le bien en soi, le bien absolu , c’est la réalisation de la fin absolue de la création, c’est l’ordre universel. Dès que l’idée de l’ordre universel a été conçue par notre raison, il existe entre notre raison et cette idée une sympathie si profonde, si vraie, si immédiate, que notre raison se prosterne devant cette idée, qu'elle la reconnaît pour vraie et obligatoire, qu’elle s’y soumet comme à sa loi naturelle et éternelle. Tels sont les faits moraux de l’ensemble desquels Jouffroy compose les bases de la morale générale. Il n’est pas entré dans les détails de la morale particulière, c’est-à-dire dans l'examen des différents devoirs qui s'imposent à l’homme en cette vie. Mais l’idée de l’ordre universel, base de la morale générale , lui a servi, comme à Kant l’idée de sanction morale, de transition entre la morale et la théodicée. 1] montre fort bien que l’idée d’ordre universel, si haute qu'elle soit, n’est pas le dernier terme de la pensée humaine ; que cette pensée , faisant un pas de plus, s’élève jusqu’à Dieu qui a

créé cet ordre universel, et qui a donné à chaque créature qui y-concourt sa constitution, et, par conséquent, sa fin et son bien. Ainsi rattaché à sa substance, l’ordre sort de son abstraction métaphysique et devient l’expression de la pensée divine; dès lors, aussi, la morale montre son côté religieux.

Beaucoup de philosophes, s’attachant uniquement à l’idée du vrai et à celle du bien, ont laissé de côté celle du beau. Cette omission ne saurait être reprochée à Jouffroy. Ses doctrines sur le beau et sur l’idée que nous en avons sont exposées dans son Cours d'esthétique. Le nom de beau lui paraît devoir s'appliquer à tout ce qui nous plaît esthétiquement, sans considération d'intérêt. De là, d’abord, la distinction du beau d’avec l’utile. Non-seulement le beau n'est pas l’utile, mais encore le propre du beau est d'être inutile, puisque son caractère est de ne pouvoir setisfaire à un besoin déterminé. L’objet beau ne sert pas : il est incapable de remédier à quelqu’une de nos privations ; sa possession n'’aboutit à rien. L'objet utile, au contraire, a pour effet de faire cesser certaines privations. Mais le beau ne se distingue pas seulement de l’utile, il se distingue encore de l’agréable. D’après Jouffroy, l’agréable se montre partout où nous rencontrons les caractères du développement spontané, et le beau partout où se rencontrent les caractères du développement libre. Jouffroy prend pour exemples deux livres : d’une part l’Allemagne de Mme de Staël, d'autre part le Télémaque de Fénelon. L’Allemagne est un livre agréable : chaque chapitre offre le développement d'un sentiment particulier; mais, de chapitre à l’autre, on change de sentiment. Cette variété plaît; mais cette variété n’est qu'agréable ; c’est l’image de la sensi- .

bilité et de la passion inspirant l'esprit et le faisant parler. Le Télémaque, au contraire, est l’image de la raison-et de la détermination libre, dirigeant l'esprit vers un but unique par des moyens ordonnés et proportionnés : c’est pour cela qu'il est beau. A cette occasion, Jouffroy se demande encore quels sont les éléments constitutifs du beau. Il en voit deux, l’ordre et la proportion : non pas cet ordre et cette proportion qui rendent l’objet propre à remplir un but, et qui par là rentreraient dans l’utile, mais cet ordre et cette proportion qui nous font plaisir sans considération du but. Tels sont les éléments constitutifs du beau. Quant aux conditions du beau, elles sont, d’après Jouffroy, l’unité et la variété, ou plutôt, ainsi qu'il le dit lui-même, l'unité dans la variété. Sans la variété, l’unité nous fatigue: et, à son tour , la variété nous déplaît sans l’unité. Ici encore, Joufiroy apporte des exemples. Si nous entendons une suite de sons variés, sans saisir sous la variété des sons quelque chose qui les lie les uns aux autres, nous pourrons quelque temps nous en amuser; mais, au fond de l'esprit, nous ne serons pas satisfaits : nous voudrons bientôt donner à la succession des sons qui flattent notre oreille un but, un principe, un lien commun, qui les réunisse et les groupe en quelque unité. C'est là l'office du motif. Le motif est l'unité qui sert à rassembler des sons épars. C’est autour de lui qu'ils se réunissent, et, en se réunissant, prennent un sens. L'existence du beau réclame donc le concours de l'unité et de la variété : celle-ci pour la satisfaction de la sensibilité, celle-là pour la satisfaction de l'intelligence.

Telles nous ont paru, dans leur expression générale, les doctrines philosophiques de Jouffroy, que notre tâche ici est moins de discuter et de juger en détail que d’expo-

ser. Vraies sur la plupart des points, elles sont exposées en un style toujours clair, souvent élégant, et quelquefois très-élevé. Après trente ans, on relit encore avec le même charme, dans les Mélanges philosophiques, cette ingénieuse étude sur le sommeil, pleine d'observations si fines, si délicates, et les magnifiques pages dont se compose cet autre fragment: qui a pour titre : Du problème de la destinée humaine, Nous y joindrions volontiers, dans les Nouveaux Mélanges, le Mémoire sur l’organisation des sciences philosophiques, si la première partie de ce travail se composait d'idées moins contestables. Quant à la seconde partie de ce Mémoire, elle offre le plus haut intérêt biographique. L'auteur y décrit avec une naïveté et une grâce charmantes ses premières impressions, et les différentes phases que sa pensée religieuse et sa pensée philosophique ont traversées. Dans les derniers temps de sa vie, Jouffroy, attiré par la politique vers les études historiques, avait commencé une Histoire des révolutions de la Grèce; il avait communiqué des fragments de ce travail à l’Académie des Sciences morales et politiques, dont il était membre, et nul doute que de ces essais il ne fût sorti un travail sérieux, si la maladie n’était venue briser prématurément une vie si précieuse à la science. Un fragment d'histoire inséré dans les premiers Mélanges, et intitulé : Du rôle de la Grèce dans le déveleppement de l'humanité, peut donner une idée de ce qu’eût été une grande histoire écrite par Jouffroy.

Bien que Jouffroy ait été surtout un psychologue, cependant l’histoire de la philosophie occupe une certaine place dans ses écrits. Dans cet ordre de travaux, on peut

citer, 1° un Discours prononcé par lui en 1828, à l’ouverture du cours d'histoire de la philosophie ancienne à la Faculté des lettres de Paris‘, et dans lequel sont traitées ces trois questions : Qu'est-ce que l'histoire de la philosophie? Comment peut-on la faire? Quelle instruction peut-on y trouver? 2° Un article intitulé : De l'Histoire de la philosophie? ; 3° une Introduction aux Œuvres complètes de Reid, dans laquelle il entreprend d’exposer et d'apprécier les travaux de l’école écossaise, notamment ceux de Reid et de Dugald-Stewart, les seuls Écossais que Jouffroy connût bien; 4° enfin, plusieurs chapitres du Cours de droit naturel, dans lesquels Jouffroy a entrepris l'exposition et la critique des doctrines morales de Hobbes, Bentham, Smith, Price, Wollaston, Clarke, Malebranche , Crusius, Puffendorf, Montesquieu, Wolf et Kant.

A CONSULTER : Notice sur Jouffroy, par M. Mignet, lue en 1853 à la séance annuelle de l’Académie des sciences morales et politiques. — Dictionnaire des sciences philosophiques, t. III, art. Jouffroy, par M. Adolphe Garnier. — Préface de M. Ph. Damiron, dans les Nouveaux fragments philosophiques de Jouffroy.

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