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factieux; je les considèrerai toujours comme les ennemis de l'humanité. Envers la mémoire de tels hommes je ne me crois obligé à aucun respect, pas plus qu'à aucune indulgence pour leurs écrits. Votre seigneurie n'ignore pas que l'écrivain dont il s’agit (Churchill) doit la meilleure part de sa renoinmée au plus incompétent de tous les juges, c'est-à-dire à la foule ; qu’il a obéi au plus indigne de tous les principes d'action, c'est-à-dire à l'esprit d'insolence, et qu'il ἃ été animé par la plus vile de toutes les passions, la haine envers ses concitoyens. Ceux qui se déclarent en sa faveur me paraissent
obéir à une sorte de mode bien plus qu’à un sentiment
réel. Je ne fais donc de.tort ni aux morts ni aux vivants en croyant avec assurance que la postérité, lorsque nos malheureux dissentiments seront oubliés, saura apprécier les choses comme elles doivent l'être. Mais quand je vois d'extravagants honneurs rendus à la mémoire de cet écrivain, quand j'entends dire qu'il est question d’un monument à l’abbaye de Westminster pour un homme que même ses admirateurs regardent comme un boute-
« feu et un libertin (an incendiary and a debauchee), je « ne puis m'empêcher de souhaiter que mes concitoyens
réfléchissent un peu, avant de consacrer, par un suffrage que la postérité pourrait un jour regarder comme l'expression du sentiment public, un caractère que ne peuvent approuver, ni les amis de la vertu, ni ceux du véritable goût. Tels sont les sentiments qui, fortifiés en moi par l’instante prière d’un ami, ont produit le petit poème que voici, et dans lequel, je n'ai rien dit du caractère de Churchill, qui ne soit confirmé par les
« meilleures autorités, ni rien de ses écrits qui ne soit « parfaitement conforme au sentiment de tout ce qu'é y « a de juges compétents en Grande-Bretagne. » (Aberdeen, janvier 4365.)
Per sa promotion à [ἃ chaire de philosophie morale du collége Mareschal à Aberdeen, Beattie avait enfin acquis une position où il devenait possible à ses talents de se déployer. L'un des premiers résultats des travaux auxquels . il se livra dans ses nouvelles fonctions, fut la publication de son Essai sur la nature et l’immutabilité de la Vérité (Essay on the nature and immutability of truth). La première édition de cet ouvrage fut publiée en 4 vol. in-8°, en 1770, et telle fut la rapidité avec laquelle cette édition s’écoula, que, dès l’année suivante, une seconde était devenue nécessaire. Le titre du livre indique suffisamment l’objet que s'était proposé le philosophe. Il s'agissait de déterminer avec précision les différentes espèces d'évidence, et de mettre en pleine lumière leurs conditions fondamentales, afin de montrer clairement en quoi consistent les signes de la vérité, et de bien établir son immutabilité. Telle est la tâche qu’entreprit Beattie, et ajoutons-le, qu'il accomplit tout entière dans l'ouvrage auquel il donna le modeste titre d'Essai. Cet ouvrage est une éloquente thèse contre le scepticisme. Après avoir établi que tous nos raisonnements se résolvent en un certain nombre de premiers principes, et qu'en ce qui concerne ces premiers principes, le sens commun est pour l'esprit
humain le criterium de la vérité, Beattie s'attache à suivre le scepticisme pied à pied sur les principales questions de la philosophie, telles que celle de l'évidence du sens in- . time, celle de l'évidence des sens externes, celle de l'évidence de la mémoire, celle de l'évidence mathématique, celle de l'évidence du principe de causalité, celle de l'évidence de la liberté morale. Un chapitre spécial a pour objet les progrès du scepticisme moderne, principalement dans les écrits de Berkeley et de Hume. Un autre chapitre (le 4°" de la τὲ partie) a pour objet l'aperception de Ja vérité en général, et l'on voit, par ce titre seul, combien il est important. Enfin, une section de la dernière des trois parties dont se compose le livre est consacrée à signaler ce qu'ont de désastreux les conséquences du scepticisme, et l’auteur y entreprend de déterminer les causes qui ont amené la dégénérescence de la science morale. C'est, on le voit, tout à la fois un traité de méthaphysique, de logique et surtout de morale : car, si Beatie entreprend de réfuter le scepticisme, c'est bien plutôt dans un but pratique que dans des vues purement spéculatives, la métaphysique et la logique n'étant dans sa doctrine qu’une préparation à la morale.
À l’époque où fut écrit l'Essar sur la nature et l'immulabilité de la vérité, le scepticisme avait fait d'inquiétants progrès. En France, les disciples de Voltaire, exagérant, comme il arrive toujours, la doctrine du maître, l'avaient conduite à des conséquences anti-religieuses et anti-morales, que lui-même eût bien certainement désavouées. En Angleterre, dans la patrie de Beattie, le scepticisme s'était produit sous une double forme. Avec Berkeley, il
avait contesté la légitimité de nos perceptions extérieures : sorte d'anti-matérialisme, qui allait, à l'insu de son vénérable promoteur, contre son propre but; car toutes nos facultés sont solidaires les unes des autres; ce n'est pas impunément pour les autres que l’on conteste la véracité d'une seule d’entre elles, et le discrédit imprudemment jeté sur celle-ci ne tarde pas à rejaillir sur toutes. C'est précisément ce qui s'était produit en Angleterre. Hume avait pris des mains de Berkeley ce scepticisme inoffensif, qui s'imagine fortifier l'autorité de la conscience et celle de la raison de tout le crédit qu'elle enlève à la perception extérieure. Mais, dans la puissante main de Hume, ce scepticisme avait pris de tout autres proportions, et ce qui n'avait été, dans les Dialogues d'Hylas et de Philonoüs, que la doctrine du doute restreint était devenu, dans le Traité de la nature humaine, la doctrine du doute absolu. C'est à cette doctrine que Beattie, au nom du sens commun, livre un de ces combats décisifs, que l'esprit de croyance se voit de temps en temps obligé de livrer à l’esprit de doute, lorsque celui-ci est parvenu à condenser autour de la vérité assez de nuages pour en obscurcir la clarté. C’est alors qu’il faut qu’une main puissante vienne porter le flambeau an milieu de ces ténèbres, et les dissipe, comme les rayons du soleil chassent de l'atmosphère les sombres et humides vapeurs. Telle avait été, dans l’antiquité, la tâche de Socrate contre les sophistes. C'était au nom du sens commun que le sage athénien avait refuté ces ingénieux faiseurs de paradoxes, qui, en prétendant que tout est également vrai et également faux, anéantissaient toute vérité. C’est au nom de ce même sens commun,
qu’au xvir siècle Beattie vient combattre le système qui, en contestant la véracité de l'intelligence, niait l'évidence et la solidité des principes qui servent de base à l’idée de Dieu, à la notion de la providence, à la croyance en une vie future. Plus de deux mille ans séparent Socrate et Beattie l’un de l’autre, et cependant tous deux frappent de Ja même arme le même adversaire. C'est qu'en effet le salut de l'intelligence humaine est tout entier dans les vérités fondamentales, placées sous la sauve-garde du sens commun. Lorsque, par un abus de lui-même, le raisonnement en est venu, non pas à détruire (ce serait impossible)}, mais à obscurcir les vérités essentielles, le sens commun vient, comme la voix de Dieu (vox Dei), protester contre de semblables aberrations, et renverser de son souffle puissant des systèmes qui n'ont d'autre base que de sophistiques subtilités. Au moment donc où expirait ce xvii* siècle qui avait fini par la négation de toule croyance, Beattie apparut comme l’un des apôtres de la vérité méconnue. Dans son ardeur à défendre cette noble cause, le philosophe écossais, nous devons le reconnaître, ne se montra pas toujours assez équitable envers la philosophie. Les abus du libre examen le rendirent injuste envers le libre examen lui-même. Nous regrettons de le voir, dans la conclusion de son livre, maudire Voltaire et Rousseau, qui ont rendu à la cause de la raison, de la liberté, de la philosophie, de si éminents services. C'est, dira-t-on, au nom du christianisme qu'il les réprouve. D'accord, mais il ne tient pas assez compte à ces philosophes, au fond plus chrétiens que ne le pense Beattie et qu'ils ne le soupconnaïient eux-mêmes, d'avoir toujours respecté et défendu b
les grandes vérités religieuses et morales, telles que le dogme de la providence divine, le dogme de l'immortalité de l’âme et d’une vie à venir. Ce n’est pas avec plus de justice que plus tard, vers la fin de sa vie, Beattie dans ses entretiens avec ses amis, réprouvait Ja révolution française, cette fille légitime du xviu° siècle. Car d’abord, et Beattie ne devait pas l’ignorer, cette révolution n'était pas sans analogue dans l’histoire, et la scène sanglante de la place Louis XV avait eu un terrible précédent à White-Hall. Mais d’ailleurs le moment n’était pas venu d'apprécier avec toute l'équité désirable ce grand événement, et le jugement qu'en portait alors Beattie eut le sort de tous les jugements qui devancent l'heure voulue pour la vérité. Beattie est mort en maudissant la révolution française, parce que, du milieu des atrocités qui se sont commises en son nom, n'avait pas encore eu le temps de se dégager pleinement ce qu'elle avait produit d’utile, de grand, de durable. Beattie, ce sincère ami de l'humanité, ne vit que les flots de sang qui avaient coulé, et il versa des larmes sur ces scènes d'horreur. Mais les grands principes de liberté, d'égalité, de droit commun, de tolérance politique et religieuse, que cette révolution avait consacrés en France, pour être ensuile, par la main de la France, répandus sur l'Europe, et par l'Europe sur l'univers, il ne les vitpas clairement, voilés qu'ils étaient encore «ἃ ses yeux par ce nuage sanglant que la tempête avait soulevé, et que le calme renaissant n'avait pas encore eu le temps de dissiper. Ainsi, lorsque par l’action de ces lois providentielles qui régissent le monde physique, le tonnerre gronde et la foudre éclate, ce déchaînement passager des éléments produit,
malgré quelques desastres partiels, des résultats salutaires. Demain, le soleil dégagé des vapeurs qui l'enveloppaïent, brillera d'un plus vif éclat. Demain, un air plus pur baignera les plantes et les fleurs. Demain, la terre ouvrira plus volontiers son sein rafraîchi pour recevoir de nouvelles semences, promesses et gages de riches moissons. Mais aujourd'hui, 16 laboureur pleure sur son champ dévasté, sur ses arbres ravagés, sur sa chaumière renversée par l'ouragan.
Revenons à l'Essai sur la vérité. L'apparition de cet ouvrage fut saluée en Ecosse et en Angleterre comme le triomphe de la saine raison sur l'esprit sophistique. Un accueil empressé fut fait à ce livre par les plus éminents personnages de l'Etat et de l'Eglise. Aussi, en moins de quatre années (succès inouï), cet ouvrage eut-il cinq éditions. Il fut traduit en plusieurs langues , et devint l’objet de remarquables articles ou notices, composés en France, en Allemagne, en Hollande, en Italie, et dans d'autres pays de l'Europe. A ce concert de louanges vint pourtant, se mêler une voix discordante, celle du docteur Priestley, qui, en octobre 4775, composa, sous une forme sarcastique, une critique dans laquelle se trouvaient enveloppés, avec l'Essati sur la vérité de Beattie, les Recherches sur l'entendement humain de Reïd, et l’Appel au sens commun d'Oswald. Beattie fut complètement vengé de la critique et des sarcasmes de Priestiey par les honneurs que Jui valut de toutes parts la publication de son livre. Il fut élu.membre de la Société zélandaise des arts et sciences, ainsi que de la Société littéraire et philosophique de Manchester. Il devint correspondant de la Société royale d'Edim-
bourg. Le collège du Roi (King's college) à Aberdeen lui conféra le grade de docteur en droit (doctor of laws), et le même titre lui fut décerné par l’université d'Oxford. Enfin, quand, en juillet 4774, Beattie fit son premier voyage à Londres, la renommée déjà attachée à son nom le mit en rapport avec des hommes du premier mérite, tels que Lord Mandsfield, Lord Littleton, les Docteurs Hurd, Porteus, Johnson, M. Burke; et, lors d’un second voyage, en 1773, il fut recu en audience particuliere par le roi d'Angleterre, qui lui accorda une pension. L'entretien qu'il eut avec le roi a été rapporté par lui-même dans une sorte de journal de sa vie (diary), publiée par sir William Forbes (4).
Aucune incompatibilité n'existe entre le talent poétique et l'aptitude philosophique. L'alliance est rare sans doute ; mais elle n'est pas contre nature: et la preuve, c'est que plus d’une fois le langage de la poésie a été en même temps celui de la philosophie. N'est-ce pas en vers que furent écrits les premiers ouvrages des philosophes grecs, dont il nous reste encore aujourd'hui quelques fragments ? N'est-pas en vers qu'à Rome fut composé l'admirable traité de Lucrèce : De naturd rerum? En Angleterre, Pope n’avaitil pas été, au xvm° siècle, un poète philosophe? Et chez nous, à la même époque, Voltaire n’a-t-il pas composé de remarquables discours en vers sur Dieu, sur l'âme, sur le
(1) Voyez William Forbes, sur la Vie et les écrits de James Beattie, 2 vol. in-4°, Londres, 1806.
libre arbitre? Beattie, nous l'avons vu, devint philosophe ; mails 1} était né poète; et nous avons mentionné déjà lés divers écrits poétiques dont la publication avait précédé celle du traité philosophique intitulé : Essai sur la nature et l'immutabilité de la vérité. Quelques mois après l’apparition de ce traité, il publiait le premier chant de son Ménestrel (the Minstrel), mais sans nom d'auteur : ce qui permit à la critique de s'exercer en toute liberté sur ce poème. On le loua d'avoir adopté le mode métrique de Spenser; mais en même temps il lui fut reproché d’avoir trop servilement emprunté à la célèbre Elégie de Gray les sentiments qu'on remarque dans la première stance du Ménestrel. D'autres critiques encore furent adressées à l’auteur anonyme, et ces objections paraissent avoir été d'accord avec les propres idées de Beattie, puisque, quand il revit son œuvre, non-seulement 1} y fit les changements indiqués par ses amis, mais encore y en introduisit d'autres, qui contribuèrent à rendre son poème plus parfait.
Le poère du Meénestrel se compose de deux chants. Le premier chant avait été publié en 4774 ; le second le fut en 4774; puis, en 1777, Beattie donna une nouvelle édition, qui, avec le Ménestrel, comprenait quelques poésies qu'il avait composées dans sa jeunesse. Dans l’Avertissement mis en tête de cette publication, il déclare que ce sont là les seules poésies dont il consente à être considéré comme l’auteur. Dans la préface qu'il avait mise en tête du premier chant du Ménestrel dans l'édition de 1774 (préface devenue extrémement rare aujourd’hui, el que nous avons sous les yeux, en écrivant ces lignes), il dit que la première idée de ce poème lui a été suggérée par
l'ingénieux Essai du docteur Percy sur les Ménestrels anglais, en tête de son premier volume des Reliques des anciennes poésies anglaises. Il ajoute qu'il s'est efforcé d'imiter Spenser, non dans son allégorie, ni dans son antique dialecte, mais dans son mode métrique, dans l'harmonic de ses vers, dans la simplicité et dans la variété de sa composition. Remarquons que le poème est écrit en stances rimées, comme les anciénnes ballades.
Maintenant, quel est le sujet du poème qui a pour titre le Ménestrel? Beattie l'expose en quelques mots dans un passage de la préface dont nous avons déjà parlé: « Mon but, dit-il, est de décrire les progrès d’un génie poétique, depuis les premières lueurs de la pensée et de la raison jusqu'à l’âge où il peut être supposé capable d’apparaître dans le monde comme ffenestrel, c'est-à-dire comme poète et musicien voyageur, caractère qui, dans les idées que s’en faisaient nos -pères, n’était pas seulement respectable, mais sâcré. » Le héros du poème de Beaitie est le jeune Ecwin. L'auteur donne pour théâtre aux premiers développements de la poétique pensée de son héros les hautes montagnes et le ciel sombre de l'Ecosse, qui avaient déjà inspiré Ossian, et qui sont si propres à favoriser l'essor d'une imagination mélancolique. Nous ne pouvons traduire ici ce poème; mais nous reproduirons quelques strophes du chant premier, que Châteaubriand, dans ses Considérations sur les littératures étrangères, a traduites avec son admirable talent :
« Si je voulais invoquer une muse savante, mes doctes « accords diraient quelle fut la destinée du barde dans les « jours du vieux temps; je le peindrais portant un cœur
content sous de simples habits ; on verrait ses cheveux flottants et sa barbe blanchie ; sa harpe modeste, seule compagne de son chemin, répondrait aux soupirs de la brise, et serait suspendue à ses épaules voûtées. Le vieil- Jard, en marchant, chanterait à demi-voix quelque refrain joyeux. |
« Mais un pauvre ménestrel inspire aujourd'hui mes accents... Dans les siècles gothiques, comme les vieilles ballades le racontent, vivait autrefois un berger. Ses ancêtres avaient peut-être habité une terre amie des muses, les grottes de la Sicile ou les grottes de l’Arcadie; mais lui, il était né dans les contrées du nord, chez une nation fameuse par ses chansons et par la beauté de ses
« vierges, nation fière quoique modeste, innocente quoi-
que libre, patiente dans le travail, ferme dans le péril, inébranlable dans sa foi, invincible sous les armes.
« Edwin n'était pas un enfant vulgaire : son œil semblait souvent chargé d'une grave pensée; il dédaignait les hochets de son âge, hors un petit chalumeau grossièrement faconné; 1l était sensible quoique sauvage, et gardait le silence quand il était content ; 1] se montrait tour à tour plein de joie ou de tristesse, sans qu'on en devinät la cause. Lesvoisins tressaillaient et soupiraient à sa vue, et cependant le bénissatent. Aux uns il sem blait d'une intelligence merveilleuse, aux autres il paraissait insensé. |
« Il ne se mélait point à la foule bruyante de ses jeunes compagnons ; il aimait à s’enfoncer dans la forêt, ou à s'égarer sur [6 sommet solitaire de la montagne. Souvent les détours d’un ruisseau sauvage conduisent ses
pas à des bocages ignorés. Tantôt il descend au fond des précipices, du sommet desquels se penchent de vieux pins, tantôt il gravit des cimes escarpées, où le torrent jaillit de rocher en rocher, où les eaux, les forêts, les vents, forment un immense concert, que l'écho grossit et porte jusqu'aux cieux.
« Quand l'aube commence à blanchir les airs, Edwin, assis au sommet de la colline, contemple au loin les nuages de pourpre, l'océan d'azur, les montagnes grisâtres, le lac qui brille faiblement parmi les bruyères vaporeuses , et la longue vallée étendue vers l'occident, et où le jour lutte encore avec les ombres.
« Quelquefois, pendant les brouillards de l'automne,
« vous le verriez escalader le sommet des monts. O plaisir
« effrayant! Debout sur la pointe d'un roc, comme un
matelot sauvé du naufrage sur une côte déserte, il aime à voir les vapeurs se rouler en vagues énormes, s'allonger sur les horizons, se creuser en golfe, s’arrondir autour des montagnes du fond des gouffres; au-dessous de lui, la voix de la bergère et le bèlement des trou-
« peaux remontent jusqu'à son oreille à travers la brume « épaisse.
« Le romanesque enfant sort de l'asile où il s'était mis à couvert des tièdes ondées du midi. Elle est passée la pluie de l'orage; maintenant l'air est frais et parfumé; dans lorient obscur, déployant un arc immense, [118 brille au soleil couchant. Jeune insensé, qui crois pouvoir saisir le glorieux météore! Combien vaine est la course que ton ardeur ἃ commencée | La brillante apparition s'éloigne à mesure que tu la poursuis, Ah, puisses-
tu savoir qu'il en est ainsi dans la jeunesse lorsque nous poursuivons les chimères de la vie!
« Quand la cloche du soir chargeait de ses gémissements la brise solitaire, le jeune Edwin, marchant avec lenteur, et prêtant une oreille attentive, se plongeait dans le fond des vallées ; tout autour de lui il croyait voir errer des convois funèbres, de päles ombres, des fantômes traïnant des chaînes ou de longs voiles; mais bientôt ces bruits de la mort se perdaient dans 16 cri lugubre du hibou, ou dans le murmure du vent des nuits, qui ébranlait par intervalles les vieux dômes d'une église.
« Si la lune rougeûtre se penchait, à son couchant, sur la mer mélancolique et sombre, Edwin allait chercher les bords de ces sources inconnues où s'assembiaient sur les bruyères les magiciennes des temps passés.
« …. Le songe ἃ fui... Edwin, réveillé avec l'aurore, ouvre ses yeux enchantés sur les scènes du matin; chaque zéphir lui apporte mille sons délicieux; on enterid le bêlement du troupeau, le tintement de la cloche de la brebis, le bourdonnement de l'abeille; la cornemuse fait retentir les rochers, et se mêle au bruit sourd de l'océan lointain qui bat ses rivages. Le chien de la cabane aboie en voyant passer le pèlerin matinal; la laitière, couronnée de son vase, chante en descendant la colline; le laboureur traverse les guérets en sifilant; le lourd chariot crie en gravissant le sentier de la montagne; le lièvre étonné sort des épis vacillants; la perdrix s'élève sur son aile bruyante; le ramier gémit dans son arbre solitaire, et l’alouette gazouille au haut des airs.
« Quand la jeunesse du village danse au son du chalumeau, Edwin, assis à l’écart, se plaît à rêver au bruil de la musique. Oh! comme alors tous les jeux bruyants semblent vains et tumultueux à son âmel Céleste mélancolie 1 Que sont, auprès de toi, les plaisirs profanes du vulgaire ?
« Le chant fut le premier amour d'Edwin ; souvent la barpe de la montagne soupira sous 88 main aventureuse, et la flûte plaintive gémit suspendue à son soufile. Sa muse, encore enfant, ignorait l’art du poète, fruit du travail et du temps. Edwin atteignit pourtant cette per- « fection si rare, ainsi que mes vers le diront quelque