‹ Mélanges philosophiquesChapitre 9 sur 88 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Ainsr qu'Anaximandre, Phérécyde fut contemporain de Thalès, et mourut mème avant lui, s’il faut ajouter foi au récit de Diogène de Laërte, qui fait mention d’uné lettre que Phérécyde aurait écrite à Thalès, quelques jours avant sa mort. La date de cette mort est rapportée par Tennemann , en ses T'ables Chronologiques , à la seconde année de la cinquante-neuvième olympiade, c'est-à-dire à l'an 543 avant notre ère. Les récits varient sur le genre de mort de Phérécyde. Toujours est-il que sa vie ne fut pas de longue durée ;

PHÉRÉCYDE. 87 car, selon Tennemann , dont l'opinion en ce point ne manque pas de vraisemblance , Phérécyde serait né vers la quarante-cinquième olympiade , c’est-à-dire vers 680 avant l’ère chrétienne. Il n’aurait donc vécu qu'environ cinquante-sept ans. On ne s'accorde guère sur le lieu de sa naissance. Quelques-uns ont voulu le faire originaire de Syrie, trompés sans doute par l’épithète de Σύριος que lui donnent les historiens et les biographes. Une lecture attentive de la vie de Phérécyde, dans Diogène de Laërte, ne doit laisser aucun doute à cet égard ; car si, au début de la biographie de Phérécyde, Diogène emploie l’épithète équivoque de Σύριος, il dit, en un autre endroit de cette biographie, qu’on ἃ conservé dans l’île de Syra, à Züpa τῇ wisë, une horloge solaire établie par Phérécyde. Il est donc évident que l’épithète de Σύριος ne saurait être prise dans le sens de Syrien ou originaire de Syrie , mais bien dans le sens de natif de Syra , l’une des Cyclades. ΕΝ

Une sorte de merveilleux semble planer sur la vie de Phérécyde: On pourraît Voir dans

la vie de Diogène de Laërte les récits de Théopompe sur les prophéties attribuées à notre philosophe : Un jour que., du rivage où il se promenait , il aperçut un navire voguant à pleines voiles, il prédit qu'il allait être submergé, et il en fut ainsi. Une autre fois, après avoir bu de l’eau d’un puits, il annonça que dans trois jours il y aurait un tremblement de terre, et le phénomène ut lieu Une autre fois encore, étant venu d’Olympie à Messène, il conseilla à son hôte, Périlaüs, d’émigret avec sa famille. Périlaüs n’en fit rien, et, peu après, Messène tomba aux mains des ennemis.

.. Ces récits merreilleux, et d’autres analogues, tiennent une grande place dans la biographie de Phérécyde par Diogène de Laérte.

Mais, en revanche, en tout. ce qui touche aux travaux scientifiques de ce. philosophe, les documents sont, dans Diogène et ailleurs, trés rares et très incomplets. Quelques mots de Divgène de Laërte nous induisent à croire que Phérécyde se livra, comme Thalès, aux études astronomiques ἡ car Diogène dit que de son temps on voyait encate dans l'île de Syra

PHÉRÉCYDE. 89 me horloge solaire , ὑλιοτρόπον, attribuée à Phérécyde. Ses travaux paraissent s'être étendus encore à d’autres points. Théopompe, dans Diogène de Laërte , rapporte que Phérécyde fut le premier qui composa un traité écrit, γράψαι sur la nature et sur les Dieux; et Diogène ajoute que, de son temps, on conservait encore le livre qu'avait écrit Phérécyde de Syra, sur l'Origine des choses, livre qui commençait ainsi: « Dans l'origine, et de toute “éternité, étaient Jupiter, le Temps et la « Terre : Ζεὺς μὲν καὶ χρύνος εἰς Gel, χαι χθὼν ve » Enfin, Cicéron, en ses Tusculanes, cite Phérécyde comme le premier philosophe qui ait avancé et soutenu le dogme de l’immortalité des ames : Pherecydes Syrius primüm dixit animas hominum esse sempiternas; et Cicéron ajoute que Pythagore , son disciple, vint ensuite étayer cette opinion et l’appuyer de raisonnements : anc opinionem discipulus ejus Pythagoras mazimè confirmavit ‘. On rencontre donc, dans les travaux attribués à Phérécyde par. Théopompe, par Diogène et par

"1Tusc., 4, 16.

Cicéron, une double tendance, l’une vers là philosophie naturelle, l’autre vers la philosophie morale, et, dans ce dernier ordre, nous trouvons agitée la question de l’immortalité de l’ame humaine. Ainsi, sur cet important problème, la philosophie ionienne paraît avoir devancé et préparé la solution pythagoricienne. C’est un point qui peut-être n’a pas été suffisamment remarqué ni mis en lumière dans l’histoire des doctrines philosophiques ; et si, comme nous le croyons, l'initiative en une solution si grave appartient réellement à la philosophie ionienne, c'est un mérite qu’il faut lui reconnaître et un titre qu’il faut lui restituer. Sans doute, l’immortalité des ames est un dogme consacré par le pythagorisme ; mais, d’après le témoignage de Cicéron, Pythagore paraît l'avoir reçu de Phérécyde, son maître , et n'avoir fait que le développer, confirmavit , tandis que Phérécyde fut le premier, primüm dixit, qui introduisit ce dogme dans la philosophie.

Quant au fragment de Phérécyde mentionné plus haut, et cité par Diogène de Laëérte,

PHÉRÉCYDE. 91 comme constituant le début de son livre, il nous paraît de nature, malgré son exiguité, à indiquer le véritable caractère de la doctrine cosmogonique de ce philosophe. De toute éternité, le temps, χρόνος εἰς ἀεὶ, puis, au sein de cette éternité, deux principes, l’un divin, Ζεὺς. l’autre matériel et terrestre, Χθὼν : telle est la donnée fondamentale de la cosmogonie de Phérécyde. Or, autant qu’il est permis de baser un jugement sur un fragment aussi peu considérable, la doctrine de Phérécyde sur l'origine des choses dut préparer celle d’Anaxagore , comme l'opinion de ce même Ionien, sur la nature immortelle de l’ame avait dû amener sur ce même point la doctrine de Pythagore. En effet, sauf les développements, qui nous manquent complètement dans le système du philosophe de Syra, les données fondamentales offrent entre elles, de part et d'autre, c’est-à-dire dans la doctrine de Phérécyde et dans celle d’Anaxagore ‘, une assez remarquable analogie. Le principe divin, Ζεύς,

* Voir, plus loin, l'art. Anaxagore,

chez Phérécyde , paraît se trouver vis-à-vis l'élément matériel, χθών, dans un rapport à peu près semblable à celui que devait concevoir Anaxagore entre l'esprit, vois, et le chaos matériel, πάντα ὁμοῦ. Ajoutons que, chez Phérécyde comme plus tard chez Anaxagore, le principe divin et le principe matériel coëxistent entre eux de toute éternité. Sans donc vouloir forcer les analogies, il nous paraît que, eu égard aux données essentielles et fondamentales, le système cosmogonique de Phérécyde ἃ pu préparer celui d'Anaxagore, comme sur certains points de philosophie morale, la doctrine du sage de Syra avait pu préparer celle du philosophe de Samos et de Crotone; et, nous le répétons , sur chacun de ces deux points, une exacte et équitable appréciation exige qu'on restitue à Phérécyde les titres de priorité qui légitimement lui appartiennent.

La cosmogonie de Phérécyde qui, ainsi qu'il vient d'être montré, offre, quant au fond, une remarquable analogie avec celle d'Anaxagore, l'un de ses successeurs, diffère, en plusieurs points essentiels, de celle de Thalès, et non

PHÉRÉCYDE. 98 moins de celle d’Anaximandre, ses contemporains. Le fond de la cosmogonie de Thalès, et d’Anaximandre, c’est le panthéisme ; chez Phérécyde, c’est le théisme. Nous ne voulons pas dire assurément que le théisme de Phérécyde aille jusqu’à faire du monde matériel une création de Dieu, reconnu ainsi comme seul principe, premier et éternel. Non; au christianisme seul il devait être donné d'établir et d'accréditer une telle doctrine. Le théisme de Phérécyde ne repose point, comme le théisme chrétien, sur l’unité de principe, mais bien sur la dualité. Cher lui, deux principes sont en présence, l’un divin, rev, l’autre matériel, χθών, et tous deux coéternels, εἰς «ei ", de telle sorte que l’action du premier sur le second, ne saurait jamais être acte de création, mais uniquement acte d'organisation et de conservation. Or, si la coéternité des deux principes différencie le théisme de Phérécyde d’avec le théisme chrétien , la distinction de ees deux mêmes prin-

* Diog. de Laërte. ᾿

cipes ne différencie pas moins essentiellement sa doctrine d’avec celle de Thalès et d’Anaximandre , attendu que la cosmogonie de ces deux philosophes porte évidemment, bien qu'à un point de vue différent pour chacun d'eux, tous les caractères du panthéisme. Une première différence entre la cosmogonie de Phérécyde d’une part, et celle de Thalès et d’Anaximandre d'autre part, se trouve donc le caractère théistique de la doctrine du philosophe de Syra. Üne seconde, non meins essentielle, se rencontre dans la nature du principe matériel adopté par ces diverses cosmogonies. En effet, d’une part, Anaximandre admet un nombre indéfini d’éléments primordiaux , ἄπειρον, et Phérécyde n'en admet qu'un seul. D'autre part, Thalès et Phérécyde s'accordent, il est vrai, à n’admettre qu’un seul principe élémentaire, mais ce principe n’est nullement le même pour tous deux, attendu que, pour Thalès, c’est l'eau, ὑδωρ, et que pour Phérécyde, c’est la terre, χθών, ainsi qu'il résulte du fragment de Phérécyde, cité plus haut, et aussi d'un passage

PHÉRÉCYDE. 95 de Sextus-Empiricus , qui dit en ses hypotyposes pyrrhoniennes ὁ «que pour Phérécyde « de Syra la terre est l'élément primordial. » Tout ce qu'il y à de véritablement commun entre Phérécyde et ses deux contemporains, Thalès et Anaximandre, c'est le caractère des travaux et la nature des investigations. Tous trois se préoccupèrent vivement du problème de l'origine des choses; tous trois aussi dirigèrent spécialement leurs recherches sur les questions astronomiques; et cette même nature d'investigations, nous la retrouverons ultérieurement chez tous leurs successeurs ; car elle constitue le caractère spécial de la secte ionienne, au sein de laquelle on rencontre l'uniformité des travaux au milieu de la variété des solutions.

Phérécyde, ainsi qu'il résulte du passage de Cicéron cité plus haut, et aussi d'un passage d'Eusèbe : Hubayopas Φερεκύδου yropuos*, eut pOur disciple le fondateur de l’école Italique. Au rapport d'Alexandre, dans Diogène de Laërte,

* L. XII, C. ἢ.

, Prœpar. evang. L. X, C. ἢ.

ilavait été élève de Pittacus, l’un des sept sages. Suidas conjecture qu’il avait puisé dans les livres sacrés des Phéniciens une partie des connaissances qu'il transmit aux Grecs, et l'historien Josèphe ἡ eroit qu'il s'était fait initier aux mystères de l'Egypte.

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