PREMIER ESSAI
Li'HisToiRE^ a dit Bacon, est naturellef, civile, n ecclésiastique ou littéraire. Javoue que les » trois premières parties existent ; mais je note » la quatrième coioime nous manquant tout-à<« ^> fait. Car aucun homme ne s'est encore pro-
* ht morceau qu^on va lire, extrait de VEdininirgh Reçienp (N<> Hi), septembre 1816), fiit cosiposë à l'occasion de Fouvra^ de Dugald-Stewart intitulé : Histoire gé/térak des procès des sciences métaphjrsiques , morales et politiques , depuis la renaissance des lettres en Europe ; ouvrage que M. Bucbon a traduit depuis loDg-temps, et qui se trouve chez A. Johanneau , libraire, rue du Coq-Saint-Hoitorë^ K. 8 bis. {fîoU du Trad.)
2 COECSlD^RATlOIfS
» posé de faire l'inventaire de la science ; aucu n » n*a décrit ni représenté ce qu'elle fut de siècle » en siècle , tandis que beaucoup l'ont fait pour w l'histoire naturelle, l'histoire civile et Thi- » stoire ecclésiastique. Cependant sans cette » quatrième partie, l'histoire du monde me » parait être comme la statue de Polyphéme » qui n'avait qu'un œil ; et pourtant ce sont » eux qui nous font le mieux connaître l'esprit r* et le caractère d'un homme. Toutefois je » n'ignore pas que dans diverses branches de » la science, telles que la jurisprudence , les » mathématiques, la rhétorique et la phiio- » Sophie, il nous reste encore quelques no- » tions incomplètes sur les écoles, les livres » et les auteurs, et quelques récits stériles » sur les mœurs et l'invention des arts. Mais w quant à une histoire exacte de la science, ji contenant ^antiquité et l'origine des con- » naissances, leurs sectes, leurs découvertes, » leurs traditions, leurs différentes admi- » nistrations et leurs développements , leurs i> débats, leur décadence^ leur oppression, » leur abandon et leurs changements, ainsi » que les causes prochaines et éloignées de 1» ceux-ci, et tous les autres évènemens relatifs » à la science depuis les premiers siècles du » monde; je puis hardiment affirmer que ce » travail manque. Un pareil travail n'aurait
SUR l'histoire ds la philosophie. 3
% pas seulement pour objet et pour utilité de » satisfaire la curiosité des amis de la science : » mais il offrirait un but plus grave et plus » sérieux, qui serait, pour le dire en peu de t* mots , de rendre les saçans prudens dans j> Vusage et l 'administration de la science, j* ( i ) De jiugmentia scientiarum , lib. IL
(i) Le livre latin de AugmenUsj qui est une traduction de Tôuvraçe anglais composa par Bacon , faite par des hommes de beaucoup de talent et sous ses yeux, doit être considérée , eu égard au sujet, comme un second original. Mais partout où nous possédons les propres paroles de BIcon, nous ne voudrions pas citer Pexpression insuffisante par laquelle un autre sVst efforcé de le rendre. Dans le morceau suivant , la traduction latine contient des passages qui n'existent point dans Foriginal anglais.
Anlè omnia autem id agi volumus (quod civilis historiœ decus est et quasi anima) 9 ut cum eventis causas copulentur, videlicet ut memorentur naturae regionum et populorum , indolesque apta et habilis, aut inepta et inhabilis^ ad disciplinas diversas , accidentia temporum , quae scientiis adversa fuerint aut propitia ; 2eli et mixturœ religionum , roalitiae et favores leguro , virtutes denîque insignes et efRcacia quorundam virorum ad scientias promovendas, et similia. At hxc omnia îta traclari prtecipimus ut non criticorum mcfe in laude et censura tempus teratur, sed plan& histOTÎcè res îpsse narrentur, judicium parciiis înterponafur.
De modo hujus modi historiss coniicienda? , monemus ut per singulas annorum centurias libri pneripoi qui per ea tcmporis spatia conscripti sunt in consilium adhibeantur , ut ex eorum non perlectione (id enim infinitum esset ), sed drgustatione, et observatione argument! , stylî , meihodi, gc-
4 CO.NSl OÉRATIONS
Quoiqu'il y ait dans les écrits de Bacon des passages plus élégans que celui qui précède « il en est peu qui nous fassent mieux connaître l'ensemble des qualités qui caractérisent son génie philosophique. Cet homme célèbre a en général excité une haute admiration à laquelle a succédé une réputation popu-* laire ; ce qui n*a pas permis d'apprécier avec impartialité le caractère original d'un esprit
DÎus iliias tetnporis lîiterârîus | velut îûcantalione quâdakn , âi mortuîs evocetur.
Quod ad usum attinet, haec eb spectant, non ut honor lillerarum et pompa per tôt circumfusas imagines celebretur , nec quia, pro flagrantissimo quo litteras prosequimur amore, omnîa quse ad earum statum quoque modo pertinent usque ad curiositatem inquîrere et scire et conservare avemus^ sed ob causam magis seriam et gravem , ea est (ut verbo dicamus) quoniam per talem, qualem descripsimus narrationem, ad virorum doctorum, in doctrinœ usa et administralione prudentiam et solertiaro maxîmam accessionem ficri posse existimamus , et rerum inteliectualiuro , non minus quam âvilium j motus et perturbationes , viriaque et virtutes notarîposse, et regimen indè optimum induci et institui. ( De augmentis scientiarum ^ Lib. II, c. 4-)
Nous avons hasarde cette longue citation , non seulement à cause des nombreuses additions qu'elle contient; mais encore pour prouver d'une manière irrécusable , par la comparaison des textes anglais et latin , rinfëriorilé de la traduction dans les passages où nous sommes assez heureux pour posséder ToriginaL Cependant nous n''ignorons pas que Uobbes , Tun de nos écrivains les plus célèbres, fut un zélé traducteur de BÂcon. III. Aubrey, 6oa.
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ai âevé. El sous ce rapport^ Bacon est jugé a^ec une légèreté inconcevable dans de& phrases Êiibles et vagues , peu propres à faire connaître un génie supérieur. De là vient qu'aucun homme célèbre n'a été censuré ni loué avec plus d'ignorance que lui.
Il est facile de dire en termes généraux quel fut son mérite; car plusieurs de ses éminentes qualités brillent dans ses écrits. Mais ce qui le distinguait de tous les autres hommes, c'était l'ordre et la précision, ainsi que la faculté d'embrasser à la fois beaucoup d'objets de nature différente; ce qui constituait, selon lui^un entendement discursif e^ compréhensif. A cettç faculté d'embrasser k la fois un grand nombre d'objets, se joignait, chez lui, une l>rillante imagination, qualité qui s'allie rare* meut à une haute raison. Et malgré celte singulière réunion des deux premières fisicultés de rhomme, sa philosophie, bien que revêtue des formes de la poésie, n'en est pas moins rigoureuse; car au milieu de cette fécondité d'imagination, qui abandonnée à elle-même eût été poétique , les opinions de Bacon sont toujours restées rationnelles.
Mais sa célébrité reconnaît d'autres causes essentielles , qu'il n'est pas aussi facile de
6 CO?iSfD£RATJ0N5
CQipprendre ou an moins de déterminer. £n efïet^ Bacon offre l'exemple unique d'un esprit qui, en philosophant, atteint toujours ce degré d'élévation, d'où il est possible d'embrasser Fensemble, sans jamais s'élever à une telle hauteur qu'il ne lui soit plus permis de conserver une perception distincte de chacune de ses parties (i). Et ce qui n'est pas moins extraordinaire» c'est que sa philosophie est à la fois fondée sur le mépris de l'autorité des hommes^ et sur le respect pour les limites prescrites par la nature aux recherches humaines ; c'est que lui qui estimait si peu ce que les hommes avaient fait^ ait tant espéré de ce qu'ils pouvaient faire; c'est qu'un réformateur aussi hardi, se montre si exempt de tout peuchaut à la singularité ou au paradoxe; c'est que le même homme qui renonçait aux hypothèses dans le domaine de la science, et qui la ren-
(i) Bacon a lui-même qualifie et décrit l'esprit de sa philosophie, par rapport à la manière dont il s'élève des faiu particuliers aux faits généraux. « Âxiomata infirma non mulal tum ab experientiâ meâ discrcpant, suprema verô il la et ge- » neralissima (qus habentur) notionalia sunt etabstracta et nil » habent solidi. At média sunt axiumata illa vera, et solida et » viva in quibus humanae res et fortunae sitœ sunt, et suprà » haec quoque , tandem ipsa illa generalissima , talia scilicet » quse non abstracta sint, sed per haec média vcrè liniitantur. » — Nov. Org. Liber I. Aphoris. io4.
SUR L HISTOIRE BS Lk PHILOSOPHIE. 7
fermait dans les bornes de Texpérience^ eihor* tàt la postérité à pousser ses conquêtes jusqu'aux limites les plus reculées^ avec une hardiesse que les déoouvertes des siècles à venir pourront, seules^ complètement justifier.
Aucun homme ne réunit jamais un style plus poétique à une philosophie plus rigoureuse. Le principal objet de sa méthode fut d'empêcher le fanatisme et le mysticisme d obstruer le chemin de la vérité. S'il avait eu une imagination moins brillante^ son esprit eût été moins propre aux recherches philosophiques. Car il lui doit cette abondance de métaphores , à l'aide desquelles il semble avoir inventé le langage philosophique; et leur éclatant appareil donnait même à ses propres yeux , plus de clarté aux vérités nouvelles qu'il proclamait. Sans cela, il eût été connue beaucoup d'autres , réduit à fabriquer des mots techniques et barbares^ dont la trivialité ou la pédanterie fatiguent l'esprit, au lieu de le conduire doucement de découvertes en découvertes, à l'aide d'agréables analogies. Nul doute que le courage avec lequel il entreprit la réforme de la philosophie , ne lui fût en partie inspiré par l'esprit qui animait son siècle, alors que l'Europe était encore agitée par la joie et Torgueil qu'elle
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éprouvait en se voyant affranchie d\in si long esclavage. La belle mythologie et Thistoire poétique de Fancien monde j n^étant pas encore devenues triviales ni pédantesques , lui apparurent dans toute leur fraîcheur et dans tout leur lustre. Pour le commun des lecteurs, ces connaissances étaient aussi nouvelles que la partie du monde découverte par Colomlx La littérature ancienne où son esprit allait puiser des inspirations , n'avait pas moins le charme de la nouveauté que cette philor Sophie naissante qu'il osait regarder comme devant parcourir les siècles à venir.
Pour se former une juste idée de cet
homme extraordinaire , il est essentiel de se
bien pénétrer de ce qu'il n'était pas , de ce
qu'il ne faisait pas et de ce qu'il professait ne
pas être et ne pas faire. Il n'était pas ce qu'on
appelle un métaphysicien; car la méthode qu'il
proposa pour l'avancement des sciences, ne
reposait pas sur ces raisonnements abstraits
déduits des premiers principes, sur lesquels
les philosophes Grecs s'efforçaient de fonder
leurs systèmes. De là vient qu'il fut traité
d'empirique et d'homme superficiel par ceux
qui se qualifient de profonds spéculateurs. 11
n'était ni mathématicien , ni astronome , ni
physiologiste ^ ni chimiste. 11 n'était profonde-
BVR LHrSTOIRB DE LA PHILOSOPHIE. 9
ment versé dans les vérités particulières à aucune des sciences qui existaient de son temps. C^est pourquoi il fut méprisé par des hommes d'une grande célébrité , qui jouissaient d'une réputation méritée^ pour avoir enrichi de faits nouveaux le domaine des sciences. Il n'est donc pas étonnant que Harvey médecin^ et ami de Bacon (i), bien qu'il fit grand cas de son esprit et de son style , n'ait pas voulu le reconnaître pàur grand philosophe; car il disait à Âubrey , il écrit la philosophie comme un lord chancelier; ce qui était une dérision , ajoute l'honnétebiographe.M. Hume en se plaçant sur le même terrain^ quoique d'une manière moins convenable vu la nature de ses prétentions à la réputation , a décidé que Bacon n'était pas aussi célèbre que Galilée, parce qu'il n'était pas aussi savant astronome. La même injustice a été plus souvent commise qu'avouée par plusieurs professeurs des sciences exactes et expérimentales ^ qui sont accoutumés à ne
(1) III. Aubrey, 38l* Les anecdotes liuëraîres vraimei^t curieuses d'Aubrey, forment la partie la plus importante du livre où elles ont été dernièrement publiées. ( Lettres par des hommes illustres prises dans les bibliothèques d^Oxford , 3 vol, Londres^ i8l3. ) Cest à elles surtout que cet ouvrage doit son titre. Tous les autres morceaux auraient reçu Phonneur qu^ils mërilaîent , si on les eût reldgués dans un appendix.
JO CONSIDBttATIONS
reconnaître de progrès réels dans les sciences , qu'autant qu'on leur fait faire visiblement un pas de plus. Il est vrai que Bacon n^a fait aucune découverte; mais sa vie entière a été consacrée à indiquer la méthode qui peut y conduire. Il y a long-temps que cette remarque fut faite par le poète ingénieux et aimable que nos ancêtres ont peut-être trop loué , et que nous avons laissé dans un oubli peu mé-^ rite.
Comme Moïse , Bacon nous fit à la fin sortir d'un désert aride, en nous le faisant traverser. Il s'arrêta sur le bord de la terre promise^ et du haut de son génie la vit luimême et nous la fit voir.
(Ode de Cowley à la société Royale.)
Les écrits de Bacon ne contiennent pas assez d'observations et de réflexions au-dessus des connaissances les plus vulgaires ^ pour qu'on puisse les considérer comme neuves. Ceci est au moins vrai dans le plus grand nombre des cas. Et lorsqu'il se trouve quelques observations originales^ il les donne plutôt comme des exemples de sa méthode générale , que comme des observations importantes par elles-mêmes. Dans les sciences physiques^ qui offraient alors un vaste champ aux découvertes, et qui doi-