‹ Mélanges philosophiques de Sir James MackintoshChapitre 11 sur 25 · SUR L HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE. II · texte numérisé non relu

SUR L HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE. II

vent à sa méthode et à Tétendue de son génie, tout ce qu'elles sont et tout ce qu'elles peuvent être; les expériences qu'il fit et les observations qu'il recueillit, forment la partie la moins estimée de ses écrits , et ont fourni a ses rivaux dans ces sciences , l'occasion d'un triomphe ingrat. Les considérations morales auxquelles il se livre , considérations dont la nature même exclut toute nouveauté, démontrent jusqu'à l'évidence la force et la tournure originale de son esprit. Kous critiquons plutôt que nous n'examinons ses expériences en histoire naturelle; ainsi que les considérations morales et politiques qui enrichissent son ouvrage, De augmenUs scientiarum^ sts Discours, ses Lettres et son Histoire de Henri F7I; et surtout ses Essais, livre qui, bien qu'il ait été trop loué par Voltaire , Jonhson et Burke; n'a jamais été apprécié avec autant de justice et un aussi heureux choix d expressions, que dans le Discours que nous avons sous les yeux(i). Ce dernier servira à caractériser la

(i) En parlant de ses ouvrages de morale , on ne doit pas oublier le petit volume auquel il a donné le titre à* Essais , qui est le plus connu et le plus populaire de tous ses ëcrits. Cest aussi un de ceux où brille avec le plus dVclat la supériorité de son génie ; la nouveauté et la profondeur de ses re'flexioQs reçoivent souvent un nouveau lustre de la trivialité

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tendance naturelle de son génie , et prouvera que ses considérations morales et politiques se rapportaient toujours à des questions pratiques envisagées sous le point de vue de leur application pratique; et qu'il ne tenta jamais de ramener à une théoïie quelconque les détails infinis de la politique, qui, comme il nous te dit lui-même, esl (c plus que toutes les autres M connaissances plongée dans la matière^ et la i> plus difficile à réduire en axiomes. »

Son esprit était façonné et exercé aux affaires du monde. Son génie convenait parfaitement aux affaires d'état. Il était surtout propre aux questions de législation et de politique, quoique son caractère ne fût pas toujours susceptible de se soumettre aux devoirs prescrits par la raison. La même réserve qui présidait a ses jugemens sur les affaires humaines, se remar* que dans sa réforme philosophique. C'est le bon sens pratique appliqué aux recherches scientifiques. Il opéra dans les maximes de

in sujet. On peut le lire tout entier en quelques heures ; et cependant après Tavoir lu vingt fois, on y trouve toujours quelque chose de nouveau. C'est ici en effet le trait disrinctif de tous les ouvrages de Bacon : ils fournissent un aliment inépuisable à nos pensées , et donnent une activité nouvelle à nos facultés engourdies.

SUR L^HlSTOillK t>S LA. PHILOSOPHIB. ta

Tétat Ja réforme, que peu auparavant, il avait entreprise y mais sans succès , dans la républi* que des lettres. Ses principes ne découlaient pas de raisonnemens métaphysiques, non plus que de détails scientifiques; mais d^une sorte de prudence intellectuelle, qui ayant reconnu les défauts des méthodes adoptées de son temps dans les recherches scientifiques, établit la nécessité d'un changement, et sentit le besoin de cultiver les sciences d'après d^autres principes. C'est à tort qu'on a pensé qu'il attribuait aux règles du syllogisme toutes les erreurs qu'il combattait, et qu'il regardait sa méthode d'induction comme une découverte. Les règles et les formes du raisonnement constitueront toujours la partie la plus importante de la logique, et l'induction qui n^est que l'art de faire des découvertes , était si bien connue d'Âristote, que ce grand observateur la suivit souvent avec fidélité. Le but que Bacon se pro* posa et qu'il atteignit, ne fut point de découvrir des principes nouveaux ; mais bien d^imprimer une nouvelle direction aux esprits en ramenant la philosophie à l'observation et à l'expérience; et c'est pour cela qu'il n^a été l'auteur d'aucun système , ni le fondateur d'aucune secte. Il ne discuta point des opinions philosophiques; mais il enseigna la manière de philosopher. Livré de bonne heure aux

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affaires civiles^ il n'en devint qae plus propre à effectuer la réforme scientifique qu'il avait en vue. Quoique sa carrière politique ait été malheureuse^ néanmoins elle contribua puissamment à ses succès , et influença ses opinions spéculatives. Sans la vivacité de sou caractère^ il est probable que son style qui est à la fois fort et majestueux, se serait ressenti de la pédanterie de son siècle. La force des argumens qu'il tire de son expérience de la vie , sont souvent aussi remarquables que la beauté de ceux qu'il emprunte si heureusement à l'antiquité. Mais si nous avons bien saisi le caractère distinctif de son esprit, nous devons reconnaître qu'il dut beaucoup à Tha* bitude qu'il avait du monde. Ce fut elle qui le garantit de toute vaine subtilité, et de toute spéculation mystique ou inapplicable ; qui l'affranchit des préjugés qui régnaient parmi les philosophes de son temps, et l'empêcha d'accorder une préférence injuste à aucune science en particulier. S'il avait été élevé dans les cloîtres ou dans les écoles, il n^aurait pas eu assez de courage pour attaquer leurs abus. Il était même nécessaire qu'il fût placé de manière à considérer la science avec l'esprit libre d'un spectateur intelligent. Dépouillé de l'orgueil des professeurs, et de la bigoterie de leurs disciples, il vit du milieu de la société,

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les éludes qui se faisaient dans les écoles , et les jugeant par leurs résultats^ il les trouva inutiles , et déclara qu'elles ne valaient rien. £n effet il a dit, aussi clairement que sa modestie le lui permettait^ dans un cas qui le concernait^ et où il s'écartait du sentiment universel; qu'il regardait la réclusion scholastique ^ qui était alors moins sociale et plus rigoureuse qu'aujourd'hui , comme un obstacle à la découverte de la vérité. Dans un des plus beaux passages de ses écrits qui forme la conclusion de ses fragments de \ Interprétation delà ruMture, il nous dit: « Qu'il n'est aucun y» système d'organisation politique ou sociale, )) aucune classe d'individus qui ne tendent y» vers un but qui les éloigne de la vérité. Les » monarchies dirigent les esprits vers l'utilité » et le plaisir-, les républiques vers la gloire » et la vanité; les universités vers le sophisme )> et Taffeotation ; les cloîtres vers les fables et » les futiles subtilités; et les connaissances » trop variées vers les idées superficielles; de » sorte qu'il est difficile de décider si c'est la » contemplation unie à la vie active^ ou la » retraite entièrement livrée à la contemy^ plation qui nuit le plus aux progrès de » l'esprit ))

Mais bien qu'il ait été affranchi des préjii-

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gés propres à une science , à une école ou à une secte , il en est d'autres qui, quoique moins importans ^ et appartenant seulement à la classe de ceux qUi conduisent les affaires civiles, lui ont été reprochés par les économistes, aussi bien que par le parti contraire.- On a dit que pour lui, le but de la science était Taccroissement des jouissances et des douceurs de la vie. Cette accusation me paraît être sans fondement. En cherchant à changer la direction des études, et à les dégager de vaines subtilités , il était nécessaire qu'il les portât vers des idées plus positives. Il a toujours fait beaucoup de cas de la dignité de ce but , qui corniste à enrichir la vie de r homme de nouçelles Jouissances ; et il observe très-bien , que le peuple le plus poétique du monde a admis les inventeurs des arts utiles et manuels, au premier rang dans sa brillante mythologie. Si Bacon eût vécu dans le siècle de Watt et de Davy, il n'eût pas été homme à cesser d'admirer les grands produits de l'intelligence, par cela seul qu'ils sont utiles au genre humain ; mais il les aurait plulôt considérés comme une preuve du progrès des connaissances , que comme leur but. Les principales questions qu'il adressait aux docteurs de son temps étaient celles-ci. La çérité est- elle jamais sté-

iSBR L^HrSTOJRE DE LA PHILOSOPHrc. \n

Hle ? sommes^nous deçenus plus riches par une seule pauvre invention, en raison de toute la science que les hommes ont cultivée depuis cent ans? Voici le jugement qu'il a porté lui-même sur ces questions. François Bacon a pour opinion, que les connaissances dont le monde est maintenant en possession et principalement celles qui se rapportent à la nature^ ne s élèvent pas jusquà la majesté et à la certitude de ses œuvres. Il trouva la science stérile, il la féconda; et ne chercha point à rabaisser l'utilité des découvertes industrielles. Mais il est certain qu'il les estimait d'autant plus quelles exigeaient plus d'efforts de génie, et qu'il les considérait comme autant de preuves du progrès des sciences, et comme le signe de cette alliance entre Faction et la spéculation , dont le résultat est un appel à l'expérience et à l'utilité, détourne le philosophe de son penchant aux subtilités^ enseigne aux hommes à aimer la science, les engage à l'étudier, en leur donnant des preuves éclatantes de son pouvoir bienfaisant. S'il eût vu le changement qui, sous ce rapport, a été produit par l'esprit de sa philosophie, surtout dans son pays,*et qui fut tel que le savoir est devenu presque nécessaire à l'existence et au bien-être des sociétés humaines, il l'aurait assurément re^

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gardé comme une nouvelle preuve des progrès de Tesprit humaio. Il vit toujours avec plaisir les découvertes qui prouvent à l'homme le plus ignorant^ que la science est une puissunce. Néanmoins il faut avouer que dans la recherche de la vérité, il se proposait un but pratique et une fin, (même dans Facceplion moderne de ce mot) d'utilité non douteuse. Il enseignait comme il nous le dit lui-même, » non pas les moyens d'accroître l'empire d'un j» homme sur son pays, ni celui d'un pays » sur un autre; mais d'augmenter par la » puissance intellectuelle le pouvoir du genre » humain sur le monde ; en d'autres termes » de rendre l'homme à la souveraineté de la » nature. (De l'interprétation de la nature.) y> De reculer les bornes de la puissance hu- » maine dans l'accomplissement de tout ce j> qui est possible. » (Nouvelle Atlantide). Il ne séparait pas la vertu de la raison ; car il pensait, que la venté et la bonté n'ëtai&it qu'une, et ne différaient pas plus que le cachet et y empreinte ; car la vérité est l'empreinte de la honte. (De Augmentis Scientiarum lib. I.)

Ces observations générales paraîtront d'abord n'avoir qu'un rapport assez éloigné avec le plan que traça B&con, d'une histoire de la philosophie; mais il est probable qu'un exa-

StR l'hiSTOIAI BZ lA PHILOSOPHIE. ir)

men plus approfondi montrera en tr elles ua rapport plus intime. Aucun passage de ses écrirs n'est plus propre à justifier l'opinion que nous avons émise sur la nature et la forme de son génie , que celui que nous avons cité en tête de cet article. Toute sa phraséologie , ses citations et ses métaphores , sont empruntées à la vie civile. De même que l'histoire civile enseigne aux hommes d'état à profiter des fautes de leurs prédécesseurs, de même il pensait que l'histoire de la philosophie devait enseigner, auœ saçans , à deçenit sages dans l administration de la scienceé Livré de bonne heure aux affaires d'état et profondément imbu de leur esprit, il n'envisagea les sciences qu'à travers le prisme de la politique, et crut que les principes de la philosophie devaient servir à guider la raison, comme les ordonnances politiques servent à maintenir l'ordre des sociétés. En énumérant les divers objets qui doivent entrer dans la composition d'une histoire de la philosophie, et l'utilité qu'on peut tirer d'un pareil travail^ Bacon nous initie aux travaux qu'il entreprit pour acquérir des connaissances et réformer les méthodes scientifiques, réformes qu'il conduisit avec une réserve en tout semblable & cette prudence civile qui est la règle d'un sage législateur. Si (comme ori peut le conclure

aO CONSinËAA.TiOMS

de ce passage ) , la réforme qu'il pn^oaa fut le résultat de ses travaux sur l'histoire de la philosophie , on doit avouer que le canevas de cette histoire est bien propre à nous offrir le trait distinctif de son génie philosophique. Les plus petites circonstances qui se rapportent à cette esquisse, nous révèlent les hautes pensées qui occupaient son auteur. Elles sont une preuve du pouvoir qu'il avait de prévoir, non quelques faits ou quelques découvertes isolés, mais ceux dont l'enchaînement et la subtilité semblent défier le plus la faculté de prophétiser; c'est-k-dire, qu'il devina quelle direction devait être imprimée aux études, et quelles pensées devaient prédominer dans les générations suivantes. Les points que Bacon a développés, et sur lesquels il a insisté dans les traductions latines de ses écrits, sont ceux qu'un penseur de nos jours regarderait encore comme les plus importans et les plus difficiles à traiter dans une histoire de la philosophie. (( Telles sont les causes des révolutions litté- (( raires , l'étude des écrivains contemporains, » qui non-seulement offrent l'instruction la i) plus authentique , mais encore mettent l'his- » torien à même de conserver dans sa des- )) criptiou la couleur de chaque siècle, et de » faire revivre le génie littéraire des morts. » Cette esquisse a lavantage peu commun

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d'être à la fois originale et complète. Personne n'a parcouru cette carrière avant Bacon, et le philosophe qui y réussira le mieux sera celui , qui comme l'auteur de cet admirable discours , observera le plus fidèlement les préceptes du maître. De même , dans les autres parties de la science. Bacon termine son esquisse de l'histoire de la philosophie , par quelques considérations sur les avantages qu'on peut en tirer pour perfectionner les facultés de l'homme; car sans cela les sciences ne seraient plus qu'un bel ornement , et la littérature ne prendrait rang que parmi les arts libéraux.

Cependant il faut avouer qu'il aperçut plutôt qu'il ne comprit les rapports qui existent entre la vérité et le bien ; soit qu'il ait vécu trop tôt pour apprécier les bienfaits de la ci-vilisation , soit que son esprit ait été trop tôt occupé exclusivement d'études scientifiques; soit enfin que les infirmités ou les malheurs de sa vie, aient émoussé ses sensations et l'aient éloigné du monde. A quelque cause que nous puissions attribuer ce défaut , il est certain que ses ouvrages le révèlent et qu'il aurait su s^en garantir, s'il eût toujours envisagé l'avancement des sciences comme le

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moyen le plus propre à réaliser le bonheur qu'il espérait pour le genre humain.

Il est certain que Bacon avait plutôt en vue l'histoire des sciences que celle de la littérature; et bien qu'on ne puisse supposer qu'il en ait exclu deux branches aussi importantes que les mathématiques et la physique , il parait cependant quUl s'est plus occupé de la philosophie de Tesprit humain , qui se lie plus particulièrement à la morale et à la politique, parce que^ comme elle^ elles ont la nature hu* maine pour objet. Ce sont elles aussi qui se ressentent le plus des révolutions sociales et des passions des hommes , et de qui dépendent Tesprît et la qature des autres recherches. Puisque nous considérons ainsi l'histoire de la philosophie , nous devons aujourd'hui signa-- 1er ce défaut, qui fut remarqué par le philo^ sophe Brucker , savant compilateur , d'une candeur et d'une intelligence dignes d'éloges; mais trop peu philosophe pour un historien de la philosophie. Dans ces derniers temps, les Allemands ont cultivé cette partie des connaissances avec beaucoup plus de succès qu'aucune autre nation. L'esprit de la philosophie spéciilatiçe de Tiédemann, est un ouvrage d'un grand mérite pour ceux qui aiment ce sujet. Les contributions à r histoire de la phi-

SUR l'histoire DB L4 PJIILOSOPniK. . %Z

losophie par Fullebom, et V histoire de la philosophie moderne de Buhle^ sont également d'utiles publications. L'histoire de la philosophie de Tennemann (qui n*est pas encore terminée), est le meilleur ouvrage^ sur la matière , qu'ait produit le continent. Mais le défaut commun à tous ces auteurs , est qu'é^ tant profondément imbus des idées métaphysiques de leur siècle et de leur pays, et conduits par elles à entreprendre l'histoire de la philosophie, presque tous ont adopté les doctrines et la terminologie de leurs contemporains^ dans l'exposition des opinions propres aux temps passés. Dans les autres pays du continent^ nous ne connaissons aucun ouvrage ' digne de remarque. Depuis les excellens fragmens deGassendi^la première histoire générale de la philosophie, qui ait été publiée dans les temps modernes sur un plan vaste, fut celle de Stanley , qui est calquée sur les fragmens de Gassendi, et donti'idéefutsuggérée à son auteur par son savant parent sir John Marsham. Cet ouvrage , yu le temps où il fut écrit , est d'un grand mérite, et fut pendant plus d'un siècle le guide de toute l'Europe, jusqu'au moment où Brucker lui succéda. Depuis Stanley, nous n'avons eu aucun écrit général sur ces matières;maisseulement quelques abrégés pi us ou moins clairs et élégans. On trouve à la vérité

a\ . CONSlDEIlATrOffS

dans le système intellectuel deCudworth^ dont Tesprit imbu des doctrines des philosophes grecs,acquit leur façon de penser et adopta leurs préjugés, quelques aperçus sur l'histoire de la philosophie, qui ne sont pas sans intérêt; mais qui sont généralement trop longs. On dirait qu'il a étudié et professé dans l'école d'Alexandrie; et son style, tout nerveux et nourri qu^il est, parait étrç la traduction d'un platonicien. Bien que cela soit étranger à notre sujet y nous exprimerions notre étonnement sur ce que les grands ouvrages manuscrits de ce célèbre philosophe anglais, que le hasard seul a préservés de la destruction , restent en- * fouis dans le Muséum Britannique sans être publiés; si ce n^était un bien plus grand sujet d'étonnement ou plutôt de reproche, que malgré la reconnaissance due à l'auteur de la réforme et la culture toujours croissante de notre ancien langage, il n^ ^it encore aucune édition des ouvrages anglais de Wicliffe. Il conviendrait aux deux universités de publier les écrits de ces deux hommes célèbres, chose qu'aucun libraire prudent ne saurait entrer prendre.

Depuis le temps de Cudworth, Adam Smith a mis à exécution plusieurs des vues de Bacon , dans son magnifique Essai sur les anciens syslé-

SUR l'hISTOIRS 1)E Xak PHILOSOPHIE. 2 5

mes de morale, qui montre clairement combien il a dû se faire violence pour réprimer, dans ce bel ouvrage , tout mouvement d'éloquence et de sensibilité. L'auteur y démontre d'une manière admirable quelle influence durent avoir sur les systèmes de morale , l'état social , les révolutions politiques , ainsi que les habitudes individuelles et nationales. Il se pénètre de la philosophie quUl décrit, et nous fait connaître la morale de l'école stoïque avec l'austérité et la fierté d'un sage stoïcien , tempérées par la tolérance qui est propre à notre époque, et que la répugnance de Fauteur pour l'exagération et le paradoxe contenait dans les limites de la nature. Il est fâcheux que ce beau fragment ait été conçu dans des vues théoriques déduites de la doctrine particulière de Smith ^ et qu'ainsi il se soit placé au-dessous du point de vue d'où rhistorien doit contempler les opinions ou les actions des hommes.

Enfin un fidèle disciple a accompli les vues de Bacon , tant pour cette époque que pour cette partie des sciences qui nous intéressent le plus, et qui exigent le plus de talent, vu qu'elles réveillent en nous de nombreux préjugés , et que les matériaux en sont déjà connus de ces juges superficiels dont la

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sévérité est en raison directe de leur ignorance et de la difficulté du sujet.

Ce discours est le plus brillant des ouvrages de M. Stewart , et place son auteur à la tête des écrivains élégans qui chez nous se sont occupés de philosophie. Quoique ces matières soient du nombre de celles sur lesquelles nos frères du sud peuvent mettre notre compétence en question , nous dirons cependant que malgré quelques expressions équivoques que nous pourrons relever plus loin, nous pensons, qu'en somme, ce discours est une composition qui n'a été égalée par aucun autre prosateur anglais. Peu d'écrivains passent avec plus de grâce et de facilité du style le plus simple aux passages qui exigent le plus de chaleur et d'ornemens. Suivant en cela le précepte de Bacon, M« Stev^art donne à sa narration la couleur du temps quil décrit, par un choix heureux d'expressions empruntées aux écrivains originaux. Il fait de fréquentes allusions à la littérature ancienne tant de lorient que de Toccident, ce qui convient parfaitement à une histoire de la philosophie. Au nombre des artifices qu'il emploie pour donner de Télégancc à son style, on doit remarquer avec quel le adresse il exprime les nuances différentes de ses pensées à laide d'un terme secondaire, ou

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fait entrevoir une idée dont le développement donne une nouvelle importance au signe, sans nuire à son acception primitive. C'est ainsi que Toriginalité philosophique peut s'allier à la fixité littéraire, et que nous pouvons éviter de fabriquer des termes nouveaux, ressource trop commune aux ignorans et aux paresseux, et qui souvent sert à faire con* naître les écrivains qui ne connaissent ni n^aiment leur langue. Ceci nous rappelle ce que Cicéron disait d^un de ses contemporains qu'il caractérisait ainsi : Des pensées fines et profondes avec une diction douce et claire. Ce qui prouve que les sentimens doux ont leur éloquence aussi bien que les fortes passions.

Il serait difficile de citer un ouvrage où se trouvent réunis une philosophie plus rigoureuse et une imagination plus brillante; autant d'éloquence et un sentiment aussi délicat des qualités qui distinguent les grands écrivains, et même une aussi juste appréciation des services rendus à la science par la longue suite de philosophes qui ont existé* Tout cela est accompagné chez M. Stewart d'une bonté philosophique qui soutient l'ardeur de son génie, sans troubler le calme de son ame. Ces qualités se décèlent surtout par le respect qu'il a pour la science , la généro-

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site de ses éloges et la douceur de sa censure. Elles se voient encore d'une manière plus sensible, dans le ton qu^il prend en racontant les progrès de Tesprit humain , malgré les efforts d'ennemis redoutables. Nous n'envierons point le sort de ces lecteurs qui se bornent à admirer quelques objets de détail^ ou le mérite littéraire d'un ouvrage, sans être émus du désir de voir les sciences triompher de leurs ennemis ; et de l'assurance que la justice et la vérité qui respirent à chaque page de cet ouvrage claissique^ en dévoilant l'unité et la di« gnité du but moral qui animent son auteur;, finiront par triompher.

La majeure partie des observations contenues dans la préface de M. Stewart, qui se rapportent au système de Bacon et à ceux des autres philosophes, en ce qui concerne la classification des sciences , sont certainement justes. Elles montrent^ cependant^ que de pareils travaux sont rarement exempts d'erreurs, bien qu'il soit quelquefois utile de s'y livrer. Il suppose que les systèmes de Bacon et de Locke ne diffèrent que dans la manière d'envisager le même sujet. Mais il est certain qu'ils se rapportent à des sujets différens. Celui de Bacon embrassait toutes les questions qui sont du domaine des facultés intellectuelles, que la philosophie de son siècle partageait en

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deux parties, en distinguant ce qui vient des sens de ce qui appartient à la volonté. Le système de Locke était plus étroit, sa classification se borne à ce qui tombe sous l'entendement y entendant par^Ià ce que Bacon appelle la raison. Ainsi M. Locke se contentait de subdiviser Tune des classes de Bacon , surtout celle de la philosophie : Et le docteur Smith se sert des mêmes expressions , lorsqu'il nous parle d'une classification semblable adoptée par les Grecs. 11 est donc évident qu'un système qui embrasse à-la-fois l'histoire et les beaux arts, ne peut atteindre le même but que celui qui les exclut. Celui de Bacon est une classification de tous les objets qui peuvent intéresser Tesprit humain; tandis que celui de Locke ne va pas au delà de ce qu^on appelle communément les sciences.

Nous ne pouvons adopter l'opinion de M. Stewart, qu'il est des perceptions de l'esprit qui ne peuvent être rattachées à une faculté quelconque, parce qu'aucune perception ne peut être rapportée à une faculté unique.

La poésie est à juste raison, considérée comme un produit de l'imagination , la mémoire en fournit les matériaux, la raison vient à laide et guide quelquefois Fimagination , mais la faculté prédominante est certainement cette

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dernière. Il est douteux selon nous^ que la liaison souvent aperçue et signalée , dans le cours des siècles , entre des sciences en apparence différentes y telles que les discussions relatives à l'histoire ancienne, qui reposent sur les connaissances philologiques, ou celles qui se rapportent à la géologie , en prenant l'anatomie comparée pour point de départ; altèrent en rien le principe de classification. Ces rapports n'ont entre eux aucune analogie^ et ne peuvent rien changer à l'ordre d'une classification scientifique* Shakespeare abonde en exemples qui peignent le cœur humain , et les cours nous montrent le caractère de l'homme sous mille modifications curieuses; mais ni la poésie tragique , ni la science du courtisan , ne peuvent prendre rang dans la science aux yeux du philosophe.

La principale difficulté qu'offrent de pareilles classifications consiste en ce que^ comme il y a plusieurs buts à atteindre, l'un d'eux ne peut l'être complètement que par le sacrifice de quelques autres. Il est au moins trois prin« cipes sur lesquels il est permis de fonder une classification. En prenant pour point de départ, 1® la faculté à laquelle chaque objet de l'esprit humain se rapporte plus spécialement , principe adopté par Bâcon\ mais qu'il n^a point borné aux sciences; :2^ le point de vue sous

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lequel chacun de ses objets peut être considéré par la raison , principe auquel s'arrêta M. Locle et qu'il limita aux sciences; 3^ les rapports qui existent entre les choses connues, principe suivi dans ce discours^ et qui, de même que celui de M. Locke ne va pas audelà de Tétude des sciences. Comme dans notre opinion , le second et le troisième de ces principes ne sont que des subdivisions d'une des trois classes de Bacon, il devient inutile de les comparer entre eux. Quelques exemples nous mettront à même de mieux saisir les différences qui existent entre les deux der^ niers. La théorie des passions humaines appartient , d'après la division établie par M. Locke , à une classe des sciences très^différente de celle qui enseigne à les réprimer ; la première est physique, car elle est une réponse à cette question, qu est-ce qui existe P La seconde est toute morale et répond à cette autre question , qu'est-ce qui deçrait exister? Ce sont des sciences qui peuvent s'éclairer réciproquement, sont la conséquence l'une de Tautre, et non*seuIemeut sont tout-à-fait distinctes, mais n'ont pas même la moindre ressemblance. Suivant ce principe, les sciences devaient être classées d'après les diffère ns aspects sous lesquels elles sont envisagées par rentendement. Quelque différens ou opposés

3a COHSIDIJR AXIONS

que ces derniers paraissent^ du moment où l'esprit les considère sous le même point de vue^ ils forment le sujet d'une même science. Ainsi tout corps matériel est du ressort de Toptique, du moment où on n'étudie en lui que les couleurs dont il est doué.

Le plan de M. Stewart (qu'il ne donne pas pour une classification générale) consiste à rassembler toutes les sciences qui ont pour objet Tesprit humain, et à former une autre classe de celles qui ont rapport à la matière. Et cependant il confond les sciences physiques avec les recherches morales. La philosophie de l'esprit humain est aussi bien une science de faits qu'aucune autre partie de la philosophie naturelle. Mais , ainsi que nous l'avons déjà observé^ la morale est une réponse à cette question , qu'est-ce que l'homme doit faire? et ce mot doii^ conduit l'esprit dans une région nouvelle , et lui présente une conception qui n'a point d'analogie avec les sciences fondées sur l'expérience. Celte classification a donc le défaut de réunir des sciences entièrement distinctes.

Mais il faut avouer que celle qui fut proposée par M. Locke, est susceptible d'une objection au moins aussi forte, quoique d'une nature tout-à-fait différente. Elle confond des sciences

SUR L HISTOIRE DE hJL PHILOSOPHIE. 3)

qui sont rarement cultivées par les mêmes hommes ; telles que la mécanique , et la théorie de l'imagination et du goût. Ce système est par cela même défectueux. Car on tie peut y être fidèle^ en d'antres termes, il n*est applicable que dans le cas où une classification est absolument indispensable; c*est-à-dire lorsqu'on veut enseigner ou observer les choses qui s'y rapportent. Dans la division d'un travail littéraire, par exemple, dans le discours d'introduction à ce supplément à l'Encyclopédie Britannique» il est certainement convenable que le même écrivain passe en revue les progrès des sciences dont ils'est particulièrement occupé* Et à cet effet, il est né-< cessaire de les classer d après leur rapport avec un objet commun , qui malgré leur diffé^* reuce de nature fait qu'elles sont étudiées par les mêmes personnes. La manière dont Bacon subdivise sa classe de la philosophie en philosophie naturelle et philosophie humaine, est entièrement fondée sur Taffinité des choses connues , et ressemblerait beaucoup à larrangement de M. Stewart , si la philosophie humaine de Bacon n'embrassait à la fois Tes* prit et le corps de Thomme , réunissant ainsi en une même classe Tanatomie et la jurisprudence. Ce grand écrivain parait cependant avoir attaché peu de prix à une classification

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méthodique, et s'être contenté de tracer une mappemonde scientifique dans laquelle ses observations venaient se ranger dans un cer<tain ordre. En effet , il pose en principe que toutes les branches des connaissances doivent étreconsidcrées comme des lignes et des veines, plutôt que comme des sections et des divisions bien tranchées ; et que Tunité scientifique doit être conservée. Nous croyons qu'il est moins utile de s'attacher aux divisions géné^ raies qu'aux subdivisions. Le nombre et l'exactitude de ces dernières dans les sciences physiques, doivent être considérés^ comme la cause et* la preuve des progrès immenses qu'elles ont faits dans les tems modernes. Il me semble aussi qu'une prcface aurait dû être consacrée à la chimie (i), car cette science a

(i) Il est juste de dire que ce supplément donne une heureuse idée de l'habileté et des soins que l'éditeur apportera à cette entreprise ; et que nous ne connaissons encore aucune collection de traités spécialement consacrés aux sciences, qui contienne , dans le même volume , une masse de faits aussi exacts et aussi neufs , que les deux parties qui ont été publiées jusqu'à présent. Les dictionnaires encyclopédiques^ qui dans ces derniers temps , se sont succédé les uns aux autres avec une si grande rapidité, ont démontré dans plus d'une circonstance , la tendance de l'esprit humain à s'éclairer , et ces heureux symptômes ne se sont jamais aussi clairement manifestés que dans ce supplément. £n effet, un ouvrage qui doit être soutenu par les travaux d'hommes tels

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autant droit à fixer Tattention des savans que toutes celles qui ont la matière et la quantité

que Siewart, Playfaîr, Leslîe, Brande, Ivory , Thomson , Sniithf et autres hommes du premier mërite, quant aux travaux scientifiques ; et par Scott , Alison , Barrow , pour les articles littéraires , et par plusieurs autres littérateurs , ne peut manquer d^être très-hien fait : il n^est aucun moyen , pour ces hommes remarquables, d^employer leur temps à faire un plus ^rand bien. De semblables compilations conviennent tellement à tous les genres de lecteurs, qu'elles donnent de la vie aux connaissances acquises^ et sont une source importante d^instruction pour ceux qui veulent tra<* vailler beaucoup , pour ceux qui désirent ne travailler qu& peu, et pour ceux qui ayant fixé leur résidence, lisent beaucoup d^ouvrages, et que leur exécution a une grande influence sur la diffusion des connaissances.

Leur importance s'augmente encore dans un pays où la multitude des jeunes gens instruits , répandus dans les colonies, se croient pourvus d'une bibliothèque complette, lorsqu'ils peuvent avoir une encyclopédie, ou une collection de poètes anglais ; et il faut avouer aussi qu'un employé subalterne au Canada ou au Bengale , qui ne porte sur lui que de pareils ouvrages^ possède plus de connaissances et une littérature non moins agréable, que s'il avait eu une place dans Téquipage de Jules César pendant une de ses campagnes dans les Gaules.

Si l'on ne considérait pas ces compilations comme formant en grande partie, sinon en totalité, la bibliothèque des hommes qui sont placés dans les circonstances que nous avons énumérces , nous exprimerions le regret que dans ce supplément, on ait placé une si grande quantité de notices historiques et biographiques. Les articles scientifiques sont en général les meilleurs. Ceux qui se rapportent à la littérature , à la morale et à la politique, sont peut-être traités avec

36 CONSIDJÊRATIONS

pour objet. Le haut rang qu'occupe aujour** d'hui la chimie parmi les connaissances hu-^ maines^ lorsqu'il y a à peine soixante ans, elle était encore confondue avec la pharmacie, est une preuve plus frappante, sinon plus concluante qu'aucune autre, de Tactivité et des succès des sciences physiques. La fausse nomenclature et la subdivision imparfaite des

moins d'habîiet^. Les notices historiques et biographiques ont le plus de chance d^atteindre le but qu^on se propose , puisqu^on s'abstiendra de toute critique litlëraire et de toutes réflexions politiques , et qu'on s'attachera à exposer un grand nombre de laits en peu de mots, et de telle sorte qu'un simple coup-d'œil suffise pour donner l'instruction que l'on cherche. Des tables chronologiques et des cartes à la fois nombreuses et détaillées seraient d'utiles améliorations. Des tables sont indispensables dans un ouvrage de recherches ; d'abord parce que l'œil les parcourt promptement , et que cette forme oblige les auteurs à se borner à l'exposition des faits. Les articles géographiques , originairement pris dans les auteurs anciens , sont ordinairement copiés sans aucun changement dans toutes les éditions de pareils ouvrages. Depuis le dictionnaire général , aucune compilation anglaise n'a retracé d'une manière supportable 1er. biographies étrangères , si ce n'est la biographie générale du D' Aikin. Quoique l'Encyclopédie française ait le mérite incontestable de contenir beaucoup d'£s.«ais philosophiques et littéraires , la majeure partie des articles ordinaires sont de très-peu de valeur en ce ce que trop souvent ils s'éloignent du but qu'on se proposait , qui ne consistait pas à présenter le tableau d'un ingénieux mélange , mais un abrégé méthodique de l'état des connais- $ances«

SUR l'hjstoirb ]>e la philosophie. 37

sciences morales et politiques , offrent des inconvéniens ^ dont la preuve se trouve dans l'absence d'une ligue de démarcation bien précise , entre la politique et Téconomie politique ^ d^où résulte une extrême con* fusion dans les débats législatifs où on agite les questions d'économie politique, et de politique proprement dite. Relativement aux classifications générales, nous ne pouvons que répéter ce qu'en disait Bacon : « Les gêné* » ralités vagues et superficielles ne conduisent V pas plus à la pratique, qu'une carte gêné- » raie ne nous indique le chemin qui conduit n de Londres à Yorok. »

Nous avons été un peu surpris des louanges que M. Stewart accorde à d'Alembert dans un ouvrage où les sciences mathématiques ne peuvent entrer. Nous sommes loin cependant d^adopter les jugemens injustes portés sur l'un de ses ouvrages , dans les lettres de Gray; où il est dit : « que son style est jy aussi dur qu'une pierre y aussi sec qu'un » bâton , aussi froid quun concombre. i> Quoique nous n'ignorions pas quelle influence peuvent avoir eu sur l'esprit de son panégyriste, l'indépendance et la simplicité du caractère de d'Alembert; les vastes connaissances qu'il possédait dans les sciences exactes, la phi-

38 GORSIDéRATIONS

losophie générale et les belles-lettres ; nous ne pouvons considérer comme le fait d^une juste admiration y que M. Stewart ait placé son nom plusieurs fois à côté de celui de Bacon.

En compensation de la longueur de ces observations., nous croyons devoir joindre ici une partie de la conclusion de la préface , pour donner une idée de la manière dont ce discours est écrite et des pensées qui dominent son auteur.

« Tai lieu despérer que ce désavantage ^ pourra en partie être compensé par sa liai- » son plus intime avec l'amélioration intellec- » tuelle et morale de notre espèce^ qui, après » tout, doit être le but de toutes nos re- M cherches »

« Je sais bien, en même temps, qu'à mesure D que cette dernière considération gagnera » d'importance, elle ajoutera à la difficulté » de l'entreprise. C'est surtout en jugeant des » questions qui les touchent de si près, que » les hommes se laissent égarer par des assoit ciations accidentelles; et combien de ces » associations doivent tous les jours leur nais- » sance aux faux systèmes de religions , aux 9 formes oppressives de gouvernement , et

SUR l'histoire de l<v philosophie. 3<)

» aux plans absurdes d'éducation; il en ré- » suite que^ tandis que les découvertes phy- » siques et mathématiques des premiers âges, 9» se présentent à l'historien comme des lingots » d'un or pur^ les vérités que nous cherchons » ici à découvrir, peuvent être comparées au M fer, qui, bien que le plus nécessaire et le 9 plus répandu de tous les métaux, a besoin » cependant d'un œil éclairé qui découvre » son existence, et de travaux fatigants et mi- » nutieux pour être arraché de la mine.

« De là vient aussi que les améliorations y> apportées aux sciences morales et politiques, 9 ne frappent pas l'imagination avec autant 1* de force que les découvertes du mathémat » ticien, du chimiste. Quand un préjugé in- » vétéré est détruit par le renversement des » associations accidentelles sur lesquelles il » était fondé, combien est puissante la nou-* » velle impulsion donnée aux facultés iuteU » lectuelles de l'homme! Mais avant d'y arri- » ver , combien nos pas ont été lents et » silencieux ! sans une certaine classe de sa- » vans au teurs , qui , de temps à au tre , jettent p la bûche sur le feu ^ nous croirions à peine D que la raison de l'espèce fut progressive. A. » cet égard, les couvens et les académies de » quelques parties de l'Europe, ne sont pas

4q CONSIDERATIONS

» sans utilité pour Tbistorien de Tesprit hu^ » iDain. Immobiles et fixes par la force de leurs » cables et la pesanteur de leurs ancres, on » peut du moins , en les laissant derrière soi , » mesurer la rapidité du courant qui entraine y> le reste du monde. Une chose remarquable 9» dans rhistoire de nos préjugés , c^est que » le bandeau n'est pas plutôt tombé des yeux » de notre intelligence, que nous perdons » aussitôt tout souvenir de notre premier » aveuglement; semblables à ces formes fan-»

» tastiques^ et gigantesques, que pendant un » épais brouillard^ Timagination prête aune » masse de pierres ou à un tronc d'arbre; » aussi long-temps que dure Fillusion, elle )) produit le même effet que si c'était une )) réalité ; mais à peine Toeil a-t-il saisi la forme » exacte et les dimensions de l'objet ^ que ;; l'enchantement disparaît , et que la pensée » cherche en vain à retrouver les spectres qui » se sont évanouis, n

M. Stewart avait sans doute la liberté de choisir Tépoque à laquelle il voulait commencer son ouvrage. La renaissance des lettres , ou pour parler plus exactement , l'étude renouvelée des auteurs Grecs et Romains, est une des époques les plus importantes de l'histoire littéraire. Mais il n'est pas certain que

stE l'histoirs de la philosophie. 4i

foutes les raisons alléguées par Tauteur pour justifier son choix , soient également concluantes. En général, on parle du moyen âge avec trop de mépris. L'inactivité de Tesprit humain ne fut pas uniforme dans toutes les parties de cette longue période. Pendant les siècles de ténèbres, qui se sont écoulés depuis la chute de Tempire d'Occident jusqu'au xiii* siècle , les chiffres arabes furent introduits , le papier fut fabriqué, la poudre à canon et la boussole furent découvertes. Avant la fin de cette époque, la peinture à Thuile, la gravure et l'imprimerie vinrent terminer cette série d^inventions , qu'aucune autre n'a égalée soit en beauté, soit en utilité, depuis les premières inventions qui. accompagnèrent la naissance delà civilisation, et qui par conséquent ont précédé Thistoire. Ces découvertes nous prouvent qu'alors il existait encore quelqu'activité intellectuelle et quelqu'émulation , et il est douteux , que dans les siècles suivans , l'esprit humain ait rendu de plus grands services à la science; qu*il ne Ta fait en préparant le sol qu'il fallait cultiver , et en lui fournissant de nouveaux moyens d'investigation. On ne peut douter cependant que dans les XII^ et xiii* siècles, les facultés intellectuelles de l'homme n'aient pris, dans toute l'Europe, une nouvelle direction. Nous voyons à cette époque

4 a GONSIDÉBA.TIOir$

renaître l'étude du droit romain y les écoles philosophiques s'ouvrir , la poésie cultivée dans les langues modernes, en Sicile^ en Toscane, en Provence, en Catalogne, en Normandie , en Angleterre , en Ecosse et en Souabe. De la distance où nous les contemplons aujourd'hui, ces sciences semblent s'élever toutà*coup dans des contrées fort éloignées les unes des autres , et à une époque où les nations étaient presqu'entièrement privées de communications entr'elles : preuve évidente qu'il s'opérait une révolution dans l'esprit général de l'Europe. Les recherches relatives k l'origine des différences qui existent entre les institutions et le caractère des nations, différences qui sont encore sensibles en Europe ; ont porté les savans à étudier avec soin les formes de gouvernement , les lois et les mœurs du moyen âge. La littérature de cette époque a , depuis peu, inspiré presque partout un intérêt tout particulier, et une curiosité générale. Beaucoup de nations sont revenues avec une nouvelle affection , aux premiers manumens du génie de leurs ancêtres. Et au milieu des circonstances qui entravent les erreurs fantasques de quelques écrivains, nous n'a^ vous pas à redouter les inoonvéniens qui pourraient résulter de ce penchant. D'ailleurs, c'est une mode utile que celle qui familiarise

SUR l'histoikb de la philosophie. 43

les siècles éclairés avec les beautés et les grâces propres à chaque langue , et avec les qualités originales qui distinguent les premiers efforts littéraires de chacune , à Tépoque où elles ont dû prendre un nouvel essor; car cela peut rendre raison des caractères nationaux. Il est encore utile que les nations cherchent à imiter les modèles étrangers , afin d'accroître leur propre mérite; ce qui contribue en partie à affermir Tesprit national, et à resserrer les liens qui unissent chaque peuple à sa patrie.

Il serait absurde de comparer l'importance de l'étude des lois et de la littérature anciennes à celle de l'histoire des sciences métaphysiques, a quelqu'époque que ce soit, et surtout k celle où cette science n'a pu produire que peu de fruits , avec quelque soin qu'on Tait cultivée. Mais la philosophie du moyen âge mérite cependant quelqu'attention» Il était excusable de s'appesantir sur les nombreux défauts de la scholastique, aussi long-temps qu'on pût la considérer comme Tennemi le plus redoutable de toute espèce d'études libérales, et de toute saine philosophie. Mais aujourd'hui qu'elle n'est plus dangereuse, nous devons être justes k son égard. La scholastique fut en effet la source d'où jaillit la plupart des discussions métaphysiques des temps mo-

i{4 CÛJXSlDil&ATIONS

demes. L'éducation de TEurope 6e fit sous sa discipline , et l'esprit européen provient en partie de ses premiers principes. Un système dans lequet furent élevés pendant près de trois siècles tous les Européens qui recevaient une éducation libérale; n'a pu manquer d*avoip une puissante influence sur les raisonnemens et les opinions des temps qui suivirent. Tout ee qui occupe pendant long-temps l'esprit humain y bien que souvent il n'en résulte rien de positif, ne peut être indifférent dans son cours, ni offrir de stériles exemples. Les plus grands écarts d'imagination et de raison font partie des problèmes les plus curieux de lesprit humain. Et même sous le point de vue pratique cette étude nous met à l'abri des préjugés dans lesquels tombent ceux qui s'attachent exclusivement aux formes et aux expressions de leur pays et de leur siècle. Elle a même encore l'avantage de porter nos méditations dans des routes nouvelles, de dissiper l'illusion de la combinaison des mots à laquelle nous avons été habitués depuis longtemps et de nous présenter sous un nouveau jour, à l'aide d'une meilleure méthode, les mêmes principes et les mêmes opinions. C'est pour cela que nous lisons avec intérêt les spé^ culations les plus extravagantes de la Chine ou du Japon, et moins elles ont de ressem-

SUR l'histoire DR LA PHILOSOPHIE. 4 5

blance avec les nôtres , plus elles excitent notre curiosité, (i).

(i) Deux pb^nom^nes littéraires d^une nature toute particulière se sont dernièrement manifestas dans Tlnde. Le premier est un dëiste indien. RammohimRo/j Bramine, a publie cette amii^e à Calcutta, un petit ouvrage mx'wuié : Abrégé du Védam , ou Jnaîjse de tous les Védas ; ouvrage h plus célèbre de la théologie Braminique ^ établissant Vunité de l'être suprême , et démontrant qu*U est robjet de notre culte» Cet ouvrage contient un recueil de tous les textes remarquables des Vddas , où se trouvent exposes avec une grande sublimité les principes de la religion naturelle , et considère tous les cultes qui ont les êtres Infërieurs pour objet , ainsi que la stricte observance des rîtes et des saisons , et Tabstinence de certains alimens, comme des moyens adoptées par une religion imparfaite^ qui doivent être entièrement abandonnes par ceux qui sont parvenus à connaître età aimer le vrai Dieu. II considère ses ayeux et ses contemporains comme des idolâtres, tout en les excusant d^avoîr embrassé une théologie allégorique qui leur fut donnée par quelques Européens* Ce Bramine socinien , déplore avec amertume, dans la traduction anglaise de son ouvrage, la réprobation dont ses concitoyens l'ont frappé à cause de la pureté de sa foi. 11 ne fait allusion à aucune autre religion , et passe entièrement sous silence les travaux et même Texistence des Missionnaires. Le second est un ouvrage qui vient d'être publié \ Bombay par Metta Ferouz, Prêtre, qui est probablement le premier de cette secte , qui , depuis plusieurs siècles , ait étudié la littérature générale de Torient. Jl oITre au public le Dusator, avec une traduction anglaise accompagnée de notes. C^est un livre singulier et parfois mystérieux , dont Fauteur nous dit qu'il n'existe point de manuscrit connu , et qu'il en possède un. Il ajoute que cet ouvrage fut la source oh l'on puisa le Daléistan (Y. Edimb. Rev. vol. XXVI , pag. a88). On prétend que l'original a été écrit dans une langue

46 coirsiDÉRATroifs

Le mépris pour toute forme de raisonnement qui diffère de la nôtre, dénote autant un esprit étroit y que cet autre dédain que certains hommes de mérite , affectent quelquefois pour les sciences qu'ils ne peuvent apprendre. Ni Tun ni Tautre de ces penchans ne peut avoir accès dans un esprit aussi éclairé que celui de M. Stewart, puisqu'il s'est formé à l'école de Bacon , dont le principal mérite est d'estimer chaque science à sa juste valeur, et de remonter aux causes qui ont pu induire les philosophes en erreur, afin d'éviter d'être injuste envers le mérite de ces hommes recommandableSy bien que leurs spéculations n'aient pas toujours été heureuses. Cependant, il a parlé des scholastiques avec une aigreur qu'il serait difficile de justifier, puisque leur autorité à Salamanque et à Louvain , a cessé

ou dans un dialecte dont îl n'existe plus de traces; et il est si vieux, que dans une ancienne traduction persanne qui accompagne l'original , on avoue que cet ouvrage a été traduit avant la conquête de la Perse par les Mahom^tans. Différens <fcrivains ont extrait des citations de cet écrit , et la traduction persanne est souvent donnée comme autorité dans les dictionnaires persans du dix-septième siècle. Comme monument du langage, cet écrit est donc fort important, et ne peut manquer de piquer la curiosité de tous les orientalistes qui applaudiront à celle réapparition des disciples de Zoroastre dans le monde littéraire.

SUA L^fllSTOlRB DE LA PHILOSOPHIE. 4?

d'être un >bstacle au libre développement de la raison.

Le signe caractéristique de la scholastique ^ est, en général^ celui d'un amas de subtilités dialectiques inventées pour la défense du christianisme corrompu de cette époque , défense dont était chargé un corps d'Ecclésiastiques, parmi lesquels il s'en trouvait quelques-uns qui étaient doués d*une puissante éloquence et d'une grande facilité d'argumentation , qualités qui chez eux étaient encore développées par rbabitation des cloîtres , de constantes méditations, l'ignorance de toute autre science-, et qui vu leur position , et l'époque a laquelle ils vivaient, n'avaient pas les moyens d'étudier les belles lettres, d'observer la nature, et de connaître le cœur humain. Ainsi concentrés en cyux-mémes , ces hommes étaient privés de tous les matériaux sur lesquels l'esprit peut réfléchir, et condamnés a employer tous leurs moyens à soutenir ce qu'il ne leur élait pas permis d'examiner. Leur condition semblait être fort misérable, à moins qu'on ne regarde comme chose avantageuse, d'avoir cultivé au plus haut degré de subtilité, la logique des controversistes , et d'en avoir fait, sur leur propre terrain, d'invincibles critiques. Jusqu'au treizième siècle , la logique scholastique

48 CON$lDÉaA.TiON9

ne fut que Fesclave de la Théologie. Les études des écoles ne tendaient qu*à river les fers de la raison. Mais l'effet que produisit la lecture de mauvaises traductions arabes d*Aristote, qui bien que prohibées^ furent introduites, pour la première fois, dans l'Occident, prouva bientôt qu'il est impossible de stimuler, en aucune manière , l'activité . humaine , sand avoir y au préalable^ rendu à là raison son indépendance. A cette époque on persécuta TAristotélisme en usant des mêmes moyens , que huit siècles plus tard on employa pour le soutenir. Les scholastiques furent les innovateurs et les réformateurs du treizième siècle. Aussitôt qu'ils eurent surmonté les persécutions, et qu'ils purent citer librement les opinions vraies ou fausses d'Aristote, la philo* Sophie recouvra son indépendance , partagea son autorité avec celle de la Théologie^ et se forma insensiblement une sphère propre où sa juridiction devint souveraine. Une scission avec l'autorité à laquelle les scholastiques étaient soumis, fut le premier pas de fait vers leur émancipation. Le plus célèbre d'entre*eux> fut à cette époque, saint Thomas d'Aquin(i)

(i) Les historiens de la littérature italienne, ont avance depuis peu que S. Thomas d'Aquin appartenait à une familKe noble de celte partie de la Basse Italie , qui n'a jamais perd»

SUR l'histoire de la. philosophie. 49

dont la seeunda secundœ fut pendant trois cents ans le code moral de la chrétienté.

Certes les écrits daucun homme n'eurent jamais plus de commentateurs , que cet ouvrage, jadis fameux. Suarès le dernier écrivain illustre parmi les commentateurs de S. Thomas d'Àquin, était contemporain de Bacon. Les premiers réformateurs de la philosophie distinguèrent par d'honorables éloges, la seamda secundœ des autres productions scholastiques. Erasme regarde S. Thomas d^Aquin comme doué d'un génie supérieur à celui de tous ceiix qui le suivirent, et Vives déclare qu'il est l'écrivain le plus profond de tous les scho* élastiques. Cependant on pourrait reprocher à la seconda secundœ d'avoir été le manuel de

complètement tout rapport avec la Grèce « et qu'il fut éltvé au monastère fameux du Mont-Cassln , où dans ces temps de ténèbres, on conservait quelques dëbrîs de la littérature ancienne et quelque teinture de la philosophie grecque. Bien que l'on puisse avec quelque fondement adopter une pareille opinion relativement à Roger Bacon, il noçs serait impossible de nous déterminer, jusqu'à ce que les presses d'Oxford nous aient donné une édition complète dès écrits de cette grande lumière de l'université, qui ne devtait être rappelée* dans aucune histoire de l' époque scholastique , car il y apparàît comme un étranger; mais qui , en vérité, est plutôt un philosophe du dix-septième siècle, élevé par une réunion inexplicable de causes différentes dans les écoles du treizième âfèclci

5o COJVSIOÉRAÏJONS

Henry VIII; et il n'est pas sans intérêt de savoir quel livre fut le premier instituteur moral de sir Thomas More. Fontenelle qiii était Cartésien et exempt dé tout préjugé en faveur d'un scholastique et surtout d'un saint, dit que, dans un autre siècle S. Thomas d'Aquin eût pu deçenir un Descaries. Dans son traité de raorale, Leibnitz observe souvent et avec juâte raison ; qu 'il y a de Vor dans la niasse impure de la philosophie scholastique, et que Grotius l'a découçert. Ce philosophe avoua souvent qu'il eut des obligations aux seholastiques , et que quelques parties de leurs ouvrages ont beaucoup de mérite, à une époque où de tels aveux exigeaient un véritable cou rage^ c'està-dire, lorsque leur autorité venait d'être entièrement abolie, et qu'on n'avait pas eucore perdu toute crainte de la voir rétablie. A l'ombre de son autorité nous avouons avoir lu, au xix*" siècle, la secunda secundœ avec plaisir et avec fruit. Quelqu'opinion qu'on se fasse de la Théologie moralede S. Thomas d'Aquin, il est certain qu'aucun moraliste n'a établi plus clairement, et avec plus de bonheur et de perspicacité que lui , la nature et les principes de tous les devoirs communs à l'espèce humaine. Le nombre et la finesse des considérations pratiques contenues dans cet ouvrage, ayant été souvent reproduits parles philosophes moder»

SUR L HISTOIRE DE Là PHILOSOPHIE. 5f

nés, on les a soupçonnés de plagiat. Il est cependant plus juste de croire que l'intelligence supérieure de cet ingénieux reclus a devancé les faits, qui, à une époque plus avancée, se sont présentés tout naturellement aux écrivains qui vinrent après lui, bien qu'ils n'aient pas connu ses écrits.

Une des choses qui tend à augmenter notre respect pour ce genre de vie dont l'immuable simplicité se conserva au milieu des fluctua** tions de l'opinion, sous l'empire des systèmes les plus opposés, et à l'époque où régnait la philosophie la plus bizarre, ou si le lecteur préfère, la plus pervertie; c'est que Touyrag^ de Saint Thomas d'Aquin est conforme aux principes de morale qui gouvernent notre siècle.

Ceux qui sont habitués à saisir les faibles indices des progrès de l'esprit humain , obser-* veront que ce fut en France qu'éclata au xn^ siècle, la première révolte contre la tyrannie de Rome ; que Saint Thomas d'Aquin, et le Dante florissaient en même temps, et dans le même pays; que lorsque dans le siècle suivant , les belles-lettres portèrent la philosophie au-delà des Alpes, et

5'i consid4iiation8

semblèrent s*étre réfugiées en Angleterre, la fermentation excitée par les subtilités de Scott^ et par les opinions hardies d'Occam, se manifesta au temps où vivait Chaucer^ et parait avoir contribué à former Wicliffe.

Scott est probablement le dernier terme où puisse atteindre la subtilité logique. La scholastique ne pouvait aller plus loin. William d*Occam (en Surry) naquit à-peu-près au commencement du xiv* siècle. Les détails de sa vie sont obscurs, et il est difficile de se procurer ses écrits. Il est généralement connu pour avoir cherché à faire revivre les Nomînalistes. Leibnitz et M. Stewart le distinguent h juste titre des autres scholastiques. Et en effet; il opéra une réforme dans la philosophie du moyen âge. Il soutint les droits de la magistrature contre l'usurpation de l'église , et fut le premier a donner l'utile exemple d'une libre investigation de ces opinioAs métaphysiques que leur alliance avec la théologie papale avaient rendues inaccessibles à la raison. Pendant le siècle qui s'écoula depuis la mort de cet homme célèbre jusqu'à la renaissance des lettres, l'esprit humain marcha rapidement à la conquête de son indépendance. Les écrits qu'il composa contre Tautorilé papale se trouvent dans des collections qui

SUR l'histoire dc la philosophie. 53

se rencontrent dans toutes les grandes bibliothèques. Selden regarde ees ouvrages comme les meilleurs qui aient été écrits jusqu'alors sur le pouvoir ecclésiastique^ et le témoignage de Selden est d*un grand poids lorsqu'il s'agit d'un scholastique papiste. Mais les écrits qui mé;*ilèrent à Occam la réputation dont il jouit sont maintenant très-rares. Brucker qui paraît n*en avoir vu aucun ^ se contente de citer quelques passages des écrivains moder* nés qui louent ou censurent Occam. Tiède* mann dans son histoire de la philosophie, vol. m, p. fk, publiée à Leipsick en i8ii , en donne une analyse claire et satisfaisante^ appuyée de nombreuses citations.

Occam professa plusieurs opinions qu'il emprunta à Scott^ et entre autre celte doctrine justement odieuse^ qui fait dépendre de la volonté de Dieu la distinction entre le bien et Je mal. Mais il est le premier, depuis la chute de la philosophie ancienne, qui ait eu la hardiesse de rejeter d'une manière positive toute autorité humaine, même celle de son maître.

Il disait : « Je ne soutiens pas cette opinion » parce qu'il l'a soutenue ; mais parce que je .9 la trouve vraie;etpar conséquent, si ailleurs, D il a soutenu le contraire^ je n*y prends

54 CONSIDÉaATIOKS

» pas garde. » (0 Ce langage qui est aujour»

d'hui tellement trivial que personne n'oserait l'employer et que même un écolier le regarderait comme trop commun pour en faire usage, était au xiv® siècle^ beaucoup plus important que les plus brillantes découvertes^ et contenait le principe de toute réforme philosophique et religieuse. Luther et Bacon n'étaient pas guidés par d'autres principes, lorsqu'ils affranchirent l'esprit humain. Il est certain qu'Occam professa le premier cette opinion , que les mots appelés universaux, doivent être considérés comme des signes destinés à représenter toutes les qualités des objets. Hobbes , Berkeley, Hume, Hartley et Condillac soutinrent celte opinion. Uorne Tooke (a) en abusa d'une manière fort ingénieuse; et elle fut adoptée, par M. Slewart, qui, dans cette occasion, a fait cause commune avec des philosophes dans le rang desquels il est rare de le trouver. Ij est

(0 Tennemann cUe ce passage ren^arquable d'Occam , qui est extrait du Prolog, ad Lib. I Senlentiarum Qucst. l. Ëdit. i585. Celle édition est la dernière, sinoa la seule, de cet ou* vrage à la fois utile et intéressant.

(a) V. Essais Philosophiques de Dugald-Slcwart, traduus par Ch. Huret, Paris, 1828. Le cinquième Essai est enliiTe-^ inrnl consacre^ à la réfutation du sysicmc philologique de Hornc-Tooke. (A^y/^ du Trnd.)

SUA l'hISTOIIIE de la. PHJLOSOPHIK. 55

peu de questions mélaphysiques/^ auxquelles les partisans et leH adversaires aient accordé une aussi grande importance. Cependant lorsqu'on définit les mots dont on fait usage, et lorsqu'on dissipe les. ténèbres dont la controverse ne manque jamais denvelopper une question long-temps débattue, il semble que ce sujet n'ait pas été examiné d après les vrais principes. Mais à quelquopinion qu'on s'ar<* réte , on ne peut nier que les raisonnemens allégués en faveur du nominalisme, ne soient franchement et nettement exposés dans les passages d'Occam que nous avons sous les yeux. Parmi les observations contraires aux idées de son siècle, nous voyons qu'il limite la philosophie de l'esprit humain aux connais* sances fournies par^l'observation des phéno mènes, et qu'il rejette complètement toute question qui a rapport à la nature du principe pensant. « Nous savons que nous pensons » et que nous voulons; mais nous ignorons » si ces actions sont produites pir un prinn cipe immatériel et incorruptible. Ce fait ne » peut être le sujet d'une démonstration du » moment où l'expérience cesse de nous éclai- » rer. Tous les efforts tentés pour arriver à » une démonstration reposent sur un principe » douteux, (i) » Mais les raisonnemens les

(0 Occam, ibid. in Tcnnemann.

56 CONSlDjéRATIONS

plus remarquables de ce penseur original , sont ceux qu'il emploie pour renverser la doctrine admise de son temps ^ relatiçement auai espèces ou apparences sensibles et intelligibles des choses qui sontTles objets immédiats- de nos perceptions et de nos pensées. On supposa que ces images ou apparences des objets étaient saisies par les sens et par Tintelligence, et étaient nécessaires à la perception et à la conception. Biel, disciple d*Occam, nous dit en exposant la doctrine de son maître; qu'une espèce est une ressemblance ^ ou une image d'une chose connue, gui reste naturellement dans r esprit après qu^elle a cessé d'être V objet d'une conception actuelle , en d*autres termes, que l'apparence des choses est la condition préalable de toute idée, quelle porte VinteU ligeuce à penser, et doit rester dans l'esprit en r absence de la chose représentée (i). La nécessité supposée de pareilles espèces, passant de Tpbjet à l'organe des sens , est , selon Occao), fondée sur ce principe; que ce qui fait impression doit être en çoptact avec ce qui Ta reçue. Biel déclare que ce principe est faux, et il croit en démontrer suffisamment l'absurdité par cet exemple, que l'aimant attire le

■ I . Il- Il II I ■ > I - Il ■ ■ .

(0 Gabriel Biel^ 11. Senl, in Tennemann.

SUR l'histoire de la philosophie. 57

fer sans le toucher. Il croit que rien n'est nécessaire à la sensation » que la sensation elle-même et la chose qui en est Tobjet. Il regarde tout intermédiaire comme une hypothèse. Nous ne pousserons pas plus loin ces citations. Il est aisé de concevoir quelle in-* fluence ces objections doivent avoir eue sur un système tel que celui des espèces intelligibles, qui furent toujours virtuellement rejetées par ceux qui nièrent les idées abstraites. Il est certain qu'Occam niait ces deux opinions; non-seulement celle qui est appelée Aristotélicienne^ et consiste à supposer que les espèces se meuvent des objets extérieurs à Torgane des sens; mais encore celle qui, sous le nom de Théorie Idéaliste , a été attribuée à Descartes , et à tous les philosophes qui vinrent après lui^ par le D'' Reid et par M. Stewart, et qui sont considérés comme enseignant la ressemblance actuelle de nos pensées avec les choses extérieures, et exposèrent ainsi leur philosophie aux conséquences que Berkeley en déduisit^ plus tard , sur l'origine de nos perceptions; et aux argumens que Hume en tira contre la possibilité de toute certitude. Le lecteur philosophe sera frappé de la liaison qu'il y a entre le rejet des images ou apparences fies choses^ çomnie nécessaires àia perception^

et ce principe^ que nous ne connaissons de l'esprit que ses actions. Eclairé par l'observation des phénomènes les plus obscurs de la nature extérieure, animé du mépris de toute autorité dans la recherche de la vérité ; il ne pourra manquer ^ en suivant tin système de raisonnement analogue à ceux qui précèdent, d'observer que Tesprit humain marche vers une philosophie indépendante , qui , un jour, doit être établie sur l'expérience. Le rejet de la doctrine des espèces doit être y pour M. Stewart , un fait encore plus remarquable qu'U ne Test pour nous. Dans sa manière de considérer les choses^ Occam échappa à une erreur fondamentale, qui laissa dans le doute les plus grands philosophes des temps modernes. Mais nous ne pouvons nous arrêter à ridée que les mots images ^ ressemblance, etc. aient jamais été appliqués aux idées par les philosophes modernes, autrement que comme des métaphores employées pour la clarté du style; c'est pour cette raison que nous ne regardons leur rejet comme utile que sous le rapport de la réforme du langage philosophique, et afin que des expressions figurées ne puissent être confondues avec des réalités.

Richard Suisset, célèbre mathématicien

SUll l'hISTOIAR de Là PHJLOSOPHIE. Sg

anglais du moyen âge (i) fut disciple d'Occam. Tous les esprits spéculatifs du quatorzième siècle attaquèrent ou défendirent sa philosophie. Ces querelles s*appaisèrent à la fin de ce siècle, au milieu des controverses luthériennes qui en furent, en quelque sorte le résultat.

Dans une revue générale de cette époque, Roger, Bacon et Suisset , doivent plutôt être considérés comme des philosophes de Vâge scholastique, que comme des scholastiques proprement dits. S. Thomas d'Aquin est le plus clair, le plus réservé, et le plus moral de tous les philosophes de FEcole; Scott , qui possédait d'autres qualités^ nous représente parfaitement Fesprit et le caractère de cette philosophie; et Occam fut le réformateur qui mina ses fondemens et donna le moyen de la renverser.

L'arrivée des réfugiés grecs en Italie étant l'événement le plus remarquable qui signala les premiers progrès de la littérature moderne, on l'a généralement regardée comme Tère de la renaissance des lettres, et l'expression sera

(i) La liste dps mathématiciens anglais du i4® siècle donn<?e par Montucia, et où se trouve Cbancer, semble présager, ainsi que I^indîque l'auteur , les succès à venir de la nation anglaise dans celte branche des connaissances.

6o CONSIDÉRATIONS

justiBée , si nous nous rappelons qu'en Italie les esprits étaien^t déjà préparés aux études classiques; qu'avfint ce temps des hommes de génie avaien-t cultivé les langues modernes; que ce fut aussi Tépoque de la grande activité de l'imprimerie y de la réformation , et probablement de la découverte dç l'Amérique. Il reste à savoir si la conservation de Constantin nople et l'éducation que les étùdians d^ rOccident recevaient dans ses écoles, n'auraient pas contribué autant que Font fait sa destruction et l'émigration qui s'en est suivie, à amener les progrès littéraires de l?£urope. Certes , si l'empire grec eût été sauvé , on aurait disputé aussi généralement que nous le faisons, pour savoir si notre littérature dépendait du salut de cette grande école qui était un foyer de lumières; de même que l'on a dit 9 depuis les trois derniers siècles^ que la culture des lettres cTans TOccident devait être attribuée à la retraite des exilés grecs en Italie. Quoi qu'il en soit , la renaissance des lettres est toujours une époque remarquable dans l'histoire de la Philosophie. .

La littérature ayant plus de rapports que les sciences avec les sentimens de l'espèce humaine, a la plus grande influence sur la manière dont on les envisage , le zèle avec le^

SUR L^HISTOIRE DE LA PHiLOSOPHIE. Gf

quel oo les étudie , et Pétrit dans lequel on les cultive. C'est .à l'aide de la littérature que la morale se propage. De même que les arts utiles entretieurient l'amour des sciences physiques, de même les belles lettres portent riiomme aux m^éditations philosophiques.

Toutes les fois que le charme de la littérature, ne contribue pas à populariser les doctrines philosophiques^ elles forment l'occupation exclusive de quelques reclus, ne sont d'aucun intérêt pour le inonde, et peuvent être détruites par la dispersion d'une poignée de docteurs et la destruction de leurs écoles. Ce n'est pas tout. Non-seulement les belleslettres conservent et propagent les sciences morales parmi les hommes; mais elles don* nent aussi la mesure de leurs progrès et du soin qu'on met à les cultiver. Tant que ces sciences ne sont étudiées que par un petit nombre d'hommes et dans le silence des écoles, rien ne s'oppose à ce qu'elles dégénèrent, soit en subtilités logiques^ soit en rêves brillans; et toutes les fois que la raison n'impose aucun châtiment à ces défauts^ ils peuvent se pro- * longer indéfiniment. Tant que la philosophie fut concentrée dans les écoles, les philosophes étaient ou de purs Dialecticiens ou des Mystiques visionnaires, qui méprisaient le monde réel; et en étaient méprisés : la renaissance des

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lettres produisit donp à la fois une révolution dans l'état social et dans la manière de philosopher. La littérature s'introduisit dans toutes les classes de la société^ etles hommes studieux furent insensiblement conduits de l'éloquence à la poésie, à la morale et à la philosophie. Ce fut alors y qu'après une période de prèi de mille ans, d virant laquelle tout avait sommeillé, les philosophes et les moralistes s^aperçurent qu'Us pouvaient s'adressera la masse du genre humain, avec l'espoir de lui être utile et d'acquérir de la renommée. En même temps que cette communication avec Je public fournît aux philosophes des observations nouvelles, elle leur imposa de nouvelles contraintes. Les sentimens humains, le sens commun et les affaires ordinaires de la vie, se présentèrent de nouveau aux méditations du moraliste.

Les philosophes forcés déparier un langage' clair et agréable k leurs nouveaux auditeurs , furent dans la nécessité d'abandonner le jargon scholastique, et de concilier leurs études et leur manière de raisonner avec les sentimens et Pesprit de leur siècle. La littérature tira la philosophie des écoles, la mit à même d'instruire le genre humain et de lui être utile ; et en éloignant les philosophes des dis-

suii l'histoire de la philosophie. 63

tinclions subtiles et des visions brillantes, elle les rappela a rexpérience et à rutilité. Ce fut alors que les philosophes commencèrent à écrire dans les langues modernes. Avant ce temps il existait peu d'ouvrages écrits en langue vulgaire, si ce n'est quelques chroniques ou quelques romans. Boccace avait acquis un rang classique par des compositions de cette dernîère espèce, et le genre historique s'était élevé, dans Froissart et dansComiues, à une hauteur qui n'a jamais été égalée chez la même nation. Mais tous ces sujets étaient encore traités en latin; on regardait cette langue comme devant occuper la vie du savant de profession. Ce système fut rigoureusement suivi jusqu'au moment où il fut totalement aboli par la réforme, qui en employant les langues vivantes dans le cuite public, les éleva à une dignité inconnue jusqu'alors. Les traductions de la bible et l'usagé de prêcher et d'écrire sur la théologie et la morale dans les langues vivantes, firent plus que tous les évènemens et les découvertes de ce siècle actif, pour polir la littérature, propager les connaissances, épurer la morale.

Sir Thomas More se distingua parmi les écrivains qui prirent part à cette révolution. Sa courte narration historique est remarquable.

11 est aussi le premier écrivain renommé

parmi nous , qui ait acquis sa réputation en parlant en public. Ses traités sur la controverse , qui sont d'ailleurs des morceaux du plus haut intérêt , doivent être considérés comme enfans de la réforme. En parlant de la langue anglaise comme propre à v^.e tra^luction de la Bible, il s'exprime en termes honorables pour elle , qui n'auraient été employés dans aucune langue moderne avant que la science eût franchi le seuil des écoles. « C'est » une erreur d'appeler notre langue barbare , )> car^ comme le savent tous les savans, elle » ne Test pas plus que toutes les langues )) étrangères ne le sont entr'elles, et quoiqu'on » prétende qu'elle est stérile , je soutiens » qu'elle est bien assez riche pour exprimer ]» nos pensées, dans tout ce que nous pouvons* » avoir à dire (i). »

Machiavel est le premier écrivain célèbre' qui ait agité de graves questions dans une langue moderne. Celte particularité est digne de remarque, car il n'était pas poussé par le puissant stimulant de la réfortne. Il est probable que Machiavel ne regarda cet évène-

(l ) A dialogue of sir Thomas More , Knight , toncliing rhc pestilent sect of Luther and Tindal^ UI, i6y London, iS^^ov

StîR L*HIS^OrRE DE LA PHILOSOPHIE. 65

tnent que comme une simple révolte produite dans un pays barbare, par les idées d'un misérable moine indigne de fixer l'attention d'un homme entièrement occupé des affaires de Florence, et du désir d'expulser les étrangers dltalie. Au moment où Luther parut, Machiavel touchait à la fin de sa vie agitée et malheureuse : Le lecteur reconnaîtra dans le passage suivant la justesse des éloges généralement accordés à cet écrivain célèbre, et les critiques de la censure se trouvent Ik plutôt comme explication des faits, que comme blâme.

« Aucun écrivain ancien ou moderne n'a )> peut-être jamais réuni à un aussi haut degré » que lui , une infinie variété de talens » aussi différens et en apparence opposés.

» Profondément versé dans ces artifices de » dissimulation et d'intrigues, que les pe^ » tits cabinets d'Italie prenaient pour de la » sagesse politique; il savait allier une imagiji nation familiarisée avec tout ce que l'his- )) toire des conspirateurs contient de perfide >» et d'atroce, à une adresse étonnante, pour » verser le ridicule sur les folies plus inno* » centes de la vie ordinaire. On a souvent » comparé son talent dramatique h celui de » Molière , mais il lui ressemble bien plus

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