GG CO JVSIDÉ R A TIONS
» par sa force comique, que par une gaieté )/ bienveillante et une morale pure. Tel qu'il )) est cependant , ce talent forme un contraste » extraordinaire, qui, dans la même p^ge, » nous rapelle la profondeur de Tacite, et la » politique obscure et infernale d'un César » Borgia. Ajoutez à cela une pureté de goût » qui l'élève, comme historien, au niveau de » la simplicité sévère des Grecs, et une saga- )) cité a combiner des faits historiques qui » devaient , par la suite , être si utiles à Técole » de Montesquieu. ))
« Cependant, quelqu'éminent qu'aient é(é )j les talents de Machiavel^ on ne peut le » -ranger parmi les bienfaiteui's de l'humanité. » Dans aucun de ses écrits, il ne laisse aper- » cevoir cette vive sympathie pour le bonheur » de la race humaine , ou ce zèle ardent pour y» le triomphe de la justice et de la vérité, sans )) lesquels les plus hautes qualités, au milieu )) des recherches de la morale et de la poUti- » que , sont dans un continuel danger de )) s'égarer. Ce qu'il y a même d'étonnant, c'est » qu'il semble n'avoir pas soupçonné le chan- » gement remarquable que les progrès de la » raison et la propagation des connaissances, » fruit de la découverte récente de l'impri- » merie, devaient apporter aux choses bu-
SUR L HISTOIRE DE LÀ PHfLOSOPUIK. 67
)) maines. Dans sou Traité du Prince , le plus » fameux et le dernier de ses ouvrages , il rai- » sonne toujours comme s'il supposait que le » souverain en gouvernant n'a d'autre but » que son avantage personnel; tandis que, )) selon Aristote, cette seule circonstance con- » stitue l'essence de la plus cruelle des tyran- » nies. Il regarde aussi comme possible de » retenir les hommes dans un esclavage per- » pétuel par la politique usée de la double » doctrine /OU, en d'autres termes, en éclai- » ranlle petit nombre, et cherchant à éclairer » le reste. Cette politique plus ou moins pra- » tîquée par les hommes d'état de tous les » pays et de tous les siècles, ne peut man- » quer , partout où la liberté de la presse est ï> respectée, d'ajouter à Finstabilité de ceux )) qui ont la faiblesse de l'employer; elle in- )) suite trop au discernement de la multitude. » Quelques-uns des apologistes de Machiavel )) ont bien prétendu en effets que son véri- 5> table objet, en dévoilant les mystères de la » royauté, était de montrer aux gouvernés le y* moyen de résister aux envahissemens des » gouvernemens , et de satiriser en même )) temps, sous le masque de l'intérêt qu'il » prenait à eux, les vices caractéristiques des » princes; mais quoique cette hypothèse ait » été sanctionnée par plusieurs hommes de
(}g CONSIDÉRATION»
» dîstînclion , et reçoive quelque vraisem^ y> blance de divers évènemens de la vie de » l'auteur , en rezaminant avec plus d'alten- » tion, elle nous paraît tout-à-fait erronnée; » et même aujourd'hui , nous la croyons gêné- » ralement rejetée. Il est vrai, que si telles ont )> été les vues de Machiavel, elles étaient de » beaucoup trop fines pour la capacité de ses » élèves royaux , quelques-uns d'entr eux ont » adopté cette doctrine comme un manuel » journalier , mais nous n'en connaissons » aucun qui Tait regardée comme un pané- )) gyrique déguisé de la liberté et de la vertu. » Il est d'ailleurs peu important de s'étendre » sur les motifs de l'auleur, puisque Texpé- » rience nous a mis à même de prononcer I» avec tant de justesse sur l'effet moral de ses » préceptes. »
« Vers Tépoque de la réformalion , dit » Condorcet, les principes du Machiavélisme » religieux , étaient devenus la seule croyance ï> des princes, des ministres et des pontifes ; Il et les mêmes opinious avaient contribué à » corrompre la philosophie. En effet, quel » code de morale, ajoute-t-il , devait-on atten- >^ dre d un système dont Tun des principes » est qu'il est nécessaire de maintenir la mo- » raie du peuple par des erreurs, et que les
SUR l'histoire de la. philosophie. 69
» hommes éclairés ont le droit de retenir les i> autres dans les chaînes dont eux-mêmes ont » tenté de s^affranchir? Cette assertion est 9 peut-être trop généralisée ^ mais il y a de » fortes raisons pour croire que le uombre » des exceptions est très-limité. »
« La conséquence de l'adoption d*un tel
» système par les gouvernans , était telle
>) qu'on pouvait s'y attendre. Les crimes les
» plus infâmes, les assassinats et les empoi-
» sonnemens, dit l'historien français Millot^
» devenaient plus fréquens que jamais. On
» les croyait sortis d'Italie où la rage et la fai*
)> blesse des factions opposées concouraient à
» les multiplier. La morale disparaissait peu
» à peu^ et avec elle toute sécurité dans le
» commerce de la vie. Les premiers principes
» du devoir étaient effacés par l'influence
9 réunie de l'athéisme et de la superstition. »
« Me serat-il cependant permis de prému- D ijir les lecteurs contre l'erreur trop comy* mune de confondre la double doctrine des » machiavélistes politiques, avec les égards )) pour les opinions établies dont Fontenelle » veut parler dans cette maxime si connue, » qu'un homme sage, lors même qu'il aurait V sa main pleine de vérités, devait souvent se
'JO CONSIDÉRA. TJO^S
» contenter de lever le petit doigt. On peut » dire avec raison des partisans de la pre- » mière doctrine, qu'ils préfèrent Tobscurité » à la lumière, parce que leurs actions re* » doutent cette dernière, sachant bien pour » emprunter l'espression de Bacon : Que les » mc&carcuies , les momeries et les iiiomphes » du monde , peuvent bien soutenir la lu- » înière , mais non supporter le grand jour ; » taudis qu'on peut comparer le philosophe » imbu de la maxime de Fontenelle^ à l'oc- » culiste qui, après l'opération de la cata- ^> racte , prépare Toeil irritable de son malade » à supporter sans danger Téclat de la lu- >> mière, en le retenant long-temps au milieu » du jour incertain d'un appartement obsr » cur. »
u On sait qu'au fond Machiavel n*était » point Tarai du clergé; quelques écrivains de » cet ordre lui donnent les épithètes les plus » injurieuses. Il n'en est pas moins certain )} que les protecteurs royaux de la foi catho- » lique ont puisé dans les maximes de cette >' politique, qu'ils ont constamment opposée » aux innovations des réformateurs. Le Prince » était le livre favori de Charles-Quint, et on » l'appelait la bible de Catherine de Médicis. w On prétend qu'à la cour de cette dernière
SUR LUIâTOJAE DE LA PillLOSOPfllE. 7I
)) on professait ouvertement ses plus atroces
» maximes et particulièrement celle qui rc-
» commande aux souverains de ne pas com-
n mettre de crimes à demi. Les cardinaux
» Italiens qu'on prétend avoir conseillé le
» massacre de la Saint-Barthelemy, élaient de
» Técole de Machiavel. y>
a Hume observe qu'il reste à peine une » maxime du Prince qui n'ait point été ré- » fulée par l'expérience. Machiavel, dit le )) même écrivain , était certainement un beau » génie; mais^ ayant borné ses études au gou- » vernement furieux et tyrannique des an- » ciens temps ou des principautés anarchi- » ques de l'Italie , ses raisonnemens sur le )) gouvernement monarchique de Tltalie en » particulier sont extrêmement défectueux.
» Les erreurs de ce publiciste viennent en » partie de ce qu'il est né trop tôt pour bien » juger des vérités politiques. »
c On peut ajouter à ces remarques judi- » cieuses que l'esprit de Machiavel semblait )) plutôt être fait pour combiner et généra* )) liser ses connaisances historiques^ que pour » remonter aux premiers priuci{>e8 de la » science politique, dans la constitution de » la nature humaine, et dans les vérités éler- » nelles de la morale. Ses réflexions en gêné-
'jl CONSIDÉAATIOMS
}> rai , quelqu'ingéDieuses et subtiles qu'elles » soient^ ne sont , à quelques exceptions près, >« quun résultat empyrique des évèneroens » passés ; elles peuvent être à la fois intéres- » santés et instructives pour celui qui étudie » l'histoire ancienne^ mais la leçon la plus }> importante quelles puissent présenter au i) politique moderne , c'çst de lui montrer le » danger de regarder aujourd'hui de telles V maximes, comme d'une application univçr- )) selle ou d'un intérêt permanent, p
(K Les progrès de la philosophie politique, u de la morale et du bou ordre général en D Europe depuis cette époque, sont une réfu- >) tation si agréable de la politique étroite et » criminelle de Machiavel que apus ne pou- )i vous nous empêcher d'en £siirç la remarque « en passant, ^ous citerons à cet effet, Técrî- » vain profond dont nous avons déjà parlé. >i Quoique toutes les espèces de gouverne- » mens, dit Hume, aient été améliorées dans » les temps modernes, il semble cependant » que le gouvernement monarchique est celui » qui se soit le plus approché de la perfection. )) On peut dire aujourd'hui des monarchies » civilisées ce qu'on ne disait autrefois que » des républiques, que c'était le gouverue- » ment des lois et non des hommes. Ou
SUR l'histoire D£ LA PHILOSOPHtE. ^3
» trouve qu'elles sont susceptibles d^ordre^ » de méthode , de constance ; la propriété y ^) est garantie y l'indusdrie encouragée ; les » arts fleurissent et le prince vit tranquille >) au milieu de ses sujets, comme un père au » milieu de ses enfans. Depuis deux siècles il » y a peut être eu , et il y a encore en Europe, » près de deux cents princes absolus, grands >» ou petits. En donnant à chacun vingt ans » de règne , on peut croire qu'il y a eu en
» tout deux mille monarques ou tyrans comme » les Grecs les auraient appelés, et cependant » parmi tous ces princes, même en y compre* » nant Philippe II ^ il n'y en a pas un seul h aussi mauvais que Tibère, Caligula, Néron, » ou Domitien, ce qui fait quatre empereurs )) sur douze. »
« Il est difficile de donner aucune raison » solide de ce fait remarquable. On pourrait » peut-être l'attribuer à la généralisation , » trop limitée encore, des connaissances dont « nous sommes redevables à la liberté de la » presse. En élevant dans les états libres un » boulevard de jour en jour plus stable con- » tre l'oppression des gouvernans, les lumières >» du peuple ont eu une influence puissante ^> sur les gouvernemens les plus absolus. Elles » ont montré aux princes que la plus ferme
y 4 COXiSIDlfilÀTlONS
}) base de leur grandeur élait dans la puis«-
y> sance , la prospérité et Tinstruction de leurs
7> sujets 9 et elles ont ainsi dirigé leuratten-
» tion sur des objets d'une utilité nationale et
» durable. Combien est encourageante la
» perspective qui nous est présentée dans
» Fhistoire future du monde! Quel motif d'é-
» mulation pour ceux qui, dans l'intérieur
y» du cabinet, aspirent à venir augmenter par
y> leurs tributs , quelque légers qu'ils soient ,
y> la masse toujours croissante des lumières et
» du bonheur des hommes. »
Si le passage ci-dessus extrait du discours de M. Stewart, nous avait paru correspondre exactement à la note qu'il y a placée sur le même sujet, nous nous serions abstenu de preadre la moindre part à Péternelle dispute concernant l'intention qu'avait Machiavel en composant son livre du Prince. Nous aurions fait peu d'attention à la doctrine renfermée dans cette note ^ si ce n'était que l'extrait de M. Sismondi n'a pas toute la clarté ordinaire à cet écrivain justement célèbre. Le livre du Prince est le tableau des moyens par lesquels le pouvoir tyrannique s'acquiert et se conserve, c'est une théorie d'un certain ordre de phénomènes^ pris dans l'histoire de 1 humanité. Il est donc essentiel au but de Machia-
SUR L HISTOIRE DE Là PHILOSOPHIE. 7 5
vel, que son ouvrage contienne rénumération et l'exposition des ruses des tyrans, et c est pour cela qu'il peut être considéré et employé comme un manuel. Celui qui écrirait un traité philosophique sur les poisons, dé* terminerait la quantité de chaque substance vénéneuse capable de produire la mort, les circonstances qui favorisent au contraire son action, enfin tout ce qu'il est essentiel que lempoisonneur connaisse; alors que ce traité n'aurait pas été destiné à son usage. Il est clair aussi que l'exposition de ce que doit être un tyran est la plu3 amère des satires que Ton puisse en faire. Le livre du Prince doit donc avoir eu ce double aspect, quand bien même aucune des intentions qu'il semble déceler n'aurait été véritablement dans l'esprit de son auteur. Un chimiste n'a pas plus pour but d'enseigner les moyens de découvrir les antidotes, que ceux d'administrer les poisons; mais les lecteurs peuvent appliquer leurs découvertes dans ces deux intentions (i). Longtemps avant, Aristote avait également donné
(1) Aristote, Politique^ Liv. Y, C. III. En lisant ce chapitre , il faut se souvenir que par tyran Aristote entend toute personne qui possède un pouvoir absolu ; qui <^tait obtenu chez les Grecs par des moyens si vils^ que même à cette époque, ce mot était pris dans le mdme sens qu'aujourd'hui.
n6 COMSIDÉRATtONS
uDe théorie de la tyrannie, sans qu'on Tait soupçonné d^intention immorale ; et dans des temps plus modernes ceux qui furent les premiers maîtres de Machiavel , en firent quet-^ quefois autant. Les Scholastiques suivirent Aristote de trop près pour ne point saisir un rapport si frappant, et Saint Thomas d'Aquin^ rexplique comme tout le reste ^ dans la simplicité de son cœur. D'après cela nous croyons que le but de Machiavel fut purement scientifique, de même que celui des écrivains qui le précédèrent; et i) paraît que Bacon te comprit de même , puisqu'il le remercie de son exposition de politique immorale. Dans le passage remarquable où Bacon expose sa théorie sur les moyens d'acquérir de la fortune, théorie qui, si on la compare à sa vie, nous fait si bien connaître la justesse de son esprit et la fausseté de son jugement dans les affaires du monde; il se justifie d'avoir appliqué la science à un pareil sujet, en énonçant un principe qui se trouve dans le livre du Prince : quii rCy a rien dans l'esprit ni dans l'action qui ne doiçe être réduit en principe et ramené à unç doctrine^
Nous conviendrons que les défauts du caractère de Machiavel se montrent manifeste^ ment dans ses écrits ; mais qu'un homme doué
SUR l'histothe de la philosophie. 77
cVun aussi grand génie^ ait affiché des mœurs entièreiDeut dépravées, ce serait une exception pénible et peut-être unique des lois de la nature humaine; et il est impossible de concevoir une plus grande dépravation , que d'avoir eu la ferme intention d^euseigner la perfidie et la cruauté. On ne peut s'arrêter à l'idée qu'un homme ami zélé de son pays , qui endura les plus cruels tourroens pour sa Hberté , et qui était adoré des hommes les plus distingués parmi ses concitoyens , soit tombé dans une pareille erreur (i) ; une telle dépravation n'est pas compatible avec la composition de rhistoîpe de Florence. Le récit des actions humaines' ne devient intéressant qu'autant qu'il réveille en nous des sentimens moraux; dépouillées de moralité^ elles perdent toute dignité et tout intérêt. L'histoire serait rejetée comme rebutante^ si elle n'inspirait au lecteur de la pitié pour le malheur , de la colère contre l'oppresseur, et le désir de voir triompher la justice; pour ne rien dire de l'admiration que le courage , le génie et la vertu
(i) Si on veut une preuve de l'esliine que lui accordèrent ceux qui le connurent, nous engageons le lecteur à se reporter à Guiccîardini , qui, bien que ses opinions fussent ind<ipcndantes , devint , par les emplois qu'il occupa sous les souverains de la Maison de M^dicis , le soutien de leur autorité , et par conséquent , antagoniste de Machiavel , qui e'tait le plus ardent des républicains.
n8 CO NSI bÉR ETIONS
doivent exciter en nous, quoique cette aid^ iniration attire quelquefois la vérité de nos jugemens historiques, elle n'appartient pas moins à notre nature morale. D'après les intentions qu'on prête à Tauteur du Prince, il n'aurait jamais pu inspirer les sentimens qui n'étaient point dans son cœur. Il faut avouer que cette faculté d'envisager la tyrannie d'un coup-d'œil scientifique , et de la réduire en théorie dénote un manque de sensibilité. Le caractère plus heureux dont était doué Aristote, fait qu'il manifeste hautement sa haine pour toute politique tyrannique, bien qu'il explique la tyrannie par ses principes.
Nous regrettons que Ton remarque le même défaut dans l'histoire de Henri VU , écrite par Bacon ; non pas que nous prétendions par là excuser Machiavel. L'auteur ne blâme point assez l'hypocrisie et la tyrannie du roi; il expose trop froidement les expédiens et les ruses de Henri VII, qu'il décore du nom de sagesse; et en général il donne à ce monarque un caractère trop systématique, dans le but de nous le faire voir condme un parfait modèle de perfidie royale. Il nous le montre occupé d'assurer sa sûreté et sa puissance par tous les moyens possibles; se conduisant bien dans les temps de calme, par cela seul que c'était plus
SUR L*HrSTOniE DE LA PHILOSOPHIE. *JQ
politique ; mais ne reculant jamais devant un crime , pour peu qu'il lui fut utile. Celte histoire aurait été aussi délicieuse qu'admirable, si Bacon y avait aussi bien établi que dans sa philosophie , la différence qui existe entre la sagesse et la ruse. Il est vrai que plus d'un historien a commis la même erreur. La plupart d'entr'eux étant trop occupés d'expliquer les contradictions apparentes du caractère, ils deviennent indulgens pour l'individu lui-même, et lorsqu'ils ont expliqué ses vices, ils les retracent de manière à faire croire qu'ils les excusent. L'écrivain qui s'est donné la peine de nous faire connaître un homme doué d'un caractère politique; qui a pu plier son esprit à une tâche aussi difficile que celle de réduire la ruse en théorie, et qui a su vaincre son dégoût et son indignation au point de pouvoir examiner froidement son sujet ; cet écrivain , dis-je, se complait dans l'œuvre de son génie , admire l'ordre qu'il a su introduire dans le cahôs des passions les plus tumu'ltueuses, et finit par voir son ouvrage avec cette satisfaction intérieure qui donne de la clarté et de la bienveillance au langage qu'il emploie, pour nous faire part de ses prétendues découvertes.
Il est bon aussi de ne pas perdre de vue que Machiavel vivait à une époque où les
^O CONSIDIÉR ETIONS
évèneroens de chaque jour devaient avoir émoussé sa sensibilité et épuisé son indignation. Si nous cherchons à excuser l'auteur sur rintention qui Tanimait^ son ouvrage n'en devient qu'une preuve plus concluante de la dépravation qui l'entourait. Dans un tel état de choses , se voyant trompé dans toutes ses espérances ^ Florence étant soumise à des tyrans, et l'Italie tout entière gémissant sous un joug étranger; lui-même ayant enduré mille maux pour la liberté de son pays, et se voyant réduit à la mendicité dans sa vieillesse , après s'être dévoué pour le bien public; il n'est pas étonnant qu'il se soit décidé à nous tracer la théorie de l'oppression dont il fut la victime ; et que par une description froide et sévère des principes de la tyrannie, il ait manifesté son indignation contre cette masse d'hommes lâches qui s'était laissée asservir. Plein de mépris et de dégoût pour ces hommes qui avaient trahi la cause de la nature humaine^ en se sotunettant lâchement au despotisme, il semblait se venger de leur bassesse ^ en philosophant avec une sorte d'indifférence sur les crimes.de leurs oppresseurs. Son dernier cha- 23itre où respire^une allure un peu plus libre, a un caractère tout différent des précédens.
Son appel aux Médicis pour délivrer l'Italie des étrangers, montre encore quels furent ses
SUR LiirSTOinE DE LA. PHILOSOPUII. 8l
anciens seutimens. Peut-être croyait-il qu'on devait excuser tous les moyens qu'emploierait un usurpateur Italien , pour délivrer son pays du joug des étrangers. Ce rayon d'espoir parait l'avoir soutenu dans la description qu'il donne des moyens par lesquels on arrive à l'usurpation y et lui avoir donné quelque faible espérance de décider l'usurpateur à devenir libérateur. Machiavel savait que les gouvernemens légitimes de l'Italie étaient trop vils pour la défendre, et que tous les autres s'étaient ligués }30ur la rendre esclave ; il était donc fondé, ne comptant plus sur les princes légitimes, à attendre Tindépendauce et peut-être la liberté^ de 1 énergie et du génie d'un tyran illustre. Depuis Pétrarque jusqu'à Alfieri, le sentiment national de Fltalie semble s'être réfugié dans le cœur des écrivains. Plus leur pays est abandonné de leurs compatriotes, plus ils en parlent avec tendresse: nulle part on ii'a si bien di t et fait si peu. Tout en blâmant le caractère de cette nation, et en gémissant sur les causes qui l'ont fait ce qu'il est, il est juste que nous excusions quelques écarts de la part des hommes de génie, quand ils voient les habitans de leur belle et célèbre contrée dépouillés (et maintenant ils le sont probablement pour toujours) de cette indépendance dont jouissent des nations obscures et barbares.
3^ CONS1DÉIIATIOW5
M. Hume observe avec juste raison , que la théorie de Machiavel (en mettant de côté la question importante de la moralité) fut gâtée par les atrocités que commettaient alors les Italiens, et qu'ils décoraient du nom de politiques. Les hommes qui prirent part à ces mesures dans les gouvernemens républicains de ritalie , donnèrent plus d'extension à celte prétendue politique , et s'en firent un plus grand mérite aux yeux de la nation , que ne le firent les monarchies transalpines. Mais ni les guerres civiles de France et d'Angleterre , ni l'administration de Henri VII, de Ferdinand et de Louis XI (pour ne rien dire des guerres de religion qui vinrent plus tard) , ne nous permettent de considérer cette politique comme étant particulière à l'Italie. Elle était une conséquence de l'état de l'Europe, à cette époque. Dans les siècles où de fortes contestations sont long temps entretenues par des chefs remplis d'énergie, ou par des corps trop nombreux pour que la loi puisse être observée, si ces hommes discutent pour le pouvoir, le maintien des privilèges , ou les propriétés, ou les opinions auxquels ils sont fortement attachés^ les passions, animées par de semblables intérêts, entretenues par une sorte de sympathie , poussées jusqu'à la rage par la résistance ; abandonnent bientôt toute con-
Sun l'histoire nk l\ philosophie. 8^
irainte morale vis-à-vis de leurs ennemis. La vengeance, ce sentiment qae dédaignent ordinairement les gens civilisés, provoque la multitude à de nouvelles cruautés^ et les atrocités qui prennent naissance dans les fureurs de Tambition et du fanatisme, finissent par être regardées comme nécessaires à la sûreté de chacun. Les mêmes raisons qui font que nous adoptons une découverte nouvelle dans lart de la guerre, portent chaque parti à se livrer à des cruautés. Les hommes deviennent sauvages quand il s'agit de leur propre défense. Dans la politique de ces temps déplorables , on regarda la ruse et la violence comme nécessaires à l'existence.
Mais bien que les mêmes circonstances produisent les mêmes effets dans tous les temps , il faut avouer que les maux que nous venons de retracer dominent k des degrés très-différens, selon les temps et les époques. Quelques-unes de ces différences tiennent à des particularités nationales que nous ne pouvons clairement expliquer^ mais dans le plus grand nombre des cas, Texpérience est frappante et uniforme. Toutes choses égales d ailleurs^ les guerres civiles sont régulières et humaines, selon des circonstances qui peuvent être définies avec assez d exactitude. lorsqu'une na-
8 4 CONSIDKH \TrONS
tion est depuis long-temps accoutumée a urt gouvernement populaire, qu'elle jouit de la liberté de parler et d'écrire, qu'elle est familiarisée avec la hardiesse et la turbulence des assemblées nombreuses; elle ne craint pas d'examiner tous les sujets de morale et de religion. Partout où le plus grand nombre s'occupe de la conduite de leurs supérieurs, où il y a un public et où' ce public énonce hardiment ses opinions, où aucune ligue de démar* cation ne condamne les classes inférieures à une servitude éternelle, et par conséquent n'expose point les classes supérieures à l'envie et à la malédiction de leurs inférieurs, où l'administration de la loi est tellement purifiée par l'œil du public, qu'elle devient une grande école pour l'humanité et la justice, et où, comme conséquence ordinaire, l'aisance est généralement répandue; la raison est cultivée, et il existe un sentiment d'égalité et de fierté morales. Les hommes semblent devenir plus civilisés à mesure que leurs chaînes s'usent. La tranquillité est maintenue ou à peu près par l'absence des expédiens qu'on regardait autrefois comme propres à la conserver. Com»
parez l'Europe et TAsie, les extrêmes s'y rencontrent. Mais si de là on passe aux degrés intermédiaires, on trouve que les guerres civiles sont moins cruelles h mesure que le
SUR l'histoire ok la philosophie. 85
peuple s'est avancé vers la civilisation. Comparez les guerres civiles des deux Roses avec celles qui eurent lieu sous Charles I" : Comparez encore celles ci ^ avec Thumanité et la sagesse qui présidèrent aux révolutions du xvi® siècle et de 1788. Examinez ensuite celles qui ont amené la révolution Américaine* Vous y verrez l'anarchie sans confusion, et des gouvernemens abolis et établis sans qu*il y ait eu une goutte de sang de répandue. Les progrès de la civilisation , sans liberté civile^ produisent quelquefois des effets semblables. Lorsque Hume écrivit les excellentes observations, citées par M, Stewart, rEurope avait été pendant plus d'un siècle, exempte de ces convulsions générales qui mettent à l'épreuve le caractère moral des nations, et les portent vers une civilisation plus avancée. Depuis ce temps, nous avons essuyé une des plus terribles tempêtes, nos esprits sont encore remplis du souvenir des calamités affreuses qu'elle a produites et des bienfaits précaires et douteux qui en sont résultés. Les contemporains de ces scènes terribles ne peuvent jamais les con-> templer desang-froid(i). Et cependant, quoi-
(0 Le livre 4^ *des dialogues de Sir Thomas More, que nous avons cité ci-dessus , contient des détails curieux sur quelques jugemens portés par les contemporains, détails aux-*
86 CO«SWÉtHLjlOKS
que les événemens de ce siècle, aient été contraires aux espérances conçues par une ar-
quels le caractère admirable de ce grand homme donne une nouvelle importance. 11 fut si profondément ëmu des horfeurs de la révolte des paysans saxons, qu'il considéra les luthériens comme étant de toute nécessité des anarchistes et des rebelles, qui croient que ioui gowemement et UnUe autorité ne sont que ijrarmîe. « Or , dit-il , cette doctrine parut si » belle et si hardie au bas peuple des montagnards Alle- I» mands, quMle les éblouit, et qu'ils formèrent une bande » tumultueuse de cette misérable secte, qui d'abord se révolta » contre un abbé, et peu après contre un évdque, dont les M seigneurs temporels se jouaient et se divertissaient. Peu » après ces luthériens montagnards attaquèrent aussi les sei- » gneurs temporels , qui dans le cours d'un été tuèrent envi- )> ron soixante dix miUe luthériens , et réduisirent le reste i » une servitude vraiment malheureuse »
Un peu plus loin » il informe ses compatriotes qu'à cette secte méchante appartenaient tous ceux qui propageaient de pareilles atrocités au sac de Rome, sous le connétable de Bourbon, et qui, entr'autrcs crimes, voudraient faire rôtir un enfant /usqu*à la mort en présenu de son père et de sa mère. Dans le chapitre suivant , il prévient ses lecteurs que de semblables outrages n'étaient pas en usage dans les guerres, et que , parmi les luthériens , c'est cette secte elle-même qui est cause de ses propres maux. Sir Thomas More regarde la naissance des Luthéiieus comme une prewe éclatante de la fin prochaine de Vunivers ; et après les avoir qualités de secte bestiale^ abominable , pire qvf les anciens hérétiques et les Mahométans^ il ajoute que les chefs de ces exécrables hérésies avaient des mœurs plus sensuelles et plus dissolu^ que n'avait jamais fait JUahomet.
Cependant , quand il arrive à la brûlure des hérétiques ^ on
SUR l'histoirb db la philosophie. 87
deote philantrophie relativement à Tétai de la civilisation en Europe , il est probable que
voit renaître son bon naturel et les opinions libérales de sa jeunesse. Il regarde la brûlare des hérétiques comme la simple punition de la rébellion. « La terreur qu^inspirent ces outra* u ges et les malheurs qui doivent suivre la formation de pa- » reilles sectes, et déjà quelques pays nous en ont fourni la » preuve , ont été cause que les princes et les peuples ont été » forcés de punir les hérétiques par des morts terribles. Tant » qu'ils ne commirent point de violence, on les inquiéta » peu. « Enfin on trouve dans ses dialogues un principe de tolérance si large et si hardi qu^il le mit dans la bouche d'un autre orateur du dialogue. « Par mon ame, disait votre ami, » je voudrais bien que tout le monde fût d'avis de réprimer » toute violence et contrainte, de quelque côté qu^elle vienne^ v que ce soit des Chrétiens ou des payens; et que personne » ne tût contraint à croire que ce que la grice , la sagesse et a» les bonnes mœurs lui permettraient de croire. Et ensuite, » que celui qui voudra venir à Dieu , au nom de Dieu qu'it » vienne ; et que celui qui préférera aller au diable , que le » diable s^en aille avec lui! » Sir Thomas More pense que puisque la vérité doit l'emporter sur le mensonge , il serai» possible de pactiser avec \es payens et les Mahoméians. « Car » il en est beaucoup plus qui doivent être gagnés à Christ de » cette manière qu'il n'y en a de perdus pour lui en agissant 1» autrement. Cependant du moment où les hérétiques vien«t » draient à naître parmi nous, il ne faudrait les souffrir es n aucune manière ; mais les opprimer et les détruire dès le p principe. Car nous ne pouvons faire de nouvelles conquêtes » à Christ en les engageant à revenir parmi nous , puisqu'ils a» étaient déjà des nôtres. » Cependant, ne se fiant pas trop à cet argument remarquable, il en revient au prétexte de la défense de soi-même « Jamais , dit-il, on ne les aigrit par I» 9 moindre punition corporelle, qu'autant eux-mêmes devio- 1» rent violents. »
la postérité, exempte de passions^ jugera que l'Europe a su résister à l'épreuve d'une commotion générale ; et a montré, par sa douceur relative ; les progrès qu'elle avait fait dans la civilisation. A la vérité uu moment de phré" nésie éclata plus horriblement qu'en aucun autre temps de l'histoire , çt se distingua pai* des massacres populaires et des meurtres judiciaires , chez un peuple plus susceptible qu'aucun autre de s'abandonner à un fanatisme momentané. A cet état succéda une guerre dans laquelle les uns combattaient pour obtenir la domination universelle, et les autres luttaient pour l'existence. Mais bientôt les anciennes lois de la guerre, méconnues d'a-s bord, plutôt dans la forme que dans le fait, reprirent leur ascendant parmi les combattans Européens. Quelles furent légères, le3 traces que laissèrent sur les sentimens de TEu-: rope les atrocités des factions et les moeurs enfantées par vingt ans d'invasion et de conquêtes! Lorsqu'on examine avec soin Tépoque tumultueuse de la révolution française, on est frappé de n*y point rencontrer de ces criin^s qui souvent prennent naissance au mi-
A peine cinq ans sVtaîent-îls ëcoulës depuis celte publication , que sir Thomas More fut dëcapité, sous prétexte de
résistance à l'autorild,