SUR L HISTOIRE I)£ LA PHILOSOPHIE. I
Il est difficile d'attribuer à Descartes le mérite d'avoir reconnu la juridiction suprême, et exclusive de la conscience datis toutes les questions qui se rapportent aux opérations de l'esprit humain. Dans la controverse qui s'est élevée sur la liberté et la nécessité , le seul point en litige entre les contendans avait rapport à une question de fait sur laquelle les deux partis en appelaient à Févidence de la conscience^ et qui consistait à savoir si toutes les circonstances préalables étant les mêmes , le choix de Thomme ne serait pas le même en tout temps. On dit que Descartes combattit d^abord l'erreur logique par laquelle on cherche d définir les mots qui eapriment des notions trop simples pour éire susceptibles d'analyse (i). Mais en examinant avec soin les passages de Descartes et de Locke qui se rapportent à cette question, nous pensons que c'est à ce dernier philosophe que Ton doit attribuer l'honneur de la découverte. Descartes dit, en examinant sa proposition fondamentale : Je pense , donc je suis ; au il pré-
(i) Le vice des expressions employées par Descartes et qui sont soulignas ici , expressions qui ont été complètement développées par Locke, nous semble priver Descartes de toute juste prétention à une véritable priorité , relativement à Pimportante observation de Locke*
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suppose ces notions de pensée, d'eàcistence et de certitMêde , et qu 'il est impossible pour ce qui pense de ne point éxisier , et que ces notions , simples et vraies par elles-mêmes, deçierment obscures par les efforts que l'on/ait pour les définir. Or nous croyons que cette remarque de Descartes n'est là qu'accidentellement, et en effe.t il ne la pousse pas plus loin qu'il n'est nécessaire à la réfutation de l'objection qu'il avait en vue. Loin d'affirmer qu'il soit impossible de donner de semblables définitions ^ Descartes ose à peine en parler ; son langage est vague et se rapporte non pas à la classe des idées simples, mais à leur degré de simplicité. Il ne prend point ses exemples dans les perceptions que fournissent les sens externes, mais dans les termes abstraits dont sa propo* sition est composée : tout ce qu'on peut lui accorder , c'est qu'en cherchant à justifier une proposition controversée , il a saisi ujpe lueur faible et fugitive de la vérité. L'excellent pas-» sage de Locke , au contraire , n'est dû à aucune controverse. Il s'applique à toute une classe d'idées appelées idées simples, et démontre qu'il est impossible de les définir, parce qu'il n'est pas de mots qui puissent les Êiire connaître à celui qui n*en a pas une idée préalable ; parce que toute définition est une analyse, et que le propre de ces idée^ est de ne
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pouvoir être décomposées. M. Locke prend ses exemples dans les perceptions que fournissent les sens extérieurs , telles que les couleurs et le mouvement, afin d'écarter toute ambiguité, et considère la question seulement sous le point de vue du langage , où elle trouve naturellement sa place, et montre combien elle est importante .dans la conception d'un système.
JLes méditations de Descartes furent certainement la source de la plupart des disputes métaphysiques qui s'élevèrent depuis la chute de la scholastique. Il fut Tantagoniste de Gassendi; Hobbes, le plus célèbre de ses contemporains, fut un de ceux qui critiqua le plus amèrement les Méditations (i), et Locke fut à son tour stimulé par Hobbes et Descartes.
Spinosa fut disciple de Descartes ainsi que Mallebranche, qui, grâces aux travaux de Norris, son élève , et par ceux de Collier, peut être considéré comme le précurseur de Berkeley, qui donna naissap ce aux opinions de Hu me, et des controverses auxquelles elles donnèrent lieu. Descartes s^efforça de créer un
(i) Il est l'auteur des Objectiorus Urtiœ jointes aux Méditations , et où Ton trouve l'exposition de la majeure partie des principes fondamentaux de son système philosophique.
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système applicable à toutes les sciences ; une pareille entreprise pouvait être excusée dans un temps où les cours publics étaient la seule Voie d'instruction , et où le niém< ' '" seur était obligé de faire parcourii ^on élève tout le cercle des études. Dans l'exposition de ce plan impraticable. Descartes fut peut-être le seul métaphysicien qui se montra plutôt philosophe naturaliste que moraliste. De toutes les sciences, la morale est celle qu'il parait avoir le moins étudiée. Le morah:: , de l'école cartésienne fut Mallebranche, dont le traité sur là morale se distingue par la même candeur et la même originalité qui se r-ncontrent dans ses Recherches sur la vérité * ' '«**-
Ton trouve une plus forte teinte d '^.Lj:cismedontest empreinte toute sa philosophie.
Cet ouvrage ressemble beaucoup aux principes généraux émis dans un ouvrage intitulé Discussion sur la Vertu, dû à Jonathan- Edwards , qui était le plus prc^ond métaphysicien de tous les calvinistes de rAmériqûe du Nord.
Revenons maintenant à un sujet sur lequel notre opinion diffère beaucoup de celle de
^i) t\oMerdam et Ix>n(]rc$, i684-
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M. Slewart. Dans ces derniers temps, on s'est singulièrement occupé de cette partie de la philosophie qui a pour objet la connaissan, . èevoirs que les hommes et les nations oiit à rcnrplir les uns envers les autres^ en se conformant aux règles de la justice universelle, indépendamment de toute considération des lois positives , et on a séparé cette partie des connaissances , de la morale et des institutions politiques propres à chaque état^ Cette scie j^e a , reçu des noms différens, soit qu'on Tait considérée dans sa totalité, soit qu'on n'ait étudié que quelques-unes de ses parties. Ç^est ainsi qu'on Va appelée droit de senui - (fi. des gens^ droit public, droit des -' , - . ''^' La philosophie scholastique lui donna n'^^^sance, et ce fut en Espagne, vers le milieu du..i6e. siècle, qu'elle fit sa première apparition. Mais, quelque temps avant cette époque, les écoles tendaient manifestement vers rindépei:^ance; et la preuve, c'est que les Commentaires sur la Secunda secundœ ne tardèrent pas à être suivis des traités de Justitia et Jure, où bien que l'on citât encore quelquefois les grands docteurs des écoles, on justifiait en quelque sorte leur prétention à un titre plus indépendant. Ce titre et l'esprit de liberté qui le dénotait , étaient dus à l'étude toujours croissante du droit romain^sciencequi
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s'occupantdes mêmes questions que les moralistes des écoles, devait naturellement s'élever contre l'autorité de ces derniers; et qui par ses rapports avec le casuisme^ devenu nécessaire par la confession auriculaire^ altéra la pureté de la morale long-temps après qu'elle eut quitté Fécole. Dans les autres contrées de TEurope civilisée, les réformateurs de la religion et de la philosophie secouèrent le joug de la scho* lastique. En Espagne^ les scholiastes ne rencontrèrent aucune opposition. Francis de St.- Victoria , qui est souvent cité par Grotius , parait avoir été le premier homme qui acquit quelque réputation en se livrant à Tétude du droit romain. 11 mourut professeur à Salamanqueen i546. Il nous a été impossible de nous procurer ses ouvrages. Il n'en est pas de même de Dominique Soto, sur qui nous pouvons donner plus de détails^ ayant parcouru son ouvrage de Jusiidâ et Jure, qsiW dédia à Finfortuné don Carlos, et qu'il aurait désiré intituler Carolopœdia. Il fut confesseur de Charles-Quint et envoyé au concile de Trente en qualité de théologien. Son livre, qui contient en substance toutes les erreurs qu'il professa pendant long-temps à Sala0ianque,y fut publié en i56o^ dans la soixante-deuxième cinnée de son âge. Cet ouvrage renferme un grand nombre de preuves des progrès qui
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suivirent la renaissance des lettres , et avaient pénétré jusque dans les écoles d'Espagne.
Parmi les principes contenus dans cet écrit , il n'en est pas de plus curieux que le suivant. Quoique , selon Tun des écrivains de cette époque, Soto ait été un de ceux qui ont professé les opinions les plus modérées, il dit: Qu^ un Roi ne peut être justement dépouillé de son royaume par la communauté, à moins que son gouçernemenl ne deçienne tjrrannique. N'oublions pas de dire à Thonneur de ces jurisconsultes dont on ne parle plus aujourd'hui, que Victoria blâma la guerre que ses compatriotes faisaient alors à l'Amérique sous le prétexte et dans le but d'y propager le christianisme, et que Soto s'éleva avec force contre le droit de réduire en esclavage ces malheureuses Tribus, à propos d'une dispute qui eut lieu entre Sepulvada et Las Casas, et dont Tempereur Pavait établi l'arbitre. Chose plus remarquable encore, c'est que Dominique Soto fut le premier écrivain qui condamna le trafic des esclaves en Afrique , et justifia honorablement son système, en employant ses propres principes à la réfutation de ce tissu de crimes et d'avarice que ses compatriotes cherchaient à prolonger. « S'il est vrai, dit-il, ainsi qu'on » Ta dernièrement rapporté, que les mary> chands portugais attirent les malheureux
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u Africains vers les côtes par des amusemens, » des présens ^ et toutes sortes de séductions )) et de fraudes^ et qu'ils les contraignent alors » à s*embarquer dans leurs vaisseaux comme » esclaves, ceux qui les ont pris, ceux qui les 1» achètent de leurs ravisseurs , et ceux qui les » possèdent, ne peuvent jouir d'une conp science tranquilie^à moins qu'ils ne libèrent )) ces esclaves y bien qu'ils soient incapables » de leur payer rançon (i). »
Dans les contrées où une nombreuse corporation est forcée, par les devoirs de sa profession à prêcher la morale, comme le clergé catholique dans la confession auriculaire^ il est évident qu*elle doit s'aider de livres, et que ces derniers doivent, même aux dépens de la rigueur philosophique, ramener chaque cas particulier à des principes tels que des hommes d'une capacité ordinaire soient k même d'enseigner avec clarté une courte morale. Delà vint le casuisme; et de l'immense influence qu'il acquit, on vit naître, dans la plus catholique de toutes les monarchies, la science du droit naturel. Il faut encore ajouter que, sous Philippe et Charles, l'Espagne étant devenue la première puissance militaire et po-
(i) Soto de Justîtiâ et îure, lîb, IV. Quest. l. Art. a.