‹ Mélanges philosophiques de Sir James MackintoshChapitre 16 sur 25 · SUR L HISTOIRE D£ LA PHILOSOPHIE. II · texte numérisé non relu

SUR L HISTOIRE D£ LA PHILOSOPHIE. II

litique de l'Europe^ et ayant parconséqueot de nombreuses armées à entretenir et de longues guerres à soutenir^ elle fut aussi la première à sentir le besoin de ramener le droit naturel à des principes pratiques ^ afin de réduire la guerre à des règles fixes, maintenir la discipline des armées et régler le partage du butin et des dépouilles. Nous devons à ta plus grande guerre des temps modernes, celle pour Témancipation de la Hollande , un traité sur ce sujet, dont l'auteur est Balthazar Ayala^ qui parait avoir été avocat et juge de Tarmée espagnole en Flandres (i). La guerre navale qui eut lieu entre TAngleterre et FEspagne contribua également à diriger l'attention d'Alberic Gentilis sur le même point. Il paraît avoir assisté , en qualité de conseil j les réclamans espagnols devant la cour anglaise de Prize , et en conséquence rédigea les premiers rapports relatifs aux causes jugées d'après le droit maritime.

Cet ouvrage prouve que cette science avait une haute importance , et que les matérîaïux existans aussi bien que les questions en litige , exigeaient la plume d'un écrivain habile et jouissant d'un grand crédit.

On peut affirmer qu'on doit à la guerre de

l») Anas et Lupus, deux autres écrivains célèbres qui s'occupèrent du droit de la guerre , étaient également espagnols.

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la Belgique un écrivain tel que Grotius (i).

Les causes de la révolte contre l'Espagne fixé-* rent sou attention sur les bornes de Tautorité et sur les limites de la soumission. La longue guerre de Flandres prouva la nécessité d avoir des principes pour arrêter les hostilités. L'impudence avec laquelle plusieurs hommes d'état de ce siècle et en particulier la cour de Catherine de Médicis usaient de la politique appelée machiavélique^ l'engagea k justifier

(l) Alberic Gentilis fut certaineroeot le précurseur de Grotius. On verra par le passage suivant de Zoucfa, élève et successeur de Gentilis à Oxford , quelle opinion on.avait alors de la différence de talent qui existait entr'eux. Il s'attacha posttwtmtnt à Aîbenc GerOUis et à Hugo Grotius; h premier Justifie ses principes par V autorité des lois ^ et le second appuie sa doctrine sur le témoignage de la raison .

Prœfat. ad R. Zouch juris fecialî», sive juris inter ^ntes explicatio , iGSg. Les plus savans contemporains de Grotius , le distinguèrent pour avoir envisagé le droit des gens d'un coup dWiI philosophique, et pour s'être élevé au-dessua de la servîle érudition de ses prédécesseurs. Zouch écrivait avant Papparition de Ptiffendorf. Ses talens et son profond savoir, le rendirent célèbre; et c'est à lui que nous devons l'introduction des mots droit entre les nations^ ou comme le dirent Helvétius et M. Bentham , droit international qui distinguent davantage le sens moderne des mots droit desgens^ de l'acception qui leur était donnée par les jurisconsultes romains; et par là ils entendaient l'ensemWe des principes par lesquels, tou% les horaroes, excepté peut-être les bordes sauvages , réglèrent, ou voulurent régler leurs actions.

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Tautorité universelle et inviolable de b justice contre les argumens dç ces odieux sophistes. Les habitudes de sa profession camme homme de loi , et ses études particulières eurent nécessairement beaucoup d'influence sur la forme et le style de son ouvrage. Il y avait trop peu de temps que la société était exempte de désordres pour qu'elle pût lui fournir d'utiles exemples , et s'il ne consulta que Tauto* rité de l'antiquité , ce ne fut point chez lui pédanterie. Les poètes d'une nation étaient alors presqu'inconous des autres peuples , et si en effet il a trop souvent cité les poètes l^ecs et romains , il n'a fait en cela qu^ suivre l'esprit de son aiècle. Cependant il ne les cite point comme preuve ni comme au* toritéjmais comme étant les dépositaires de ces sentimens moraux avec lesquels les hommes civilisés ont toujours sympathisé de siècle en siècle, et pour opposer aux sophismes immoraux des politiques sans principes, le cri général de l'humanité.

Grotius et Thuanus doivent être considérés comme dec^x phénomènes moraux d'un heureux augure pour l'avenir. Placés à la fin du iG*" siècle^ tous deux passèrent en revue l'époque de carnage qui venait de s'écouler, non pour en pallier Thorreur, ni exaspérer

I lo coNSiniRATrorrs

les inimitiés des protestans ou des papistes; mais pour apprendre à ces deux sectes à être sages, en leur faisant voir les malheurs qu'elles avaient accasionnés, et les engager à garantir la postérité de pareilles calamités, en consentant à poser les bases d'un système de liberté religieuse qui , de nos jours , est encore imparfait. On ne sait si Tesprit de tolérance de Grotius provenait de Texpérience qu'il avait des maux quVnfante la persécution , ou de la douceur de son caractère, ou de la facilité avec laquelle il s'accommodait aux différences de religion que la politique commerciale commençait à introduire en Hollande; mais il fut le seul protestant de marque qui, avant le roi Guillaume y prit publiquement et en toute oc* casion, les catholiques romains sous sa protection. Il fit paraître son traité de JurebeUi etpacis ^ au moment où on commençait à ad-> mettre les lois de la guerre. C'est à tort qu'on a considéré le traité de Grotius comme un ouvrage philosophique, et conséquemment à cette erreur , il fut jugé d'après des motifs qui étaient étrangers au but quHl se proposait.

Grotius était un savant et un théologien , et par les services qu'il rendit on pourrait le qua*> lifier d'avocat des idées constitutionnelles. La victoire complète que les belles-lettres remportèrent sur les écoles à celte époque , entre-

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tint parmi les savans une jalousie qui ressemblait au barbarisme scholastique. L'ouvrage de Grotius est entièrement pratique. Leibnitz pensait qu'un traité philosophique sur ce sujet, traité qui n'existait pas de son temps, et dont nous sommes encore privés^ ce aurait pu » être produit par le profond génie de Hobbes, » s'il n'avait pas adopté des principes complè* » tement ùjjlx, on par le jugement et le savoir » de Tincomparable Grotius^ si les soins et » les affaires d'une vie agitée ne l'en eus* » sent éloigné (i). » Mais quoique l'ouvrage de Grotius soit purement pratique^ il doit occuper une place dans l'histoire de la philo*

Sophie morale^ qui a principalement pour objet d'apprécier l'influence de cette science sur l'esprit humain. L'ouvrage de Grotius est un manuel destiné k faire, conduire et terminer la guerre^ dans lequel son auteur, après avoir tracé une faible esquisse des préceptes moraux les plus généraux , et qui lui parurent suffisans pour donner une idée de fa nature de ce droit , et pour établir une dis-

(i) Leibnitz, lettre àMoIanus en 1700. Dans un des derniers écrits de Leibnitz, auquel M. Stewart accorde une grande autorilë, il exprime 8on opinion sur la capacité de Grotius, et r^oge qu'il en fait, acquiert, un nouveau prix des termes mesuras dont il se sert relativement à Hobbes et à Grotius.

lia coHSin^RjiTiOErs

tinclion immuable entre le bien et le mal , cherche à inculquer l'adoption des nouveaux usages qui venaient alors de sNntroduire, et k persuader aux nations d'y rester fidèles^ en s'appuyant sur les lois de la justice, Tintérét bien entendu, la sanction de la religion et l'accord unanime qui se rencontre dans les écrits des hommes les plus sages de tous les siècles, et les plus fameux exemples de Tantiquité.

Si cet ouvrage eût été un traité exprofesso sur cette science , on aurait pu reprocher a bon droit à son auteur de n'avoir pas suffi-* samment justifié ses principes, d'avoir con<fondu les questions dudroitetdel'humanil^é, de la raison et de l'usage; et on aurait pu blâmer en lui une certaine profusion d^autoriiés parmi lesquelles il en est quelques-unes qu> semblent s'écarter du véritable but pour lequel elles sont citées. Mais il est permis d^ croire que s'il eût épargné les citations, et établi des divisions trop exactes, son ouvrage eût beaucoup perdu, à cette époque, de son utilité et de son pouvoir persuasif. Ainsi il présente d'abord aux rois et aux hommes d'état le témoignage des historiens, des poètes, des orateurs, des philosophes, des

ecclésiastiques, des savans, des jurisconsultes

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anciens et modernes^ chrétiens ou payeas, de toutes les croyances^ de tous les siècles et de toutes les nations; tous hommes qu'ils étaient accoutumés de respecter, dont la sagesse réprouvait les guerres 'injustes et inutiles, qui ne voulaient pas pousser les hostilités avec une dureté portée au-delà du nécessaire; prétendaient qu'où observât la foi des traités et qu'on fit la paix aussi promptement que pos* sible. Peut-être que l'impression produite par le témoignage universel rendu à des principes si simples, qu'il peut paraître superflu de les prouver, a beaucoup contribué & les faire respecter depuis par les nations européennes plus que par le reste, du genre humain. Le livre de Grotiusfut le compagnon de Gustare- Adolphe f pendant la guerre que ce héros vertueux entreprit pour le triomphe de la liberté civile et religieuse, preuve qu'il atteignait parfaitement le but. S'il eût composé un ouvrage purement philosophique , quel qu'en eût été le mérite son esprit eût été distrait de l'objet qu'il avait en vue. On ne peut citer aucun ouvrage qui ait eu des effets aussi réels et aussi étendus que celui de Grotius, jusqu'au inondent où parut l'Esprit des Lois.

Pendant plus d'un siècle, le nom.de Grotius

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donna un nouveau lustre à cette partie de la science. Ses successeurs héritèrent plutôt de la gloire de son nom, qu'ils ne perfectionnèrent son œuvre. Environ 4o ^ns après la publication du traité de Jure belU acpacis , vint PufFendorf qui traita le même sujets en suivant les traces de Hobbes. Et sans nous en rapporter au jugement de Leibnitz qui disait, que Puffendorf était très-peu homfne de loi, et nullement philosophe ; on peut dire que dans tout sou ouvrage il affecte trop de prétention scientifique, qu'il était peu lettré et peu éloquent, nullement versé dans la connaissance desdifférens qui divisent les états, connaissances indispensables pour que son ouvrage présentât un caractère positif. 11 est beaucoup moins excusable que Grotius, d'avoir adopté des principes hypothétiques; et beaucoup plus répréhensible d'avoir confondu des objets tout* à-fait disparates. C'est plutôt à lui qu'à Grotius, qu'on doit les innombrables abrégés de la loi naturelle, dont se servirent les universités européennes, jusqu'à ces derniers temps ; vu que ses écrits avaient une forme beaucoup plus scholastique. Wattel écrivain diffus, peu philosophe, superficiel , mais clair et libéral , publia un abrégé bien fait de cette science , qui, aujourd'hui, réclame le talent d'un auteur plus moderne.

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Ce qu'il importe surtout de ne pas perdre de vue dans Tétat actuel de l'Europe, c'est plutôt le peu d'habilité des disciples de Grotius, que leur nombre et leur influence. Il est dans le cours ordinaire des choses, que les grands écrivains donnent l'impulsion et dirigent l'opinion publique. .Cependant^ depuis Grotius , aucun écrivain de cette sorte n'a pu avoir de telles prétentions; et pourtant les écrivains se succèdent avec une incroyable rapidité. Cependant, dans l'intervalle compris depuis la paix de Munster jusqu'à la révolution française, le droit public est devenu un des points principaux de l'éducation des hommes d'état; tous les souverains et tous les gouvernemens consultent » dans leurs différends^ les traités qui s'y rapportent ; le prince le plus puissant et le plus ambitieux qui ait existé, tenait beaucoup à avoir ces ouvrages près de lui^ et les tribunaux de sa nation adoptèrent tout ce que ces systèmes offraient de positif, tout ce qui se rapportait aux devoirs et aux droits des individus, d'après les coutumes établies dans les guerres européennes, bien que les auteurs appartinssent à des nations étrangères, et même k des pays ennemis. Dans aucun autre siècle, les pufssarf^ de la terre ne parurent respecter davantage la raison des savans humbles et obscurs qui enseignaient la justice. L'opinion

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d'hommes sans pouvoir, sans place et même dépourvus de génie , était consultée par des monarques vainqueurs, discutée par des hom-> mes d*état, et n'était jamais publiquement dédaignée que par ceux qui avaient complètement renoncé à toute morale extérieure. Les dehors de la morale cachent toujours d'importantes réalités. En effet, rien ne prouve mieux de nouveaux progrès dans la civilisation et n^en produit davantage que la soumission, même apparente, de la part des puissans de ce monde à d'humbles autorités. Dépouillés de toute prétention au respect public , et n'ayant d*autre prérogative que quelques droits à l'opinion , laquelle s'attache toujours à l'absence des vues intéressées et passionnées , le respect qu'on leur accordait ne provenait que de l'amour inspiré par la justice qu'ils enseignaient. Par là les souverains apprenaient à leurs peuples ce qu'ils devaient à l'autorité suprême de la raison. Ces causes furent au nombre de celles qui firent de l'opinion publique , en Europe, un arbitre de quelque poids dans les disputes qui s'élevèrent entre les nations, et dans les différens que les princes eurent avec leurs sujets. De la combinaison de la liberté dont jouissaient à cette époque, le^plus petits états , qui étaient protégés par des forces àpeu-près égales , et la jalousie réciproque qui

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ruinait les plus grandes motiarchies ^ et du droit d'asile accordé aux exilés pour causes politiques et religieuses^ ainsi que du droit de libre discussion dont usaient contre leurs oppresseurs, tous ceux qui étaient réfugiés dans toutes les contrées libres et protestantes de TAngleterre et de la Hollande, résulta un obstacle si réel au développement de la tyrannie à rintérieur et aux envahissemens des conquêtes au dehors, que l'on pouvait, presque sans métaphore, appeler l'Europe une république, dans laquelle l'énergie provenant de l'orgueil national, se conciliait avec l'or^ dre et le maintien des institutions. Toutes les questions se trouvant confondues sous le même. titre général, il en résultait que les leçons des juristes acquéraient quelque peu de l'importance que Ton accorde aux opinions des jurisconsultes lorsqu'ils sont consultés sur des faits relatifs aux lois positives. Le respect qu'on avait pour eux donnait en quelque sorte la mesure, non seulement de la moralité des hommes d'état, mais encore du bonheur général dont on jouissait à cette époque* Ce bonheur diminua a mesure que la violence et l'anxiété prévalurent. De notre temps , ou commença à s'affranchir ouverte-* ment de tout respect pour ces savans, et dèslors on s'abandonna à la fureur et à la crainte.

t a 8 GONSI DiR ATI oir»

Un enthousiasme furieux , un despotisme illimité semblèrent avoir banni pour quelque temps du monde chrétien, toute espèce de félicité ; si dans certains pays libres et tranquilles on a résisté à toutes ces passions , ce n^a été que sous le rapport de certaines actions indifférentes, et par la crainte qu'il n'en résultât un plus grand danger, i^iéme pour ces sortes de gouvernemens. Il suffit de modifier un peu les paroles d'un certain philosophe pour avouer qu'un homme ne devient l'ennemi des lois de son pays que lorsque ces dernières sont devenues ses ennemies.

D'après ces considérations, nous ne poti^ vons qu'être étonnés et même regretter que M. Stewart se soit écarté de sa douceur ordi« naire et même de la perspicacité de son carac^ tère au point d'aller jusqu'à dire, en parlant de ces écrivains, ^f que malgré toute leur in- )) dustrie et toute leur science, il serait diffi- » cile de citer une classe d'écrivains dont les » travaux aient été moins utiles. » Il serait plusjuste de dire, selon nous, que malgré la médiocrité de leurs talens et leur oubli des méthodes scientifiques, il serait difficile de citer une classe d'écrivains dont les travaux aient été plus utiles à la société. Il est certaine* ment beaucoup plus avantageux à l'humanité,

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et si ce sujet trivial méritait qu^on s'y arrêtât , nous dirions qu'il est indirectement plus utile à la science d'avancer la civilisation du genre humain en cherchant à propager lamour dé la justice, que d'ajouter une nouvelle découverte^ quelque brillante qu'elle soit, à là masse des connaissances. Des écrivains dé^ pourvus dé toute puissance , de toutes vues ambitieuses, et heureusement incapables, vu leur défaut d'expérience, de s'arrêter aux né* cessités d'état; s'adressant à la masse des lecteurs, placée dans les mêmes conditions qu'eux, et doués des mêmes dispositions d'esprit, attendant toute leur réputation et toute leur popularité de cette lÉasse imposante qui s'accroît chaque jour , durent nécessairement être les défenseurs des idées libérales et prêcher aux nations la stricte observation des lois de la justice. Ils furent, comme le dit M. Stewart, les précurseurs de cette science utile qu'on appelle économie politique, en répandant l'esprit qui Tanime et eh atteignant , quoique d'une manière aséez grossière, à quelques-uns de ses résultats, quoique leurs raisonnemens n'aient pas conduit logiquement, nous devons Favouer, à établir les premier.<$ principes de cette science. Le tapport qui existe entre ces deux branchés de iîoâ connaissances, est plutôt historique que

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philosophique; mais de tout temps ils ont déclaré guerre ouverte à cette politique que Ton a qualifiée, trop sévèrement selon nous, de machiavélique , et sur laquelle Grotius dit positivement dans Tun des passages les plus concluans de son livre, « que la doctrine qui )) fait de Fhomme Tennemi de son semblable » ne peut avoir d'utilité durable (i)* »

Nous regrettons que le temps et l'espace nous forcent à glisser rapidement sur les écrits de Hobbes(a), qui occupent une si grande place dans l'histoire de la métaphysique. Hobbes est un penseur original et profond^ remarquable par la hardiesse avec laquelle il suit chaque principe dans ses conséquences logiques : quant à sa diction, il offre peut-être le meilleur exemple de la réunion de la clarté et

(i) Non poiest diuproâesse doctrinâ guœ hominem homUdhus insociabikmfacU» Grotius de Jure Bell, et Pac. Lib. III , Cap. XX Y* Et ult« Monita ad iidem et ad pacem.

(a) Il faut compter Hobbes au nombre de ces philosophes qui ont montré de i^ima^înation dans leur censure de IHmaçlnation. C'est ainsi que dans un endroit , il condamne les métaphores dans un langage complètement métaphorique. u Mais quant aux métaphores, dit-il , il h\xï les exclure com- H plètement; car ce serait une folie que de les admettre dans » une consultation ou un raisonnement , puisqu^on les voit » professer ouvertement leur supercherie. » Lcviath., p. I.

es.

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de la brièveté dans les questions les plus abstraites^ lors même qu'il propose des opinions nouvelles. Mais son discours sur la nature humaine estVouvrage d'un homme qui^ hors du cercle des connaissances mathématiques^ emploie peu de mots ambigus et inutiles. Dans sa Philosophie de TEsprit humain ^ il a certainement entrevu la majeure partie de ces spéculationS; que plus tard ses successeurs pré* sentèrent comme des découvertes. Pour ce qui est de la partie sentimentale et active de la nature humaine^ il s'est affranchi des principes ou plutôt des assertions complètement fausses qui pouvaient rétrécir ou affaiblir sa morale, et faire de sa politique un pur système de tyrannie. Serions-nous assez heureux pour être d'accord avec M. Stewart, lorsque dans la suite de ce discours, nous le vertons rendre à Locke la même justice que depuis peu on a été porté a refuser à Hobbes. Les écrits de ce dernier peuvent aussi être considérés comme la source où Locke a puisé une partie de ses trésors, et s'il peut jamais être utile d établir un parallèle entre le caractère et l'esprit de deux grands philosophes, on le trouve dans la manière différente dont Hobbes et Locke ont cultivé la même science, et ont quelquefois exposé les mêmes vérités. M. Stewart nous dit, u que la

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» théorie, tant à la mode maintenant , qui » ramène toute la morale aux idées d'utilité^ » se lie plus avec le système de Hobbes que ne » le croient quelques*uns de ses partisans. 3» c< Il est curieux d'observer, dit-il autre part, » comment Hobbes et Locke se rapprochent )) dans leurs opinions, quoique leurs conclu- » sions pratiques soient si différentes, y^ 11 Êiut avouer que, sous un certain rapport^ la première de ces opinions est plus juste qu*on ne le croit communément; c'est celui sous lequel Leibnitz envisage plusieurs systèmes de morale, qui, quoique différens dans la forme, ne sont que des modifications d'un système qui ne diffère que de nom de celui de l'utililé. « La question suivante^ dit-il, consiste » à savoir si la conservation de la société hu- » maine est le principe de la loi de nature (1). y> Cet excellent écrivain le nie en opposi- » tion avec Grotius qui fonde l'obligation de » cette loi sur ce qu'elle tend à conserver la so- » ciété , avec Hobbes qui la dérive d'unecrainte )) réciproque, et Cumberland qui la tire de » Tamour que les hommes ont «les uns pour

(1) La loi de nature est évidemment aussi comprëhen-' sive que la morale. Le passage que nous rapportons ici se trouve dans une lettre à Molanus, cîtëe ci-dessus et écrite en

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n les autres. On peut également dire de ces » deux systèmes, qu'ils tendent à conserver la » société. »

La théorie des facultés intellectuelles et les formes variées que présente l'intelligence ^ sujet également important quoiqu'imparfaitement étudié, conduisent M. Stewart k observer que la distinction de Locke entre l'esprit et le jugement est substantiellement la même que celle qu'^établit Mallebranchq entre l'homme de bon sens qui discerne les différences réelles, et l'homme superficiel qui imagine ou suppose des ressemblances , et enfin celle établie par Bacon , qui dit , « que les grandes et radicales divisions de » l'esprit, par rapport à la philosophie et aux » sciences^ se trouve dans le génie pénétrant » qui saisit les nuances les plus fugitives, et » dans le génie sublime et discursif qui recon- )) naît les plus petites analogies qui existent >' dans les choses qui paraissent le plus oppo« » sées. »

Mais il nous semble que dans ces distinc-* lions, il n'en est pas deux qui se rapportent précisément au même sujet. Celles que Bacon et Mallebranche établirent sont identiques du moment où on les applique aux facultés ratio-

nelles et à Tusage que l'on fait de ces facultés dans la recherche de la vérité. Bacon limite ainsi formellement la distinction qu'il établit , et les expressions de Mallebranche lorqu'il parle de ressemblances supposées^ comme étant le défaut des hommes superficiels^ renferment exactement la même idée. Ici Mallebranche oppose manifestement Tétat sain de la raison à ses diverses maladies. La division tracée par Bacon repose sur deux grandes classes des facultés intellectuelles , la vivacité et la pénétration de Tintelligence^ dont il offrit lui-même le plus bel exemple que la nature humaine ait encore produit, vu l'élévation de sa raison, que son ioiagination ne domina jamais, et qui n'était que Tinterprête de ce que Leibnitz appelle son diçin génie (i). La distinction établie par Locke nous paraît être d^une toute autre nature. En effet, elle ne consiste point comme celle de Bacon à décrire deux espèces d'intellects, ayant tous deux la philosophie pour objet ; il ne se borne pas non plus , comme Mallebranche, à distinguer les observateurs superficiels des penseurs profonds, mais il établit les différences qui existent entre l'esprit et le jugement. Il est si éloigné de limiter

(i) DivÎQÎ ingenii vir Franciscus Bacon de Yerulamio.

SUR l'histoire de lu philosophie. i35

sa distinction aux questions philosophiques ainsi que l'ont fait les deux autres , que l'un des deux termes du rapport est complètement hors du domaine de la philosophie. En effets l'imagination ne peut jamais avoir d'autre influence sur le raisonnement^ si ce n'est de le troubler. Le titre donné par Locke au chapitre et à la section intitulés : Différence entre f esprit et le jugement, démontrent d'une manière positive qu'il considérait ces facultés comme étant distinctes et douées d'actions différentes* Il est en cela d'accord avec Ja distinction établie par Hobbes entre l'imagination et le juge* ment. (Hum., Nat, C. lo. }; tous deux ne différent que dans les mots, a Mais, dit Hoh-- » hes, l'imagination et le jugement sont com- » pris sous l'expression esprit (wit). Depuis deux siècles , le mot esprit a été pris dans plus d'acceptions différentes qu'aucun autre mot de notre langue. Sans remonter plus loin que le règne de Jacques I^^* , on voit que sir J. Davies remploya comme l'expression la plus générale de l'ensemble des Ëicultés intellectuelles, et la raison , le jugement, la sagesse n'en sont que des subdivisions (Immortalité de Tâme, section XXV). Au temps deCowley et de Hobbes , il signifiait une intelligence supérieure et plus spécialement une raison vive et brillante. Dans la fameuse description* des Face*

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ties, donnée par Barrow , l'un des écrivains qui ont le mieux manié la langue anglaise, le mot esprit semble avoir conservé Tacception de supériorité intellectuelle. Dans le portrait de Dryden , tracé par lord Shaftesbury , il conserve la même signification et est presque synonyme du mot talent ou habileté; mais dans l'espace de quarante ans, c'est-à-dire depuis la publication des ouvrages de Hobbes jusqu'à celle des écrits de Locke, la signification changea; le mot esprit ( wit ), exprima ce talent particulier qui consiste dans de vives et ingénieuses combinaisons de pensées. Plus tard, nous voyons Addisson se rapprocher de la signification moderne, dans ses écrits sur Fesprit II se range de l'avis de M. Locke, en lui accordant de pompeux éloges et ajoute (ce que la pensée de M. Locke renfermait peut-être ), que Vesprit est un assemblage d'idées semblables à celles que feraient naître le plaisir et la surprise. De Tambiguité contenue dans cette dernière expression , il est insensiblement arrivé que le sens plus limité d'agréable surprise , parait être une partie essentielle de la signification du mot esprit , excepté dans les endroits où quelques-unes de ses plus anciennes significations, sont rajeunies parquelquépithète ou conservées dans des phrases qui nous viennent des temps an*

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ciens. Comme il a été question de M. Addisson dans ce discours , où il est surnommé ]e Fénélon anglais^ nous ne pouvons nous em-r pécher d'exprimer la satisfaction que nous éprouvons de voir que M. Stewart ait rendu justice aux admirables essais sur les plaisirs de l'imagination. Peut-être même mériteraient-ils d'être encore mieux appréciés lorsque l'auteur passe à l'histoire de la philosophie du i8^ siècle , où les écrits de cet homme célèbre semblent avoir ouvert une nouvelle carrière à la spéculation. Si nous pouvons juger des progrès antérieurs par les notes de Longin sur Boileau , qui est l'écrivain le plus recommandable parmi ceux qui, à cette époque, ont traité le même sujet; il faut avouer que M. Addisson a fait £siire un pas à la philosophie. £n effet, nous ne connaissons aucun écrivain qui, avant lui, ait rangé sous le même titre les plaisirs qui résultent de la contemplation du beau dans la nature et dans les arts, et qui ait séparé celle classe de sentimens des plaisirs que procurent les sens, ainsi que de ceux qui accompagnent les travaux de Tinlelligence, et qui ait donné l'exemple de les dasser par subdivisions sous les titres de Nouçeauté, Beauté et Sublimité. C'est à juste tilre qu'il prétendit à l'originalité. La modes* lie de son caractère, qui était chez lui le ré-

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sultat d'une grande pureté de goût et de })eaucoup de vertu, doit complètement nous rassurer contre toute fausse prétention de sa part. A la vérité, peu auparavant eut lieu la publication des Caractéristiques : mais la couleur morale donnée à cet ouvrage ingénieux et admirable , augmenta les difficultés qu'on éprouvait à discerner les plaisirs de l'imagination qui se trouvaient absorbés par la magni-ficence d'une plus vive lumière.

Peu de temps après Addisson , l'étude de ce genre de philosophie auquel il donnait le nom de plaisirs de l'imagixiation, devint l'objet d'études sérieuses dans plusieurs contrées de l'Europe. En Angleterre , elle fut cultivée par une longue suite d'écrivains, dont quelques-uns , et ce furent les hommes les plus marquans de leur époque , furent les disciples d' Addisson. Quant aux lecteurs qui pourraient douter de la force et de Foriginalité philosophique de cet auteur^ nous leur recommanderons le 287® numéro du Spectateur, bien qu'il y ait traité un sujet d'une toute autre nature. « La forme de gouvernement^ dit-il , qui me » paraît la plus convenable, est celle qui est » la plus conforme à l'égalité que nous trou- )) vons dans la nature humaine ^ pourvu qu'on >) soit d'accord avec la paix publique. Il est

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» curieux de voir quels rapports étroits unis- » sent le gouverneiqent despotique et la bar- 7> barie, et combien Félévation d'un homme » au-dessus des autres hommes abaisse les » autres. Sur dix parties du monde il y en a » plus de neuf qui gémissent dans le plus vil » esclavage^ et qui sont par conséquent plon- » géesdans l'ignorance la plus grossière et la » plus brutale. A la vérité, l'esclavage euro- » péen est un état de liberté, si on le compare » à celui qui règne dans les trois autres parties » du monde , et il n'est pas étonnant que ceux » qui s'y soumettent aient quelque peu d'in- » telligence. La richesse et l'abondance sont » les effets naturels de la liberté, et partout où » ces deux conditions se trouvent réunies , on » voit fleurir les sciences et les beaux arts, y» L'aisance et l'abondance sont les deux causes )) qui alimentent le plus les sciences; et comme ïi la majeure partie des gouvernemens despo- » tiques qui existent, sont dépourvus de Tune ») et de l'autre ; ils se trouvent naturellement » plongés dans Tignorance et la barbarie, n Le goût des études sérieuses répandu par les essais de Locke ayant ramené les curieux et les savans aux recherches dont les avaient éloignés les dogmes odieux et hautains de Hobbes, ces hommes ingénieux commencèrent à adopter en politique les principes d'une philosophie

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libérale, ainsi que ceux d'une élégante spéculation dans la littérature et les arts.

« Parmi les ecclésiastiques qui vécurent à » cette époque, il est impossible de passer }} sous silence le nom de Barrow, dont les ou- >» vrages théologiques ^ remplis d'érudition ^ et » d'une éloquence vive quoique subtile, dé- )) cèlent k chaque page ce génie créateur qui, » en mathématique^ lui valut le second rang » après Newton. Comme écrivain il est remar- T» quable et par la brièveté de son style , et par » la manière dont il possède son sujet. Mais » ce qui caractérise surtout sa méthode, c'est » l'extrême facilité avec laquelle il exécute ce )} qu'il entreprend. » Si nous citons ce beau et remarquable passage, ce n'est point dans l'intention d'en Êiire l'éloge ni pour le blâmer^ non plus que pour justifier Barrow de s'être contredit^ comme le pense M. Stewart dans deux passages différons, où, après avoir représenté l'égoïsme comme la source de tous les vices ^ il avoue d'un autre côté^ que ré-goïsme qui tend au bien est louable. Pour nous, nous ne pensons pas qu'il y ait là con-tradiction , mais nous regardons ces deux passages comme l'expression de deux vérités importantes et parfaitement conciliables. Nous profiterons seulement de cette citation px)ur

SUR l'histoire 1>E hk PHILOSOPHIE, if^i

dire combien nous sommes étonnés que M. Stewart n'ait fait aucune mention d'un autre ecclésiastique anglais^ qui nous semble mériter d'occuper une place dans Tbistoire de la philosophie morale, tant à cause de son génie^ que par l'originalité de ses écrits sur la morale et les persécutions qu'il éprouva. Nous voulons parler de Jeremy Taylor , qui , quoiqu'il ait survécu à la restauration, appartenait à une école antérieure à celle de Barrow. Ses écrits religieux qui souvent sont doués d'une grande beauté, jouirent d'une haute réputation et conservèrent leur popularité pendant plus d'un siècle. Mais à l'époque où régna parmi les ecclésiastiques anglais une philosophie douce et calme, à peine le voyons- nous cité une ou deux fois dans les écrits des savans, et ce n'est guère que depuis une vingtaine d'années que les hommes de lettres commencent à le connaître. Parmi ses écrits, il en est deux surtout qui attirent plus spécialement l'attention des historiens de la philosophie morale. Jérémy Taylor fut probablement le dernier ecclésiastique anglais qui employa les formes scholastiques , et fut très-profondément versé dans la métaphysique et la théologie des écoles. Il est le seul Anglais , peut-être même le seul protestant célèbre de ces derniers temps, qui érigea le casuisme en système. Malgré les défauts de forme, il est peu de traités de mo-

I 4a CONSI DÉR /LTIONS

raie qui^ si on a égard à l'ancienne manière de s'exprimer , encore plus qu'à celle de penser, soient à la fois plus judicieux, plus pratiques et plus libéraux. A peine connaît-on maintenant les noms des différentes autorités savantes dont il a surchargé les marges de son livre. On dirait qu'il jette un coup d'œil sur la science de l'ancien monde. Son discours sur la liberté de prophétiser est surtout remarquable en ce qu'il est le premier traité qui ait été écrit dans ce pays-ci, sinon en Europe, en faveur de la tolérance religieuse. De même que la majeure partie des ecclésiastiques dont on a révéré la mémoire, on le taxa d'hérétique à cause de sa charité, dont il étendit les bienfaits aux catholiques romains eux-mêmes, quoiqu'il n'ait jamais voulu en convenir (i). Les deux ouvrages que nous venons de citer et son discours sur Tamitié, sont les plus judicieux et les plus raisonnables de ses écrits, bien que dans les autres on y trouve de plus

(i) Après la conclusion de la liberté de prophcftiser, se trouve une anecdote judaïque écrite à la manière de la Genèse, où Dieu est reprëseuië comme réprimandant Abraham pour avoir chasse de sa tente un idolâtre. Taylor dit que cette ancc* dote se trouve dans les livtes des Hébreux. Jusqu'à ce qu^on ait découvert l'original dans quelque légende Rabbiniquc , nous devons attribuer à Taylor le charme de Timitation, sinon rinvention des incidcns. Franklin donna la même anecdote à Lord Kaimes qui la publia dans ses esquisses sur rhistoirc

SUR l'histoiue de l/l PHiLosopnre. i43

])eaux morceaux. C'est chez lui une particularité digne de remarque d'avoir ajouté les sentîmens et Timagination d'un poète à la subtilité d'un scholastique. Si Taylor eût vécu hors des écoles, et sUl eût étudié l'homme et la nature, au lieu des traités de la scholastique , il ne lui aurait manqué , pour être poète^ que de connaître Fart de la versification. Puisque Gray dit que Froissart était Hérodote sans son style j nous pourrions peut-être nous hasarder à dire que Taylor était Fénélon sans son goût. Tous deux eurent un cœur tendre et une brillante imagination , le même esprit de tolérance, la même tendance au mysticisme , et tous deux furent disposés, quoique d'une manière différente, à adopter une morale ascétique , dont les austérités deviennent presque aimables lorsqu'on y joint une douceur et une humilité peu ordinaires. Si dans ses écrits Taylor avait eu l'art de rejeter quelques principes évidemment faux, le parallèle serait encore plus par-

de l'homme. Mais la manière dont s'exprime Lord Kaimes nlmplique pas que Franklin se soit donné comme l'auteur de cette anecdote ; bien que d'après cette coïncidence , on Paît accuse de plagiat» Probablement il n'avait jamais lu Taylor. llTavait peut-être trouvée dansquelques journaux ou recueils sans nom d'auteur , et l'envoya à Kaymes comme un morceau curieux. Un homme aussi riche que Franklin ne devait pas être tcnid de voler.

1 J^^ COirSf OKlUTIOlff

fait. Dans ses dévotions, où sa sensibilité est retenue et où le sujet en imposait à son ima« gînation, il est d'une beauté sans égale. En général , son goût est moins pur , sa composition moiûs méthodique, ses discours populaires plus pédantesques et plus scholastiques que ceux des grands hommes qui le précédé-* rent et vécurent aii temps d'Elisabelh, tels que Hooker, Raleigh et Bacon. Tous ces hom* mes célèbres qui vivaient à Tépoque où notre . langue écrite prit naissance , ont une fraîcheur d'expression, un choix de mots pittoresques et expressifs , qu'il est très-difficile d'atteindre depuis que l'art d'écrire est devenu plus ré* pandu. L« style diffus mais élégant de Taylor, et les sentimcns doux qu'il exprime , sont £aiit$ pour fixer Tattention de ceux qui liront se& ouvrages. Tout lecteur attentif découvrira aussi dans plusieurs passages modestes, et particulièrement dans ses ouvrages dialecliques et moraux, un style anglais naturel, doux et coulant, qui ne serait pïas indigne du siècle qui produisit la prose de Cowley^ qui, de même que Taylor, était doux et fertile; mais qui , heureusement pour sa réputation , se montra dans sa prose et dans quelques-uns de ses vers, moins indulgent pour ses propres défauts.

8UK L^HISTOIEB

M M railLOSOIPIIIE

DEVms LA BENÀI88ANCE DES LETTBES *.

SEGOrW ESSAI.

C^£ST avec une satisfaction toute particulière que nous revenons à la suite de cet admirable discours^ après avoir consacré à l'examen de ïa première partie, un espace certainement moindre qiie son importance ne le méritait; mais trop considérable pour le temps que peuvent accorder à une histoire de la philosophie, les hommes occupés, et même la partie indifférente de nos lecteurs.

(i) Ce morceau est la suite du précèdent et fut publie à Toccasion de la a« partie de Touvrage de Diigald Srewart , dont nous avons déjà parlé, et inséré dans PËdînburgh Re- View , N* Ixxî ( octobre 1 82I ) . ( Note Ju Trad,)

I /|G coNsm^R ATioirs

M. Slewart a traité un grand nombre de sujets dans cette seconde partie, bien qu'il se soit borné à la métaphysique^ et ait réservé Thistoire des sciences morales et politiques au 18" siècle , pour des discours séparés. Il a ainsi exclu de son ouvrage ce qui eh formait la partie la plus populaire , et aussi importante que la première. Dans l'opinion de beaucoup de nos lecteurs, il a fait plus que s^occuper de Thistoire de ces controverses qui resteront pour toujours indécises y et de ces révolutions dans lesquelles Tesprit humain revient toujours au point d'où il était parti. Ceux-là disputeront la justesse du titre qu'il a adopté, et nieront que Ja métaphysique ait fait quelques progrès , quoiqu'elle ait subi beaucoup de changements. Car, depuis que FAngleterre est une nation lettrée, jamais peut -être il n'y eut autant de dégoût que maintenant, pour de pareilles recherches. On est généralement disposé à adopter sur ce point une sorte de septicisme pratique, qui provient de l'indolence et du dépit, plutôt que d'avoir approfondi des matières^ dont Texamen semble jusqu'à présent avoir été stérile. La lecture de cet essai donnera une nouvelle force à ces préjugés, dans Tesprit de certains lecteurs anglais. Ils n'y trouveront que le tronc nu et presqu'inanimé de la métaphysique, dépouillé

SUft l^fllSTQIRC 1>£ LA PUrLOSOPHIE. 1 ^'J

des branches qui en portent les fruits ; dissimulent ses difformités, et qui non-seulement Tornent de grâces et de beauté; mais encore témoignent du pouvoir qu'elle a de féconder les connaissances les plus pratiques, en couvrant de son ombre tutélaire , les plus humbles produits de la raison.

Du reste y la lecture de cet admirable discours lui-même^ sera certainement le meilleur correctif des préjugés qu'aurait pu faire naître le titre adopté par Tauteur de cette esquisse; mais cette étude exige > ainsi que Tob» serve judicieusement M. Stewart, que Ton s'attache aux améliorations positives quoique lentes , et surtout aux véritables progrès de la pbilosophie de l'esprit humain dans le cours ' du i8« siècle, et qu'on les distingue de ces recherches inutiles et présomptueuses auxquelles le vulgaire donne le nom de métaphysique, et dont les hommes sages ont de tout temps repoussé l'étude.

Nous devons avouer néanmoins que le pre-* mier discours avait sur celui-ci l'avantage d'offrir un plan plus étendu et un sujet plus intéressant. Le siècle auquelil se rapporte doit à juste titre être compté au nombre des grandes époques dans l'avancement des con-

lO*

1 48 GONSf DÉRATIOHS

naissances humaines. De ces époques^ il en est au moins quatre de remarquables.

La première d'entr'elles est la période de Tantiquité , alors que la culture des sciences commença à être une occupation exclusive et une profession distincte dans ces collèges de prêtres qui s^établirent sur les rives du Gange , de TEuphrate et du Kû, et qui paraissent avoir été les premiers instituteurs du genre humain. Ces hommes confondirent la science avec la religion, et la rendirent ain^fi vénérable aux yeux de leurs ignorans contemporains. Mais en môme temps, ils l'enchaînèrent à leurs superstitions, et s'opposèrent toujours à ce qu elle franchit les limites des opinions considérées par eux comme sacrées et immuables. Ainsi l'utile institution d'un corps dis* tinct de professeurs eut pour résultat d'exclure toutes les autres classes de la société de l'étude des sciences » et conformément au système général qui gouvernait les sociétés orientales, cette première concentration des travaux intellectuels dans les mains d'un petit nombre d^hommes , fut suivie de l'établisse-ment d'une monarchie héréditaire. Dès lors, d'impénétrables barrières entourèrent la science de tous côtés et l'empêchèrent à la fois d'avancer et de s^étendre.

SUR l'hISTOIR£ D£ LA PHILOSOPHIE. 1 49

La seconde époque mémorable se rapporte à l'émancipation des connaissances en Grèce.

Il est maintenant inutile de rechercher par quels moyens les colonies égyptiennes et phéniciennes, qui portèrent chez les barbares Péksges les arts de la vie civile, furent insensiblement conduits à abandonner les institutions de leurs aïeux , tout ^n conservant les découvertes et les mœurs à l'aide desquels leur société s'améliora. La grande révolution qui donna à la civilisation des peuples grecs une forme à la fois plus polie et plus libre ^ est antérieureaux temps historiques. Maisdu moment où la Grèce nous apparaît, nous voyons les monarchies orientales détruites, k philoso* phie ayant secoué les chaînes de la superstition , la science devenue accessible à tous les hommes. Il n'existe plus de eolléges de prêtres, encore bien moins en est-il- où le savoir soit héréditaire, et les connaissances se répandent presque au hasard psurmi cette masse dégradée d'esclaves, qui^ vu sa malheureuse organisation sociale , composait la plus grande partie du genre humain. Une excessive avidité stimulait toutes les facultés de la nature humaine, et chaque branche de la science semblait être sur le point de s'améliorer. Les connaissances n'étant plus ^ comme en Asie, ar-

l5o CONSIDÉRA.TION8

rétées dans leur développement par des causes intérieures; elles étaient seulement exposées aux chances des évènemens politiques qui troublèrent la tranquillité et la sûreté des peuples par qui elles étaient cultivées^ et détruisirent les gouvernemens barbares et la liberté chancelante de ces brillantes sociétés politiques dont Texistence était constamment agitée et par cela même incertaine, Les institutions sociales de ces peuples n'avaient pas assiez de force pour offrir aux savans une protection durable. La Grèce perdit à la fois sa liberté et son indépendance^ aussitôt que les Macédoniens furent assez civilisés pour apprendre Tart de la guerre. Le génie romain survécut peu de temps à la chute de sa liberté; et un despotisme universel détruisit dans tout le monde civilisé Fesprit national , l'amour de la patrie^ Tambition, ainsi que le goût des let* très, celui des arts et surtout Tesprit militaire. Tout ce qui était le sujet de recherches utiles et généreuses fut relégué à une distance incommensurable de toute province romaine.

L'empire était trop vaste pour être la patrie d'aucun homme ^ et la province où chacun était né était trop dégradée pour qu'on pût la regarder avec complaisance et avec orgueil. On n'y trouvait plus ni énergie ni culture intel-

SUR L HISTOIRE DE LA PUILO.SOFIIiF. l5l

lecluelie, el il semblait que tout^ excepté les dehors et les jouissances de la civilisation, devait être détruit par ces illustres conquérans , qui étaient destinés à réveiller plus tard les premiers principes de la nature humaine.

La troisième époque , connue sous le nom de moyen âge, comprend Tintervalle qui sépare la chute de la civilisation ancienne de la naissance du système politique qui distingue l'Europe dans les temps modernes.

Dans la première partie de cette période^ il semblait que Tesprit humain dût encore être enchaîné, et la science était de nouveau menacée de la servitude orientale. L'élude du droit et des sciences était devenue la possession exclusive du clergé. Le peu de connaissances possédées par les autres hommes sufGsait à peine à Fexercice de chaque profession. Une église in&illible avait imposé son joug au savoir , et la combinaison qu'elle avait faite des principes de la philosophie avec son immuable théologie , paraissait devoir encore arrêter les progrès de l'intelligence humaine. Si le célibat du clergé n'eût empêché l'office sacerdotale de devenir héréditaire, le système asiatique eut été complètement rétabli : mais comme la profession ecclésiastique exigeait des travaux et des études que dédaigna la barbare igno-

1 5'i oo»sii)jSRA:noiifl

rance des nobles , Téglise fut le chemin par lequel des hommes de la plus basse extraction parvinrent aux rangs les plus élevés, et fut à cette époque un des principaux germes de dé* mocratie dans la société. Une logique d'abord bornée à la défense des opinions reçues , donna enfin naissance à des controverses philosophiques , qui , déguisées comme elles Tétaient sous les formes d'un joug barbare, contenaient le germe des spéculations les plus profondes et les plus hardies sur les premiers principes des connaissances humaines. La renaissance de la jurisprudence romaine dégagea le droit de sou asservissement au clergé, et lui créa de formidables rivaux. La culture des langues nationales et Tétude de la littérature ancienne répandirent l'instruction parmi les laïcs, çt l'esprit hun^ain se prépara insensiblement à cette révolte contre toute autorité humaine sur la raison, qui est la principale source des améliorations introduites plus tard dans les sciences, les arts, la politique et l^^ (norale.

La quatrième époque se rapporte à la acr conde émancipation de connaissances pourvues de meilleurs instrumens, munies de matériaux plus abondans , préservées de toute allçinle et de loule chute par une organisation

sua l'histoire de la philosophie. i53 sociale plu3 heureuse. Les réformateurs qui ne voulaient que modifier les opinions théologiques, rendirent à Fhomme le libre exercice de sa raison. Les découvertes et les inventions innombrables qui eurent lieu vers le milieu du ] 5' siècle ^ contribuèrent aussi à augmenter et à répandre les lumières. Dès*lors il fut impossible d'arrêter la civilisation ; l'ascendant des nations civilisées sur les autres parties de Tespèce humaine^ n'était plus susceptible d^étré ébranlé , et dès le début de la société dans cette nouvelle carrière, il fut impossible d'arrêter ses progrès et d'enchaîner à jamais son intelligence.

Dans rhistoire générale de l'esprit humain^ on doit indubitablement regarder la réforme introduite par Bacon dans la philosophie, comme une partie de cette grande révolution qui distingue la quatrième époque : mais , dans rhistoire des sciences, c'est à juste tilre qu'elle est séparée du mouvement général de la société , et considérée à part comme formant une cin* quièrae époque dans l'avancement des connaissances.

Colomb, Luther et Bacon sont peut-être dans les temps modernes, les hommes dont t on peut dire avec certitude que, s'ils n'eussent

] 54 COJXêlDÈRA TlOJf S

pas existé, le cours des afifaîres humâities eût été bien différent dans les siècles suirans.

Disons-le formellement du génie de Bacon et de la réforme qu'il introduisit dans la philosophie, sujet sur lequel il est inutile d'insister. Depuis notre premier article , le plus important des écrits de cet homme célèbre a été enrichi d^un commentaire très-petit quant à son étendue, mais, selon nous, d^une Valeur inestimable, puisqu^il offre un parfait modèle de la méthode à l'aide de laquelle ce grand ouvrage doit être adapté à l'état actuel de la science. Nous empruntons à M. Plajfaîr les observations suivantes qui ont trait aux parties du Nopum organum , qui se rapportent aux différentes sortes de préjugés et à la valeur relative des faits dans les recherches physiques , et se trouvent consignées dans son admirable discours sur les progrès des sciences physiques et mathématiques. Sur ces points^ la phraséologie de Bacon n'est pas heureuse ; les termes techniques qu'il emploie sont exacts, mais ils durent être obscurs même de son temps, et ces expressions , ainsi que ces formes de la pensée, conviennent d'autant moins qu'on en fait usage à une époque où les connaissances sont plus avancées. Bacon prit ses exemples dans une suite de faits incomplets dont la plupart furent observés inexactement,

SUR l'histoiee bb la philosophie. i55

et dont les autres sont maintenant ou trop peu iutéressans ou trop obscurs pour imprimer dans l'esprit les idées qu'ils sont destinés à confirmer* Si ces défauts proviennent du choix des mots , ils résultent probablement aussi de ce qu'il fit usage de la langue latine, ( car nous n'avons point l'original anglais de cet ouvrage), qui, n'étant point celle du commun des homipes , devait nécessairement entraîner un écrivain dans cette obscurité scholastique qui, pendant si long-temps, caractérisa les ouvrages philosophiques écrits en cette langue , et dont on ne trouve aucune trace dans les écrits anglais de Bacon. Le commentaire de M. Playfair réunit une extrême clarté a une concision plus grande que celle du texte, et les exemples qu'il cite sont empruntés aux découvertes les plus frappantes et les plus brillantes des sciences modernes. Le passage suivant de cet admirable discours nous parait être un parfait spécimen de quelques-uns des commentaires dont il a enrichi le Noçum orgi^um, et peut-être le plus grand service qui ait été rendu , dans ces derniers temps, à la philosophie par aucun de ceux qui se sont livrés à cette étude difficile.

« Passant sous silence certaines choses qui 9 paraissent être d'une moindre importance ,

] 56 coNsioéaATtojf s

M nous arrivons à finstaniiœ crucîs, qui est » la partie de cette logique expérimentale dont I» on fait un fréquent usage dans la pratique )) de la méthode dHnduction. Lorsque dans » une recherche quelconque l'esprit se trouve » indécis (in eqiiilibrio)^ ainsi que cela a lieu » lorsqu il flotte entre deux ou plusieurs prin- » cipes réunissant le même degré de probabi* » lité, et admettant que ces principes soient n connus, il ne reste plus rien à faire, si ce M n'est de rechercher quel fait peut être ex- » pliqué par Tune de ces causes et non par » Tautre. Si Tun d'eux peut être découvert, M l'incertitude cesse et la véritable cause est m déterminée. Ces faits ressemblent à une croix » élevée sur l'embranchement de deux che* » mins dont la destination est d'indiquer au » voyageur celui qu'il doit prendre, et c'est j» pour cela que Bacon leur donne le nom )) dUnstantiœ crucis. Supposons que l'objet des » recherches soit la marche des planètes, que » le mouvement de ces corps en longitude » soit le premier phénomène qui se présente; » qu'il puisse être expliqué à la fois par 1^ » système de Ptolémée et par celui de Coper- » nie; et qu'il y ait un philosophe assez cir- » conspect pour hésiter sur celui des deux » qu'il adoptera, ou du système qui prend la u terre, ou de celui qui considère le soleil

SUR l'histoire de Lk PHILOSOPHIE. iS'J

» comme centre des mouvemens planétaires , j» et bien que Tun d'eux se recommande par » une plus grande simplicité, il ne se trouve » pas suffisamment autorisé à lui donner sur 9 l'autre une préférence décidée. Si néanmoins )» il considère le mouvement de ces corps en » latitude, c'est-à-dire leur digression du plan » de Técliptique, il trouvera une suite de n phénomènes qui ne peuvent pas être conci* » liés avec la supposition que la terre soit le )) centre du mouvement planétaire^ mais qui » reçoivent une explication à la fois plus simy» pie et plus satisfaisante de la supposition » que le soleil reste en repos et est le centre 9 de ces mouvemens. Le premier phénomène » serait donc , comme Vinstàntîœ crucis par » laquelle la plus grande probabilité du sys- » tème de Copernic serait tout-à-fait prouvée.

» L'autre exemple que je rapporterai de ji YInsiantiœ crucis , est pris de la chimie et » est' certainement Tune des expériences les » plus remarquables qui ait été faite dans cette » science.

» C'est un fait généralement observé en n chimie que la calcination rend les métaux » plus lourds. Lorsqu'une masse d'étain ou » de molybdène , par exemple , est calcinée au

l58 CONSIU^RATlOirS

» feu, bien qa'on ait pris ses précautions pour

9 éviter toute addition résultant du contact

» des cendres ou du charbon, etc.^ on trouve

» toujours le poids absolu de la masse aug-

M mente. Il se passa un long temps avant que

D la cause de ce phénomène fut connue. Y

» aurait-il quelque substance grave ajoutée à

» la masse, bien qu'il fût difficile de Timagi-*

» ner? ou se serait-il dégagé quelque substance

» impondérable et ayant une tendance à se

» volatiliser? Un autre phénomène sur la

» nature duquel il est maintenant inutile d'în-

» sister^ conduisit les chimistes k supposer

» que, dans le phénomène de la calcination,

» il se dégage une substance qui est présente

» dans le régule, mais non dans le métal

» calciné. Cette substance , à laquelle ils don-

» nèrent le nom de phlogistique, était proba*»

» blement ce qui , par son dégagement^ ren-

» daît le métal plus lourd , et devait par con-

» séquent être doué d'une extrême légèreté.

T» L'InsianUœ crucis^ qui débarrassa les y> philosophes de cette difficulté, est due à » une expérience du célèbre Lavoisier. Cet » excellent chimiste renferma une certaine » quantité d'étain dans un tube de verre re- » courbé qu'il ferma hermétiquement , ayant » auparavant soigneusement pesé les sub-

SUR l'histoire oe la philosophie. \5g

» stances qui y étaient contenues^ et rayant » ainsi mise au feu y lorsque la calcinatton fut » achevée^ il trouva que le poids total était le )» même qu'auparavant. Ceci prouva qu'aucune i> substance , soit grave, soit légère^ ne s'était » fait jour à travers le verre. L'expérience fut }» poussée plus loin : lorsque la cornue fut )) refroidie et ouverte, l'air s'y précipita de y» telle manière qu'il devint évident qu'une » partie de l'air ambiant avait disparu ou n perdu de son élasticité; en pesant tout l'ap- » pareil , on trouva alors que son poids était » augmenté de lo grains; d'où il résulte que i> dix grains d'air étaient entrés dans la cornue » au moment où elle fut ouverte. Le produit » de la calcination ayant été extrait de la cor- )) nue et pesé séparément, on le trouva préci- » ment plus pesant de lo grains. Les lo grains » d'air qui avaient disparu, avaient fait place à » ceux qui s'étant précipités dans la cornue, et » s'étaient combinés avec le métal pendant le » cours de la calcination. En poursuivant cette » expérience décisive , on arriva à la connais- » sance de cette espèce d'air qui se combine » avec les métaux lorsqu'ils sont calcinés; » la doctrine du phlogistique Ait rejetée, et » un être de raison fut remplacé par une exis» I» tence positive. Le principe qui conduit à la n découverte d'un easperimentum crueis, est

] 6o CONSI D^R ATIOirS

» Csicile à saisir : en partant de deux hypothèses^ » il faut voir quelles conséquences en décou- » lent, en supposant qu'il soit nécessaire de p faire une expérience différente. Alors on y» doit y recourir en ayant égard à l'autre hy- » pothèse , et enfin il se présentera un cas où » les deux hypothèses donneront des résultats y» différens : l'expérience £aiite dans ces circon- » stances donnera Vinstantia crucis.

» Ainsi, si Texpértence de la caîlciùation )) était faite dans un vaisseau clos, et si le » phlogistique était la cause de Tàugmentation » du poids , il devrait nécessairement ou s'é* » chapper du vaisseau, ou y rester après que le » produit de la calcination en a été enlevé.

» Dans le premier cas, l'appareil serait aug- » mente en poids ; dans le second, le phlogis- » tique doit s'être échappé au moment de Tou* » verture du vaisseau. Si ni l'un ni l'autre de » ces cas ne se présente, il est clair que la » théorie du phlogistique est insuffisante pour » expliquer les fsiits.

y» Veaperimentum crucis est d'une telle im- » portance en matière d'induction , que, dans » les parties des connaissances humaines où » il est difficile d'y recourir , ( soit que nous » ne puissions pas nous mettre dans les cir-»

fiUR L^HISTOIRB DE LA PHiLOSOPHIE. iGff

» constances favorables pour expérimenter, » soit que nous ne puissions varier à plaisir » les expériences)^ il devient souvent impos- » sible d'arriver à une évidence concluante.

« C?est ce qui a lieu en agriculture, en méf> decîne,en économie politique, etc. Lorsqu'on » veut faire Une expérience en tout semblable à * une autre, c'est à Veœperimentumcrucis et en ^ général à la méthode d'induction qu'il faut Ti avoir recours, et c'est ce qu'il est bien difficile :ji de faire dans les sciences proprement dites. » Delà vient la grande difficulté qu'on éprouve D à remonter aux causes et à assigner leurs rapf> poris précis avec les effets. Les hommes se 9) trompent constamment dans les conséj) quences qu'ils déduisent de ceux-ci, et )) croient raisonner d'après des faits et des 4) expériences, lorsqu'en réalité ils ne raisonh nent que sur un mélange de vrai et de faux. )) La seule conclusion à tirer de faits si imi> parfaitement observés , c'est que l'erreur en )) devient plus incorrigible.

y» Telles forent lés spéculations dé Bacon y » et tels sont les principes qu'il propose de 7> suivre dans les recherches expérimentales » avant de s'y livrer. La capacité et l'étendue

tf

l6a CONSIDiiRATIOECS

» d^un esprit qui peut former un tel plan à » Tavance, et tracer non*seuIement Tesquisse, » mais encore jusqu'aux plus petits linéa- )) mens de sciences qui n^existaient pas encore, » doivent être lobjet de Tadniiration des siè- » clessuivans. It est destiné, si dans le roonde » il y a une destinée, à être parmi les hommes » un instantia singularis; et comme il n a » point eu de rivaux dans les temps passés, )i très-cerlainement il n'en aura point dans M Tavenir ; car avant d*établir un parallèle avec )) lui, non-seulement il faut trouver un )) homme du même talent^ mais il faut encore ji que ce dernier soit placé dans les mêmes » circonstances ; que le souvenir de son pré- » décesseur soit entièrement perdu et que » l'éclat de la science , après avoir été complè- » tement détruit, soit sur le point de renaître. » Si un second Bacon doit survenir, il ne doit » pas connaître le premier.

» Bacon embrassa vraiment une étendue » immense de spéculations; il jeta un œil )) pénétrant sur tout Tensemble des sciences » et les retira de leur état faible et languissant , » pour ies élever à cette force et k cette perfec- » tiou dont elles étaient alors si éloignées , et » dont elles sont peut-être toujours destinées » à s'approcher, sans jamais pouvoir Tattein-

SUR lhistoihe db lu philosophie. i63

» dre. Il serait plu.s facile de trouver quelqu'un » qui remplaçât Galilée que Bacon. On pour- » rait tnèotionner plus d^un homme qui^ a la >) place de Galilée, aurait. fait ce qu'il a fait; )) mais riiistoire des connaissances humaines n ne tnontre personne dont on puisse dire que » placé dans les métnès conditions que Bacon , À il eût fait té qile Bacon a fait. Quel homme » que celui dont le génie prophétique l'avait » rendu capable d'esquisser un système scien- >} tifique qui n'a pas encore commencé à exis- » teti quel homme que celui qui avait déduit ^ la connaissance de ce qui devait être de ce » qui fi*était pas encot^, et qui était devenu » si [ilrofônd philosophe,* quoiqu'il eût reçu t de Ses prédécesseurs ^ non leur héritage , » mais leurs erreur^. J'incline donc à penser » avec d'Alembert, que lorsqu'on considère » les vues larges et profondés de cet homme Y) illustre^ la multitude des objets dont il sVst }) occupé^ et la force de son style ^ qui unit les » plus sublimes images à la plus rigoureuse » précision , on est porté à le regarder comme nk le plus grande le plus universel et le plu^ )) éloquent des philosophes. )>

11 n'est aucun ouvrage sur Thistoiré dcfs sciences physiques et mathématiques, dans notre langue, qui puisse être comparé à celui

] 64 CONSID^HAtlOMS

de M. Playfair, sous le rapport dè^l^élolqueDce philosophique, si ce n'est le bel ouvrage de son illustre prédécesseur, M. Maclaurin, sur les découvertes de Newton qui , dans quelques endroits, s*élève à une véritable sublimité, sans pourtant rien perdre en précision et. en clarté philosophique (i). Néanmoins, ces deux grands mathématiciens diffèrent beaucoup dans leur manière, ce qui prouve qu'ils envisagèrent la science sous un point de vue différent M. Maclaurin parait avoir admiré principalement la grandeur de la nature et découvert sa philosophie. M. Playfair a fixé son admiration sur l'énergie avec laquelle la raison humaine dévoile la nature à nos regards. La manière de raisonner du premier était beaucoup plus, favorable à Téloquence.

Le second^ à une époque où les sciences étaient plus avancées , et où l'on observait la nature extérieure d'un œil plus calme, trouva un nouveau sujet d'admiration dans ces victoires intellectuelles et dans ces conquêtes, qui , long-temps avant^ ont inspiré le génie de Bacon, son maître.

Il ne nous sera pas facile d'être rigoureuse-

(i) Voyez un passage du premier chapitre qui est d'une beauté remarquable.

SUR l'histoire DR LA PHILOSOPHIE. 1 65

ment fidèle à la méthode dan» les observations que nous allons présenter. Le discours de M. Stewart est nécessairement une espèce de mélange, et nos observations devront s'en ressentir. Les limites dans lesquelles nous sommes renfermés sont beaucoup trop restreintes; l'usage établi ne nous permet pas, bien que cela soit utile, de nous écarter de la division matérielle du journal, et quelqu'étendu que soit ce sujet, nous n'avons point la liberté d'entrer dans ces développemens au moyen desquels la digression trouve quelquefois un utile fefuge. Parmi tes sujets les plus important , traités dans le discours de M. Stewart, celui sur lequel nous nous proposons de nous étendre davantage, se rapporte à Fesprit des écrits de Loke et de Leibnilz, et nous ferons connaître quelques-uns de leurs ouvrages, que, pour l'instant, M. Stewart a passés sous, silence. Nous présenterons ensuite quelques remarques sur la tendance pratique que cet auteur et d^autres écrivains célèbres assignent à certaines opinions spéculatives, qui, nous devons le dire, ne sont point mentionnées dans la partie de ce discours que nous avons lu avec une entière satisfaction ; et nous terminerons probablement par de courtes observations sur les écrits de quelques métaphysiciens modernes de l'Angleterre et

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fie l'Ecosse. Quant à la philosophie allemaacle, nous préférons n'en rien dire que fj*en dire trop peu; l'espace nous manque pour en parler convenablenaent, et d'aillears nos lecteurs n'auraient pas la patience de nous suivre. Dans le pours de cette critique, nous ferons connaître ^ à l'occfision, quelques particularités inconnues ou peu connues, sur l'histoire de la philosophie. De temps en temps, nous suppléeron$ à quelques oublis let nous rectifierons quelques erreurs inévitables dans un ouvrage aussi étendu que l'est pelui de M. Stewart ; nous ne nous refuserons pas non pju^ la satisfaction de discuter quelr quesrunps de ses opinions et certains argumens dont notre principal devoir est de fair^une revue historique \ et pour un sujet sur lequel nou9 reviendrons aussi peu souvent que la métaphysique, nous tâcherons, ainsi que nous eu avons le droit, si même nous n'y sommes obligés , de faire connaître en peu de mots plusieurs ouvrages qui ont paru récemment et qui ont quelq^ues rapports avec notre sujet et quelques droits ^ l's^ttention du philosophe. Quant à cette partie de notre tâche que nous venons de mentionner et d<Hit il serait ton* jours difficile de déterminer la place Convenable dans la composition la plus méthodique, nous nous réservons le droit de suivre en cela

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notre goût, ou de nous abandonnera notre caprice.

Locke et Leibnitz se trouvent incontesta* blement à la tête des Métaphysiciens du dixhuitième siècle. Quelque opinion que Ton se forme de la vérité de leur doctrine et du rang qui doit être accordé k leur génie philosophique, on ne peut douter de Timinense influence qu'ils ont eue sur les opinions des âges suivans. Le fond des systèmes qui se sont élevés depuis eux, dérive directement ou indirectement de la doctrine professée par cea deux philosophes.

11 n'y eut peut-être jamais deux philosophes contemporains dont le génie fut plus différent que ceux de Locke et de Leibnitz , et dont les systèmes philosophiques offrirent plus de divergence non-seulement dans la doctrine par* ticulière à chacun, mais encore dans leur esprit et leur tendance. On ne peut bien connaître le caractère des écrits de Locke , si Ton ne prend eu considération les circonstances dans lesquelles il les a composés. Elevé parmi les dissidens anglais, pendant la courte période de leur puissance politique, il y puisa bientôt cette piété profonde et cet ardent amour de la liberté qui animait la corporation^ et ce

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fut probablement aussi dansleur école qu'il prit ce goût pour les recherches métaphysiques ^ qui a toujours distingué la théologie calviniste. Les sectes fondées sur le droit qu'a tout homme de juger de la vérité des choses par lui-même, tendaient naturellement à s'affranchir de toute intolérance, et enseignaient en même temps à respecter chez les autres cette liberté de pensée k laquelle elles devaient leur propre existence. Aussi, ce fut à l'indépendance religieuse de ses instituteurs que notre philosophe dut d'avoir été élevé dans ces principes de liberté religieuse que l'on commençait à enseigner au monde (i). Lorsque, par ses études, il fut conduit à examiner les dogmes les plus élevés, il conserva toujours cette tolérance rigoureuse qui caractérisait si honorablement ses insti^ tuteurs, et distingue toujours leurs succès-» seurs, de ces communions qui ont abandonné

(i) Mémoires du Docteur Owen par M. Orme, Londres , l8ao, pp. 99-loo.On démoQtre clairement^dans cet ouvrage, que les lodépendans furent les premiers partisans de la liberté religieuse. Cet habile, ingénieux et tolérant écrivain estinjusteenvers Jérémie Taylor qui n'a pris aucune part (ainsi que le suppose M. Orme) aux tyranniques conseils de Charles IL Un fait important dans Phistoire de la réformation , c'est que te D^ Ovven l'Indépendant, était curé d'une église chrétienne en l65l, lorsque Loclce fut admis comme membre de ce col- )jfgc f sous im fanatique tuteur^ comme dit Antoine Wood.

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