SUR L HISTOIRE HE LA. PHILOSOPHIE. I
innées et de principes innés y ainsi que \e< divisions du dernier livre en spéculatif et pratique non-seulement sont vagues, mais équivoques; qu*elles peuvent être prises en différens sens, et qu'elles ne sont pas tonjours employées dand le même sens dans ie cours de la discussion \ et même après la lecture la plus attentive du premier livre de l'ouvrage de M. Locke, il serait très-difîBcile de préciser la question en litige avec clarté^ de l'exprimer dans un langage philosophique rigoureux et dégagé de toute hypothèse.
Et comme les adversaires que M. Locke avait principalement en vue étaient partisans de Descartes, il est probable que la ^ule proposition pour laquelle il fût porté à disputer y fut que Fintelligence n*a aucune idée qui ne vienne des sensations ou des réflexions que nous faisons sur nos pensées et sur nos sentimens. Il est de fait néanmoins qu'il semble vouloir contester bien plus que cette proposition ; qu'elle a été généralement comprise dans un sens trop étendu j et que sa doctrine interprétée de cette manière, n'est pas tout-
pour détruire les prdjuç^s de quelques philosophes. J^ai cru que dans ce petit abrégé de mes principes , je devais passer toutes les disputes prt^iiminaires qui composent le livre prem'ier. Bibiiôth. universelle. Jamvier 1688.
] y 8 coirsi n^R ation s
à-fait inconciliable avec les systèmes pliilo-
sophiques dont elle semble s'éloigner le plus.
Il est nécessaire de développer ces coosidérations générales, en les appliquant à des idées plus abstraites et par cela même plus importantes, qui, plus que toutes autres, paraissent obscures , par cela seul que nous cherchons en elles des notions qui ne peuvent être fournies par les élémens les plus simples des connaissances humaines.
La nature de notre notion de l'espace , et plus spécialement celle du temps^ paraissent être un des mystères de notre intelligence.
' Ni Tune ni l'autre de ces notions ne peut être conçue séparément : sans espace nous ne pouvons rien concevoir d'extérieur à nous ; car c'est l'espace qui donne l'extériorité aux choses et les place en dehors de nous. Nous ne pouvons concevoir aucune existence sans y rattacher ridée du temps dans lequel elle existe.
Nous concevons nos pensées et nos sentimens^ sans qu'il soit nécessaire d'y rattacher Tidée de l'espace; mais nous ne pouvons rappeler aucune opération de notre esprit sans avoir l'idée du temps dans lequel une semblable opération a eu lieu. Ces deux idées sont si claires qu'elles ne peuvent être commentées ,
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.et elled sont si simples qu'elles ne peuvent élre définies. 11 est impossible^ en se servant de mots , de faire tin seul pas pour les rendre plus intelligibles que ne l'ont fait les leçons de la nature. A cet égard , les métaphysiciens m'en savent pas plus que Fignorant. Si nous nous bornons strictement aujt faits que Texpérience noua fournit sur ces idées , nous trouvons qu'ils se réduisent, ainsi que nous l'avons indiqué , aux suivans ; âavoir : que ced idées sont simples ; qu'aux idées de l'espace et du temps se rattachent toujours quelqu'autres conceptions y qu'à l'idée de l'espace se rattache •toujours celle de quelqu'objet extérieur; et que ridée de temps entre dans toutes les con* ceptions de Tesprit humain. Le temps ne peut être conçu séparément de quelqu'autre chose , et rien ne peut être conçu séparément du temps. Si nous demandons si l'idée de temps est in-^ née^ la seule réponse convenable à faire consiste à dire qu'il ne se fait aucune opération dans l'esprit humain» autrement que comme le concomitant de quelqu'autre perception; et qu'ainsi entendue, elle n'est point innée, puisqu'elle est toujours directement ou indi- ^ rectement le résultat de quelqu'action sur les sens. Ces faits ont été diversement exprimés par les philosophes selon que leur phraséologie était différente. Kant dit : que l'espace est
la*
I 8o CONSlDÉRikTIONS
la forme de notre faculté perceptive appliquée aux objets extérieurs^ tandis qu'il définit le temps la forme de la même faculté s'exerçant sur nos facultés mentales. M. Stewart considère ces idées comme étant (r) suggérées à l'entendement par la sensation ou la réflexion , quoique, selon lui, Tesprit ne soit point directement ou immédiatement familiarisé avec de telles idées^ soit par la sensation , soit par la réflexion; et dernièrement un méthaphysi* cieu célèbre les a considérées comme étant des perceptions de la même nature que celles qui dérivent des sens, dont Tune est la conséquence de l'idée de tout objet extérieur, ef Tautre accompagne la conscience de toute opération intellectuelle (a). Chacune de ces ma-
(i) Philosophical Essays. Ëssay I, chap. 2.
(1) Mous avons ose dans cette seule occasion citer un philosophe qui n'est connu que dans le cercle de ses amis, le jeune M. Thomas Wedgwood, l'un des penseurs les plus ingénieux, les plus profonds f les plus originaux de notre époque, dont les longues souftrances et la mort prématurée ont privé la philosophie des services d'un de ces hommes toujours peu nombreux qui sont destinés à agrandir son domaine. Malheureusement nous avons perdu avec lui le fruit de ses méditations; et il serait maintenant inutile à tout autre homme de vouloir suivre ses traces , lui qui avait parcouru ces sentiers, où avec une délicatesse d'observation qui lui était particulière, et que probablement on n'atteindra pas « il parvint à saisir
SUR l'histoire ])£ LA PHILOSOPHIE. j8i
inères d*expriiiier le même fait a ses avantages. Le premier mode démontre l'universalité et la nécessité de ces deux notions; le second dénote d'une raaBière plus précise la différence qui existe entre ces idées et les perceptions variables que nous rapportons naturellement aux sens^ tandis que la dernière a le mérite contraire de nous les présenter comme ne pouvant être analysées, et en cela elles ressemblent à toutes les autres idées simples : d'un autre côté ( et cela tient peut-être à l'imperfection du langage ) , chacun d'eux fait plus qu exprimer le simple résultat des faits. Les termes techniques introduits par Kant paraissent vouloir expliquer ce qqi ne peut Tétre par les seuls principes de sa doctrine. On peut accuser M. Wedgwood d'avoir imposé le même nom à des phénomènes intellectuels qui n^ont d'autres rapports que leur Simplicité; et M. Ste-
ks circonstances les plus fines et tes plus passagères des pro^ cëdës les plus délicats de notre intelligence. Mais le souvenir de son amitié et de sa gënërosilé qui constituaient la plus belle partie de son être et les principales occupations de sa vie seront tauîours présents à Fesprit de ceux auxquels sa modestie ne put cacher son infatigable activité. On trouve dans la dernière édition de la Biographie littéraire de M. Colc- KÎdge un très-beau et très-'juste précis àt son caractère et de sa ■personne; mais ^éloquent auteur a, nous ne savons pourquoi , omis le nom de !d. Wedgwood.
wart nous semble avoir opposé l'une à l'autre .deux façons de s'exprimer qui, si on les analyse avec sévérité^ représentent un seul et même faif;.
Commis nous le verrons plus loin, Leibnilz pense que M. Locke , en* admettant des idées réfléchies, fournit un moyen de concilier son système avec les opinions de ceux qui , dans le sens étymologique du mot^ sont plus métaphysiciens que lui, et il regarde comme trèsdouteux que ces dernières diffèrent de3 idées innées de Descartes, surtout d'après la définition qu'en donna -ce dernier philosophe, ^lor^ qu'il se trouvait pre$sé par de yives objections (i) : (f Je n'ai jamais dit ni pensé, dit » Descartes , que l'esprit ait besoin d'idées in- )i nées différente$en quelque 3orte de sa pro- » pre faculté de penser; m^is, comme j'ai » observé qu'il est dans mon esprit certaines ;> pensées qui ne viennent point des objets » extérieurs et qui ne dépendent point de ma
(i) Notas in pro§;ramnia cui titulus explîcâtio mentis huroanae, l647* Les deux propositions contre lesquelles ce passage est dirige, sont les suivantes : Mens non indîget ideis innatîs, sed sola ejus facuhas co^tandi îpsi ad actiones suas peragendas suOicit. Alque ideo omiies communes notîones mt.'nti insculptœ ex rerum obscrvatlone originem ducunt.
SUR l'histoire de la philosophie. i83
» volonté, mais uniquemenl de ma seule faculté D dépenser, j'appelle ces idées innées afin de 1» les distinguer de celles qui sont simples » (c'est-à-dire qui existent sans aucune autre) » ou qui sont le produit de notre imagination. » Je les appelle innées dans le même sens que )> l'on dit que la générosité est innée dans queln ques familles, et que la goutte et la pierre » le sont dans d'autres ; parce que les enfans » dépareilles familles viennent au noondeavec » une disposition pour cette vertu ou pour ces » maladies (f). » Dans une lettre à Mersenne, il ajoute (a) sur le mot idée : « J'entends toutes » celles qui peuvent exister dans mes pensées, » et je distingue trois sortes d^dées : ks idées » simples j comme serait Fidée commune du » soleil ; tes idées composées par l'esprit , » comme sont celles que nous donnent nos.
(i) Ce passade remarquable de Descaries se trouve dans une traduction française du programme et àeê notes, qui lui est probablement due. Lettres de Descaries^ /, LeiL 99. Il a éié observa avec juste raison par un des mordans critiques de Descartes que ce dernier n'attache pas un sens rigoureux au mot inné ; mais qu'il en change la détermination selon les exigences de la controverse, tellement, qu'à chaque instant il lui donne le sens qui paraît le mieux convenir à l'objection qu'il est appelé à résoudre. HueL Censur.phU* cartes, i^,
(a) Letl. de Descarlcs , II , Ktt. 54.
] 94 cofTSinÈRàTioirs
» raisonnemens astronomiques sur le soleil, et )> les idées innées y telles sont Tidée de Dieu , de )) Tespritf du corps, d'un triangle, et en généy» rai , toutes celles qui représentent une vé* » rite immuable et une lessence éternelle. » Il faut avouer néanmoins que si la première de ces catégories se rapproche beaucoup des idées réfléchies de M. Lock^^ la seconde s'en éloigne, et ne peut que difficilement être conciliée avec la première. La comparaison de ces deux principes porte de profondes atteintes ^ux points fondamentaux du système de Descarte^.
Dans les sciences, on entend par principe toute proposition dont plusieurs autres proj)ositioiis peuvent être déduites. Dire que les principes pris dans le sens de propositions font partie de la structure originelle ou des acquisitions' de l'esprit humain , est une assertion si déraisonnable, qu'aucun philosophe ne la peut-être ouvertement adoptée ou au moins soutenue avec chaleur : mais il ne faut pas oublier qu'il est certaines lois générales de perception ou certains faits généraux au-delà desquels Tesprit humain ne peut plus rien connaître. Ces faits limitent nos recherches dans toutes les parties des connaissances, et leur détermination est le plus haut point que
SUR L'HrSTOJafi BB LA PHILOSOPHIE. l85i
nous puissions atteindre dans la scieuee; audelà il n'y a plus rieto , ou au moins rien que nous puissions découvrir. Quoique ces considérations aient été presque aussitôt admises que connues , les systématiques les* ont souvent perdues de vue dans Félévation de leur frêle édifice. On est communément assez disposé a affranchir la philosophie de lesprit humain du joug de cette nécessité irrésistible qui renferme toutes les autres sciences dans les limites sacrées de Texpérience^ ce qui tient probablement à cette idée vague dans laquelle on est que la science sans laquelle on ne peut comprendre les principes d'aucune autre , doit être à mêmfs d'atteindre jusqu'au sommet de ses propres principiss. De là vient que les métaphysiciens allemands posèrent cette question : Quelles sont les conditions qui rendent V expérience possible ? De là vient encore le dégoût qu'éprouvent généralement les philosophes à accepter tout fait simple comme dernier terme de leurs recherches , et leur penchant à s^épuiser en vains efforts pour arriver à une explication de ce fait, tandis qu'ils oublient que l'explication de celui-ci consiste toujours dans la découverte d^un autre fait qui , à son tour , doit exiger une explication ou en être complètement indépendant. Ils répugnent beaucoup à se contenter des faits
1 86 GON SlD^ATlONft
simples qui ont pris leur racine dans la ihéorie de Tesprit humain , long-temps après que toute théorie a été bannie des autres sciences. A cet égard , les philosophes en sont souvent réduits à épuiser leurs forces en recherches inutiles, lorsqu'ils veulent trouver quelque chose au-delà des faits simples, et dans leurs efforts pour atteindre les causes premières, ils arrivent inévitablement à reconnaître que dans leur raisonnement se trouve la supposition que la chose qu'il s'agit de prouver existe, et qu'ainsi ils reviennent dans toutes leurs argumentations au point d'où ils étaient partis.
La philosophie de l'esprit humain ne peut se composer de rien autre chose que de faits , et il est tout aussi présomptueux de vouloir pénétrer la cause de la pensée , qu'il le serait de rechercher celle de l'attraction. Qu'il y ait un certain nombre de facultés intellectuelles, et que ces dernières soient d'une certaine nature , c'est là une question qu'il n'appartient qu'à l'expérience de résoudre ; et il est de la plus haute importance de rejeter toute muiti*' plication arbitraire des facultés de l'esprit humain à l'aide de laquelle certains individus ont été portés à nous imposer leurs propres erreurs ou leurs spéculations incertaines, et à nous les donner comme étant les principes
SUR l'histoire de la philosophie. 187 fondamentaux des connaissances humaines.
Jusqu'à présent, nous ne possédons aucun critérium général qui nou^ mette à même de distinguer les premiers principes de toutes les autres propositions. Un étendart pratique de quelque importance serait peut-être que tous les penseurs consentissent à admettre quelques principes dont le rejet rendrait l'argumentation impossible. Il suffirait pour cela que tout homme reconnût pour vrais ^ d'une manière générale, les principes dont il doit faire usage dans toute discussion particulière , et dont il s'est servi dans les raisonnemens qu'il a employés contre l'existence de la question en litige. En d'autres termes , il suffirait d^admettre que celui qui dispute ne peut se contredire lui-même j et c'est pourtant ce qui arrive dans toute discussion sur les lois fondamentales de Pesprit humain^ lorsque dans les prémisses on admet leur existence absolue, tandis que dans la conclusion, on la nie complètement.
Si c'est un fait.de la nature humaine que l'esprit soit disposé ou déterminé à donner son assentiment à certaines propositions et à en rejeter certaines autres aussitôt qu'on les soumet à son jugement I sans déduire leur vérité
OU leur fausseté d'aucune méthode. de raison^ iiement, la question se réduit manifestement à un fait tout aussi expérimental qu'aucun de ceux qui se rapportent à notre constitution intellectuelle. Il est certain que nous pouvons très-rbien concevoir .l'existence de tel ou tel penchant , sans qu*il soit nécessaire de suppo^ ser que les idées dont ces propositions sont composées soient en aucune manière innées, si toutefois on peut espérer de ramener cette malheureuse expression à quelque sens précis en la définissant. « Le mot inné , dit lord » Shaftesbury, est une expression avec laquelle » M. Locke plaisante maladroitement : Tex* » pression convenable, quoiqu'elle soit moins >» usitée, serait celle de co-née. En effet, la » question n'est pas de savoir dans quel temps » les idées entrent dans l'esprit, mais si la » constitution intellectuelle de r homme est 3» telle que dans un temps ou dans un autre, » pourvu qu'il n'y ait point de matière, les » idées ne naîtront pas en lui nécessaire- » ment, n Telles sont les expressions employées par lord Shaftesbury dans ses lettres qui sont moins connuesqu'elles ne devraient l'être, vu qu'elles ne sont imprimées dans aucune édition des caractéristiques; quoique dans ces lettres le génie adroit et les principes généraux de
SUR l'histoire dé La. IpHilosophie. i8()
Tauteur soient moins entachés de cette affectation de style que Ton rencontre dans tous ses autres écrits (i).
Les observations ci-dessus s'appliquent encore plus fortement à ce que Locke appelle principes pratiques ; c'est là qu'il se contredit lui-même, car ayant tiré un de ses principaux argumens contre l'existence de certains principes spéculatifs ou pratiques de ce qu'il pensé que rîgnorance de la majorité dti genre humain le rend incapable de concevoir ces idées abstraites^ et que si elles étaient innées, elles se trouveraient dans Tintelligence de tous les hotnmes. Il admet ensuite très-légèrement un principe pratique inné qu'il définit un désir de bonheur et une açersion pour le malheur (2 j, sans considérer que le bonheur et le malheur sont des expressions tellement abstraites qu'elles ne font naître que de vagues conceptions
(1) Le Docteur Lee, antagoniste de M. Locke, a soutenu la question des idées innées d^une manière plus satisfaisante que Shaftcsbury et même Leibnitz ; il a même employé quelques-uns des argumens de fiufïier et de Reîd. Lee's Notes on Locke jfoUo^ Londony 170a.
(3) Essai sur l'Entendement humain. Liv. I , c. 3 , § 3.
igd CONSIDERATIONS
dans Tesprit d'une grande partie du genre humain. Il nous serait facile de démontrer , si c'était ici le lieu , que le désir du bonheur loin dëtre inné, n'est même pas une faculté primitive ; qu'il présuppose l'existence de tous les autres appétits et de tous les autres désirs dont la satisfaction est un plaisir^ ainsi qne l'exercice de la saine raison , qui, ordinairement, examine jusqu'à quel point les conséquences de chaque plaisir augmentent ou diminuent la somme de cette joie intérieure qui constitue le bonheur. Si maintenant nous traitions ce sujet à fond , on verrait que cette erreur de Locke et que cette autre également très-grande qui consiste à croire qu'il n'y a en nous qu'une seule faculté morale , le désir du plaisir, furent la cause de beaucoup de théories morales erronées, et qu'elles furent aussi la source' d'une fausse théorie concernant les hautes questions de la politique et dé l'éducation y qui divisent en ce moment les amis de la civilisation et aiguisent les armes de ses ennemis. Mais Locke ne s'occupa de morale qu incideu tellement, et les erreurs qu'il professa sur la première de toutes les sciences appartenaient à son époque, et ne peuvent être raisonnablement imputées aux principes de Hobbes, quoique cet homme remarquable ait eu |)arfois la témérité de les exposer dans leur
SÇJR L'HrSTOIBE DE LA PHILOSOPHIE. I91
rapport avec leurs conséquences logiques, conséquences qui sont à la fois odieuses et ri^ goureuses.
Néanmoins y les exagérations de ce premier livre sont une nouvelle preuve du constant amour de Tauteurpour les plus hauts intérêts de Thumanité. Cest à juste titre qu'il considéra le libre exercice de la raison comme étant le premier d'entr'eux , et celui de la sécurité duquel dépendent tous les autres. Les circonstances de sa vie firent de Locke Tennemi le plus infatigable des adversaires de la liberté philosophique, de la liberté religieuse et de la liberté politique , dont il ne démontra pas suffisamment la nécessité. Dans sa noble ardeur pour la liberté de la pensée^ il soutint la tendance d'une doctrine qui, graduellement^ de* vait amener Tesprit humain à receçoir pour un principe inné tout ce qui peut servir à ses pnpres fins (i). On doit excuser Locke si dans l'ardeur de sa généreuse controverse , il est quelquefois emporté au-delà des bornes de la froide raison , lorsqu'il critique les doctrines qui étaient généralement admises de son temps^ et qu'il regarde, à bon droit, comme susceptibles de voiler l'absurdité d'une fausse dé-
(1) Essai sur TËntendement Humain« Liv.I, c. 3, § a^^
couverte et d'arrêter les études libérales en soumettant la raison de tous à Pautorité de quelques-:uns. Chez Locke , toutes les erreurs (le spéculation dépendent de Tinfluence d'une vertu quelconque, excepté cependant quelques opinions erronées qui étaient généralement reçues de son temps, et qu'il laissa pénétrer dans son esprit par une sorte d'acquies- <;ement passif.
Ce n'est réellement qu'au second livre que commence Fessai sur l'entendement humain; et ce livre est le premier hommage rendu dans ces derniers temps à la philosophie de l'esprit humain (i). Bacon avait indiqué le chemin, et on peut dire que Descartes, en rejetant les trompeuses analogies de la pensée avec le monde extérieur, avait tracé les véritables limites de nos recherches; mais avant Locke, la philosophie n'offrit aucun exemple d'une
(i) L'expression expérimental di le défaut de ne pas comprendre les connaissances qui découlent de inobservation aussi bien que celles qui sont fournies par l'expérience. Le mot allemand empx^que s'applique à toutes les connaissances que fournit l'expérience; mais dans la langue anglaise il a été détourné de cette signification. Nous nous servons donc du mot expérimental dans un sens plus étendu que ne lé comporte ga signification étymologique.*
SUR l'histoire D£ LA PHILOSOPHIE. 1^3
longue énumération de £iits rassemblés et groupés dans l'unique intention d'arriver à une généralisation rigoureuse. 11 nous dit lui-» même quen siuçant la marche historique , il n'açait d'autre but que d^ indiquer les moyens à l'aide desquels notre entendement parçient à acquérir la connaissance des choses qui sont en lui; ce qui veut dire, dans une pbraséolo^ gie plus modeme^ qu'il essaya de déterminer, à l'aide de l'observation, les faits généraux qui se rapportent à 4'origine des connaissances humaines^ ce qui signifie dans la simplicité et même la rudesse du langage de Locke, qu'il est fortement convaincu que l'expérience doit être son unique guide, et qu'il répugne à imiter l'exemple de ceux qui, en se servant du langage scholastique, ont Pair d'expliquer les faits , tandis qu'en réalité ils les rendent plus obscurs en se servant de mots qui n*ont point de sens. Il se contente de constater les lois de Tintelligence comme il aurait fait pour toute autre science physique^ par la seule méthode d'observation. Quelquefois il s'embarrasse dan^ les hypothèses physiologiques ou consume ses forces à résoudre certains problèmes insolublés qui, à cette époque, portaient le nom de questions métaphysiques (i). Quoique dans
(0 Oq trouve une preuve convaincânle de sa prf^dîleclion
iq4 GONSIOéllATIONS
rezécution de son plan, il y ait de grands et nombreux défauts, l'idée n'en est pas moins
pour les pr^ju^ physiologiques dans les maxiines suivantes: « Comme nos idées ne sont rien autre chose que des percep- » tions qui sont actuellement dans Tesprir, et qui cessent » dVxîster du moment ou elles ne sont point actuellement » aperçues , dire qu'il y a des idées en réserve dans la mé- » moire, n^emporte dans le fond autre chose, si ce n^est que M l'ame a en plusieurs rencontres la puissance de réveiller M les perceptions quMle a déjà eues avec un sentiment qui » dans ce temps -là la convainc qu'elle a eu auparavant ces » sortes de perceptions. » Le même chapitre est surtout remarquable par la beauté exquise et poétique de quelques-uns de ses dévelo^mens.
« Les idées qui s^impriment dans Pâme se dissipent bien- » tôt et sVQacent pour toujours de Tentendement sans laisser » aucune trace non plus que Tombre que le vol d^un oiseau fait » sur la terre ; de sorte quMles ne sont pas plus dans ^esprit » que si elles n'y avaient jamais été « — « Les idées de notre » jeunesse, aussi bien que nos enbat^t meurent souvent » avant nous. En cela noire esprit ressemble ï ces tombeaux » dont la matière subsiste encore. On voit encore l'airain et » le marbre ; mais le temps a effacé les inscriptions et réduit » en poudre tous les caractères. Les ima^ tracées dans notre n esprit sont peintes avec des couleurs légères ; si on ne les B rafraîchit quelquefois , elles passent et disparaissent eniiè- » rement. » lA». 11^ th, lo.
Ge langage pathétique doit avoir été inspiré par l'expérience, et quoique Locke n'eût pas plus de 56 ans, lorsqu'il écrivit ces pensées , il n'en est pas moins certain que la première perte de mémoire doit avoir lieu long-temps avant qu'elle puisse être reconnue par le plus fin observateur.
SUR l'histoire de la. philosophie. Ï95
en tout conforme à la méthode d'induction
qui exige qu'après Ténumération complète de
chaque cas individuel , nous nous livrions
à un examen réfléchi de chaque classe de
phénomènes, avant d*entrer dans une longue
série de généralisations, t)cfur saisir les lois.
«La philosophie, dît M. Play fait, excellent
3» analyste de Bâcod , a fait beaucoup de peu
» de chose ou trop peu de beaucoup; et,
» dans l'un comme dans l'autre cas, elle a
» trop rétréci une base qui devait être de
» longue durée et de beaucoup d'utilité ; » ou y
pour nous servir des propres expressions du
maître y « nous serons en droit de beaucoup
:6 espérer des sciences lorsque nous nous élè-
)) veinons par une gradation continue, desfaitg
» particuliers aux axiomes inférieurs ; de ceux ci
it aux moyens , et enfin de ceux-là aux plus
* généraux. » Not., Org., lib. i, §• civ. Cff
n'est pas tant par leur appel à l'expérience
( car cet appel est général à quelques diff<&
rences près), que par la manière de la con«
duire, que les disciples de Bacon se sont dis*
tingués des hommes à hypothèses* Antre chose
est d'emprunter à l'expérience des données
assez précises pour arriver à une supposition
plausible , autre chose est d'en retirer tout ce
qui est nécessaire pour fonder une théorie
exacte.
I ()6 CONSI DÉR A Tf ONS
A cet égard , plus qu'à aucun autre , les écrits philosophiques de Locke sont opposés à ceux de Hobbes. Cet homme extraordinaire TÎt avec une rapidité étonnante d'intuition quelques-uns des faits les plus simples et les plus généraux que l'on puisse observer dans les phénomènes intellectuels , et jamais peut-être aucuo homme ne posséda à un plus hautdegré la faculté de rendre ces spéculations abstraites dans un langage aussi clair, aussi précis et aussi énergique , et n*eut le don de les graver plus profondément dans l'esprit du lecteur; mais il ne s'arrêta pas à examiner s'il n'était pas possible qu'il existât d'autres faits également généraux et relatifs aux facultés intellectuelles. // fit donc trop peu de beaucoup de choses.
Locke commit la double erreur d'appliquer trop promptement ses lois générales aux procédés les plus compliqués de l'intelligence, sans considérer si ces mêmes lois n^étoient pas limitées par d'autres lois non moins étendues et sans chercher à découvrir les rapports qui les unissent aux phénomènes par une suite de lois intermédiaires et secondaires.
Cette manière de philosopher était parfaitement appropriée au dogmatisme et au ton dictatorial qui caractérisèrent le philosophe de Maimesbury^ et le portèrent à braver les basses critiques dont ses coupables opinions