LETTRE DE LOCKE A NEWTON
Dates y 5 octobre 1693.
Monsieur I
a Depuis que je vous connais ^ j'ai toujours » été si fermement et si sincèrement votre » ami 9 et je vous croyais si bien le mien, que » si toute autre personne m'eût dit de vous ce » que vous m'en dites vous-même, j'aurais rex> fusé d'y ajouter foi ; et quoique je ne puisse » voir sans beaucoup de peine que vous ayez » conçu sur mon compte tant d'idées mau- » vaises et injustes; j'avouerai cependant que » s'il m'eût été plus agréable de recevoir de » vous un échange de bons offices que ma » sincère affection pour vous m'a constam-
:to6 CONSIuiR.4TIOBrS
» ment porté à vous rendre, cet aveu que vous tt me faites de vos torts est le plus grand ser- }) vice que vous eussiez pu me rendre, puis- » qu'il me donne la consolation de n'avoir » pas perdu une amitié dont je faisais tant de » cas. D'après ce que vous me dites dans votre M lettre , je n*ai plus besoin de rien ajouter » pour me justifier envers vous. Il suffira tou- » jours à ma justification que vous réfléchis* » siez sur ma conduite envers vous et envers 9 tous les autres hommes ; mais d'ailleurs per- M mettez-moi de vous dire que je mets plus » d'intérêt à me rendre promptement k vos » excuses que vous n'en pourriez mettre à les D faire , et je m'y rends si sincèrement et si » entièrement, que je ne désire rien autre » chose qu'une occasion de vous convaincre y> de toute mon amitié et de toute mon estime, » et de vous prouver que je suis le même » à votre égard que si rien de ce que vous ft me dites ne fût arrivé. Afin même de vous » en donner une preuve plus complète, je x> vous prierai de me fixer un lieu où je puisse » vous voir; je désire d'autant plus vivement » une entrevue, que la conclusion de votre f» lettre me fait penser que je pourrais bien 9 ne pas vous être tout-à-£aiit inutile. Je serai j» toujours prêt à vous servir de tous mes efforts, » de la manière qui vous conviendra le mieux ;^
SUR L HISTOIRE DE LA. PHILOSOPHIE. ^kO^J
» je n'aitendrai là-dessus que vos ordres ou » votre permission.
« La seconde édition de mon livre s'imprime » en ce moment, et quoique je puisse répon- » dre de la pureté d'intention avec laquelle je » Tai écrit, toutefois^ puisque vous m'avez D informé si à propos de ce que vous en avez » dit, je regarderais comme une faveur ex- » tréme que vous voulussiez bien me désigner » les endroits qui ont donné lieu à votre cen- » sure , afin que je puisse m'ezpliquer plus » clairement^ et éviter ainsi d'être mal com- ^ pris par d'autres ou de porter le moindre » préjudice à la cause de la vérité et de la » vertu. Je vous connais pour si attaché k 3» toutes deux, que je sais que lors même que x> vous ne seriez pas d'ailleurs mon ami , vous » n'hésiteriez pas à me rendre ce service. Mais » je suis bien certain que vous feriez bien )) davantage encore pour un homme qui après » tout vous porte comme moi tout l'intérêt j» d'un ami , vous souhaite toutes sortes de » prospérités , et se dit sans complimens, etc.
(( Le public doit la conservation de ce pré« « cieux monument de Locke aux descendans >» de son ami et parent le chancelier King , au- » quel il avait légué ses papiers et sa biblio«
2o8 COirSIDiRiLTIOirS
» thèque. L'original est encore entre les mains » du chef de cette famille^ et je lui sais d'autant I) plus de gré de m'avoir si obligeamment » permis d'enrichir mon ouvrage de ces inté- » ressans extraits^ que je n'ai pas Thonneur » d'être personnellement connu de lui. y>
Le génie et le caractère de la philosophie de Leibnitz étaient diamétralement opposés à ceux de Locke. Les noms de ces deux philosophes furent très-célèbres dans les deux écoles philosophiques qui^ faute de meilleure dénomination, ont été appelées eapérimen^ ialê et spéculatiçe. Parmi leurs disciples , il en est quelques-uns qui ont été au-delà des idées des maîtres , tandis que d'autres se sont arrér tés à différens points de l'intervalle qui sépare ces deux philosophes. La tendance de Tesprit de Leibnitz était entièrement spéculative. Il appliqua toute la force de son génie \ la connaissance des causes premières, et dédaigna surtout, les lois secondaires qui régissent immédiatement les phénomènes. Quoique Leibnitz fut l'un des plus grands mathématiciens de son siècle , il ne s'adonna que fort peu à l'expérience , et , chose remarquable, c'est qu'il parait qu'il dut à l'esprit profondément abstrait de sa doctrine de tolérer et même d'accepter un grand nombre d'opinions reçues.
SUR l'histoire de lk philosophie. 209
Une de ses maximes favorites et qu'il répète souvent , c'est que tes doctrines les plus accré^ ditées ont un grand fonds de bon sens. Par-là il entend un sens qui permet de les concilier avec sa philosophie. Gomme il n'avait point pour objet de combattre des opinions particulières , mais bien de faire des prosélites à ses principes^ il est toujours disposé à vivre en paix avec les préjugés puissans. De plus, le système de Leibnitz est plein d'accommodémens et de transaction» avec Topinion populaire^ tandis qu'il s^écarte entièrement des principes admis par les anciens philosophes ^ et cette particularité est en partie la cause de te que souvent il expose son système en termes ambigus dont la précision aurait embarrassé les transactions qu'il méditait avec les préjugés du temps. Quoique Leibnitz ne manque pas de sincérité , les conséquences de sa mà'^ nière de philosopher sont de faire naître dans Tesprit des idées vagues , et de porter à adopter un langage équivoque. D*unaUtrecôté, comme la philosophie de Locke tendait à la pratique, elle n'admettait aucun accomtnodemeilt avec les erreurs reçues ; aussi ne gagna-t-elle rien si ce n'est qu'elle réforma leâ idées populaires sui' plusieurs points importans.
Un fait que nous ne croyons pas générale-
aïO CONSIDÉRATlOirS
ment connu ^ au moins dans ce pays, c'est que Leibnitz composa un ouvrage dans le but de réfuter TEssai sur Tentendement humain.
Cet ouvrage important n'est point compris dans Tédition que Duten donna des œuvres de ce philosophe , et c'est probablement pour cela que M. Stewart paraît ne ^las l'avoir connu. Il fut publié à Amsterdam en 1765 parRaspe, d'après un manuscrit de Leibnitz, déposé à la bibliothèque de Hanovre, et porte pour titre Nouçeaux Essais sur t entendement humain.
Cet ouvrage consiste dans une suite de critiques sur Locke, qu'il examine chapitre par chapitre. Il fut écrit , ainsi que nous l'avons appris , ou dans le cours de ses voyages ou à Herenhausen , où il séjourna quelque temps avec la cour de Hanovre, il nous dit lui-même qu^une des raisons de son opposition à Locke était que ce dernier « dépréciait la généreuse )) philosophie des platoniciens rétablie en par- » tie par Descartes , et qu'il lui substitua des » opinions qui obscurcissaient Tesprit hn- » main , blessaient la morale et étaient con» » traires aux intentions de Tauteur qui étaient » pures (1). » Une autre observation générale
(t) Nouvel Essai sur l'Entendement Humain ^ Amster-
SUR t'uiSTOiaE t>E LA. PHILOSOPHIE, làlï
de Leibnitz se rapporte admirablement avec les critiques contenues dans le discours de M. Stewart, et qui ont trait à la différence qui existe entre la philosophie de Locke et celle de Gassendi, «c Peut- être les opinions de notre ')) habile auteur ne s'éloignent-elles pas autant >^ des miennes qu'elles le paraissent ; car après » avoir consacré tout son premier livre à la i> réfutation des idées innées, prises dans un jv certain sens, il reconnaît au commencement » du second qu'il est des idées qui ne vien< ji nent paâ des sens^ mais bien de la réflexion. » Or , la réflexion n'est autre chose que l'at- » tention s'exerçant sur ce qui se passe en }) nous, et les sens ne nous transmettent point » ce que nous avons déjà en nous-mêmes.
» Maintenant peut-on nier qu'il y ait beausi coup de choses innées dans l'esprit ? L'esprit » lui-même est inné^ et en lui se trouve coii- » tenues les idées de substance, de durée ^ de
cl«ni, 1765 9 préface, p. XII. Leibnitz fait mention de cet ouvrage <lans sa seconde lettre à Remond , qui se trouve dans le vol. II de IVdition deDuten.PrécédemTnent il avait adressé quelques observations de même nature à M. Burnet de Kem* nay. F. Ed^ieDuUny voL VI ^ a3a« J^ocke vit ces dernières critiques et les méprisa. Yof. ses lettres à M. Molineux , 10 avril 1697. Elles sont imprimées dans ses œuvres complet tes cl offrent beaucoup d'intérêt.
2 I a CON SI OEB ATIONS
» changement, d'action; la perception» le plat-
» eir et mille autres objets de nos idées intel-
» lectuelles. Ges objets étant. toujours présens
» à notre esprit ( quoique nos distractions et
)» nos occupations ne nous permettent pas
» toujours d'en avoir la conscience)^ pour«
» quoi serait-on étonné que nous appelassions
» innées les idées ainsi que tout ce qui dépend
>) d'elles? (p T') Les idées d'existeuce, de pos-
» sibilité^ d'intensité sont si évidemment in«
» nées, qu'elles font partie de toutes nos pen-
» sées et de tous nos raisonnemens , et je les
» considère comme essentielles à notre enten-
» dément ( p. 58 ). On m'objectera sans doute
y> cet axiome reçu parmi les philosophes , ^z^ '2/
h n'y a rien dans V intelligence qui ne vienne
» des sens. Mais nous devons en excepter l'en-
» tendement lui-même et ses affections (c'est-
» à« dire ses facultés). Mais l'esprit contient
» les idées d'existence , d'unité, de substance,
!> d'identité, de causalité; la perception, le
M raisonnement et beaucoup d'autres notions
» que les sens ne peuvent fournir. Ceci s'cu:-
» corde assez bien apec V auteur de F Essai ,
» qui admel la réflexion de V esprit sur lui--
» même comme cause d*un grand nombre de
M nos idées ( p. 67 ). Toutes les vérités pre^
» mières soit rationnelles , soà de fa^ , ont
D ceci de commun qi/elks ne peuvent être dé-
SUR l'histoire de la philosophie, ail 3 » montrées tfue par elles-mêmes {^. 33i ). (i)i>
L'analogie de la plupart de cet remarques avec celles de M. Stewart , qui sont relatives à TEssai sur Tentenderaent humain, et le rapport qui existe entre quelques autres ob* servatîons et les doctrines soutenues par les antagonistes modernes de Locke ^ ne peuvent manquer de fixer l'attention de ceux qui sont familiers avec les controverses métaphjsiques. Le langage est différent , car les auteurs furent élevés dans des écoles diverses et sont arrivés à leurs conclusions en suivant des routes opposées. On ne peut donc les soupçonner de plagiat; mais il faut avouer qu'il y a beaucoup d'analogie entre les idées et les raisonnemensde ces deux écrivains* En preuvle de ce que nous avançons , nous nous hasar*»
derons à rapporter un ou deux passages au plus d'un livre qui est aussi rare qu'important pour l'histoire de la philosophie»
« La réalité des obfets sensibles est suffi- )) samment établie par une suite d observa- )) tions constantes. Comme la raison et l'ob- » servation nous donnent les movens de juger
(i) Dans le système de Leibnîtz, les v^rit^s premières sout des propositions identiques. ^
a ï 4 CONSIDÉRATIONS
» de Paveoir dans ses rapports avec *notr« » bonheur, et que les évènemens correspon* » dent à nos jugemens lorsquHls sont raîson- )) nables , nous ne pouvons demander ni avoir » plus de certitude sur ces points. Douter se- » rieusemerd^c^ est douter en présence de Vèçi- » dence (p. 4'^)- U n'est pas impossible, mé* >> taphysiquement parlant, qu'il y ait un songe » aussi long et aussi bien lié que la vie de » l'homme; mais cette supposition est aussi » contraire à la raison qu'il le serait de pré* )> tendre qu'un livre a été composé en jetant M des caractères d'imprimerie dans un cor- » net ( 1 ) ; ^ il est vrai que , pourvu que leSk » phénomènes soient en rapport , U importe » peu qu *on les appelle songe ou r^on , si tex- >} périenee démontre que nous ne nous sommes » pas trompés dans V appréciation que nous )» en açons faite y lorsque cette appréciation est » fondée sur les principes de la raison (p. 389). » Chose remarquable c'est, que dans ce dernier passage, Leibnitz va au-devant d'une objection en tout semblable à celle de Berkeley contre Vexistence de la matière , et qu'il fait peu de cas de ses conséquences pratiques. U ne sup*
(t) Cette observation montre plutôt Pesprit accominodan^ de Leibnitz que sa véritable opinion.
SUA L HISTOIRE DE LA FfllLOSOPHIE. HlS
pose point avec le docteur Johnson qu'il suffise de frapper le pied contre une pierre pour réfuter Fidéalisme*, et il ne croit point avec le docteur Béattie, que les idéalistes, s*ils étaient conséquens , ne devraient pas craindre de tomber dans un précipice. Mais il dit que dans la théorie idéaliste , la distinction entre la réalité et Tillusion est aussi claire que dans aucune manière d^expliquer l'origine de nos percep* lions, bien qu'il y ait quelque différence dans les termes employés pour établir cette distinction. En effet, l'idéaliste ne doit pas être plus taxé d'inconséquence lorsqu'il se conforme au langage reçu , que le partisan de Copernic lorsqu'il dit que le soleil se lève et se couche. La plupart des expressions de Leibnitz sur ce sujet, offrent une analogie frappante avec les admirables déductions de Turgot, contenues dans l'article eonstence de rSncyclopédie.
L'extrême difficulté qu'a éprouvée M« Ste wart dans l'explication qu'il a donnée des monades, nous paraît tout-à-fait extraordinaire^ surtout en nous reportant à la manière dont il parle des points ou centres indivisibles d'attraction et de répulsion qui^ selon le système de Boscovich , constituent le monde malé-
Q 1 6 COrrSlDI^R ATION9
riel (f). Il n'est pas facile d'établir une pareille distinction entre ces deux manières de conce^ voir et d'exprimer les faits ^ ainsi que nous le prouverons en démontrant ce, que le système de Boscovich a d'admissible et ce que celui de I^eibnitz offre d'inconcevable. Selon ce dernier philosophe, le monde extérieur consista dans une sene de phénomènes réguUers ei liés les uns aux mitres. L'action et la réaction des ])arties de ce qu'on a appelé matière, les unes ^ur les autres, constituent les phénomènes.
Chaque partie agit sur toutes les autres; chaque action affecte le tout ; en d'autres termes, l'état d'aucune partie ne reste le même lorsque celui de toutes les autres est modifié. Leibnitz rapporte ces actions réciproques ^ certains agens analogues au principe pensant de
(i) V. les supplëraens de Boscovich à l'ingénieux poème du Jour, 1755. C'est une preuve honorable des progrès qu'a faits l'esprit de tolérance en Italie, depuis le temps de Galilée, de voir que ces deux philosophes Jésuites possédaient des chaires à Rome, et <jue les jP/7>ia)7Mi de Newton furent publiés avec autorisation du pape. U a paru à Rome dans le cours de CCS deux dernières années un système de morale basé sur les principee des philosophes anglais. Sebastiani , éditeur de Lyrophron , en est l'auteur, et on lui doit des éloges non scu- It^ment pour son mérite et son originalité, mais encore o^ doit le citer en preuve de l'administration libérale des éut^ romains.
SUR {.HISTOIRE DE Là. PHILOSOPHIE, ai 7
rhomme pour leur simplicité et doué de ce quUI appelle perception; mais qui semblent^ ainsi qu'il nous le dit lui-même y ne posséder que la £Eiculté d'être réactionnés par d'autres agens, ainsi que le prouvent les phénomènes matériels. H dit même qu'ils représentent tout l'univers, ou que chacun d'eux est un miroir du tout; mais ces phrases se réduisent à ceci, que tout se tient dans l'univers, et qu'une intelligence qui serait assez puissante pourrait découvrir dans chaque monade la manière dont elle est affectée, par les changemens qui surviennent dans toutes les autres (i). « Cha- ); que monade, dit Kaestner, représente le » monde de la même manière qu'un thermo- » mètredreprésente la chaleur , ou qu'un ba- » romètre représente la pesanteur de l'atmos- » phère. » Mous ne prétendons pas soutenir la vérité ni Futilité de ces comparaisons; mais elles nous semblent intelligibles^ et la manière dont elles ^nt exprimées n'est pas plus déraisonnable que le langage de Boscovich, qui nous dit que les molécules sont douées de la
(1) Nouvel Essai , préface , p* VI . Abnham Kaestner , qui dcrivit cette préface remarquable , était mathématicien distingué et professeur de mathématiques, il y a à-peu-près un demi-siècle, à Goeltingue. Il mourut en 1800, à l'âge de 81 ans 9 et fui probablement le dernier Leibnitzien d'Europe.
2 I 8 COlfSinÉRATfONS
double puissance d*aUraction et de repulsion. La Térîté est que la philosophie de Leibnitz est un système d'immatérialisme analogue à celui de Berkeley, quoique différent dans la forme et déduit d'autres principes. Si Ion peut reprocher à M. Stewart quelques défiuts qui influent d'une manière fâcheuse sur son esprit comme historien de la philosophie, c'est peut*étre cette confiance probe et inébranlable en ses propres principes qui le rend incapable de s'approprier momentanément les opinions d'autrui, chose souvent nécessaire pour les reproduire avec fidélité et même pour les comprendre parfaitement.
Nous n'avons pas l'intention de neus arrêter au systhème athée ou panthéiste de Spi* noza , mais nous signalerons deux erreurs dans lesquelles M. Stewart est tombé en rendant compte de la doctrine de ce célèbre juif. Il suppose que les écrivains qui assignent au spinozisme une origine hébraïque tendent t par cela même , à imputa sa naissance à l'immoralité de quelques artisans d'Amsterdam.
Le fait est qu'on suppose généralement et à juste titre^ que la philosophie rabinique la plus ancienne qui, de même que la plupart des spéculations orientales^ se rapproche beau • coup du panthéisme 9 avait influé sur les idées
SUR L HISTOIRE DE Lil PHILOSOPHIE. aiQ
de Spinoza. Il n'est point yrai^ ainsi que Taffirme M. Stewart , que les opinions politiques de ce Philosophe coïncident avec celles deHobbes , car Spinoza est plutôt ennemi de la monarchie ( I ). II observe en effet que, puis* qu un homme ne peut en réalité gouverner une multitude y la monarchie la plus absolue n'est autre chose qu'une aristocratie pratique placée dans les mains des ministres et des conseillers du Roi, et que cette dernière est en parfaite sécurité toutes les fois qu'elle est constituée de façon que son administration soit dirigée vers le bien public. La plupart de ces restrictions apportées au pouvoir monarchique sont certainement fantasques; les argumens qu'il propose en faveur d'une vaste aristocratie, forme de gouvernement qu'il . vante comme étant la plus favorable à la liberté , sont fort ingénieux (a) et parfaitement justes si on compare cet état à la monarchie absolue. Son chapitre sur la démocratie est incomplet et nWfre rien de remarquable , si ce
(0 Servitutis ig^tur non pacis interest omnem potestatem ad unum transferre; nam pax, ut jam dizimus, non in belli privatîone, aed in animonim unione consîstit. Tract. Pol. Cap.VI,5 4.
(a) Cap. VIII. Cap. XI.
!2QO CONSin^RATIOlfS
n'est un argument formel sur Texclnsion des femmes de tous privilèges politiques. Il est une autre question sur laquelle Spinoza- x trouve en opposition formelle avec Hobbes.
Aux yeux du philosophe de Malmesbury, la religion de tout pays doit être sous la dépendance absolue du souverain. I^on content de considérer l'église reconnue comme une création de Tétat, il envisage encore la foi aux doctrines et la divine autorité de la religion elle-même, comme une preuve de Tobéissance due au pouvoir suprême. On voit par^là qu'il est ennemi de toute rébellion (r). Spinoza^ au contraire , non content de combattre pour la tolérance dont le séjour de la Hollande lui avait fait apprécier les bienfaits, s'élève con« tre rétablissement d'une église reconnue, et chose qu'il importe de ne pas perdre de vue, c'est que nous croyons qu'il fut le premier écrivain qui s'opposa à ce que les établissemens religieux fissent partie de la politique générale (2), ce qui est parfaitement conforme à ses opinions anti-religieuses.
(t) Leviathan , part. IIL
(a) Ad religionem quod attîn^, nuila plané lempla arbîum sucnptibus aedilicanda, nec jura de opinionibus statuenda, pisi sedidosse sînt et civîratis fundamenta evertant. li i^ur
SUR l'histoire de la. PÛILOSOPHiE. ait
Il serait impardonnable à nous de revenir ici sur la controverse qui s'est élevée relativement à la liberté et à la nécessité, si notre but n était pas d^nculquer dans ^esprit de nos lecteurs une bienveillance réciproque et de frapper de ridicule de misérables lieux communs. Le meilleur moyen d'en terminer avec cette stérile et inépuisable dispute^ serait que les philosophes des deux partis consentissent à bannir les mots techniques qu'ils ont employés jusqu'ici, et qu'ils se bornassent strictement à constater ces faits que tous les hommes acceptent et à les exprimer dans un langage exempt de toute apparence systématique.
On verrait alors que la conformité dans les faits s'étend bien au-delà du terme que les deux partis spupçonnent. L'expérience est et doit être invoquée par tous les deux. En effet, tous les hommes sentent et croient que leurs actions sont puissamment modifiées par leurs positions, leurs opinions, leurs sentimens et leurs habitudes, et même il ne mériterait pas
quibus religlonem publiée cxercere concedîtur , temptum, si velîat, suis sumptibus œdificent. Tract. poUtic, cap< VI, § 4o.Dans le chapitre suivant, il donne la raison de sa manière de voir. Caetenim religionis sive Deum rolendi jus nenio in aliuxn transferre potest. Id. cap. Vil, § 26. Il se fonde sur la sainteté de la religion^
das co^sioERATrojsrs
rhonneiir d'une réfutation , celui qui douterait sérieusement de la différence qu'il y a entre le droit et le gauche, la justice de l'approbation ou de l'improbation morales, le pouvoir d'applaudir ou de ôensurer lesactions volontaires, et la justice qu'il y a à les récompenser ou à les punir, en ayant égard toutefois à l'intention qui les dirige et aux conséquences qui en résultent. Aucun homme raisonnable , dans quelques termes qu'il s'exprime sur la volonté, n'a jamais songé à nier que l'homme ait en lui le pouvoir et la faculté d'apprécier les jugemens moraux de l'espèce humaine. Tout ami de la vérité admettra le fait de l'influence des motifs d'où le partisan delà nécessité déduit la vérité de ses opinions ; mais tout partisan de la nécessité doit admettre à son tour les conditions de la moralité et de la responsabilité de nos actions, pour l'amour desquelles l'ami de la liberté considère sa propre doctrine comme étant d'une trèshaute importance. Les deux partis croiront également que le point en litige se réduit à une question de fait relative à l'esprit humain et qui, en dernière analyse, vient se résoudre dans la conscience. Le partisan de la nécessité sera forcé d^admettre qu'aucune spéculation sur ce point n'est soutenable qu'autant qu^elle se concilie avec les opinions de Vhumanité,
SUR l'HISTOIR£ DB LA PHILOSOPHIE. 22 3
et qu'elle donne une explication satisfiatisante de cette partie du langage commun qui^ d'abord^ semble beaucoup s'en éloigner.
Du moment où l'un des partis aura adopté tout ce qui précède touchant la volonté , et que l'autre aura admis ces conséquences morales^ le sujet en contestation se réduira à cette question : Quel est Fétat de Fesprit dans rinterralle qui s'écoule entre l'intention et Faction ? où pour nous exprimer avec plus de rigueur y par quel mot cet état de Fesprit peut-il être défini? Si cette habitude de rai* sonner était rigoureusement observée, on vçrrait s'évanouir peu*à-peu un sujet de dispute qui plus tard finirait peut-être par dispa* raitre, et les parties contendantes s'apercevraient enfin que chacune d'elles n'a fait qu'envisager un point différent de la même vérité. Mais les mots de liberté et de nécessité compliquent la controverse et échauffent Fesprit de ceux qui disputent, et les enveloppent dans un nuage d'animosité qui les rend nonseulement incapables d'apercevoir les nombreux et importans rapports qui existent entre eux , mais encore de saisir nettement le point précis où ils diffèrent. A toutes les époques, on a vu les sentimens les plus généreux et les passions les plus hostiles dont la nature hu«
il a 4 CONSIDERATIONS
malne soit susceptible, venir se ranger sous ces deux bannières. Elles furent le sujet des guerres les plus anciennes, les plus fortes et les plus . opiniâtres qui se soient élevées parmi les métaphysiciens. Quiconque tefuse d'essayer à renoncer à ces disputes , au moins pour un temps y ne peut jamais être regardé comme nn pacificateur ou un ami des discussions philosophiques; et s'il ne dispute que sur des mots, il doit y avec juste raison, redouter d'être considéré comme ne disputant que pour cela.
Mais si les projets de paix perpétuelle né sont que des utopies dans les écoles comme dans le monde, il devient indispensable de bannir Temploi d'armes offensives qui excitent l'animosité sans contribuer à décider la querelle. Telles sont, selon nous, ces imputations d'irréligion et d'immoralité qui , à diverses époques, ont été lancées contre les ecclésiastiques et les philosophes qui ont soutenu l'opinion de la nécessité. Quoique M. Steward ait peine à absoudre ces individus du côté de l^intention , néanmoins il a beaucoup trop prêté Fappui de son opinion respectable à ces inutiles et véhémentes contestations.
Nous avons peine k concevoir qu'il puisse croire qu'il existe un rapport si intime entre la doctrine de la nécessité et le système de