‹ Mélanges philosophiques de Sir James MackintoshChapitre 21 sur 25 · SUR LHISTOIRB HE LA PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

SUR LHISTOIRB HE LA PHILOSOPHIE

Spino2a, que le inonde soit gouverné par un être suprême qui est constamment influencé par les lois qui découlent de sa sagesse et de èa bonté. Telle parait être la véritable essence du théisme, et tout homme qui s'écarte de cette proposition ne peut mériter le nom de pur théiste. Mais c'est précisément là Tinverse de la doctrine de Spinoza, qui, en dépit de tous ses ingénieux déguisements, nie formellement la suprématie de l'intelligence. Néanmoins cette objection a toujours été repoussée non-seulement par le pieux et profond Jonathan Edwards^ partisan de la nécessité, mais encore par Locke ^ dont les opinions sont trèsvagues sur ce points ainsi que par le Docteur Clarke lui-même^ quiestleplus habile etleplus célèbre des avocats du système de la liberté (i). Nous nous contentons de renvoyer nos lecteurs à ces philosophes .religieux, où ils trouveront à cet égard une complète justification des partisans de la nécessité (a).

(i) Demonw Of the beîng and attributes.

(a) L'autorité la plus coQcIuante est celle de Butler, qui, quoîqu'antagonîste de la nécessité, la justifie formellement d'être incompatible avec la morale et la religion. Le sixième chapitre de la première partie de son ouvrage suri* Analogie ^ est intitulé de Vopùnon de la nécessUé considérée dans ses rapports avecla pratique^ et il conclut ainsi. « Ceci nous explique

Néanmoins comme M. Stewart a soutenu à plusieurs reprises l'iroputation de tendance immorale ^ et que le Docteur Copplestone , qui est le seul écrivain de notre époque qui se soit

m comment on doîc entendre cette assertion générale que Po- « pînion de la nécessite -est essentiellement destructive de u toute religion, et d^abord nous dirons que , sous le rap« » port moral, la qualification d'athée tend à encourager les » hommes à s'abandonner au vice et à £aire qu'ils s'y com- » plaisent ; et secondement , nous dirons que l'athéisme est en a» contradiction avec l'organisation de la nature , avec ce qne M l'expérience nous démontre à chaque instant , et est con- » traire à l'ordre des choses ; mais il est impossible de donner » son assentiment à cette assertion , que si la nécessité peat » être conciliée avec l'ordre des choses , elle soit en même » temps inconciliable avec la raison; car cette propositioa M n'est nullement susceptible de démonstration. » '

11 est évident que de ce qui précède découlent trois choses:

i*. Que la nécessité est destructive de la religion et de la morale ^ lorsque certains hommes pervers en abusent en pni* tique, dans l'intention de faire preuve d'irréligion. On en peut dire autant de la liberté ou de toute autre opinion.

ao. Que si l'opinion de la nécessité offre certains points qui prouvent sa fausseté , c'est précisément dans le cas où elle serait destructive de la religion , ce qui n'est point dans la question.

S«. Que si l'opinion de la nécessité est vraie, elle ne peut ^ire inconciliable avec la morale et la religion, et que ce sont là les seules conditions que l'on soit en droit d'imposer à un partisan de la nécessité.

SUR l'hISTOîHÉ PE la philosophie, a Se 7

distingué par-déssus tous les autres dans la littérature classique, Téconomie domestique et la métaphysique, Ta également émise; elle mérite qu'on y fasse une sérieuse attention (i). La candeur et la tolérance du Docteur Cop* plestone donnent un grand poids à son accusation y et le nom de cet homme illustre doit être immortalisé par Fonvrage qu'il a publié, et qui est un des plus beaux modèles de stylé philosophique que notre siècle ait produit (2).

Lés sermons du Docteur Copplestone n'ont pour objet que la théologie. Mais il est im* possible de séparer complètement cette science de la philosophie. La nécessité est une opinion'

(i) Discours prononcé devant TUniversitë d'Oxford. Londres, 18a I.

(2) Voyez un sermon de l'archevêque King, dont M. Wliately, savant et îngënieux membre du Collège d'Oriel, société distinguée, et qui, entr^autres mérites, est aufourd'hui la seule école de philosophie spéculative d'Angleterre , a donné une édition. La note placée par cet ingénieux gentilhomme à la page loo, et le chapitre de Tucker auquel elle se rapporte, ont été singulièrement goûtés paf un grand n'ombre de partisans de la nécessité, ce que nous concevons facilement. Et cette approbation est le résultat de l'excessive propension qu'avait Tucker à plier ses idées aux opinions populaires et aux idées reçues, disposition qui nre fut pas sans influence sur TesprH de son disciple Paley.

aa8 coi!rsiDÉAA.Tioirs

philosophique qui se rattache à la volonté humaine. D'un autre côté la prédestination est une doctrine théologique, qui s^applique à la marche morale de la société. Mais depuis Leibnitz et Jonathan Edwards^ tous les partisans de la prédestination se servirent desargu-^ mens des partisans de la nécessité pour dé*»

montrer la vérité de leur opinion» Il est possible et même assez ordinaire d'adopter la doc* trine de la nécessité, sans donner son assentiment à la plupart des dogmes que les calvinistes y rattachent. Mais il est impossible de soutenir le calvinisme sans s'appuyer sur le principe de la nécessité. Dans ces deux cas les conséquences morales sont les mêmes ; et les antagonistes de ces deux opinions s'accordent pour les représenter comme tendant de la même manière à détruire les motifs des actions vertueuses.

Ce n^est point ici le lieu de décider une question si importante que celle des conséquences morales, car outre son invincible tendance à enflammer les passions et exciter les médisances contre les individus qui en font une arme pour s'opposer aux idées libérales^ toutes les fois que cette question se présente dans ces discussions , elle suggère des craintes qui sont au-dessous de la dignité de

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la morale^ et qui ne s'accordent ni avec les lois de la raison ni avec les leçons de Pexpérience. Les sentimens moraux sont trop pro-« fondement enracinés dans le cœur humain pour être ébranlés par la frêle existence des théories métaphysiques. Us sont indépendants de toute théorie , ils sont aussi universels qu'aucune autre partie de notre nature; et les causes qui les engendrent , les développent et les entretiennent, dépendent des intérêts les pus chers de la société et des sentimens primitifs de la vie humaine, qu'aucune circonstance ne peut déraciner. L'expérience de tous les siècles nous apprend que ces principes éternels sont beaucoup n^oins influencés qu'on ne le suppose comqiunément par les modifications que subissent les opinions philosophiques , qui pénètrent à peine au-delà de la surface de la nature humaine. Il y a certainement des exceptions , et- nous ne prétendons point que ces opinions spéculatives soint absolument indifférentes dans leur tendance morale; et nous croyons qu'il comirient surtout d'excepter celles qui se rapportent directement & la vie pratique, et qui ont par conséquent un immense résultat moral. Mais en thèse générale, l'histoire de Thuroanilé offre deux phénomènes très-saillante, qui sont la puissance des sentimens moraux et la foiblesse des

:23o CONSID^AATIOm

ppiuions spéculatives. Quel sectateur pfailosor phe ou religieux a jamais professé ces doctrlr iies avec succès, sans les concilier avec nos ^nlimens moraux , et sans appuyer ses principes sur ce qu'il préjtendoit qu'ils conduisaient à une pratique plus pure et plus sévère? Quoi qu'il eu soit, il y a une opposition y qu'elle soit réelle ou apparente , entre les idées spéculatives et les obligations morales. Tout philoso* phe a été constamment forcé d'imaginer entre 3on système et la morale une liaison quelconque, et de faire quelques sacrifices au^ ponvenancjes , afin d'appaiser la conscience allarmée du genre humain. Il est &cile d'ac^ quérir la faveur du petit nombre, en flattant ses odieuses passions; mais un système immoral n'obtint jamais de popularité. Pour peu que le doute existe « les théories fléchissent et les principes prévalent. La victoire est toujours certaine , soit qu'on abandonne la doctrine dangereuse, ou qu'on la modifie à tel point qu'elle ne puisse lutter plus long-temp^ avec la légitime autorité de la conscience.

La nature a encore garanti la vertu contre la rébellion du sophisme et l-inconstance de l'opinion. Tout système de morale a une grande extension , et egibrasse une grande variété de principes et de sentimens^ de devoirs et de

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vertus. On arait cependant cru d abord , qu'un système nouveau et extraordinaire tendait à ralentir l'activité morale; mais une plus Ion* gue expérience a généralement démontré que tout dans les systèmes se compense , et qu'euxmêmes fournissent de nouveaux moyens pour se bien conduire. Ainsi les opinions et les conditions humaines offrent un principe de compensation qui, quoiqu'insuffisant à ap« planir les difficultés et à exclure toute préfé* rence, a néanmoins un tel pouvoir qu*il doit appaiser nos alarmes et adoucir nos controverses. Notre nature morale s'assimile toutes les idées spéculatives qu'elle ne condamne pas. Si toutes ces considérations sont vraies, elles acquièrent une nouvelle force parce qu'elles prouvent l'innocuité dé l'erreur, du moment où il n*est plus possible de différer que sur les faits , l'erreur des deux parties se réduit à des disputes de mots^

Nous en savons beaucoup plus sur la teadance pratique des opinions religieuses, que sur celle des systèmes philosophiques. Ces derniers ne franchirent jamais le seuil des écoles, et ne s^adressent qu'aux hommes qui ont reçu quelqu'éducation, En général on s'en occupe, sans tenir aucun compte de nos sen« timensetde nos besoins, et plutôt, comme

S3a COfTSinÉRATIOiUS

flit Cicéron à propos des paradoxes des Stoîr piens t comme d'un sujet de dispute , que comme d'une règle de conduite. Les doctrines religieuses au contraire , s'adressent à tous les siècles et à tous les peuples , la masse du genre I

humain les apprécie mieux que les systèmes de philosophie , elle leur accorde sincèrement *

sa foi, et par cela mémeon doit les ranger au ;

nombre des premiers besoins de Thumanité. j

Souvent, il faut en convenir, elles s'allient aux passions les plus violentes, dont le cœur ^

humain soit susceptible , et comme de leur i

nature , elles sont éminemment sympathi- |

ques, elles deviennent le plus puissant mobile de rhumanité. Demandons donc à l'histoire quelle fut rinfluence morale des opinions religieuses. Car ce n'est qu*en nous plaçant dans ce point de vue, que nous pourrons apprécier toqte la puissance de ce principe, le suivra pendant un long temps dans son action sur les masses.

La prédestination et les doctrines qui s*ea rapprochent le plus, ont surtout prévalu dans les Eglises chrétiennes de l'occident, depuis Saint Augustin et SaintThomasd'Aquin. Quels

furent les ennemis les plus redoutables de ces doctrines dans TËglise de Rome? Les Jésuites qui inventèrent le casuisme des cours, et prô-

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nèrent une morale relâchée. Qui dans la même Eglise inclina vers l'austère théologie deSain^ Augustin ? les Jansénistes j qui professèrent la moralie la plus austère, et la mirent en pratique. Que devons-nous penser de la moralité des nations protestantes y et en particulier de celles des classes les plus nombreuses d'entre elles, qui, parmi tous les autres hommes, semblent être le plus sincèrement attachées à leur religion et le plus profondément imbues de son esprit ? Dans quelque lieu que nous nous transportions, nous trouverons une preuve irrécusable de l'influence morale que peut avoir une foi religieuse. Chez les protestants de Suisse, de Hollande, d'£cosse> parmi les Nonconformistes protestants du nord de l'Irlande, dans les Etats de la Nouvelle-Angleterre, le calvinisme fut la religion dominante, et est encore la croyance du plus grand iipmbre. Ce fut à Tépoque où les opinions calvinistes prédominaient, que l'éducation morale de ces peuples se fit , et que leur caractère national se for^ia. El cependant est-il un peuple où Ton rencontre une vertu plus pure et plus active que chez ceux que nous venons de citer? Ces considérations et d'autres faits également frappants pourraient légitimer quelques opinions étranges, et nous autoriseraient à récriminer contre

a34 GoirsiDiRATioirs

nos respectables antagonistes. Mais tel nVst point notre but. Pour nous, il suffit de parvenir à calmer l'aigreur de la controverse, d*ap* prendre à ceux qui disputent k respecter la neutralité sacrée de la morale , et de leur prouver que la Providence, par ses soins prévoyants et paternels, a pourvu suffisamment à la conservation des principes de la vertu.

Si maintenant nous voulions nous occuper des conséquences politiques des croyances religieuses , il nous serait facile de prouver qu'elles tendent à éloigner les esprits du 7V>rysme. En Angleterre surtout, nous en appellerons à l'exemple de Hobbes , Bolingbroke , Hume et Gibbon ; et à l'exemple contraire de Milton, Locke, Addisson, Clarke et Newton lui-même; car ce grand homme était aussi un JF^^. Le D** Johnson est le seul^à notre connaissance, qui ait été à la fois zélé croyant et fanatique Tory. Nous pourrions lui opposer la vie entière ou toutau moinsla plus belle partie de la vie de son illustre ami, M. Burke. Cependant n'accordons pas à des faits aussi peu nombreux que ceux-ci, et qui sont totalement indépendants de l'opinion politique, plus d'importance qu'ils ne méritent. D'ailleurs il est un autre rapport , inconnu jusqu'ici, que nous devons signaler ;

SUB l'hISIOICIB PB LU. PHILOSOPHIB. $35

et qui servira d'introduction aux observations que nous avons à Êiire sur le scepticisme du |8' siècle^

Les trois plus célèbres sceptiques des temps modernes , furent d'ardens zélateurs du pouvoir absolu. De ce que ce rapport se rencontre dans Montaigne , Bayle et Hume , il n'en faudrait pas conclure qu'il y a un rapport nécessaire entre le scepticisme et le Torysme ; et même s'il y a une liaison nécessaire entre ces deux faits y il ne faut pas croire que les cir«* constances ne puissent singulièrement la modifier. II est donc plus sage d^examiner comment ces trois hommes célèbres ont été conduits h adopter cette opinion.

Montaigne n'était méthodique en rien ; aussi il ne professa point un scepticisme méthodique. Ce fut un libre penseur qui s^écarta de la voie des opinions reçues , et prit à tâche de présenter sur la plupart des questions qu'il exa* mina^ des solutions diamétralement opposées.

Ses écrits sont évidemment empreints de scepticisme , et il est impossible de trouver ailleurs une attaque plus vigoureuse centre les opinions populaires , que dans le a a* Essai de son premier livre. Mais il n'est pas nécessaire d'en^ trer dans de bien grands développemens pour

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s'expliquer la répugnance qu'éprouvait pour le changeaient un homme qui avait été fatigué et exaspéré par les horreurs inséparables de /|0 ans de guerre civile.

LapositiondeBayle est plusdigne d'attention.

Quoique banni de France en qualité de protestant, il i^ublia, en Tan 1690^ sans nom d'au* leur, un traité intitulé : Açis aux Réfugiés, ouvrage qui doit être considéré comme une apologie de Louis XIV, une attaque contre les protestant, et une diatribe injurieuse dirigée contre ses compagnons d'exîK Dans cet ouvrage, que Bayle n'osa pas avouer, il se déclare pour le pouvoir absolu et l'obéissance passive; et se déchaîne avec une fureur dont ses autres écrits n'offrent point d'exemple, contre l'exécrable doctrine de Buchanan et la prétendue souve* raineté du peuple ; sans épargner la juste et glorieuse révolution , qui dans un temps , préserva la constitution anglaise , la religion protestante et la liberté européenne. Il n'est dontf pas douteux que de son temps, on le considéra comme partisan de la France, et traître à la cause protestante; et il serait difficile de blâmer le roi Guillaume de l'avoir regardé comme l'objet d'une politique jalouse. Quelques années après , on le représenta à Lord Sunderland comme l'ennemi des alliés et le

SUR L HISTOIRE D8 LA PHILOSOPHIE. a3^

détracteur de leur grand capitaine, le duc de Marlborough. Le généreux ami de l'illustre auteur des Caractères, antagoniste de Bayle , surtout dans toutes les questions relatives à la philosophie ^ la politique, el nous devons le dire, à la religion^ Taffranchit, en cette occasion , de la dure nécessité de chercher un nouvel asile, dans l'année même de sa mort (i). Les vexations que les ministres protestans de Hollande lui firent endurer^ et sa longue dispute avec Jurieu^ leur chef, qui était un zélé protecteur des opinions populaires, durent nécessairement le faire pencher du côté du pouvoir absolu, et le disposer à débarrasser le trône de misérables petits iy^ rans. Tel dut être le résultat de son goût pour les opinions paradoxales; car dans les écoles et les sociétés calvinistes, qui étaient alors persécutées , on considérait l'obéissance pas^ sive comme l'erreur la plus dangereuse. Cependant ses ennemis eux-mêmes ne purent attribuer sa conduite à l'intention de faire sa cour à Louis XIV , et à l'espoir d'être reçu en France à bras ouverts, motifs qui sembleraient être en opposition complète avec la pureté de

(i)'V. le supplëinent de Chaufièpîed, art.BajIe; et les lettres 4ie Bayle loî*mêinc.

ft 3 8 COVSIDÉR ATioors

sa vîe et sa passion pour la liberté absolue de toute opinion philosophique.

Cependant il ne faut pas confondre lé scepticisme de Bayle avec celui de Hume. Le pretnier de ces écrivains célèbres examina beaucoup de questions Tune après l'autre , et eut pour objet de prouver que de lexamen auquel il se livrait, il résultait que tout est douteux. C'est donc là une sorte de scepticisme induotif , dans lequel le doute général né se présente^ que comme conclusion définitive résultant de l'examen d'une grande quan'tité de faits parti« culiers. C*est une sorte d'appel fait à l'expérience, bien qu'il ne suffise pas d avoir omisr quelques points dans la recherche du vrai , pour que Thomme sage cesse d'en continuer laf recherche. Satisfait d'avoir prouvé ou de s'être' prouvé à lui-même que l'humanité n'a atteint à aucune certitude , Bayle n'essaie pas de démontrer qu'il soit impossible d'y arriver.

La doctrine de M. Hume ne consiste pas à nier que nous ayons atteint la vérité; mais que nous puissions jamais l'atteindre. C'est un système de scepticisme absolu et universel , que son auteur prétend déduire de la connaissance de l'entendement humain , et qui est tel que si quelqu'un lui accordait nne entière

sua l'histoire de la philosophie. 2 89

croyance, il Idi serait impossible de se former une opinion sur un sujet quelconque ; de donner son assentiment à aucune proposition; d'assigner aucune valeur précise à ces mots , iférité et erreur; de jamais rien chercher ni croire; et, par les mêmes motifs, de ne pa$ croire, de discuter et de douter; d'adhérer à ses propres principes de doute universel ; enfin^ s'il est conséquent avec lui-ménke, de penser. Il est impossible de croire que d'aussi ténébreuses spéculations puissent jamais prétendre à autre chose qu*à amuser les loisirs d'un esprit oisif; et il est certain qu'elles ne peuvent en rien influencer les opinions des hommes de génie relativement aux graves intéréls de la vie humaine. D'un autre côté , il serait peut-être juste de reconnaître que la même cause qui porte les hommes à douter de tout, les expose plutôt à adopter de grossières erreurs , qu'à rectifier leurs opinions. Ceux qui sont doués d'un pareil caractère, ont douté en toute occasion ; ils ont exercé leur sagacité à chercher des objections , découvrir des difficultés, prévoir des obstacles; ils ont peu espéré de la sagesse et de la vertu humaines, et inclinèrent beaucoup vers cette indolence et cette indifférence qui empêchait le sage épicurien de hasarder son repos pour les intérêts douteux d'une race méprisable. Ils ne prêtent

a 4iO CONSIDÉR ATtoirs

pas une oreille attentive aux discours de ceaic qu'ils appellent des faiseurs d'Utopie. Ils doatent si les maux qui accompagnent les révolutions^ sont aussi petits , et les bienfaits qui les suivent, sont aussi grands que le prétend tout réformateur. Le caractère sceptique de M. Hume doit avoir insensiblement modifié ses opinions politiques ; mais d'autres causes non moins évidentes et beaucoup plus puissantes ont encore plus contribué à le rendre partisan décidé du pouvoir absolu. Dans sa jeunesse (i), il fut en butte à Tinimitiédes Presbytériens, à cause de ses opinions. Ces derniers étaient les seuls vrais amis de Ig, liberté civile en Ecosse; et ce secret rapport qui existe entre la liberté et le calvinisme , les rendit encore plus odieux à M. Hume. A cette époque , la plupart des gens bien nés de l'Ecosse , à l'ex*

(i) Nous nous rappelons d'avoir été frappes par quelques remarques sur ce sujet, placées dans la préface de la nouvelle édition de VEdimburg Repie^ de 1755, qui parut à Londres, il y a 3 ou 4 ans. Cette nouvelle publication ne peut qu^étre agréable aux amis des nouveautés littéraires, vu qu'on y publie , pour la première fois , les noms de ceux qui ont écrit chaque article, parmi lesquels se trouvent ceux du D'Smilh, du D' Rob^rtson , de Lord Koslin , etc. Il est é^lement curieux de pouvoir se rappeler dans quel état étaient la littérature et la philosophie en Ecosse , au milieu du dix-huitième siècle.

SUR l'histoire i>b la philosophie, àf^i

feeption de ceux de l'ouest, étaient Jacobites , et ce fut dans ce parti qu'il puisa ses idées. Les préjugés quUl rapporta de France contre la littérature anglaise , s'étendirent aux institutions de ce pays ; et s'il crut atteindre à la réputation à force de paradoxes, ji Tépoque où il publia son histoire^ on peut dire que c'est moins par la bizarrerie de ses dogmes métaphysiques qu'il parvint à son but^ que par les doutes qu'il éleva sur le génie de Shakespeare et la vertu de Hampden.

Nous ne suivrons point M. Stewàrt dans les observations qu'il présente sur les philosophes du continent. Nous pensons avec lui que là théorie de Condillàc sur l'origine des connaisfsances humaines^ n'est point un perfectionnement , mais une exagération de la théorie de Locke; et qu'on doit la considérer cdmme étant la dernière conséquence de la partie la moins estimable de l'Essai su rî'Ent en dément humain. Après tout, il n'est pas plus extraordinaire que parmi les partisans de Locke il y ait eu des matérialistes, des idéalistes et de décidés sceptiques, que d'avoir vu Ântislhène et Aristippe, Xénophon et Platon sortir de l'école deSocrate. La ressemblance est surtout frappante en ce que l'impulsion qui ordinairement est donnée k Tesprit humain par tes fanatiques et les par-*

iG

a4^ C05SIDKR ETIONS

tisaas des révolutions , fut communiquée dans ces deux cas par les deux plus sages et les deux plus modestes philosophes des temps anciens et modernes. Il n'est peut-être aucun nom dans l'histoire de la philosophie, qui ait été aussi injustement oublié que celui de Buffier. Son traité sur les vérités premières , seul ouvrage de lui qui soit connu dans ce pays (i), n^est qu'une partie d'un système général sur les connaissances humaines^ et ne peut être justement apprécié qu'autant qu'on l'examine dans ses rapports avec les autres parties du système. Cet ouvrage a le mérite d'être une ébauche de ce fragment immortel où le génie de Pascal a rassemblé dans l'espace de deux pages ^ tout ce qui a jamais été dit, et tout ce qu'on pourra dire pour ou contre le scepti-»

cisme universel (2). Ce philosophe jésuite considère le sens commun comme une faculté

(1) Cours de sciences sur des principes nouveaux et simples, pour former le langage, Tesprit et le cœur^ dans Pusage ordinaire de la vie ; par le père Buffier de la compagnie de J<$sus, folio, Paris, I732. Celte collection de ses ouvrages est tellement rare que nous n'en avons jamais vu d'autre exemplaire que celui qui est actuellement en notre possession.

(a) Pensées de Pascal , parlîe lî« , art, i«'. V. Edimhurgh Rrfiietv^ vol. XXII, pp. 935-a36.

SOR l'histoire dk la. philosophie. 24^ donnée à tdus les hommes pour ajouter foi à certaines propositions qui se rapportent à des objets qui dépassent la sphère de nos connais-sauces , et qui ne sont déduites d'aucune autre proposition antérieure. Ce principe , ainsi que l'observe le P. Buffier, n'a rien de commun avec les idées innées^ qui se rapportent à des objets pris dans la nature extérieure^ et sont parconséquent toujours présens à l'esprit. Les vérités premières^ envisagées comme le fait l'auteur ; se reconnaissent à cette condition , qu'aucune vérité plus claire qu^elles-mémes^ ne peut les expliquer ni les contredire. De même que Condillac , il appliqua la philosophie aux arts dont le langage est l'objet ou l'instrument ; c'est-à-dire , à l'éloquence , à la poésie, à la grammaire. Il qualifie l'éloquence de poésie vive et animée ( i ), il la considère comme une erreur grossière que quelques passages de Voltaire et de Corneille peuvent excuser; mais que tout homme qui a senti Phèdre et Athalie, ne doit pas chercher à imiter. Son excellent ouvrage sur la grammaire fut peut-être le premier traité de grammaire

(1) Il dit en effet « que le poète emploie la versification » au lieu du langage ordinaire, et la ficlion au lieu du rai- » sonnement, » Mais celte explication ne corrige pas le viCe radical de sa pensée.

2ii4 CDifsin^RATÎorrs

philosophique écrit en langue française. Là plus grande partie de cet ouvrage contient un traité de morale, dans lec^uel tous les devoirs de la vie sont déduits de ce que leur rigoureuse observation tend à assurer le bonheur de l'individu et celui de lespèce. (c Je désire » être heureux , dit le P. Buffier , mais je vis D en société avec d'autres hommes qui désirent » rétre également e essayons donc de trouver » les moyens qui doivent accroître ma prô- » pre félicité » tout en augmentant , ou au » moins en ne diminuant pas celle des autres. » C'est là le fondement de toute sagesse hu* n maine , la source d'où découlent toutes les }) vertus naturelles^ le principe général de » toute morale et de toute société humaine. )> C'est là ce principe d^utilité^ qui, ^ous des formes différentes , a été considéré depuis Ct<céron , comme la base de la morale, et fut re^^ présenté par ce philosophe comme le premier objet de cette science^ ut eadem sU uiilitas urduscujusque et uniçersorum, j usqu'au poète qui nous enseigne que le véritable amour de soi et l'amour social sont une seule et même chose. Nous devons dire encore que les écrits de Buffier sont remarquables par leur lucidité, qualité qui, depuis Descartes et Pascal(i),

(') 11 esr peu de passages plus utiles à celui qui se livre à

SUR l'histoire ub la philosophie. 2^4^

se rencontre presque constamment chez les écrivains français y et que nous devons considérer comn^e une des. qualités que nous ayons à leur envier (i).

IJÎous avons déjà di* que l'ouvrage de

lMtud« de la. philosophie, que le second et le troisième article de la première partie des pensées de Pascal ; principalement les huit principes qui se rapportent aux définitions 9 aux axidmes , et aux définitions tirées àts principes de géométrie, qui, jusqu'à, un certain point, s'appliquent à toute espèce de raisonnement. Elles nous semblent admirables de sagacité et de simplicité; et sont d'une utilité générale, genre de mérite que l'on rencontre rarement chez un métaphysicien.

(1) Une publication qui a eu lieu récemment h Paris, paraît indiquer que les philosophes français sont disposés à considérer l'Essai de Condîllac sur l'origine des connaissances humaines comme incomplet et peu satisfaisant. Vo/, Leçoni de Philosophie par M. Laromigui^re , Paris ^ 1820 , 9« édition. Jusqu'à présent , nous ne connaissons de cet ouvrage que la critique remarquable qui en a été faite dans le Journal des Savons (1). Nous croyons, d'après ce que nous avons lu , que les opinions de l'auteur ont beaucoup d'analogie avec celles de Tingénieux D^ Brown , que nous nous proposons d'examiner à l'occasion avec tout le soin que mérite leur importance.

(0 M critiqua dont pirle ici M. Mac-inlosh eU le morceau qve publia U. Couun , et qo'il « reproduit en tête des fracmcns philosophiques.

( ]Soie du. Trad^ )

2 \6 COirSJDéitATIONS

M. Stewart ne nous entraînerait pas dans le vaste champ de la philosophie allemande.

Nous eussions préféré qu'il gardât le silence sur ce sujet, plutôt que de le voir porter un jugement, sans avoir assez de matériaux pour rétablir. En tout cas, il eût été plus conforme aux principes généreux qui ordinairement président à sa critique, d'avoir porté un jugement favorable , ou au moins d'avoir parlé avec la plus grande circonspection de ces philosophes , qu'il ne peut entendre dans leur propre défense, au lieii d'avoir donné libre carrière aux préjugés de son école et de son pays; et d'avoir ainsi donné de la consistance aux préjugés du vulgaire contre les opinions et ie talent des philosophes allemands.

Cependant la fièvre métaphysique d'All&r magne a cessé. Kant et ses successeurs ^ ainsi que leurs antagonistes, n'occupent ^lus l'attention publique au point d'entraver le cours des affaires humaines , que les écrivains de cet ordre n'ont jamais su apprécier. Ce furent de pareilles vicissitudes, qui, dans ces derniers temps, suggérèrent à M. Hume l'observation suivante : « Une comédie agréable , qui retrace î> les mœurs d'une époque, et représente fidè- » lement la nature, est une œuvre durable

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