ENTRETIEN D'UN PHILOSOPHE
AVEC LA MARÉCHALE DE (ij
J'avaisje ne sais quelle affaire à traiter avec le m< réci.al de j'allai à son hôtel un matin; il était absent : je me fis annoncer à madame la maréchale. C'est une femme charmante; elle est belle et dévote comme un ange; elle a la douceur peinte sur son visage; et puis un son de voix et une naïveté de discours tout à fait avenante à sa physionomie. Elle était à sa toilette. On m'approche un fauteuil ; je m'assieds, et nous causons Sur quelques propos de ma part qui l'édifièrent et qui la surprirent, car elle était dans l'opinion que celui qui nie la très-sainte Trinité est un homme de sac et de corde qui finira par être pendu, elle me dit :
La maréchale. — N'ôtes-vous pas monsieur Crudeli?
(i) Ce dialngne^ que Diderot avait d'abord publié ezi ita- Hea et en français sous le nom de Crudeli, et comme la traduction d'uo ouvrage posthume de ce poêle, n'est pas sans profondeur, mais elle y est partout dérobée par ia naÏTeté et ia simplicité du discours. l\ serait à souhaiter que les matières importantes se traitassent toujours avec la même impartialité et dans le même esprit de tolérance. Le philosophe ne prétend point amener la maréchale à ses opiaioQs; o«lle-ci, de son côté, écoute ses raisons sans humeur, et tift je séparent l'un de l'autre en s'aimant et ea i^estimaot En lisant ce dialogue, on croit assister véritablenienl a leur conversation, et ce mérite, peu commun dans les ouvrages où l'on introduit un ou deux iaterloeoaugmente encore le prix de celui-oi.
ENTRETIEN D'un»: PHILOSOUIB i2i
Crudeli. — Oui, madame.
La maréchale. — C'est donc vous qui ne croyez rien?
Crudeli. — Moi-même.
La maréchale. — Cependant votre morale est d'un croyant.
Crudell — Pourquoi non, quand il est honnête homme?
La maréchale. — Et cette morale-là, vous la pratiquez?
Crud li. — De mon mieux.
La maréchale. — Quoi ! vous ne volez point, vous ne tuez point, vous ne pillez point?
Crudeli. — Très-rarement.
La maréchale. — Que gagnez-vous donc à ne pas croire?
Crudell — Rien du tout, madame la maréchale: est-ce qu'on croit parce qu'il y a quelque chose k gagner?
La maréchale. — Je ne sais; mais la raison d'intérêt ne gâte rien aux affaires de ce monde ni de l'autre. J'en suis un peu fâchée pour notre pauvre espèce humaine : nous n'en valons pas mieux. Mais quoi! vous ne volez point?
Crudell — Non, d'honneur.
La maréchale. — Si vous n'êtes ni voleur ni assassin, convenez du moins que vous n'êtea pas conséquent.
Crudell — Pourquoi donc?
La maréchale. — C'est qu'il me semble que gi je n'avais rien à espérer ni à craindre quand je n'y serai plus, il y a bien de petites douceurs dont je re me priverais pas à présent que j'y suis. J'avoue que je prôie à Dieu à la petite semaine.
Crudell — Vous l'imaginez.
La maréchale. — Ce n est point une imagination, c'est un fait.
Crudeli. — Et j^ourrait-ou vous demander
quelles sont les choses que vous vous permet*, triezj si vous étiez incrédule?
La maréchale. — Non pas, s'il vous plaît; c*est un article de ma confession.
Crudeli.— Pour moi, je mets à fonds perdu.
La maréchale. —C'est la ressource des gueux.
Crudell — M'aimeriez- vous mieux usurier?
La maréchale. — Mais oui; on peut faire Fusure avec Dieu tant qu'on veut, on ne le ruine pas. Je sais bien que cela n'est pas délicat, mais qu'importe? Comme le point est d'attraper le ciel ou d'adresse ou de force, il faut tout porter en ligne de oompte, ne négliger aucun profit. Hélas! nous aurons beau faire, notre mise sera toujours bien mesquine en comparaison de la rentrée que nous attendons. Et vous n'attendez rien, vous?
Crudell — Rien.
La maréchale. — Cela est triste. Convenez donc que vous êtes bien méchant ou bien fou?
Crudell — En vérité, je ne saurais, madame la maréchale.
La maréchale. Quel motif peut avoir un Incrédule d'être bon s'il n'est pas fou? Je voudrais bien le savoir.
Crudell — ■ Et je vais vous le dire.
La maréchale. — Vous m'obligerez.
Crudell —-Ne pensez-vous pas qu'on peut être si heureusement né, qu'on trouve un grand plaisii à faire le bien?
La maréchale. — Je le pense.
Crudell — Qu'on peut avoir reçu une excellente éducation^ qui fortiâe îe penchant naturel à la bienfaisance?
La maréchale. — Assurément.
Crudell — Et que, dans un âge plus avancé, i expérience nous ait convaincus que, à tout prendre, il vaut mieux, pour son bonheur dans ce monde, être un honnête homme qu'un coquin?
d'un philosophe 123
I^A MARÉCHALE, — Oui-dà; mais comment est-on honnête homme lorsque ^e mauvais principes se joignent aux passions pour entraîner au mal?
Crudeli. — On est inconséquent ; et y a-t-il rien de plus commun que d'être inconséquent?
La maréchale. — Hélas! malheureusement non; on croit, et tous les jours on se conduit comme si Ton ne croyait pas.
Crudeli. — Et sans croire, on se conduit à peu près comme si l'on croyait.
La maréchale. — A la bonne heure; mais quel inconvénient y aurait-il à avoir une raison de plus, la religion, pour faire le bien, et une raison de moins, l'incrédulité, pour mal faire?
Crudeli. — Aucun, si la religion était un motif de faire le bien, et l'incrédulité un motif de faire le mal.
La maréchale. — Est-ce qu'il y a quelque doute là-dessus. Est-ce que l'esprit de la religion n'est pas de contrarier sans cesse cette vilaine nature corrompue, et celui de l'incrédulité de l'abandonner à sa malice, en l'affranchissant de la crainte?
Crudeli. — Ceci, madame la maréchale, va nous jeter dans une longue discussion.
La maréchale» — Qu'est-ce que cela fait? Le maréchal ne rentrera pas si tôt, et il vaut mieux que nous parlions raison que de médire de notre prochain.
Crudeli. — Il faudra que je reprenne les choses d'un peu haut.
La maréchale. — De si haut que vous voudrez, pourvu que je vous entende.
Crudeli. — ■ Si vous ne m'entendiez pas, ce serait bien ma faute.
La maréchale. ■— Cela est poli ; mais il faut que vous sachiez que je n'ai jamais lu que
mes Heures, et que je ne me suis guère occupée qu à pratiquer TEvangile et à faire des enfants.
Crudkli. — Ce sont deux devoirs dont vous vous êtes bien acquittée.
La maréchale. -- Oui, pour les enfants; voua en avez trouvé six autour de moi, et dans quelques jours vous en pourriez voir un de plus sur mes genoux; mais commencez.
Crudeli. — Madame la maréchale, y a-t-il çLuelque bien dans ce monde-ci qui soit sans inconvénient?
La maréchale. —Aucun.
Crudell — Et quelque mal qui soit sans avantage?
La maréchale. — Aucun.
Crudeli. — Qu'appeiez-vous donc mal ou bien?
La maréchale. — Le mal, ce sera ce qui a plus d'inconvénients que d'avantages; et le bien, au contraire, ce qui a plus d'avantages que d'inconvénients.
Crudeli. — Madame la maréchale aura-t-elle la bonté de se souvenir de sa définition du bien et du mnl ?
La maréchale. — Je m'en souviendrai. Vous appelez cela une définition?
Crudeli. — Oui.
La maréchale. — C'est donc de la philosophie?
Crudeli. — Excellente.
La maréchale. — Et j'ai fait de la philoso-
Crudeli. — Ainsi vous êtes persuadée que la religion a plus d'avantages que d'inconvénients, et c'est pour cela que vous l'appelez UB bien?
La maréchale. — Oui.
Crudeli. — Pour moi, je ne doute point que votre intendant ne vous vole un peu moins