‹ Mélanges philosophiquesChapitre 16 sur 29 · D'ON PHILOSOPHE · texte numérisé non relu

D'ON PHILOSOPHE

la Teille de Pâques que le lendemain des fêtes: et que de temps en temps la religion n'empêche nombre de petits maux et ne produise nombre de petits biens.

La maréchale. — Petit à petit, cela fait somme.

Crudeli. — Mais croyez-vous que les terribles ravages qu'elle a causés dans les temps passés, et qu'elle causera dans les temps à venir, soient suffisamment compensés par ces guenilleux avantages-lèt? Songez qu'elle a créé et qu'elle perpétue la plus violente antipathie entre les nations. Il n'y a pas un musulman qui n'imaginât faire une action agréable à Dieu et au saint prophète en exterminant tous les chrétiens, qui, de leur côté, ne sont guère plus tolérants. Songez qu'elle a créé et qu'elle perpétue, dans une même contrée, des divisions qui se sont rarement éteintes sans effusion de sang. Notre histoire ne nous en Qfifre que de trop récents et trop funestes exemples. Songez qu'elle a créé et qu'elle perpétue, dans la société entre les citoyens, et dans les familles entre les proches, les haines les plus fortes et les plus constantes. Le Christ a dit qu'il était venu pour séparer l'époux de la femme, la mère de ses enfants, le frère de la sœur, l'ami de l'ami; et sa prédiction ne s'est que trop fidèlement accomplie.

La maréchale. — Voilà bien les abus, mais ce n'est pas la chose.

Crudeli. — - C'est la chose, si les abus en sont inséparables.

La maréchale. — Et comment me montrerez-vous que les abus de la religion sont inséparables de la religion?

Crudeli. — Très-aisément : dites-moi, si un misanthrope s'était proposé de faire le malheur du genre humain, qu'aurait-il pu inventer de mieux que la croyance en un être

incompréhensible, sur lequel les hommes n'auraient jamais pu s'entendre, et auquel ils auraient attaché plus d'importance qu'à leur vie? Or, est-il possible de séparer de la notion d'une divinité l'incompréhensihilité la plus profonde et l'importance la plus grande?

La mapwÉchale. — Non.

Crudeli. — Concluez donc.

La maréchale. — Je conclus que c'est une idée qui n'est pas sans conséquence dans la tête des fous.

Crudeli. — Et ajoutez çtue les fous ont toujours été et seront toujours le plus grand nombre, et que les plus dangereux sont ceux que la religion fait, et dont les perturbateurs de la société savent tirer bon parti dans l'occasion.

La maréchale. — Mais il faut quelque chose qui effraje les hommes sur les mauvaises ac^ tions qui échappent à la sévérité des lois; et si vous détruisez la religion, que lui substituerez-vous?

Crudeli. — Quand je n'aurais rien à mettre à la place, ce serait toujours un terrible préjugé de moins; sans compter que, dans aucun siècle et chez aucune nation, les opinions religieuses n'ont servi de base aux mœurs nationales. Les dieux qu'adoraient ces vieux Grecs et ces vieux Romains, les plus honnêtes ^ens de la terre, étaient la canaille la plus dissolue : un Jupiter à brûler tout vif, une Vénus à enfermer à l'hôpital, un Mercure à mettre à Bicêtre.

La maréchale. — Et vous pensez qu'il est tout à fait indifférent que nous soyons chrétiens ou païens; que païens nous n'en vaudrions pas moins, et que chrétîens nous n'en valons pas mieux?

Crudeli. — Ma foi, i'en suis convaincu, h

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cela ptès que nous serions un peu plus gais.

La maréchale. Cela ne se peut.

Crud2:li. — Mais , madame la maréchale , est-ce qu'il y a des chrétiens? Je n'en ai jamais vu.

La MARECHALE. — Et c'cst à môi que vous dites cela, à moi?

Crudbll — Non, madame, ce n'est pas à yous; c'est à une de mes voisines qui est honnête et pieuse comme vous l'êtes^ et qui se croyait chrétienne de la meilleure foi du monde; comme vous le croyez.

La maréchale. — Et vous lui fîtes voir qu'elle avait tort?

Crudeli, En un instanc.

La maréchale. — Comment vous y prîtesvous?

Crudeli. — J'ouvris un Nouveau Testament dont elle s'était beaucoup servie, car il était fort usé. Je lui lus le sermon sur la montagne, et à chaque article je lui demandai : « Faites-vous cela? et cela donc? et cela encore? » J'allai plus loin. Elle est belle, et, quoiqu'elle soit très-dévote, elle ne l'ignore pas; elle a la peau très-blanche, et, quoiqu'elle n'attache pas un grand prix à ce frêle avantage, elle n'est pas fâchée qu'on en fasse l'éloge; elle a la gorge aussi bien qu'il soit possible de l'avoir, et, quoiqu'elle soit trèsmodeste, elle trouve bon qu'on s'en aperçoive.

La maréchale. — Pourvu qu'il n'y ait qu'elle et son mari qui le sachent.

Crudeli. — Je crois que son mari le sait mieux qu'un autre; mais, pour une femme qui se pique de grand christianisme, cela ne suffit pas. Je lui dis : « N'est-il pas écrit dans FEvangile que celui qui a convoité la femme de son prochain a commis l'adultère dans son cœur?»

La maréchals. — Elle vous répondit qu'oui?

Crudeli. — Je lui dis : « Et l'adultère commis dans le cœur ne damne-t-il pas aussi sûrement qu'un adultère mieux conditionné? »

La maréchale. — Elle vous répondit qu'oui?

Crudeli. — Je lui dis : « Et si 1 homme est damné pour l'adultère qu'il a commis dans le cœur, quel sera le sort de la femme qui invite tous ceux qui l'approchent à commettre ce crime? » Cette dernière question l embarrassa.

La maréchale. — Je comprends : c'est qu'elle ne voilait pas fort exactement cette gorge qu'elle avait aussi bien qu'i^ est possible de ravoir.

Crudeli. — Il est vrai. Elle me répondit que c'était une chose d'usage, comme si rien n'était plus d'usage que de s'appeler chrétien et de ne i as l'être; qu'il ne fallait pas se vêtir ridiculement, comme s'il y avait quelque comparaison à faire entre un misérable petit ridicule, sa damnation éternelle et celle de gon prochain; qu'elle se laissait habiller par sa couturière, comme s'il ne valait pas mieux changer sa couturière que de renoncer à sa religion ; que c'était la fantaisie de son mari, comme si un époux était assez insensé pour exiger de sa femme l'oubli de la décence et de ses devoirs, et qu'une véritable chrétienne dût pousser l'obéissance pour un époux extravagant jusqu'au sa rifice de la volonté de son D eu et au mépris des menaces de son rédempteur!

La maréchale. — Je savais d'avance toutes ces puérilités-là; je vous les aurais peut-être dites comme votre voisinci mais elle et moi nous aurions été toutes deux de mauvaise foi. Mais quel parti prit-elle, d'après votre remontrance?

Crudeli. — Le lendemain de cette conversation, c'était un jour de fête, je remontais

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chez moi, et ma dévote et belle voisine descendait de chez elle pour aller à la messe.

La MAKBCHALE.—Vêtue commc de coutume;

Crudeli. — Vêtue comme de coutume. Je souris, elle sourit; et nous passâmes l'un k côté de l'autre sans nous parler. Madame la maréchale, une honnête femme! une chrétienne! une dévote! Après cet exemple, et cent mille autres de la même espèce, quelle influence réelle puis-je accorder à la religion sur les mœurs ? Presque aucune, et tant mieux,

La maréchale. — Comment, tant mieux?

Crudeli. — Oui, madame; s'il prenait en fantaisie à vingt mille habitants de Paris de conformer strictement leur conduite au sermon sur la montagne...

La maréchale. — Eh bien, il y aurait quelques belles gorges plus couvertes.

Crudell — Et tant de fous, que le lieutenant de police ne saurait gu'en faire; car nos petites-maisons n'y suffiraient pas. Il y a dans les livres ing^ârés deux morales : Tune, générale et commune à toutes les nations, à tous les cultes, et qu'on suit à peu près; une autre, propre à chaque nation et à chaque culte, a laquelle on croit, qu'on prêche dans les temples, qu'on préconise dans les maisons, et qu'on ne suit point du tout.

La maréchale. — Et d'où vient cette bizarrerie?

Crudeli. — • De ce qu'il est impossible d'assujettir un peuple à une règle qui ne convient qu à quel que hommes mélancoliques, qui l'ont calquée sur leur caractère. 11 en est aes religions comme des institutions monastiques, oui toutes se relâchent avec le temps. Ce sont des folies qui ne peuvent tenir contre l'impulsion constante de la nature, qui nous ramène sous sa loi. Et faites que le bien des particuliers soit si étroitement lié avec le bien gé-

néral, qu'un citoyen ne puisse presque pas nuire à la société sans se nuire a lui-môme ; assurez à la vertu sa récompense, comme vous avez assuré à la méchanceté son châtiment; que, sans aucune distinction de culte, dans quelque condition que le mérite se trouve, il conduise aux grandes places de l'Etat; et ne comptez plus sur d'autres méchants que sur un petit nombre d'hommes qu'ime nature perverse, que rien ne peut corriger, entraîne au vice. Madame la maréchale, la tentation est trop proche, et l'enfer est trop loin ; n'attendez rien qui vaille la peine qu'un sage législateur s'en occupe d'un système d'opinions bizarres qui n'en impose qu'aux enfants: qui encourage aux crimes par la commodité des expiations ; qui envoie le coupole demander pardon à Dieu de l'injure faite a l'homme, et qui avilit l'ordre des devoirs naturels et moraux en le subordonnant à un ordre de devoirs chimériques.

La maréchale. — Je ne vous comprends pas.

Crudeli. — Je m'explique; mais il me semble que voilà le carrosse de M. le maréchal qui rentre fort à propos pour m'empêcher de dire une sottise.

La maréchale. Dites, dites votre sottise, ie ne l'entendrai pas : je me suis accoutumée a n'entendre que ce qui me plaît.

Je m'approchai de son oreille, et je lui dis tout bas :

— Madame la maréchale, demandez au vieaire de votre paroisse, de ces deux crimes ; pisser dans un vase sacré, ou noircir la répu* tation d'une femme honnête, quel est le plus atroce ? Il frémira d*horreur au premier, criera au sacrilège; et la loi civile, qui prend a peine connaissance de la calomnie, tandis qu'elle

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unit le sacrilège par le feu, achèvera de

rouiller les idées et de corrompre les esprits,

La maréchale. — Je connais plus d'une femme qui se ferait un scrupule de manger gras le vendredi, et qui... J'allais dire aussi ma sottise. Continuez.

Crudeli. — Mais, madame, il faut absolument que je parle a M. le maréchal.

La MARECHALE. — Eucorc un moment, et puis nous rirons voir ensemble. Je ne sais que vous répondre, et cependant vous ne me persuadez pas.

Crudeli. — Je ne me suis pas proposé de tous persuader. Il en est delà religion comme du mariage. Le mariage, qui fait le malheur de tant d'autres, a fait votre bonheur et celui de M. le maréchal f vous avez bien fait de vous marier tous deux. La religion, qui a fait, qui fait et qui fera tant de méchants, vous a rendue meilleure encore; vous faites bien de la garder. Il vous est doux d'imaginer^ à côté de vous, au-dessus de votre tête, un être grand et puissant, qui vous voit marcher sur la terre, et cette idée affermit vos pas. Continuez, madame, à jouir de ce garant auguste de vos pensées, de ce spectateur, de ce modèle sublime de vos actions.

La MARÉCHA.LE. — Vous n'avez pas, à ce que je vois, la manie du prosélytisme.

Crudeli. — Aucunement.

La MARÉCHALE. — Jc VOUS cu cstimc davantage.

Crudeli. Je permets à chacun de penser à sa manière , pourvu qu'on me laisse penser à la mienne ; et puis, ceux qui sont faits pour se délivrer de ces préjugés n'ont guère besoin qu'on les catéchise.

La MARÉCHALE. — • Croycz-vous que l'homme puisse se passer de la superstition?

Crudeli. — Non, tant qu'il restera ignorant et peureux.

La MAHÉCHA.LFC. — Eh bien, superstition pour superstition, autant la nôtre qu'une autre.

Ckudeli. — Je ne le pense pas.

La makkchale. — Parlez-rnoi vrai, ne vous répugne-t-il point de n'être plus rien après votre mort?

Crudkli. — J'aimerais mieux exister, bien qMe je ne sache pas pourquoi un être, qui a pu me rendre malheureux sans raison, ne s'en amuserait pas deux fois.

La m réchale — Si, malgré cet inconvénient, l'espoir d'une vie à venir vous paraît consolant et doux, pourquoi nous l'arracher?

Crudeli —Je n'ai pas cet espoir, parce que le désir ne m'en a pomt donné la vanité; mais

Î'e ne l'ôte à personne. Si l'on peut croire que 'on verra quand on n'aura plus d'yeux, quon entendra quand on n'aura plus d'oreilles, qu'on pensera quand on n'aura plus de tête, qu'on aimera quand on n'aura plus de cœur, qu'on sentira quand on n'aura plus de sens, qu'on existera quand on ne sera nulle part, qu'on sera quelque chose sans étendue et sans lieu, j'y consens.

La Maréchale. — Mais ce monde -ci, qui estce qui la fait?

Crudell Je vous le demande.

La maréchale. — C'est Dieu.

Crudell — Et qu'est-ce que Dieu?

La m vréchale. — Un esprit.

Crï DELL — Si un esprit fait de la matière, pourquoi de la matière ne ferait-elle pas un esprit ?

La MARÉCHALE. — Et pourquoi le ferait-elle?

Crudell — C'est que je lui en vois faire tous If^s jours. Croyez-vous que les bêtes aient des^lmes?

Ijia maréchale. — Certainement, je le crois.

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