‹ Mélanges philosophiquesChapitre 23 sur 29 · AU VOYAGE DE BOUGAINVILLE · texte numérisé non relu

AU VOYAGE DE BOUGAINVILLE

'tion, en exigeaient une vénération profonde,, marchaient au milieu d'eux un fouet i la main, et eL frappaient indistinctement tout âge et tout sexe. Un siècle de plus, et leur expulsion devenait impossible ou le motif d'une longue guerre entre ces moines et le souverain, dont ils avaient peu à peu secoué Tautorité.

A. — Et ces Patagons, dont le docteur Maty et l'académicien La Condamine ont fait tant de bruit?

B. — C3 sont de bonnes gens qui viennent à vous et qui vous embrassent en criant Chaoua; forts, vigour ux, toutefois n'excédant guère la hauteur de cinq pieds cinq à six pouces, n'ayant d'énorme que leur corpulence, la grosseur de leur tête et l'épaisseur de leurs membres. Né avec le goût du merveilleux, qui exagère tout autour de lui, comment l'homme laisserai t-il une juste proportion aux objets, lorsqu'il a, pour ainsi dire, à justifier le chemin qu'ii a fait et la peine qu'il s'est donnée pour les aller voir au loin?

A. — Et du sauvage, qu'en pense-t-il?

B. — C'est, h ce qu'il paraît, de la défense journalière contre les bêtes féroces qu'il tient le caractère cruel qu'on lui remarque quelquefois. Il est innocent et doux partout où rien ne trouble son repos et sa sécurité. Toute guerre naît n'une prétention commune à la môme propriété. L'homme civilisé a une prétention commune avec l'homme civili-é a la possessi(»n d'im champ dont ils occui)ent les deux extro.itntes, et ce champ devient un sujet dit di^^ptitemrre eux.

A. — Et le • igre a une prétention commune avec riiouirne sauvage à la possession d'une forêt, et c'est a première des prétentions et la cause de la plus ancienne des guerres... A?ez-vou8 vu l Oiaïtien que BougaiD ville avait

pris sur son bord et transporté dans ce pays-ci?

B. — Je l'ai vu; il s'appelait Aotourou. A la première terre qu'il aperçut, il la prit pour la patrie des voyag-eurs; soit qu'on lui en eût imposé sur la longueur du voyage, soit que, trompé naturellement par le peu de distance apparente des bords de la mer qu'il habitait à l'endroit où le ciel semble confiner à l'horizon, il ignorât la véritable étendue de la terre. L'usage commun des femmes était si bien établi dans son esprit, çiu'ii se jeta sur la première Européenne qui vint à sa rencontre, et qu'il se disposait très-sérieusement à lui faire la politesse d'Otaïti» Il s'ennuyait parmi nous. L'alphabet otaïtien n'ayant ni 6, ni c, ni ni f, m g, ni q, ni x, ni y, ni z, il ne put jamais apprendre à parler notre langue, qui offrait à ses org-anes inflexibles trop d'articulations étrangères et de sons nouveaux. Il ne cessait de soupirer après son pays, et le n'en suis pas étonné. Le Voyage de BougMinviile est le seul qui m'ait donné du goût pour une autre contrée que la mienne; jusqu'à cette lecture, j'avais pensé qu'on n'était nulle part aussi bien que chez soi; résultat que je croyais le même pour chaque habitant de la terre ^ effet naturel de l'attrait du sol ; attrait qui tient aux commodités dont on jouit, et qu'on n'a pas la même certitude de retrouver ailleurs.

A. — Quoi! vous ne trouvez pas l'habitant de Paris aussi convaincu qu'il croisse des épis dans la campagne de Rome que dans les champs de la Beauce?

B. — Ma foi. non. Bougainville a renvoyé Aotourou, après avoir pourvu aux frais et à la sûreté de son retour.

A. — 0 Aotourou! que tu seras content de revoir ton père, ta mère, tes frères, tes sœurs.

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