‹ Mélanges philosophiquesChapitre 7 sur 29 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Il est, soit dans l'invention, soit dans la perfection des instruments, une circonspection qu'on ne peut trop recommander au physicien ; c'est de se métier des analogies, de ne jamais conclure ni du plus au moins ni du moins au plus, de porter son examen sur toutes les qualités physiques des substances qu'il emploie. Il ne réussira jamais s'il se néglige là-dessus; et quand il p,ura bien pris toutes ses mesures, combien de fois n'arrivera-t-il pas qu'un petit obstacle, qu'il n'aura point prévu ou quil aura méprisé, sera la limite de la nature, et le forcera d'abandonner son ouvrage lorsqu'il le crc^yait achevé?

De la distinction des objets. — Puisque l'esprit ne peut tout comprendre, Timagination tout prévoir, le sens tout observer et la mémoire tout retenir ; puisque les grands hommes naissent à des intervalles de temps si éloignés, et que les progrès des sciences sont tellement suspendus par les révolutions, que des siècles d'étude se passent à recouvrer les connaissances des siècles écoulés; c'est manquer au genre humain que de tout observer indistinctement. Les hommes extraordinaires par leurs talents se doivent respecter euxmêmes et la postérité dans l'emploi de leur temps. Que penserait-elle de nous, si nous n'avions à lui transmettre quune msectologie complète, qu'une histoire immense d'animaux microscopiques? Aux grands génies les grands objets; les petits objets aux petits

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génies, fî vaut autant que ceux-ci s'en owist^ peut que de ne rien faire.

Dm obstacles, — Et puisqu'il ne suffit pas àe vouloir une chose, qu'il faut en même tempa acquiescer èi tout ce qui est presque ifieépirablernent attaché à la clrnse qu'on veut, celui qui aura résolu de s appliquer à l'étude 4ô la pliilosophie s'attendra n-ou-seuiement aux otosta<cles physiques qui sont de bà nature «ée son 0l)jet, mnis encore à la muîtâtude des oî>stacles moraux qui doivent se présenter à lui, comn:>e ils se sont offerts à tous les philoso[)hes qui l'ont précé<ié. Lors donc qu'il M arrivera d'être travtjrsé, mal entendu, calontinié, comprouiis, déciiiré, qu'il sach-e se dire à lui-même :

— N est-ce que daris mon siècle, n'est-ce que pour moi qu il y a eu des hommes remplis d'ig-norance et de fiel, des âmes rongées par l'enTie, des têtes troublées par la superstitionl

S'il croit quelquefois avoir à se plaindre de ses c«on<5îftoyens, qu 13 sache se parler aiïisi :

— Je me plains nnes C' -ncitoyens', mais s'il était iDOssihle de les interroger tous, et de demander à chacun d-eux lequel il voudrait être, de l'auteur des N<mi}f^/i^s œclésia^tiqwes ou d« Montesquieu; de l'auteur des Lettres m/né^ ricrrmes ©u de ButîVm , en est-il im seul qui eût un peu de discernement etqiai pût twilan* cer sur î«e chioix? ie suis donc certain d'otiH tenir un jour les seules applaudissements ûmit je fasse quelq'ue ms, si j ai été assez heuneux pGWir les Kiénijer.

iEt vous, <qm prenez î« titre de philosophes ^ de tyeaux esprits, et qui ne rougissez poiosk de ressemi)ler 4 ces insectes importuns qui

]^assent les instants de leur existence éphémère à troubler l'homme dans ses travaux et dans son repos, q^uel est votre but? Qu'espérez-vous de votre acharnement? Quand vous aurez découragé ce qui reste à la nation d'auteurs célèbres et d excellents génies,qjue ferez-vous, en revanche, pour elle? Quelles sont les productions merveilleuses par lesuelles vous dédommagerez le genre humain e celles qu'il en aurait obtenues?... Malgré vous, les noms des Duclos, des d'Alembert et des Rousseau; des de Voltaire, des Mauper tuis et des Montesquieu ; des de Buffon et des d'Aubenton seront en honneur parmi nous et chez nos neveux • et si quelqu'un se souvient un Jour des vôtres :

— Ils ont été, dira-t-il, les persécuteurs des premiers hommes de leur temps, et si nous possédons la préface de ï Encyclopédie, V Histoire du Siècle de Louis XI ï Esprit fies Lois et V Histoire de la Nature, c'est que, heureusement, il n'était pas au pouvoir de cfâ genslà de nouH en priver.

Des causes, — i. A ne consulter que les vaines conjectures de la philosophie et la faible lumière de notre raison, on croirait que la chaîne des causes n'a point eu de commencement et que celle des effets n'aura point de fin. Supposez une molécule déplacée, elle ne s'est point déplacée d'elle-même ; la cause de son déplacement a une autre cause; celle-ci une autre, et ainsi de suite, sans qu'on puisse trouver de limites naturelles aux causes dans la durée qui a précédé. Supposez une njolécule déplacée, ce déplacement aura un effet, cet effet un autre effet, et ainsi de suite, sans qu'on puisse trouver de limites naturelles m%

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effets dans la durée qui suivra. L'esprit, épouvanté de ces progrès à rinûni des causes les plus faibles et dés effets les plus légers, ne se refuse à cette supposition, et à quelques autres de la même espèce, que par le préjuge qu'il ne se passe rien au delà de la portée de nos sens, et que tout cesse où nous ne voyons

{)lus. Mais une des principales différences de 'observateur de la nature et de son interprète, c'est que celui-ci part du point où les sens et les instruments abandonnent l'autre; 11 conjecture par ce qui est ce qui doit être encore ; il tire de l'ordre <1es choses des conclusions abstraites et générales, qui ont pour lui toute l'évidence des vérités sensibles et

Ï)articulièresj il s'élève à l'essence même de 'ordre; il voit que la coexistence pure et simple d'un être sensible et pensant avec un enchaînement quelconque de causes et d'effets ne lui suffit pas pour en porter un jugement '^bsolu; il s'arrête là; s'il faisait un pas de yius, il sortirait de la nature.

2. Des causes finale'^. — Qui sommes-nous pour expliquer les fins de la nature? Ne nous apercevrons-nous point que c'est presque toujours aux dépens de sa puissance que nous préconisons sa sagesse et que nous ôtons à ses ressources plus que nous ne pouvons jamais accorder a ses vues? Cette manière de l'interpréter est mauvaise, même en théologie naturelle. C'est substituer la conjecture de l'homme à l'ouvrage de Dieu; c'est attacher la plus importante des vérités au sort d'une hypothèse. Mais le phénomène le plus commun suffira pour montrer combien la recherche de ces causes est contraire à la véritable science. Je suppose qu'un physicien, interrogé sur la nature du lait, réponde que c'est un aliment qui commence à se préparer dans la femelle <iuand elle a conçu, et que la aa-

DE LA NATUWB

ture destine à la nourriture de l'animal qui doit naître; que cette définition m'apprendrat^lle sur la tormation du laitt Que puis-je

genser de la destination prétendue de ce uide et des autres idées physiologiques qui l'accompagnent, lorsque je sais qu'il y a eu des hommes qui ont fait jaillir le lait de leurs mamelles, que l'anastomose des artères épigastriques et mammaires me démontre que c'est le lait qui cause le gonflement de la gorge dont les filles mêmes sont quelquefois incommodées à l'approche de l'évacuation périodique (1); qu'il n'y ait presque aucune fille qui ne devînt nourrice si elle se faisait teter; et que j'ai sous les yeux une femelle d'une espèce si petite, qu'il ne s'est point trouvé de mâle qui lui convînt, qui n'a point été couverte, qui n'a jamais porté, et dont les tettes se sont gon liées de lait au point qu'il a fallu recourir aux moyens ordinaires pour la soulager? Combien n'est-il pas ridicule d'entendre des anatomistes attribuer sérieusement à la pudeur de la nature une ombre qu'elle a ré(;andue sur des endroits de notre corps où il n'y a rien de déshonnête à couvrir? L'usage que lui supposent d'autres anatomistes fait un peu moins d'honneur à la pudeur de la nature, mais n'en fait pas da-

la profession est d'instruire et non d'édifier, abandonnera donc le pourquoi, et ne s'occupera que du comment. Le comment^ se tire des êtres, le pourquoi , de notre entendement; il tient à nos systèmes, il dépend du progrès de nos connaissances. Combien d'idées absurdes, de suppositions fausses, de notions chimériques dans ces hymnes, que quelques défen-

(1) Cette découverte anatomique est de M. Bertin, et

c'est une des pins belles qui se soient faites de nos jours.

sagacité. Le physicien, dont

m L*ïNTEBPB#TATION

seurs téméraires des causes finales ont osé composer à l'honneur du Créateur? Au lîeu de pai ta^^er les transports de l'admiration du prophète, et de s'(^crier pendant la nuit, à la vue des étui les» sans nomi)re dont les cieux sont éclairés : Cœli enar-rant yloriam Deif ils S6 sont ahHridonnés h la superstition de leurs conjectures. Au lieu d'adorer le Tout- Puissant dans les ^tres mêmes de 'a nature, ils se sont prosternés devant les fantômes de leur imagination. Si qiielqu un, retenu par le préjugé, douie de la solidité de mou reproche, je l'invite à comparer It 'mue .jue Galien a écrit de l'usage des parties du corps humain avec la Pkysiol'igie de Boerhaave, et la Physiologie de Boeriiaave avec celle d'Haller: j'invite la postérité à comparer ce que ce dernier ouvrage contient de vues systématiques et passagères avec ce que la physiologie deviendra dans les siècles suivants. L'homme fait un mérite à l'Éternel de ses petites vues, et l'Eternel, qui l'entend du haut de son trône, et c[ui connaît son intention, accepte sa-louange imbécile et sourit de sa vanité.

De queltfues préjugés, — Il n'y a rien ni dans les faits de la nature ni dans les circonstances de la vie qui ne soit un piège tendu à notre précipitation. J'en atteste la plupart de ces axiomes généraux qu'on regarde comme le bon sens des nations. On dii : « Il ne se passe rien de nouveau sous le ciel ; » et cela est vrai pour celui qui s'en tient aux apparences grossières. Mais qu'est-ce que cette sentence pou» le philosophe, dont l'occupation journalière est de saisir les différences les plus insensibles? Qu'en devait penser celui qui assura que sur tout m arbre U n'y

mL LA NATO RE

aurait pas ùèun feuiîîes sensihlement du même Tert? Qu'en penserait celui qui, rétteclujssant Bur le grand notnbre des causes, mt^ine connues, qui doivent concourir à la production d'une nuance de couleur précisément telle, prétendrait, ^ans croire outrer lopii.ion de Leibnitz, qu'il est déniontré par la différenjee des points de '.'es|)îice où les cori)s sont placés, combinée avec ce nombre [xrodi^-ieux de causes, qu i! n'y a peut-être jamai> eu qu'il n'y aura peut -être jamais dans ia nature deux brins d'herbe ahsàia,ti.'iii du môme vert? Si lesêtress'ultèrcnt successivement en [)MSsant par les nuaiice.: les plus im|)ercc{)t.ibl'es, le temps, qui ne s'arrête point, doit niertre à la longue, entre tes formes qui ont existé trèsanciennement, celles qui existent îiujourd'hui, celles qui existeront (ians les sièclê^ reculés, la différence lu plus gî-aiide; et le ml mh s-ole novum n'est qu'un pi'éjugé fondé sur la faiblesse de nos org^anes, Timperfection de nos instruments et la brièveté de iiotre vie. On dit, €n morale : Tôt apita, toi s-er/sus; c'est le contraire qui est vrai; rie = n'est si commuri que des têtes et si l are que des «vis. on dit, en littérature : « Il ne faut point lisput t des goûts. » Si l'o!! eiiteiid qu'il ne (Vint po'nt disputer à un homme que tel est sotî g'oiH, c'est xme puérilité. Si l'on entend qu il n y a ni bon ni mauvais dans le g-out, c'est une fausseté. Le philosophe exarrunera sévèrement tous ces axiomes de la sagesse nopuiaire.

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