BOSSUET
DES LlVftES rOBMÉS DKS PBNSBU d'uN AUTBUft CÉLBBfiB , BT INTITULES ESPRIT, k VBOPOS. d'uRB COHnLàTlON JkTAirr rOUR TITAB LE
GÉNIE DE BOSSUÉT. — bossubt comparé a pascal.
Tout grand génie ressemble à un grand arbre sur lequel des milliers d'insectes de toute forme et de toute couleur trouvent leur nounnture. Les uns vivent innocemment de ses feuilles sans lui causer aucun dommage ; les autres , armés d'instruments nuisibles y tout en s'alimentant de sa substance travaillent sourdement à le détruire, mais, le plus souvent, meurent eux-mêmes avant d'avoir seulement pénétré son écorce. Qui ne reconnoit pas là les compilateurs er les critiques ? J'entends ici par critiques , non point ces hommes remplis de goût et de. lumières , qui, jugeant les divers écrits sans autre passion que l'amour de l'art, rachètent, par une vive et franche admiration pour les beautés, l'inexorable sévérité qu'ils déploient envers les fautes , mais ces injustes détracteurs , ennemis nés du talent et de la gloire , qui , après avoin
harcelé indignement un grand homme vivant , s^acbarnent sur lui quand il n'est plus , avec une fureur que l'absence du danger redouble, et ne s'aperçoivent pas que leur vile existence a véritablement sa source dans l'éclat et la durée du grand renom qu'ils s'efforcent d'obscurcir.
Bossuet n'est point en butte aux attaques des critiques de cette espèce; mais il est exposé , comme tout autre grand écrivain des siècles derniers, aux entreprises des compilateurs , sorte de fripiers dont l'active industrie dépèce et retourne en cent façons, qui ne sont pas toutes nouvelles, les ouvrages des hommes de génie , et nous en fatiguerait si nous pouvions jamais en être fatigués. Un des procédés les plus familiers à ces honnêtes spéculateurs , c'est d'extraire des œuvres d'un philosophe, d'un moraliste, d'un orateur, tout ce qui a forme de paisées , de maximes et de traits ; dé diviser tout ce butin en des tas séparés qu'ils appellent chapitres , et d'en former un volume auquel ils donnent le nom à^ Esprit.
Nous avons V Esprit de Léibnitz , de Mably , de (^ndillac, de Lamothe le Va^^r, de Raynal, de Nicole , de Saint-Réal , de Saint-Évremont , de Montaigne, de Molière, de FontenelLe , de Marivaux, etc. U nous manquoit V Esprit de Bossuet : on vient de nous le donner sous le titre de Génie. M. E. L**** n'a pas cru qu'on pût dire V Esprit de Bossuet y comme on dit V Esprit de Marivaux; et, en cela, il a prouvé qu'il ne comprenoit pas ce mot A^ Esprit comme litre de livre. L'éditeur de V Esprit de LéibnitZj par exemple, n'a pas prétendu donner le recueil des traits spiri-
tuels répandus dans les écrits du philosophe allemand, mais Tesprit, c^est-h-dire la quintessence de ces mêmes écrits* Cela est tout-à-fait étranger à la question de savoir si c'est l'esprit ou le génie qui domine dans les ouvrages de l'homme. Le recueil des pensées de Bossuet devoit donc s'appeler Esprit ^ comme toutes les autres compilations de ce genre. A l'entendre dans le même sens que l'éditeur , on auroit lieu d'être sur« pris que tout le génie de Bossuet pût être renfermé dans un in-'8^ de quatre cents pages, lorsque les œuvres de ce grand orateur forment vingt gros volumes in«4o« Ces vingt volumes contiennent un grand nombre d'ouvrages qui , roulant sur des matières de pure religion et de controverse, ont perdu beaucoup de lem* intérêt , par le changement des esprits et des cir* constances : pour les gens du monde , et même pour les gens de lettres , tout Bossuet est dans le recueil des Oraisons funèbres et dans le Discours sur l'Histoire universelle. On ne peut douter cependant que ce grand homme n'ait marqué du sceau de son génie beaucoup de pages de son Histoire des variations, de sa Politique tirée de V Ecriture^ainte y de ses Méditations sur V Evangile y de sesElévalionSy de ses Sermons, etc., et que, dans tous ces écrits, dont les titres nous sont à peine connus , il ne se trouve, parmi les choses de polémique , de dogme et de mysticité , des traits de morale profonde ou d'éloquence sublime, dignes de l'historien du peuple de Dieu et du panégyriste du grand Condé. L'idée d'exhumer ces richesses enfouies , et de les remettre dans la circulation , étoit donc une idée utile; et c'est ce qui distingue esseji*
dans les mêmes termes; mais c^étoit dans des ouvrages diflcrents. On seroit porté à croire qu'avec l'impétuosité et Tabondance de son beau génie , Bossuet n'alla* choit pas la même valeur que nous à ces traits de familiarité sublime qui lui échappoient en foule, qu'il en gardoit à peine le souvenir, et que, dans l'occasion, il en devoit moins coûter à son imagination d'en enfanter de semblables, qu'à sa mémoire de lui repré* senler les mêmes. Maisjemesuis convaincu que, tout riche qu'il étoit , il sentoit le prix de sa richesse , et savoit Tadministrer avec économie. Il avoit assez bien calculé l'effet de ces beaux mouvements, de ces expressions audacieuses qui nous frappent comme l'effet d'une inspiration soudaine et involontaire , pour ne pas dédaigner de les reproduire lextuellemeDl , lorsqu'ils étoient appelés par l'identilé du sujet et de la circonstance. Je pourrois citer ici dix exemples de traits justement admirés dans les Oraisons funèbres, qui se trouvent dans les Sermons et dans d'autres ouvrages.
Pour la vigueur du raisonnement , la force de l'expression et l'austérité de la doctrine, ce recueil des Pensées de Bossuet a le plus grand rapport avec les Pensées de Pascal. Sans être de cette misanthropie presque farouche qu'on a reprochéeià l'éloquent défenseur de Port-Royal , Bossuet , comme lui , prèchoit une religion qui consacre la déchéance de l'homme, la misère de sa condition, la corruption et le' néant de sa nature : comme Pascal , il se plaît à nous terrasser , à nous écraser ; et le résultat de toutes ses réflexions sur le moral et le pliysique de l'homme,
semble être cette exclamation fameuse qui est une fois sortie de sa bouche : oh I que nous ne sommes rien ! Il n^est cependant pas aussi décourageant que Pascal , qui , trop conraincu de notre abjection , et trop appliqué à nous la prouver , ne songe jamais à rdever notre espoir , et à nous indiquer des moyens d'amendement. Bossuet ne désespère pas tellement de nous , qu'après nous avoir reproché nos vices , il ne nous propose la pratique des vertus , et ne nous eroie encore capables d'y atteindre. Les moralistes d'aucun pays , ni d'aucun siècle , n'ont rien dit de plus éloquent et de plus solide à la fois pour démontrer la vicieuse origine des passions les moins criminelles , la vanité des jouissances qu'elles procurent , et la réalité des maux qu'elles enfantent. « Les passions ont toutes en elles-mêmes, dit-il, des peines cruelles, des dégoûts, des amertumes. Elles ont toutes une in6nité qui se fâche de ne pouvoir être assouvie, ce qui mêle dans elles toutes des emportements qui dégénèrent en une espèce de fureur non moins pénible que déraisonnable. L'amour impur a ses incertitudes , ses agitations violentes , ses résolutions irrésolues et l'enfer de ses jalousies. L'ambition a ses captivités , ses empressements, ses déGances et ses craintes , dans sa hauteur même qui est souvent la mesure de son précipice. L'avarice, passion basse, passion odieuse au monde, amasse non seulement les injustices, mais encore les inquiétudes avec les trésors. Nos passions contre nous , nos passions sur nous , nos passions au milieu de nous : trait perçant contre notre sein , poids insup-
■ portable sur noire tète, poison dévorant dans nos B entrailles, n Le propre des passions est de n'être jamais satisfaites, de désirer, d'espérer, de prétendre, de s'agiter toujours. « Ainsi, dit Bossuet, nous « allons toujours tirant après nous cette longue chame « traînante de noti-e espérance ; et , arec cette espé-
• rance, quelle involution d'affaires épineuses! et, à Irao vers ces affaires et ces épines, que d'injustices, que € de tromperies, que d'iniquités enlacées 1 > Ailleurs, il s'écrie : a O homme, ne te trompe pas; l'avenir a
• des événements trop bizarres, et les pertes et les » ruines entrent par trop d'endroits dans la fortune 0 des hommes, pour pouvoir être arrêtées de toutes « parts. On arrête celle eau d'un côté, elle pénètre a de l'autre; elle bouillonne même par dessus la terre- « Vous croyez être bien munis aux environs ; le fon- > dément manque j>ar en has , un coup de foudre « frappe par en haut Mais je jouirai de mon tra-
■ vail. Eh quoi! pour dix ans de vie I Mais je regarde
■ ma postérité et mon nom. Mais peut-être que la n postérité n'en jouira pas. Mais peut-être aussi qu'elle « en jouira. Et tant de travaux, et tant de sueurs, « et tant d'injustices , et tant de crimes , sans pou- « voir jamais arracher à la fortune , pour laquelle lu < te dévoues, qu'un misérable peut-être! Regarde 0 qu'il n'y a rien d'assuré poiïr toi , non pas même un « tombeau pour graver dessus tes titres superbes , " seuls restes de ta grandeur abattue ; l'avarice ou la n négligence de tes héritiers le refusera peut-être à « ta mémoire, tant on pensera peu à loi quelques an- « nées après ta mort. Ce qu'il y a d'assuré, c'est
« la peine de tes rapines , la vengeance lélernelle de « tes concussions et de ton ambition infinie. O les « dignes restes de ta grandeur ! ô les belles suites de « ta fortune l ô folie ! ô illusion ! ô étrange aveugle- « ment des enfants des hommes I » Quel mouvement ! quelle rapidité , quelle force attérante ! Ce sont bien là ces combats à outrance dont parle M"»® de Sévigné. L'éloquence de Bossuet étoit parfaitement d'accord avec les principes qu'il s'étoit faits sur la prédication. « Comme c'est à la conscience, dit-il, que « parlent les prédicateurs, ils doivent rechercher, « non un briUant et un feu d'esprit qui égaie, ni une c harmonie qui délecte, ni des mouvements qui cha- « touillent, mais des éclairs qui percent, un tonnerre « qui émeuve, une foudre qui brise les cœurs ! »
Celui qui lançoit d'une main si puissante les foudres de la parole divine, ne dédaignoit pas de faire briller quelquefois les éclairs du bel esprit : quelquefois le plus éloquent des hommes en devient le plus ingénieux. « La grandeur, dît-il quelque part, loin « d^affoiblir la bonté , n'est faite que pour l'aider à se « communiquer davantage , comme une fontaine pu- « blique qu'on élève pour la répandre. » Voici un passage qui sembleroit avoir été écrit par La Bruyère : t Qu'est-ce que la vie de la cour? faire céder toutes « ses passions au désir d'avancer sa fortune ; dissi- « muler tout ce qui déplaît , et souffrir tout ce qui of- « fense , pour agréer à qui nous voulons ; étudier sans « cesse la volonté d'aulrui , et renoncer pour cela , « s'il est nécessaire, à nos plus chères pensées : qui « ne sait pas cela , ne sait pas la cour. » L'auteur des
Caractères n'a pas d'expression plus vive, plus concise et plus piquante que celle-ci : « La faveur ne voit « guère deux généra lions. »
Bossuet, accoutumé, dans sa jeunesse, à disputer contre les chefs du protestantisme, porte quelquefois dans ses écrits une dialectique subtile qui dégénère en ergotisme scolastique. On est fâché de le voir démontrer l'existence de Dieu par une longue distinction entre \ être y le non-ètre , ou le rien* Ce n'est pas ainsi que Fénélon prouvoit Dieu.
Bossuet, comme Pascal et beaucoup d'autres grands prosateurs , faisoit fort peu de cas de la poésie. Il ne voit dans les poètes que des gens qui passent leur vie à arranger et à mesurer des mots , k rendre agréables des choses inutiles et même dangereuses. Il s'arme contre eux du jugement de Platon , qui les a bannis de sa république ; il fait le procès à Virgile, /^^^ar avoir étalé également le faux et le vrai y et chanté , avec la même verve , la même magnificence de poésie y la doctrine de Platon et celle d'Epicure; enfin , de même que Bourdaloue , dans un de ses sermons , avoit invectivé contre la comédie du Tartufe et son auteur , il attaque , dans un de ses traités , la satire de V Homme et la satire sur les Femmes ^ de Boileau, l'une, parce qu'elle insulte à l'image de Dieu , qui est l'homme, et l'autre, parce qu'elle condamne un sacrement, qui est le mariage. C'est prendre bien au sérieux les badina* ges de l'imagination poétique; mais Bossuet étoit un casuiste rigoureux : pour peu que la morale évangélique lui parût compromise , nulle considération ne pou voit arrêter son zèle.
Le recueil dont je viens de rendre compte, ne peut sans doute accroître ni étendre l^immense réputation de Bossuet; mais il servira du moins à la confirmer, et j'ose croire que, presque seul, il sufiiroit poar l'établir.
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FENELON.
DIFFICULTÉ , INUTILITE DE FAIRE 4UJOURd'hUI SON ÉL06B. TBITDREMS DE
SON AME.-* SES LETTRES SPIRITUELLES, ses ENTRETIENS AFFECTIFS et sa correspondance avec ses amis.
Loin qu'on puisse se sentir le courage d'attaquer Fénélon , on éprouve à le louer un embarras véritable , qui provient moins sans doute de la difficulté de rajeunir une matière usée , que de l'inutilité de la traiter encore , que de la certitude de trouver établie dans tous les esprits , dans tous les cœurs , une parfaite conviction de tout ce qu'on s'apprête à démontrer, accompagnée d'un sentiment si vif, qu'il faut désespérer de l'égaler par l'expression. Un rhéteur vouloit réciter au Lacédémonien Antalcidas une harangue qu'il avoit composée à la louange d'Hercule : « Et qui est-ce qui le méprise? lui dit le Spartiate. » De même , on croit entendre le public dire à chacun de ceux qui veulent lui faire l'éloge des vertus et des talents de Fénélon : « Eh! qui est-ce qui en fait la critique?» Faut-il répéter, d'après]'abbéTerrasson,que si le bonheur du genre humain pouvoit naître d'un poème, il naîtroit du Télémaqae; d'après La Harpe, que les directions pour la conscience d^un roi sont l'abrégc de la sagesse cl le catéchisme des princes;
que le traité de V Existence de Dieu est le commen* taire le plus éloquent du Cœli enarrant gloriam Dei; que les Lettres sar la Religion sont faites pour plaire même à ceux qui ne l'aiment pas ; que les Z>/alogaes des Morts sont remplis des notions les plus saines sur Thistoire, et des vues les plus pures sur Tadministration ; que les Dialogues sur r Eloquence , le Discours et la Lettre à T Académie Françoise, sont autant de monuments de la plus belle 'Iittératui*e et de la critique la plus lumineuse ; qu'en les lisant , il est impossible de ne pas aimer les anciens , la poésie ; les arts, et surtout de ne pas aimer Fénélon luimême? Faut-il répéter, d'après son élégant historien, M. de Bausset, que le petit traité de V Education des Filles réunit plus d'idées justes et utiles, plus d'obsensations fines et profondes , plus de vérités pratiques et de saine morale, que tant d'ouvrages volumineux écrits depuis sur le même sujet ? Peut-on dire autrement, peut-on dire mieux que ces excellents critiques et tant d'autres que je m'abstiens de nommer ? Non , sans doute.
Fénélon avoit l'ame merveilleusement tendre et aimante : c'est de cette source que s'écoulent à la fois , et le charme inexprimable de ses écrits , et les douces erreurs que l'Eglise crut devoir condamner en lui. L'amour pur et désintéressé ne pouvoit être que la chimère d'un cœur affectueux et même passionné. Si Fénélon n'eût pas embrassé l'état ecclésiastique , s'il lui eut été permis de se livrer aux transports d'un amour profane, il eût peut-être donné au siècle l'exemple d'une des plus grandes passions qui eussent été I. 20
allumées dans le cœur d\in homme. Là chasteté de son ame et de ses sens fit tourner toutes ses facultés d'aimer au profit de sa piété, qui devint tendre, ardente,, et enfin exaltée. Il parloit à Dieu comme un amant bien épris parle à sa maîtresse : qu'on me pardonne le rapprochement ; Fénélon lui même m'y autorise dans ce passage de ses Lettres Spirituelles, où sa passion pour Dieu se peint tout entière : « Vous c savez, dit-il à une personne dont il a entrepris la « conversion, vous savez par une expérience senc sible, ce que c'est que de languir faute d'avoir au « dedans de soi une vie et une nourriture d'amour. « On est inam'mé et comme sans ame dès qu'on n'a « plus ce je ne sais quoi au dedans , qui soutient , qui « porte, qui renouvelle à toute heure. Tout ce que a les amants insensés du monde disent dans leur folle « passion est vrai en un sens et à la lettre. Ne rien « aimer, ce n'est pas vivre ; n'aimer que foiblement, tt c'est languir plutôt que de vivi'c. Toutes les plus « folles passions qui transportent les hommes^ ne sont « que le vrai amour déplacé qui s'est égaré de son ft centre. Dieu nous a faits pour vivre de lui et de son « amour. Nous sommes nés pour être brûlés et nour- « ris tout ensemble de cet amour, comme on flam- « beau pour se consumer devant celui qu'il éclaire. « Voilà cette bienheureuse flamme de yie que Dieu a V allumée au fond de notre cœur : toute autre vie n'est « que mort. Il faut donc aimer, i» Ce caractère d'une piété que j'oserai dire amoureuse, est suitout empreint dans les Entretiens affectifs; sorte d'oraisons pour les plus saints temps de l'année. « Que voules-
VOUS que je fasse? dit Fénélon au Seigneur Jésus. Je suis prêl k tout faire et à ne rien faire, h ne vouloir rien et k vouloir tout , à souffrir sans consola» tîons et à goûter les consolations les plus doucesti Je ne vous dis point : O mon Dieu ! je ferai de grandes austérités, des renoncements difficiles, des changements étonnants dans ma conduite. Ce n'est point k moi k décider ce que je ferai. Ce que je ferai, c'est de vous écouter et d'attendre la loi de vous. n n'est plus question de ma volonté j elle est perdue dans la vôtre. Dites seulement ce que vous voulez ; car je veux tout ce qu'il vous plaît de vouloir. Tout est entre vos mains. Donnez, ôtez, qu'importe! Faites , Seigneur, et ne me consultez jamais. Ne me montrez que vos ordres , et ne me laissez qu'obéir. » Il faut nécessairement redescendre sur la terre pour trouver quelque moyen de coil^pàraison avec un amour dont l'objet est dans les cieux ; qu'on l'avoue, jamais homme n^a dit k la plus idolâtrée des femmes , avec un septiment plus profond et un langage plus éloquent, qu'il abjuroit sa volonté enti'e ses mains, et la rendoit maîtresse absolue de àa destinée. J'ai trouvé dans ces Entreliens (effectifs le beau vers de Lemierre sur saint Paul :
Tombe persécuteur, et se relève apôtre.
Fénélon dit : « Il tombe persécuteur, et il se relève « l'homme de Dieu. > Lemierre avoit-jl lu les Enlt^etiens affectifs? ou le même sujet lui »*t*il inspiré la même expression ? c'est ce que je n'entreprendrai pas de décider.
Fénélon , dans sa tendre mysticité , demandoit sans cesse à Dieu de lui élargir le cœur. Dieu Tavoit bien exaucé; car ce cœur, rempli de Tamour divin au pomt qu^il sembloit ne plus y avoir de place pour aucune affection terrestre, étoit d'une telle capacité qu'à un seul attachement près, il embrassoit sans effort tous ceux qui se partagent le cœur des autres hommes, le genre humain, la patrie, la famille et les amis. On ne connoit pas Fénélon tout entier quand on n'a pas lu ses Lettres aux bons ducs de Chevreuse et de Chaulnes, et à son neveu le marquis de Fénélon. Quelle tendresse inquiète et active ! Comme il s'afïHge de leurs maux et de leurs peines ! Comme il se réjouit des événements heureux qui viennent s'y mêler! Avec quelle ingénieuse prévoyance il va au devant de tout ce qui pourroit leur nuire, et leur indique les moyens de s'y sousti*aire ! La dévotion mêle son langage à celui de l'amitié , pour le rendre plus onctueux encore et plus pénétrant. Fénélon ne peut s'accommoder de ces formules habituelles qui s'établissent même dans le commerce le plus affectueux : il ne cherche pas un tour ingénieux ou sentimental pour terminer ses lettres ; il les finit comme on quitte un ami pour une longue absence , en lui prodiguant les expressions caressantes, en formant pour son bonheur raille souhaits tendres et religieux. Un écrivain célèbre eut bien raison de dire : « Je ne sais pas si Féné- « Ion fut hérétique , en assurant que Dieu mérite d'être « aimé pour lui-même ; mais je sais que Fénélon mé- « rite d'être aimé ainsi. »
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