‹ Mélanges philosophiques et littérairesChapitre 32 sur 40 · ELOQUENCE. SON BANO PABMI LB8 GRANDS ORATEURS DE LA CHAIRE · texte numérisé non relu

ELOQUENCE. SON BANO PABMI LB8 GRANDS ORATEURS DE LA CHAIRE

Le cardinal Maury , qui , toute sa vie, a fait et défait des réputations y sans compter la sienne , qui s'imagir Doit avoir créé celle de Bossuet, et qui n'a pas, k beaucoup près, aussi bien réussi à faire un grand homme de J'abbé de Radonvilliers , a voulu, dans son Essai sur F Eloquence de la Chaire, réduire à moitié la réputation de Massillon , en lui refusant le titi*e de grand orateur, pour ne lui laisser que le titre de grand écrivain. Il va jusqu'à fticcuser d'avoir corrompu leloquence de la chaire : il en veut surtout Wi Petit Carême, qu'il appelle laplusfoible de ses productions oratoires, quoiqu'on l'ait, dit-il, longtemps cité comme son chef-d'œuvre.

De tous les ouvrages de Massillon, le Petit Carême est celui qu'on lit le plus sans doute ; et cela tient à ce que l'auteur s'y est attaché plus qu'ailleurs à développer ces éternelles vérités morales qui intéressent le plus grand nombre , et à parer de tous les charmes de la diction les maximes sévères qu'il devoit faire

enlendre à l'oreille d'un enfant-roi ; mais je ne sache pas qu'aucun littérateur de quelque autorité attaiBriné la prééminence du Petit Carême sur toutes les autres compositions de Tévêque de Clermont. Dans l'éloge de ce prélat, d'Alembert, qui ne dissimule point sa prédilection particulière pour le Petit Carême , reconnoit que ies grands sermoîis du mèm^ orateur ont plus de mouvement et de véhémence; il lui semble seulement que l'éloquence du Petit Carême est plus insinuante et plus sensible : c'est là établir une différence et non pas une supériorité. Voltaire, qui avoit toujours le Petit Carême sur sa table de nuit , comme il le plaçoit sur la toilette de M"»« Gertnide, voulant donner, dans un article de V Encyclopédie^ un exemple de haute éloquence , le tire , non pas du Petit Caréme^ mais du sermon sur le Petit nombre des élus^ lequel appartient au Grand Carême. Enfin, Massillon lui-même, en tète du Petit Carême ^ avertît que les sermons qui le composent ne sont que des entretiens particuliers ;c^élo\i^s^ei dire qu'il n'y avoit point affecté les grands mouvements de l'éloquence évangélique , et qu'il y avoit pris au contraire le ton simple et affectueux d'une instruction pour ainsi dire paternelle. Si donc Massillon a fait et bien fait tout ce qu'il devoit et vouloit faire, si ses lecteurs (il ne peut plus avoir à^ auditeurs) préfèrent, pour le fond et pour la forme, ces entretiens particuliers aux discours plus mâles , prononcés devant un nombreux auditoire d'hommes faits , sans pour cela comparer mal a propos deux genres si dif férents , et plus mal à propos encore placer I'oti au-dessus de l'autre,

fe ue vois aucun motif pour reprocher h l'orateur d'être resté inférieur à lui-même, et au public de préféi*er ce qui est le plus propre a lui plaire , ni surtout pour appeler, avec une dureté très inutile, /a plm foiblc €les productions oratoires de Massillon, une production qui , de sa nature et d'après la yolonté même de Fauteur, ne devoit pas être oratoire. Si les successeurs de Massillon , imitant plus volontiers son Petit Carême que ses grands sermons, avoient par là , comme le dit le cardinal Maury, énervé Véloqaence évangéliqae^ il faudroit s'en prendi'e à leur jugement, qui n^auroit pas su distinguer des circonstances diverses , et y appliquer le genre d'éloquence convenable : Massillon ne seroit en rien comptable de leur faute. Mais seroit<-ce véritablement à une imitation indiscrète du Petit Carême qu'il faudroit imputer raffoiblissement de l'éloquence évangélique? Je crois qu'on pourroit y assigner des causes plus réelles ; mais il seroit trop long de les exposer ici.

En général, Massillon paroît au cardinal Maury trop souvent inférieur à sa renommée comme oratew\ Cette disproportion , entre sa renommée et son mérite, n'avoit encore frappé personne. 11 est clair que le cardinal Maury, toujours en extase devant la figure colossale de Bossuet qu'il se flatte d'avoir placée sur un piédestal plus solide et plus élevé , n*est ni au point de vue , ni dans la disposition convenable pour juger des dimensions réelles de toutes les figures qui l'entourent ; a côté de ce géant de la chaire, les autres orateurs lui semblent des pygmées. Pour lui , Bossuet est le Jupiter de Phidias ; cela est fort bien ;

mais il ne faudroit pas que ce Jupiter, parce qu^il avoit soixante pieds de haut , empêchât de reconnoître dans l'Apollon du Belvédère , qui n'en a guère que six ou sept, un modèle parfait de pui^té et d^expression dans les traits, d'élégance et de proportion dans les Formes. Mais laissons-là les comparaisons, plus souvent faites pour abuser Tesprit que pour réclairer. Il me semble que Bossuet et Massillon ont peu de chose à démêler ensemble : leur genre et leur mérite sont très distincts. On les appelle à la vérité tous deux du nom générique d'orateur; mais ils ont divisé entre eux le domaine de l'éloquence sacrée, de n^anière h prévenir toute discussion sur leurs droits mutuels. Bossuet règne dans l'oraison funèbre, et il y règne sans rivaux : il est reconnu que des talents fort élevés y sont restés à une prodigieuse distance de son génie. Massillon compte à peine dans ce nombre de panégyristes qui semblent ne servir qu'à la gloire de Bossuet ; et sa place n'y est restée marquée que par ce trait sublime qui commence l'oraison funèbre de Louis-le^Orand : Diea seul est grande mes frères. Mais Bossuet, a son tour, perd dans le sermon cette immense supériorité; quelques efforts que le cardinal Maury ait faits pour la lui conquérir, elle est demeurée à deux autres orateurs qui se la partagent plus ou moins inégalement. Bourdaloue et Massillon , par la masse et le mérite de leurs compositions, sont les deux premiers sermonaires françois. Je doute que le cardinal Maury parvienne à les déposséder de ce titre en faveur d'un autre, malgré toute l'autorité qu'il reçoit en cette matière, et de ses succès dont a re-

teoti cette capitale ^ et de ses méditations attestées par son Essai sur r Eloquence de la Chaire.

Nous devons assurément de la déférence à l'opinion des personnes du métier, lorsqu'elles nous assurent que Bourdaloue possède mieux que son rival la science de la religion, qu'il traite avec plus de profondeur le dogme et les mystères , qu'il est plus nourri des saintes écritures et des pères de l'Eglise , que son argumentation est plus serrée et plus vigoureuse , que son style même , simple et sévère , est plus approprié au caractère de la véritable éloquence évangélique. Mais v<Mlà encore un de ces points sur lesquels le public mondain , se reconnoissant indigne d'avoir un sentiment et plus encore de combattre celui des maîtres de l'art, élude toute controverse et ne prend d'autre parti que de cédera son penchant. Si, pour l'honneur de la doctrine , quelque écrivain didactique s'irritoit de cette disposition des esprits , il auroit tort; car, en6n, si le talent du prédicateur diffère à quelques égards de celui de l'écrivain et peut en être séparé , les sermons que distingue Tun ou l'autre de ces mérites, ne peuvent avoir une même fortune : le grand prédicateur a reçu le prix de ses travaux en effets produits et en conversions opérées sur des auditeurs; il faut bien que le grand écrivain trouve la récompense des siens dans la préférence et le suffrage des lecteurs.

De ce que Massillon , plus qu'aucun autre des sermonaires françois, mérite de faire aujourd'hui nos -délices, en faut-il donc conclure qu'il n'a pas produit de bien vives impressions sur ses contemporains qui rentendoient ; en un mot , qu'il n'a pas été un grand

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orateur? Le cardinal ftfoury, qni semble affecter de ne lui donner jamais ce titre, et qui ne le qualifie que de grand écrivaiu , ne dit pas positiTemenl que Masstiloo n'a pas obtenu d'éclatants succès dan^ la chaire; mais on pourroit le conclure de sa réticence et d'uoe certaine profusion de louanges sur les qualités du style, qui a l'air de faire diversion aux autres genres de louanges. Au total, il est assez difficile, non pas de démêlé, mais d'extraire, non pas de conoo^re soimême , mais de faire connoitre textuellement aux autres , la véntable pensée du cardinal Maury sur MassiUon '■ ce ne sont pas précisément des contradictions ; ce sont des modifications perpétuelles , des sévérités et des douceurs sans cesse tempérées les unes par les autres , enfin une combinaison constante des ménagements dus à une gloire consacrée et des insinuations les plus propres à l'affoiblir. Ce qu'un en peut tirer de plus positif, c'est, comme je l'ai déjà cité, que Massillon est souvent iiifériear à sa renom- , mée comme orateur. Que quelques sennons plus îoibles aient fait dire qu'il y est inférieur à lui-même; à son talent , je le conçois sans peine ; mais , sa renommée de grand orateur ayant pour base la totalité de ses discours, il faudroit, pour qu'il y fût inférioir, qu'il n'eut réellement pas fait un assez gi-and nombre de bons discours pour la mériter. Si cette conséquence est juste , comme je le crois, ta seiftenee prononcée par le cardinal Maury ne l'est pas , et lui-même me fournit les moyens de le prouver. Comment pourra-t-on n'être pas ii la hauteur de la plus haute renomiitée oratoire, lorsqu'on a fait des sermons, comme

dit le cardinal , « aussi parfaits que ses Conférences ecciésiastiqaesj ses discours sur le Peiit nombre des élus y sur le Pardon des ennemis y sur la Mort da pécheur y sur la Confession , sur \ Aumône y sur la Divinité de Jésus-Christ y sur le Mélange des bons et des méchants y sur le Respect humain y sur V Impénitence finalcy sur la Tiédeur y sur les Injustices du monde y ses homélies de V Enfant prodigucy du Mauvais riche et de la Samaritaine y elc, etc., et f»*esque tous les sermons de son Avent et de son Grand Carême ?» Il «e semble qu'une renommée fondée sur tant de chefs-d'œuvre^ ne peut pas être accusée d'un excès d'élévation : deux seuls sermons , au jugement du cardinal Maury, suffisent bien à Fénélon pour s'associer à ta prééminence de nos trois immortels prédicateurs et marcher leur égal. \j^ cardinal, qui raconte complaisamment et quelquefois un peu longuement des anecdotes à la gloire de nos plus célèbres orateurs sacrés, devoit peut«ètre, lorsque Massillon est jugé si rigoureusement par lui , faire preuve ou du moins montre d^împartialité en rappelant le souvenir de ce qui lui arriva la première fois qu'il prêcha son sermon du Petit nombre des élus .- « Il y eut, dit Voltaire de qui l'on tient le fait, « il y eut un moment où un transport de saisissement « s'empara de tout l'auditoire ; presque tout le monde « se leva à moitié par un mouvement involontaire ; « le mouvement d acclamation et de surprise fut si « fort qu'il troubla l'orateur, et ce trouble ne servit « qu'à augmenter le pathétique de ce morceau. » Voilà, sans doute un des beaux triomphes de Péloquencc :

Bourdaloue , avec sa dialectique et sa théologie j n'en eut jamais obtenu un pareil ; tout ce qu^il put fajre, ce fut d'arracher un jour au comte de Grammont , presse par la force de ses arguments , cette exclamation un peu cavalière : mordieu ! il a raison. Cela produisit une scène d'un genre moins sombre qu'au sermon de Massillon. « Madame éclata de rire, cUt M.^'' de Se- « vigne , et le sermon en fut tellement interrompu , « qu'on ne savoit ce qu'il en arriveroit.» Rollin raconte quelque part qu'ayant conduit les écoliers du collège de Beauvais à un des sermons de Massillon , il les en ramena si profondément touchés , que , pendant plusieurs semaines, le recueillement remplaça la dissipation dans tout le collège , qu'il n'y eut pas un devoir négligé, pas une seule faute commise, pas une dispute élevée, même entre les plus indisciplinés. Frapper vivement de jeunes esprits est un succès facile et commun ; mais produire sur eux une impression durable est une gloire singulière qui ne peut appartenir qu'à l'éloquence la plus persuasive, la plus pénétrante, à celle qui , semblable au Dieu dont elle est l'organe , tient les cœurs dans sa main et les change comme il lui plaît. Telle étoit l éloquence de Massillon.

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