COMPARAISON
Dt»
PREDICATEURS CATHOLIQUES ET DKS PRÉDICATEURS PROTESTANS.
CAUSES DE LA 8CPERIOHITB RECONNUE DBS PREMIEllS SUR LES SECONDS.
UxDiTEUR d'un recueil intitulé Morceaux eTEloqaence extraits des Sermons des orateurs protestants françois Us plus célèbres du dix-septième siècle, observe très sensément que la différence de communion ne doit pas nous empêcher de rendre justice au mérite des prédicateurs de la réforme ; mais il ajoute : « Depuis long-temps les catholiques se sont persuadés « que leurs orateurs chrétiens n'ont point de rivaux « parnorles protestants. Je n'examinerai point ici quel « eslXeJbndementA^cttlt prétention y ni jusqu'à quel « point elle peut être raisonnable. » Cette phrase, toute discrète et indécise qu'elle est, n'en paroît pas moins vouloir insinuer que les catholiques ont tort de se croire supérieurs aux protestants sous le rapport de l'éloquence sacrée ; et , sans trop se laisser entraîner par cette partialité religieuse dont M. Caillotnous eligage à nous défendre , on peut croire que lui-même ici n'a I. 21
322 IITTÉRATURE.
pas assez résisté aux suggestions de son zèle comme éditeur. La supériorité que les catholiques s'attribueat est UD peu plus quVoe prétention: c'est un ditiit bien acquis; et \ç,fondement n'eu est pas difficile à reconnoître. Que tes protestants montrent de leur côté des prédicateurs d'un talent égal à celui de notre Bourdaloue et de notre Massillon ; nous serons forcés alors d'avouer que nos orateurs sacrés ont des rivaux parvu eux. Jusque-Ici nous n'en conviendrons pas ; et nous ne Dous dessaisirons pas d'une prééminence que les réformés eux-mêmes n'ont point encore songé ^ nous disputei-. Hugues Blair, grand critique et grand prédicateur lui même, Blair, ministre d'une église dissidente, et nécessairement favorable, en cette qualité, aux autres communions schismatiques , place nos sermonaires catholiques fort au-dessus de tous les autres, sans excepter les anglicans. Massillon lui paroit le plut élaguent auteur de sermont ça'aienl produit les temps modernes (ce sont ses eipressions); et Bourdatoue lui semble seul digne d'être mis en balance avec Massillon , quoique dans son opinion il lui soit bien inférieur.
M. Caillot, assez peu d'accord avec lui-même, convient pourtant que l'on reproche avec raison aux prédicateurs protestants une sécheresse incompatible avec Féloqaence, des formes arides, de froides et favontts dissertations et de minutieux commentaires sur le sens littéral de V écriture. Il avoue que ces débuts rendent leurs sermons excessivement ennuyeux à la lecture, et demande qu'on l'en croie, lui qui a eu /a coaragease patience d'en parcourir quelques cen-
taines. On ne retrouve plus là l'homme qui n'osoit décider entre Genève et Rome y et sembloit nous reprocher de ne pas reconnoitre dans la chaire protestante une rivale de la chaire catholique.
Le zèle exclusif tant reproché à notre communion, n^a jamais été, je crois, jusqu'à nous faire penser que Dieu eût refusé les lumières et les talents aux hommes des communions réformées : Arnault et Bossuet combattoient Claude; mais ils ne le méprisoient pas. On peut d ailleurs expliquer, par des raisons purement humaines , l'infériorité des prédicateurs françois protestant$. On sait que les réformés , sans parler des retranchements qu'ils firent au dogme et à la discipline, s'attachèrent à simplifier le culte; qu'au lieu dVglises somptueuses , ils voulurent avoir des temples nus et privés d'images ; qu'ils supprimèrent les cérémonies pompeuses, les riches habits sacerdotaux et les chants majestueux soutenus des accords de l'orgue, et qu'ils ne mirent à la place que la prière, la lecture et Texplication des livres saints, la prédication, et enfin la récitation monotone des Psaumes traduits en langue vulgaire. Il est naturel de penser que l'austère simplicité de leur liturgie se seroit étendue jusqu'à leurs discours sacrés, par la seule influence des objets extérieurs sur l'esprit, quand même, en cela, comme en tout le reste, ils n'eussent pas voulu s'éloigner des usages de TEglise romaine. Il est encoi^e très présumable que , dans la première ferveur de ce zèle rigoriste, qui convient à des novateurs persécutés, ils repoussèrent les ornements de l'éloquence , comme un luxe profane, indigne de la parole divine, et les
jouissances de Tamoui^propre littéraire, oomme les dangereuses tentations de ce même Diable, qui disoit si cloquemmenl à roreille de Massillon , que ses sennons ëroient beaux . Enfin, avant même que les protestants, - en France, fussent li-oublés dans l'exercice de leur religion, leurs ministres, relégués dans des provinces lointaines, n'ayant pour auditeurs que des hommes d'une condition inférieure, et bornés à l'humble ambition lie présider un consistoire , ne trouvoienl pas, comme nos prédicateurs , dans le désir de remplir la capitale de leur renommée , dans l'espoir de se faire entendre aux premiers du royaume et au monarque lui-même, et dans la perspective des grands biens et des hautes dignités de l'Eglise, ces encouragements temporels , qui ne taissoient pas de seconder assez puissamment les efforts du zèle religieux-, mais, lorsque CCS mêmes protestants eurent été bannis par la révocation de redît de Nantes , le sort de leur éloquence sacrée devint bien autrement défavoraible au talent. Les ministres fixés , avec leurs infortunés coreligionnaires, dans les diverses contrées de l'Angleterre, de la Hollande et de'l'ÂlIemagne, furent forcés d'en apprendre la langue; celte de leur patrie, dont ils continuoient h faire usage dans la chaire et dans leurs écrits, sans pouvoir en suivre les changements et les progrès, ne se débarrassa pas des expressions vieillies, et se chai^ea même de quelques locutions étrangri-es : c'est ainsi qu'ils se formèrent une diction inélé^'ante et surannée, qu'on a appelée du nom de style réfugié. Qu'on place en imagination les plus heureux génies, les Bourdaloue, les Massillon, les Bossuetet
les FéDelon même, dans toutes ces circonstances que je viens de retracer, et qu'on dise s'ils eussent produit lous ces beaux discours dont notre chaire calhoUqué s'enorgueillit si justement.
a J'ai eu le bonheur, dit M. Caillot, de découvrir, « dans les anciens sermons protestants, des morceaux « d'une véritable éloquence, et comparables aux plus « beaux de notre Bourdaloue et de notre Massillon. p Ceci me paroît fort exagéré : je ne conteste point le mérite de quelques uns des morceaux contenus dans le recueil ; mais , tout esprit de catholicisme k part , je me garderai bien de les comparer aux plus beaux passages de Massillon. Saurin est généralement reconnu pour le premier des prédicateurs protestants françois : c'est l'avis de Blair, c'est celui du cardinal Maury, qui avoue qu'on trouve quelquefois dans ses sermons des traits bossuétiques ; et, de sa part, cette epithète est sans doute la plus belle louange que des traits oratoires puissent mériter. Toutefois , ce même Saurin , lorsqu'il parle du délai des conversions et du petit nombre des élus, est à une grande distance de Massillon, qui a traité aussi ce sujet terrible. A en juger par les extraits qu'on nous donne , Saurin faisoit un emploi bien fréquent de l'apostrophe et de la repétition. Ces deux figures donnent de la véhémence au discours : mais elles sont la ressource des orateurs médiocres ; et c'est par d'autres moyens que les grands orateurs savent animer leur éloquence. Saurin n'est pas exempt de mauvais goût. Parlant . quelque part du bon larron , il s'écrie : < Le lariH)n ! « le larron ! il semble avoir pris pour lui seul toute
« la foi ! > Cela ressemble beaucoup h l'impromptu du
marquis de Mascarîlle :
, me d«rob« m
On ne voit pas, sans quelque surprise, l'hérétique Bayle, que nos écrivains religieux ont peu ménagé, traité plus rudement encore dans un sermon de l'hérétique Saurin : c'est apparemment le sort des sc^ tiques d'être attaqués à la fois par les erojrants dogaatiques de tous tes partis.
Saurin commence le recueil : c'est, comme on dit, ie dessus da panier. Parmi les autres orateurs, qui sont au nombre de vingt-deux, ou distingue des noms fameux dans la controverse ou dans l'érudition, tels que Claude, Abbadie, Jurïeu, l'ËnTant, Basoage, Beausobre et Spanheim : mais , comme orateurs et comme écrivains , ils ont peu de réputation ; et le recueil de M. Caillot n'y ajoutera pas beaucoup. Plusieurs de ces prédicateurs furent ministres à Charenton : le temple de Charenton étoit l'archevêcbé de .Paris des protestants; on y nommoit les hommes les plus célèbres du parti. II est douloureux d'apprendre qu'un des orateurs du recueil, Claude Brousson, fut rompu vif à Montpellier pour affaire de religion. Ces horribles exécutions, souvent répétées, ne jusUflcDt que trop les déclamations violentes et haineuses, que plusieurs ministres se permirent chez l'éiranger contre la religion et le souverain de leur ancienne patrie.
Les protestants , hommes de lettres , ont reproché à M. Caillot d'avoir fait un recueil infiniment moins bon qu'il n'auroit pu le faire ; et , en lisant le recueil , on sent que le reproche doit être fondé. N'avoit-il donc rien de mieux k nous donner que des morceaux d'un certain Dubosc, qui dit : « Cest, à mon avis, « la plus grande de toutes les bêtises que de ne pas « reciwnottre une cause , c'est-k-dire un Dieu , » qui nous apprend que la discipline ecclésiastique est an vrai fouet de cordelettes qui ne corrompt ni n'écorcbe aucune partie de notre corps, et ne fait d'autre plaie que celle de la contrition et du repentir ; que la terre, toute lourde qu'elle est, nous entretient éloquemment des merveilles de Dieu, etc. , etc. ? Ce qu'il y a de singulier , c'est que , suivant la notice , Louis XIY, après avoir donné audience à ce burlesque orateur, dxX, cçjl il venoit et entendre le plus beau parleur de son royaume. J'imagine que Bossuet, Fénélon , Massillon et tant d'autres étoient de plus beaux parleurs encore.
Un autre prédicateur nous dit que « même les han- « netons et les sauterelles composent la grande arc mée de Dieu : » un autre , que Dieu transportera son chandelier chez les Américains ou chez les Barbares de la Guinée : un autre , ministre a Londres , a fait un sermon sur la manière de s'informer des nouvelles; et il nous raconte comment , à la Bourse , on prend ou l'on perd des vaisseaux ou des bataillons pour faire hausser ou baisser les fonds publics. Je ne finirois pas , si je voulois citer tous les traits d'un goût bizarre et d'un style ridicule qui fourmillent
328 LITTERATUaE.
dans ces extraits qu'on nous donne comme la ûeur de réloquence sacrée des protestants. Depuis long-temps du moins , celle des catholiques en est purgée ; et il faudroit presque , pour en trouver de pareils , remonter au temps des Menot , des Maillard et des Barlet. Une chose toutefois m'a frappé , c'est de voir Moïse Âmyrauld, ministre sous Louis XIII et la minorité de Louis XIY, réfuter sérieusement, par l'exemple de Jésus-Christ, qui s'est appelé lui-même le roi des rois, l'opinion qui vouloit que les rois ne fussent que des magistrats établis par la volonté du peuple , et que celui-ci pût les destituer quand bon lui sembloit. « Si « cela étoit, dit-il, Dieu auroit-il pris pour titre celui « d'un pouvoir subalterne et dépendant xle lapréten- « due majesté des peuples? » On voit que la majsstéoxi souveraineté dfi peuple n'est pas une découverte récente , et que les principes de Cromwel s'étoient répandus sur le continent.