‹ Mélanges philosophiques et littérairesChapitre 35 sur 40 · PEDIE, CONÇU PAR PELLISSON · texte numérisé non relu

PEDIE, CONÇU PAR PELLISSON

Pellisson a défendu Fouquet du fond de la prison où son attachement pour cet infortuné ministre l'a- Yoit fait jeter; et il couroit d'autant plus 'de risques à le défendre, que la colère de Louis XIV, justifiée ouyertement: par des accusations au moins spécieuses de déprédation et de crime d'Etat , étoit excitée en secret par Famour et l'amour-propre irrités. Fouquet , trop pénétré de la vérité de cette espèce d'axiome exprimé par Boileau ,

Jamais surintendant ne trouya de cruelle ,

Fouquet avoît offert de l'or à M "• de la Vallière en échange de ses faveurs; et M'^ de la Vallière s'en étoit plainte au roi qui , déjà , lui avoit déclaré , et , peut-être , prouvé sa passion. Il devolt suffire à Louis XIV d'être préféré; mais son orgueil fut blessé d'une rivalité malheureuse et sans doute involontaire : Fouquet fut traité avec une rigueur odieuse pour avoir fité l'amant rebuté d'une jolie femme : cet exemple fait

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frémir sur les excès auxquels peut se porter un homme que ses passions domûient , et que son pouvoir place au-dessus des lois.

Pellisson fit un acte décourage; et, par un bonheur bien digne de son dévouement généreux, les écrits quUl composa à ce sujet sont des chefs-d'œuvre. L^amitié exalta son talent, ou plutôt, fut son talent luimême. En lisant les deux plaidoyers pour Fouquet, on croit entendre un homme menacé d'un danger personnel et capital, mais dont ce danger accroît les facultés au lieu de les diminuer, et qui, improvisant sa défense, se trouve avoir fait un discours sublime qu*il lui seroit également impossible de recommencer et de se rappeler. C'est dire qu'il y a , dans les mémoires de Pellisson, de la force, de la véhémence et de la chaleur, mais aussi de l'incorrection, de la diffusion et de l'obscurité , en un mot, tous les genres de beautés et de défauts qui caractérisent l'éloquence passionnée et sans préparation. Ce qui dérange un peu la comparaison , c'est qu'on y trouve , de temps en temps , un étalage de citations et une pompe de figures qui décèlent le rhéteur, et ne paraissent guère compatibles avec ce feu , cette énergie , celte rapidité qu'on y sent d'ailleurs: mais telle étoit la manie du siècle : notre langue en étoit encore à ce période de ridicule emphase et de subtiUté précieuse qui a précédé , on diroit presque préparé, le bon goût de style des Pascal, des Fénélon, des La Bruyère. Balzac et Voiture étoient alors les écrivains k la mode , les beaux-esprits par excellence. Pellisson s'est bien gardé pourtant de les prendre en tout pour modèles , et il a mé-

rite cet éloge que lui a donné Rulhière dans son ouvrage sur la révocation de Tédit de Nantes : « Cet « homme, i^commandable à plusieurs titres, est le « premier peut-être qui ait rendu h notre langue une tt élégante et rapide simplicité, jointe au nouveau ca- « ractére de noblesse auquel on travailloit alors à Té- « lever. »

Voltaire a comparé les mémoires de Pellisson aux harangues de Cicéron. Je ne prétends point opposer mon jugement à celui de ce grand écrivain; mais il lui est arrivé quelquefois d'exprimerson opinion sur un ouvrage d^une manière tellement générale et vague, qu'elle en est restée confuse et susceptible d'interprétations fausses; et je crois que c'est ici un de ces cas. Voltaire a été frappé de quelques rapports , et il n'a point fait attention aux différences. Il y en a pourtant d'assez marquées. Pour la sagesse de la composition , la sobriété et le bon goût des ornements , la pureté et l'élégance de la diction , Pellisson ne peut \ être mis à côté de Cicéron ; et , s'ils se ressemblent véritablement en quelque chose, c'est dans l'emploi qui leur est commun k tous deux , de ces fornfes nombreuses et périodiques dont l'oreille est flattée, et au moyen desquelles l'orateur peut grouper artistement les idées accessoires autour de Tidée principale, au lieu de les distribuer, comme on fait aujourd'hui, en vingt petites phrases détachées.

Si j'insiste tant sur la forme des mémoires de Pellisson, c'est que cette forme est presque tout pour nous. Pour nous , Fouquet est à peu près comme Mi- Ion ou Ligarius. L'innocence ou le crime du client

nous JLouche assez peu : nous ne sommes guère sensibles qu'à réloquence de Favocat. Cependant tel est le pouvoir de cette éloquence , qu'en lisant un beau plaidoyer, on ne peut s'empêcher de former des vœux pour l'absolution d'un accuse , dont le sort est décidé quelquefois depuis plusieurs siècle$ , et souvent d'une manière contraire à ces souhaits tardifs. C'est un effet que ceux de Pellisson ont produit sur. moi. Fouquet avoit-il fait fortifier Belle-Isle pour s'en faire un moyen de défense ou même d'offense contre l'autorité légitime? A voit-il détourné à son profit une partie considérable des sommes immenses qu'il avoit en maniement ? Voilà ce qu'on débattoit dans le temps ; voilà ce que le jugement lui-même n'a pas décidé, puisque le premier de ces deux crimes bien avéré eût infailliblement conduit Fouquet à l'échafaud ; voilà aussi ce qu'on voudroit aujourd'hui ne pas croire , et ce dont on désireroit surtout que Pellisson parvînt à dissuader le monarque. Il peint ce surintendant , si bon , si aimable, si généreux! Généreux comme an voUar^ diroit Figaro. Comme un voleur, soit; mais il ne voloit pas pour lui seul : il voloit pour donner; et, après ceux qui ne volent pas , les plus honnêtes gens , sans comparaison , sont ceux qui partagent leurs vols avec les autres. Demandez-le aux innombrables ouvriers que Fouquet faisoit travailler aux bâtiments et aux jardins de Vaux ; demandez-le aux artistes et aux auteurs dont il récompensoit si richement les dédicaces. Décidément on ne peut applaudir à la condamnation d'un homme dont La Fontaine pleuroit l'infortune dans une élégie si touchante , à qui M^^* de Sévignc

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prenoit un intérêt si yif et si tendre , et qui a fourni à PeUisson et h plusieurs autres écrivains Toccasion de déployer un courage noble et sublime, dont la gloire rejaillira éternellement sur les lettres et ceux qui les cultivent. Souhaitons seulement que, dans roccasion, un si bel exemple soit imité. Au reste, je trouve que Pellisson est beaucoup plus fort quand il excuse Fouqi^et , que lorsqu'il le justifie ; quand il implore la clémence de Louis XIV , que lorsqu'il invoque son équité. Rien n'est plus éloquent, plus pathétique que la péroraison de son premier mémoire. Ceux qui font moins de cas des mouvements oratoires que des raisonnements et des faits, ont aussi de quoi se satisfaire dans les deux plaidoyers. Ils contiennent des détails fort étendus , fort curieux sur la manière dont les finances étoient ^ministrées dans ce temps-là. Il y a une apologie du gaspillage qui est la chose du monde la plus adroite. Les contrôleurs des finances ont pu y aller prendre au moins des leçons de dilapidation , puisque , depuis Fouquet , aucun d'eux n'a été obligé d'y aller chercher des moyens de défense. Une chose beaucoup mieux prouvée dans ces mémoires, que ia nécessité (tun certain désordre dans les Jtnonces de PEtat, c'est l'atroce injustice des commissions, ces tribunaux vendus aux princes ou aux ministres, et qui, dit Pellisson lui-même, ant toujours sa condamner , et pas une seule fois absoudre.

Pellisson n'avoit pas seulement une ame noble et élevée; il avoit encoi*e un esprit vaste et profond. On en trouve la preuve dans un écrit intitulé : Mémoire sur quelques travaux à proposer aux gens de lettres.

L'auleur invite le souverain à faire faire, par une association des meilleurs écrivains dans tous les genres , ce qu'il appelle une Histoire des sciences et des arts. « Je n'entends point, dit-il, une de ces Encyclopédies « ou sciences universelles qu'on a déjà. Ces travaux, « quoiqu'ils aient leur usage, tiennent presque tou* c jours beaucoup moins qu'ils ne promettent , réduits « ordinairement , et par nécessité , aux simples défi- « nitions, divisions et subdivisions des choses ; si secs, « en un mot , que l'esprit ne trouve rien qui le mène < k l'utilité par le plaisir*. •• £t l'on s'aperçoit avec « douleur , à la fin de la lecture , qu'en voulant tout « apprendre, on n'a rien appris. » Après cette critique, trop juste sans doute, des Encyclopédies qu'on avoit faites avant lui , et même de celle qu'on a faite depuis, il trace le plan de l'ouvrage tel qu'il l'a conçu. Il fait plus ; il donne une esquisse rapide de l'analyse qu'on pourroit faire des immenses travaux d'Aristote et d'Hippocrate, les conduisant depuis leurs premiers pas dans la science jusqu* à leurs plus sublimes découvertes. Ce petit écrit de Pellisson, jusqu'ici presque entièrement ignoré des littérateurs et des savants , leur donnera la plus haute idée de l'étendue et de la justesse des vues de l'auteur. Je n'hésite point à dire que c'est sur son plan qu'il faudroit exécuter V Encyclopédie j si elle étoit à refaire. Une particula* rite vraiment remarquable , que je ne puis pas laisser ignorer à mes lecteurs , c'est que le projet de Pellisson se trouve être le même que celui qui a été soumis en l'an y , par Cabanis , à la deuxième classe de l'Institut national , et inséré , sous le titre de Profet dune

Bibliothèque universelle ^ dans le Duméro du Mer* care du 20 germinal de la même année. On ne lira point ces deux morceaux Fun après Tautre, sans être frappé de Faccord de pensées , de la conformité de moyens et de résultats qu^ils présentent. Dans une pai-eille occurrence, Cabanis est bien heureux d'avoir eu la réputation d'un homme trop riche de ses propres idées pour avoir besoin d'emprunter celles d'autrui, et trop délicat surtout pour se les appix)prier sans en prévenir; autrement, on jureroit qu'il a fait à Pellisson l'honneur de s'emparer de son projet dès long-temps oublié, et de le reproduire, après un siècle ei demi , ra le revêtant seulement de ce style clair , précis et élégant qu'il a toujours su appliquer aux matières les plus abstraites comme aux plus vulgaires.

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