GUIBERT
SES Î.LOCCS UE C▲T1^AT, DR i/hÔPITàL, DE THOHAft, BT DE H*->-' DE L'«SnKAft»C.
Ces différents morceaux ^ à Texception d'un seul, sont depuis long-temps connus du public lettré, qui les a jugés et mis h leur place. Je ne m'étendrai donc pas «beaucoup sur ce qu'ils ont , ou ce qui leur manque de mérite; mais, en revanche, je rapporterai plusieurs circonstances qui y sont relatives , et qui font partie de l'histoire littéraire de la fin du dernier siècle.
On sait à quelle lutte d^amour-propre et d'opinions donna lieu VEloge de Catinat. Laharpe remporta le prix; et FÂcadémie accorda le premier accessit à Guibert, en déclarant qu'elle regrettoit de n'avoir pas un second prix à donner. Guibert , qui s'adjugeoit le premier dans sa pensée , ainsi qu'il arrive à presque tous les concurrents désapointés, fut insensible aux cajoleries dont V accessit étoit accompagné, ne vit dans tout cela qu'une injustice criante , et témoigna beaucoup d'humeur. 11 rangea dans le parti de son amour-propre offensé les nombreux amis qu'il s'étoit faits par l'amabilité de son commerce , et les ennemis
plus nombreux encore que Laharpe s'éloit attires par son humeur rude et fière. Celte foule fut encore grossie par rétemelle recrue de ces frondeurs en littérature, qui, alors comme aujourd'hui , cassoient in*distincîement tous les arrêts de l'Académie, sans autre intérêt que le plaisir d'attaquer une autorité établie et généralcmentreconnue ; enfin , il passa pour constant , dans Pcsprit d'une multitude de personnes , que Guibert ayoit été victime de la partialité de ses juges. Fréron, ennemi acharné de Laharpe et des membres les plus marquants de l'Académie , ne manqua pas une si belle occasion de leur prouver sa haine ; et Guibert fut proclamé vainqueur dans XAnnée^ littéraire. Aujourd'hui que ces misérables passions sont ensevelies avec les hommes qui les ressenioient et les inspiroient , j'ai quelque peine à concevoir comment réditeur de Guibert , voulant honorer la mémoire de son auteur, a reproduit une opinion si manifestement injuste , et surtout le témoignage décrié d'un critique tel que Fréron. A sa place, j'aurois mieux aimé m'en tenir à ce que Voltaire écrivit dans le temps à M. le comte de Schomberg au sujet des deux discours. « Je trouve dans celui de M. de Guibert, disoit-il, « une grande profondeur d'idées vraies , nobles , fines « et sublimes , des morceaux d'éloquence très tou- « chants, une fierté courageuse et l'enthousiasme « d'un homme qui aspire en seci^et à remplacer son « héros. Ce sentiment perce à chaque ligne. Le disa cours de M. de Laharpe est d'un digne académi- « cien, plein d'esprit, d'éloquence et de goût; l'autre « est d'un génie guerrier et patriotique. » Ce juge- I. 22
ment est bien autrement flatteur pour Guibert, que celui dW Fréron. Néanmoins il me paroit entièrement d'accord avec celui de rAcadémie. Guibert avoit traité son sujet trop historiquement, trop techniquement surtout. L'auteur de la tactique, en composant réloge d'un grand capitaine, n'avoit pas su résister assez à l'envie de décrire des batailles et d'étaler ses connoissances positives sur les diverses opérations de la guerre. Laharpe étoit heureusement dans l'impuissance de commettre une pareille faute ; et d'ailleurs son goût plus sûr auroit peut-être suffi pour la lui faire éviter. Il montra dans Catinat moins le guerrier que l'homme et le philosophe ; il fut plus rapide , plus animé , plus éloquent que son rival : il dut donp être couronné. Pour me servir des termes mêmes de Voltaire, ce sentiment perce à chaque ligne de sa lettre à M. de Schomberg, Qu'on y prenne garde: il loue dans M. de Guibert le caractère plus que le taleat, l'intention plus que l'exécution; et, quant à l'ouvrage, il s'attache à en vanter les parties, sans prononcer sur le mérite de l'ensemble. Il ne dit qu'une phrase sur le discours de Laharpe; mais cette phrase dit tout. En effet, que peut-on mettre au-dessus d'un éoTii pleine esprit^ d'éloquence et de goût P 3^^\ouie que la petite antithèse H académicien et de guerrier n'est pas sans intention, ni peut-être sans malice; je la regarde presque comme le bulletin de Voltaire donnant sa voix à Laharpe pour le prix d'éloquence , et renvoyant poliment M. de Guibert à ses moutons, c'est-à-dire , a ses ouvrages sur l'ordre mince et l'ordre profond. Son attachement pour Laharpe ne doit point
rendre ici son opinion suspecte. H écrivoit ë un intime ami de Guibert, à qui la lettre devoit être montrée.
Quoi qu'il en soit , Guibert garda rancune à l'Académie , et le lui prouva lorsqu'elle donna pour sujet de prix V Eloge du chancelier de VHopitaL II ne voulut point concourir; mais il composa un discours, et le fit paroitre sans nom d'auteur, avec une épigraphe insultante pour la compagnie qui avoit proposé le sujet, et pour tous les gens de lettres qui avoient concouru. Voici cette épigraphe : Ce n'est point aux esclaves à louer les grands hommes. Malgré ce bel analhèmc , l'Hôpital trouva beaucoup de panégyristes; et il y en avoit dans le nombre qui n'étoient pas trop esclaves , tels que Condorcet , Pechmeja et M. Garât, dont le discours ne put être remis avant le terme fixé pour la clôture du concours. M. Guibert, dans le sien, avoit fait d'avance la satire de tous les autres. « Ce ne seront, disoit-il, que des c amplifications de rhéteur, où l'Hôpital ne sera peint « qu'à traits vagues et timides , où son caractère , les ff actions de sa vie, les grandes leçons qu'elle offre, < seront perdus dans une sonore et stérile abondance « de paroles; ouvrages sans utilité, sans courage, ff sans philosophie, et, à juste titre, aussi éphémères ff que le laurier qui les couronne. » Il y a bien de la maladresse à médire ainsi d'une chose , après avoir tant fait pour l'obtenir, et s'être montré si mécontent de ne pas l'avoir obtenue. Comment Guibert, avant d'écrire cette petite invective , ne se souvint-il pas du vers «de La Fontaine : Ils sont trop verds....? Au de-
meurant , libre de toutes les convenances oratoires, qu'il appeloit sans façon les chaînes du génie, il se donna caiTÎère dans son Eloge de V Hôpital^ el il eut au moins le plaisir de le faire à son goût. Il mit dans ce discours, qui pourroit passer pour un livre, beaucoup de faits et encore plus de réflexions et de sentences, de la hardiesse, de Télévation, delà force, mais aussi de la roideur, de la sécheresse , de la monotonie, ici une emphase pénible, là une simplicité étudiée , en un mot toutes les qualités et tous les défauts de sa manière accoutumée, avec la différence que cette fois les défauts comme les qualités se moniroient davantage ; ce qui tcnoit d'un côté à Tcssor plu$ considérable que ses idées et son style avoient pris dans un ouvrage qui ne devoit être soumis à aucune censure particulière , et de Tautre au désir qu'il avoit de braver TÂcadémie , en foulant aux pieds les règles que ce tribunal littéraire se faisoit un devoir de maintenir. Cette espèce de révolte ne réussit pas extrêmement à M. de Guibert. Il n'eut point le prix de FAcadémie , comme de raison ; et le public Ten dédommagea foiblement. Tout ce que son ouvrage obtint de succès , ne parut guère dû qu'au ton d'indé* pendance et de causticité chagrine que Fauteur y affectoit à chaque page. Il s'en faut potirtant de beaucoup que ce soit un ouvrage sans mérite.
L'Académie, comme on sait, étoit assez bonne personne. Elle ressembloit un peu aux princesses qui, dit-on , veulent être maltraitées par ceux qui aspirent k leurs faveurs. Du moins, les torts qu'on pouvoit avoir envers elle, n'ont Jamais été un titre d'exclusion.
Guibert en est un exemple. Il fut reçu académicien le 13 février 1786, à la place de Thomas, malgré son Eloge de V Hôpital; et il ne seroit pas impossible que cet éloge lui eût yalu quelques voix de plus. Son discours de réception , qui est fort long , est consacré tout entier à la louange de son prédécesseur. La matière éloit riche et noble. L^auteur de tant de beaux éloges enmériloit un lui-même, et il l'obtint. Saint-Lambert fut chargé de répondre au discours de Guibert; il lui parla de sa Tac tique j de son Connétable et de ses Gracqaes; mais il eut l'attention délicate de ne pas lui dire un mot de son Eloge de Catinat; c'eût été rou- TTÎr sa plaie et renouveler ses douleurs.
Il me reste à parler de \ Eloge de Claire Françoise de VEspinasse. Il est intitulé par Guibert lui-même : Eloge d^Elisa. Pourquoi Elisa? Apparemment les lamentations de Sterne et de l'abbé Raynal sur la mort d'Ëlisa Drapper avoient rendu ce nom cher à tous ceux qui se piquoient de sensibilité comme Guibert; et celui-ci a cru, en l'employant, donner tout à la fois une grande idée de sa douleur el du mérite de celle qu'il pleuroit. Au reste ce n'est pas le seul déguisement de ce genre qu'on remarque dans le morceau. M. de Mora, ce jeune seigneur espagnol qui aimoit si tendrement Mii« de TEspinasse, et dont la mort prématurée hâta celle de cette fille sensible, H. de Mora , dis-je, est désigné sous le nom de G^nsalve; et les amis de M^^^ de TEspinasse sous ceux iSAristey Sainval^ Cleony Ergaste^ Falère, etc. On sent que cette métamorphose, en dépaysant le lecteur, ôte au morceau beaucoup de son agrément
et de son intérêt. Il y a pourtant des choses fort tonchantes ; mais j'avoue que je préfère le petit écrit que d'Âlèinbert a composé sur le même sujet. La douleur y est plus vive, plus profonde, plus déchirante. Celle de Guibert est trop ingénieuse, trop élégante , trop correcte dans son langage. Je n'en veux pas inférer qu'elle n'étoit pas sincère ; je veux dire seulement que, l'extrême douleur dérangeant ordinairement les idées et le style , cette espèce de désordre doit se peindre dans tous les écrits qu'elle dicte ou est censée dicter. Guibert auroit été bien ingrat s'il n'eût point regretté beaucoup M^^^ de l'Espinasse. Elle l'aimoit d'une amitié fort tendre, qui avoit été, dit-on, quelque chose de mieux avant qu'elle connût M. de Mora. Elle avoit été éperdument éprise, dit Marmontel, de ce qu'elle appcloit l'héroïsme et le génie de Guibert, a côté de qui elle ne voyoit personne. Laharpe rapporte un Irait assez singulier de son affection pour lui. C'est au sujet de ce fameux Eloge de Catinat. Elle ne doutoit nullement que le discoui^ de Guibert ne fût de beaucoup le meilleur de tous» Saint-Lambert vint lui dire que celui de I-^harpe lui avoit paru supérieur; et il se mit à lui développer les motifs de sa préférence. « Monsieur, lui dit-elle , direz-vous tout cela à l'Aca- « demie, lorsqu'il s'agira de prononcer? — Oui, Ma- « demoiselle, c'est mon devoir. » Elle ne répondit rien ; mais elle pleura. Laharpe loue le silence et les larmes; mais le direz vous tout cela hii paroît sans excuse. Il étoit question pour lui d'avoir le prix ou de ne pas Tavoir : Laharpe ne badinoit pas là-dessus. Si W^^ de l'Espinasse mettoit trop d'enthousiasme et
d'exagération dans son opinion sur Guibert , Guibert le lui a bien rendu. Au reste ce qu^il en dit, ce qu'en ont dît d' Alembert , Laharpe, Marmontel et autres, prouve que c'étoit une fille d'un cœur excellent, d'une ame noble et délicate, d'un esprit juste et pénétrant, et, pardessus tout cela, de la société la plus douce et la plus aimable.
PÔLVGRAPHES.