‹ Mélanges philosophiques et littérairesChapitre 37 sur 40 · VOLTAIRE · texte numérisé non relu

VOLTAIRE

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soif TALKlfT D41I8 LB8 DEUX OBMKE8. SES OPINIONS. — SON CABACTBAE.

François - Marie Arouet de Voltaire naquit à Châtenay, village près de Sceaux , le 20 février 1 694, de François Arouet, ancien notaire au Chàtelet, el trésorier de la Chambre des comptes , et de Mar^erite d^Aumart, d'une famille noble du Poitou. Il vint au monde si foible qu'on fut obligé de Tondoyer : il ne fut baptisé que le 22 novembi*e de la même année, à la paroisse de Saint- André-des- Arts. On peut dire que Virréligion Faccueillit au sortir du berceau. L^abbé de Chàtemineuf , son parrain , celui qui avoit répondu de sa croyance devant TÉglise, fut son premier maître d'incrédulité. Ninon, dont cet abbé fut le dernier amant, lui demaudant un jour des nouvelles de son filleul, c Machlàr^jamie, répondit-il , il a un double « baptême , et il n'y a rien qui n'y paroisse ; car il n'a « que trois ans, et il sait toute la MoUade par cœur. »

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C'éloit dans ce pocme impie , attribué à J.'B. Rousseau , que l'abbé lui avoit fait afiprçpdre à lire. Il fut mis au collège de Louis-Ie-Grand*, Nj'iie dirigeoieot alors les jésuites. Au milieu des études et des jeux de renOince, son esprit vif et téméraire éclaioit déjà eo saillies dont l'audace étonuoit ses camarades et effrayoiL ses maîtres. Le père Le Jay , régent de rhétorique, lui prédit avec douleur qu'il seroît Ve'tendard du déisme en France. Quelques jolis vers qu'il avoit faits au collège s'étant répandus dans le monde, Ninon souhaita de le voir : l'abbé de Châteauneuf le conduisit chez elle;*ses reparties spirituelles lui plurent, et elle lui laissa, par son teslamenl, une somme de deux mille francs pour acheter des livres. Lorsqu'il fut hors du collège, son père, qui vouloir faire de lui un magistrat, l'envoya aux écoles de droit : il fut promptement dégoûté de la jurisprudence , ou plutôt de la maaière dont on l'enseignoit; et, dès ce momeut, il résolut de se livrer entièrement aux lettres. Tandis que la déyoLioD du vieux roi foi'çoit tous les visages à se couvrii* d'un masque d'hypocrisie, ou, du moins, de bienséance, quelques hommes , distingués par le rang ou par l'esprit, amis des v^s et delà volupté, exempts de tout préjugé et libres de toute croyance, trouvoient piquant d'Insulter en secret à tout ce. qu'on sembloit . respecter autour d'eux, c'est-îi-dire à la r^igioo, au guuveruemcDt et aux bonnes mœurs. Daos leurs élégantes oi^ies,.ils faisaient la délujuite avec délicatesse, frondoient avec gaieté, et priificroient le blasphèaie avec grAce. Nés tous-pour être les soutiens de l'Etat ei de l'Egliâe, c'étoienl des piinces, des grands

seigneurs j des prêtres ; c^étoient le prince de Conti , le duc de Vendôme et le grand-prieur son frère , le duc de Sully, le marquis de La Fare , labbé de Chaulieu^ Tabbé Courlin, Tabbé Servien, Fabbé de Châteauneuf. Ce dernier, qui voulôit absolument faire de son filleul ce qu'on appeloit alors un honnête homme, l'avoit introduit , dès le collège, dans cette société, véritable école de dépravation , de licence et de bon goût. Cest là qu'il se forma dans cet art ébauché par Voiture, et perfectionné par lui, dans l'art d'être, avec les grands, flatteur sans bassesse, familier sans in* solence, et libre sans effronterie. Un jour que le prince de Conti avoit lu des vers de sa façon , Voltaire s'écria : « Sommes-nous ici tous princes ou tous c poètes? » Une autre fois, en pareille occasion, il dit : a Monseigneur, vous serez un grand poète; il « faut que je vous fasse donner une pension par le « roi. » Ces liaisons si attrayantes ne l'enlevoient pas entièrement au travail ; il s'occupoit alors de sa tragédie d^OEdipe* Vers le même temps (1712), il.concouroit, devant l'Académie françoise, pour un prix de poésie, dont un particulier avoit fourni le sujet et l'argent. Ce sujet éloit la décoration du chœur de Notre-Dame^en acconàplissement du vœu de Louis XIIL Le prix fut accoi'dé à une pièce remarquable seulement par la honteuse ignorance de l'auteur, qui opposoit des pôles brûlants à des pôles glacés. Ainsi Voltaire, pqur son début, traitoit un sujet religieux, ^et étoit vaincu par un poète sans talent. Son père, comme il dit luimême, le crutpei*du en appreaant qu'il faisoit des vers et qu'il voyoit bonne compagnie. Afin de l'ari^a-

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cher à ces habitudes daDgereuses, il le 6t partir pour la Hollande (1713), en qualité de page du marquis de Châteauneuf , ambassadeur de France auprès des Provinces- Unies. Il y aroit alors à la Haie une dame Du Noyer , qui s'y étoit réfugiée pour fuir son mari , et qui avoit embrassé la religion protestante. Cette femme vivoit d'intrigues et de libelles. Voltaire devint amoureux d'une de ses filles , et s*eo fit aimer. La mère, croyant que le meilleur moyen de tirer parti de cette aventure , étoit d'en faire grand bruit , porta ses plaintes à l'ambassadeur , et imprima la correspondance des deux amants. Voltaire , renvoyé à sa famille, voulut faire servir la morale et la religion même aux intérêts de son amour. Il persuada à des évêques, à desjésuites, qu'il falloit enlever et i^mener en France M "' Du Noyer, pour la sauver de l'hérésie , et la séparer d'une mère qui ne pouvoit que la corrompre : cet édiBant projet ne fut point exécuté. Voltaire eut beaucoup de peine à rentrer en grâce auprès de son père. Ce père , que désoloient le libertinage d'esprit et l'excessive dissipation de son plus jeune fils , n'étoit pas moins chagrin du janséobme opiniâtre de son fils aine : ■ J'ai, disoît<îl , pour fils deux fous, l'un « en prose et l'autre en vers. » Voltaire, désespérant de le fléchir, voulut passer en Amérique, demandant, pour toute grâce , qu'avant son dépari , il lui fût permis d'embrasser les genoux paternels. Le père s'attendrit, pardonna, et fit entrer son fils chez un procureur de la rue Perdue , près de la place Maubert. Quelle condition pour celui qu'on appeloit naguère /s familier des princes l Dans la même élude, se trou-

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Toit Thiriot , ami des vers , du spectacle et du plaisir. Voltaire se lia promptement avec lui d^une amitié dont il lui donna , jusqu^à la fin , les marques les plus uti* les , mais que Thiriot est accusé d^avoir quelquefois servie trop froidement ou même trahie. \ji pratique avoit peu de charmes pour un esprit que la jurispru* dence avoit rebuté. Voltaire sortit de chez IVI« Alain; et son père étoit, de plus en plus, désolé de voir qu'il ne pouvoit se fixer à rien de solide. M. de Caumartin, intendant des finances, ami de la famille, offrit de l'emmener pour quelque temps à sa terre de Saint- Ange , promettant qu'il qe reviendroit pas sans avoir fait choix d'un état. Le sort en avoit autrement décidé. Dans le château habitoit M. de Caumartin le père, qui, dans sa jeunesse, avoit fréquenté des seigneurs de la cour de Henri IV et des amis de Sully. Ce vieillard, parlant avec enthousiasme au jeune Voltaire , du bon roi et de son digne ministre , lui inspira le sujet de la Henriade. Ce n'est pas tout : en lui racontant les intrigues de la vieille cour , dont il étoit parfaitement instruit, il lui donna l'idée et lui fournit les premiers matériaux du Siècle de Louis XIV. Ce monarque venoit de mourir. Aux flatteries prodiguées pendant un long régne, succédèrent de lâches et indécentes satires. L'âge de Voltaire et sa réputation de malignité, déjà trop bien établie, le firent soupçonner d'élre l'auteur d'une de ces pièces , qui fiuissoit ainsi :

J'ai TU ces maux , et je n'ai pas TÎngt aus. «

C'étoit une double injustice. Les vers n'étoienl pas de

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lui j et n'étoient pas dignes d'en être. Il n'en fut pas moins mis à la Bastille, où il resta plus d'un an. Il y ébaucha sa ffennade, et y termina son OEdipe. Le régent, s*étant assuré de son innocence, lui rendit la liberté. Un des courtisans de ce prince, le marquis de Noce, s'éloil chargé de le lui présenter à sa sortie de prison. Ils attendoient, dans une antichambre , que leur tour d'être introduits arrivât. Un orage épouyantable vint à éclater sur Paris. Voltaire, regardant au ciel , s'écria , devant une foule de personnes : c Quand ce seroit un régent qui gouverneroit Ik-haut, « les choses n'iroient pas plus mal. » M. de Noce, en abordant le régent, lui dit : « Monseigneur, voict le « jeune Arouet que vous venez de tirer de la Bastille, et c que vous allez y renvoyer; » et il se mit à lui raconter l'aventure. Le régent en rît aux éclats, et accorda une gratification au jeune poète, qui lui dit : < Je re- « mercie Votre Altesse Royale de ce qu'elle veut bien « se charger de ma nourriture; mais je la prie de ne « plus se charger de mon logement. » C'est alors qu'il changea son nom d'Arouet contre celui de Voltaire. « J'ai été , disoit*il , trop malheureux sous mon « premier nom ; je veux voir si celui-ci me réussira « mieux. » La tragédie d'O^i//^^ fut jouée en 1718, et obtint le plus grand succès. Le père de Voltaire, témoin de son triomphe, lui permît enfin d'être poète. A une représentation , dans une des scènes les plus tragiques de la pièce , Voltaire parut sur le théâtre , portant la queue du grand-prétre. La maréchale de Villais demanda quel étoit le jeune homme , ennemi de l'autctu' sans doute, qui faisoit cette méchante

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bouffonnerie. On lui apprit que c'étoit Fauteur luimême. Elle se 4e fit présenter dans sa loge , et Tin- TÎta h venir chez elle. Voltaire en devint éperdument amoureux. Celte passion fut doublement malheureuse : il n'obtint rien , et perdit un temps considérable, qu'il regretta toujours. Lié d amitié avec les auteurs d'une intrigue politique qui venoit d'être déjouée, il fut soupçonné d'y avoir pris part , et exilé de Paris. Il obtint d'y revenir, pour faire représenter sa tragédie à!Artëmire (1720), qui fut outrageusement sifQée. Deux ans après, il accompagna en Hollande M«n« de Rupelmonde. A son passage a Bruxelles , il s'empressa d'aller voir Rousseau , dont il aimoit le talent et plaignoit l'infortune. Les deux poètes se donnèrent d'abord mille témoignages d'affection. C'étoit un maître bienveillant qui aecueilloit un disciple respectueux. Rousseau lut à Voltaire son Ode à la postérité : « Mon ami, lui dit celui-ci, voilà une lettre « qui n'arrivera jamais à son adresse. » Voltaire, à son tour, lut au vieux poète son E pitre à Uranie; et l'auteur de tant d'épigrammes impies lui reprocha vivement l'impiété de cet ouvrage. Ils se séparèrent ennemis irréconciliables. De retour en France, Voltaire alla passer quelque temps au château de Maisons, pour y achever sa Henriade. Il y courut deux fois risque de la vie. A peine guéri d'une petite vérole qui avoit fait désespérer de ses jours, il se mettoit en route pour Paris , lorsque le plancher de la chambre qu'il venoit de quitter s'écroula, miné par un feu qui couvoit depuis deux jours , et qui détruisit une partie du château. Mariane fut représentée (1724); et l'é-

I édi

^ liei

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chec SÂTtémire ne fut point réparé. C'étoit la vdllc des rois. Au moment où Mariaoe porte à ses lèvres la coupe empoisomiée, que le roi son mari lui a Tait préparer, un plaisant du paiterre s'écrîa : La reine boit. Ce quolibet empêcha que ta pièce ne fût ache- Tee , et força l'auteur à changer sou dénouement. Voltaire, désii'ant enfin publier la Ilenriade, rassembla , chez le président de Maisons, des amis d*uD goût délicat et difficile, pour en entendre la lectui-e, chant par chant. Un jour, la docilité de l'auteur ne put tenir contre la sévérité de ses juges. Il perdit patience, et jeta son manuscrit au feu. H en coûta, au président Hénault, une belle paire de manchettes de dentelle poiu* le sauver des flammes. Tandis que Voltaire difïëroit l'impression de son poëme, pwur le rendre plus digne du sujet, du pubHc et de lui-même, l'abbé Desfontaines s'en procuroit une copie, y iuséroit des vers satiriques de sa façon , et la faisoit imprimer à son profit, en deux endroits, sous le titre de la Ligue. Voltaire fut justement courroucé ; mais ce poëme, tout imparfait et défiguré qu'il étoit, lui valut tant d'éloges, qu'il pardonna aisément l'infidélité qui les lui procuroit. Il s'entremit même, quelque temps après , pour faire sortir de Bicêtre l'abbé Desfontaines, accusé d'un vice infâme, qui n'éloit alors que trop répandu. Cet abbé devint dès lors l'ennoui de Voltaire, et commença bientôt it le poursuivre de ses criliques malveillantes. En même temps que les éditions subreptices de la Henriade portoient en tous lieux la gloire de l'auteur , elles éveiltoient contre lui le zèle des courtisans et des prêtres. Les uns trou-

voient séditieux qu^il eût fait de Coligny un grand homme ; et les autres lui reproehoient d'avoir repro-^ duit et embelli les erreurs du semi-pélagianisme. Peu s'en fallut qu'il n'essuyât Taffront d'une censure ecclésiastique. On refusa d'accorder le privilège pour l'impression de l'ouvrage , et le jeune roi n'en accepta point la dédicace ». De ce temps (1725) date X Indiscret y petite comédie peu comique, mais restée supérieure, peut-être, atout ce'^que l'auteur fit depuis dans le même genre. Voltaire continuoit de fréquenter les grands : leur brillant commerce âatloit son amour-propre , et charmoit son goût pour l'élégance de la vie , des manières et du langage* Un incident cruel lui apprit bientôt qu'on ne se familiarise pas impunément avec eux, et que leur société a plus de dangers encore que d'agréments. Un jour, a dîner chez le duc de Sully, il combattit, avec peu de ménagements, une opinion du chevalier de Rohan-Chabot, homme fier et indigne à la fois de sa naissance qu'il déshonoroit par des actions lâches et des- gains usuraires. « Quel est, dit le chevalier, ce jeune homme « qui parle si haut? — C'est, répondit Voltaire,* un < homme qui ne traîne pas un grand nom , mais qui « sait honorer celui qu'il porte 3. » Quelques jours après , Voltaire dînant encore chez le duc de ^lly , on vint l'avertir que quelqu'un l'attendoit à la porte

* L'épître dcdicatoire , dont on ignoroit l'existence , a paru dans un Tolume în-S^y intitulé Pièces médites de Voltaire, et public en 1830.

* D'autres ont rapporté de cette manière la réponse de Voltaire : Je suis U premier de mon nom , et vous le dernier du vétre^J

pire de la religion : écrire impunémeDl contre die éloit presque la seule liberté qu'il désirai. Aussi it étudia la philosophie des Anglois plus que leur constitution, et fréquenta plus volontiers les incrédules que les wfaigs. De même, la tragédie de Brutas, conçue en Angleterre, fui plutôt un souvenir de collège ^qu'une inspiralioD des lieux où l'avnît jeté sa fortune. L'héi-itier , le descendant de Henri IV, avoit repoussé la dédicace de la Henriade. Voltaii'e ta lit accepter à une reine assise sur le trône qu'avoit occupé Elisubetii. * Il est, djsoit-il ^ dans ma destinée, comme « dans cellede mon héros, d'être protégé par une reine « d'Angleterre. • Cette édition de la Henriade, la première qu'il ait donnée lui-même, fut publiée par souscription. Le produit, qui fut cousidérable, est regardé comme le fondement de k grande fortune où on le vit arriver. Son séjodr en Angleterre fut de trois ans. Il y acquit une profonde connaissance de La langue et de la littérature du pays; il y recueillit ;de la bouche d'un homme qui avoit passé plusieurs années au[H*ès de Charles XII, roi de Suède, les faits qui lui servirent à composer l'iiistoire de ce monarque aventureux; enfin, il esquissa ces Lettres pkilosopkiqaes , autrement appelées Lettres angCoisest. dont le recueit, publié quelques amiées plus tard, lui attira une des< plus violentes persécutions qu'il ait jamais essuyées.. Lsi tempsavoît adouci: ramerlame.de sûn chi^^et.cahné b violence de.son ressentiment. Ses anis le ppeloieal à Paris^ et se^ peuebwt.c^insftii'oit avec eux pour Ty ramener. Il- y reyitit.. Pandanl qu^ue. Lenips , logé dans ùnifaubouitgéloigD^, îlitj'^mma ^ot-

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vie obscure et presque cachée, s'occupant allemati- Tement de travaux littéraires et de spéculations de finances. Ayant mis des fonds dans une loterie que le contrôleur général Desforts avoit établie pour la liquidation des dettes de la ville, il gagna beaucoup de lots et toucha de fortes sommes. Ensuite il s'intéressa dans le commerce de Cadix , et fit des achats de blés en Barbarie, opérations dans lesquelles il ne fut pas moins heureux. Enfin, Paris-Duveniey lui donna, dans les vivres de Tannée d'Italie, un intérêt qui lui valut près de huit cent mille francs. Il se fit un revenu considérable en plaçant ses fonds en viager. Il est vrai que des grands seigneurs, à qui il avoit prêté son argent, plusieurs ne le payèrent pas , ou payèrent mal les arrérages, et que d'autres em« portèrent le capital ; mais il savoit réparer ces brèches faites à sa fortune, et, après avoir beaucoup perdu, beaucoup donné , beaucoup dépensé , il fut , à la fin de sa vie, riche de cent soixante mille livres de rentes, tant perpétuelles que viagères. La célèbre comédienne Lecouvreur mourut ( 1730), et la sépulture lui fut refusée. Voltaire fit à ce sujet une petite pièce de vers, où respiroit toute la liberté, toute la hardiesse an- Çloise, et qui fut dénoncée au garde-des-sceaux. Craignant d'être envoyé une troisième fois h la Bastille , il feignit de retourner en Angleterre , et se réfugia à Rouen , sous le nom d'un seigneur anglois. Là , il s'occupa, dans le plus grand secret, de faire imprimer \ Histoire de Charles XII ^ dont on avoit arrêté une pi-emiere édition, après l'avoir autorisée, et les Lettres philosophiques j pour lesquelles l'auteur ne pouvoit

penser à demander un privilège. Rentré dans Paris , quand Forage fut dissipé, il fit jouer Bratus (1730), qui réussit peu. Deux années après, il àoxmàErîpkyle^ qui réussit moins encore, et Zaïre y dont le succès fut prodigieux. La même année, il composa pour Rameau Topera de Sarnson^ dont on ne crut pas devoir permettre la représentation : on craignit de voir profaner , sur la scène majestueuse de l'Académie royale de musique , un sujet sacré , qu'au même moment les boufibns italiens parodioient dans une farce indécente* L'apparition du Temple du Goût ( 1733 ) souleva contre Voltaire une violente tempête: ces jugements vifs, tranchants, hardis et nouveaux alors, sur les premiers écrivains de la France, parurent autant de blasphèmes; et l'intolérance littéraire alla, dans ses fureurs , jusqu'à solliciter du gouvernement la punition du coupable. Adélaïde du Gaesclin fut jouée au milieu de ce déchaînement ( 1734), et le fut sans aucun succès. A cette question de Vendôme : Es- ta content, Coucy? un plaisant répondit, coassi, coussi; et le public fut de l'avis de la réponse. C'est cette même tragédie qui , dix-huit ans après (1752), fut applaudie sous le titre à! Amélie^ ou le Duc de Fois, bien que l'auteur n'eût guère fait que la gâter , et qui, treize ans plus tard (1765), reparoissant sous son premier titre et dans son ancien état, enleva tous les suffrages : jugements contradictoires et inconséquents dont Voltaire prit la liberté de rire un peu. Les Lettres philosophiques, que Voltaire avoit fait imprimer secrètement à Rouen , et dont il avoit prudemment retardé la publication , se répandii^nt sous son

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nom par rinfidélité cupide d'un libraire. Celui-ci fut emprisonné ; l'auteur , menacé de l'exil , ne put s'y dérober que par la fuite, et l'ouvrage, condamné à sa place , fut brûlé par la main du bourreau. Vers ce même temps, VE pitre à Uraniôj échappée d^un portefeuille et multipliée par la presse, donna de nouveaux sujets de plainte au gouvernement. Voltaire désavoua Técrit et l'attribua à l'abbé de Chaulieu, mort depuis plusieurs années : mensonge peut-être utile k sa sûreté, mais certainement nuisible k son honneur , et qui , d'ailleurs ^ ne pouvoit tromper personne. Tout ouvrage de sa main étoit suspect ; et ce préjugé conduisoit aisément k le trouver coupable. La mort de César y jouée depuis deux ans sur un théâtre de collège, venoit d'être imprimée (1735); elle parut trop républicaine, et la publication en fut défendue. L'auteur , cette fois , ne tint aucun compte de la défense et donna cours k l'édition. La pièce ne put être représentée que huit années après ( 1743 ), sur le théâtre de la Comédie françoise. Voltaire , pour donner k tous les nuages amoncelés sur sa tête le temps de se dissiper, jugea nécessaire de s'absenter de Paris pendant plusieurs années. Il eut même un moment envie de quitter pour jamais la France ; mais il y fut retenu par la marquise du Chastelet , avec qui il avoit formé une liaison qui dura jusqu'k la mort de cette femme célèbre. M™«du Chastelet avoit reçu une éducation qui n'étoit pas celle de son sexe : elle savoit parfaitement le latin , et elle avoit étudié avec assez de succès la géométrie et la métaphysique , pour traduire Newton, analyser Léibnitz, disputer avec Mairan, et

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manquer de quelques voix seulement un prix proposé par FAcadémie des Sciences. Du reste, elle atmoit avec fureur la parure^ le jeu, le spectacle, la table et tous les autres plaisirs, Cétoit un étrange compose de femme et de savant. Voltaire ta rencontra dans le monde , et il s'attachèrent Fun à Fautre. Trop de Ëûts ont révélé la nature de cet attachement, pour qu'il n'y eût pas, à la vouloir dissimuler aujourd'hui, une délicatesse ridiculement inutile; la vérité de ce récit en souffriroit , et les bienséances publiques n'y gagneroient rien. Voltaire et M^^^ du Chastelet furent amants. Ils étoient las des cercles frivoles où ils perdoient beaucoup de temps , des parties de cavagnole où ils perdoient beaucoup d'argent, et des soupers où ils gagnoient de fréquentes indigestions, lorsque les nouveaux orages, qui menaçoient Voltaire de toute part, leur inspirèrent la pensée de se retirer à Cirey , terre située sur les confins de la Champagne et de la Lorraine. Dans cette solitude , leurs esprits, ayant ensem« ble un commerce plus intime, se pénétrèrent, pour ainsi dire, Fun l'autre, et firent entre eux échange de goûts et d'occupations. Passant sa vie avec un poète qu'elle aimoit, M"'^ du Chastelet, malgré sa géométrie et peut-être même en dépit de son organisation , se mit à aimer la poésie : elle lut les premiers écrivains de FAngleterre et de l'Italie , dont elle venoit d'apprendre la langue avec une merveilleuse facilité. De son côté, Voltaire, pour mieux comprendre et pour admii^er davantage la sublime Emilie, se jeta avec ardeur dans Fétude des sciences. Il y prit goût » et crut un moment qu elles étoient sa véritable voca-

lion. Les Eléments de la philosophie de Newton furent un des premiers fruits de sa retraite ( 1 7 38 ). L'habitude de se défier de ses ouvrages et de les repousser étoit tellement prise , qu'on lui refusa le privilège pour fimpression de ce livre. Il est vrai que le chancelier d'Aguesseau étoit cartésien , et qu'il eut la foiblesse d'employer son autorité à protéger ses préjugés d'école. L'Académie des Sciences avoit proposé' pour sujet de prix la nature et la propagation du feu : Voltaire et son amie entrèrent dans le concours, furent ▼aincus par l'illustre Euler, et obtinrent,. comme consolation d'une défaite qui certes n'avoit rien d'humiliant, que leurs pièces fussent insérées dans le Recueil des prix. Ils parurent encore devant l'Académie, non plus comnie concurrents, mais comme adversaires, dans la dispute sur la mesure des forces vives : l'Académie approuva le Mémoire de Voltaire , ^ui défendoit Newton contre Léibnitz, défendu contre Newton par M"'*' du Chastelet. La passion de Voltaire pour les sciences s'étant heureusement calmée , il revint aux lettres pour ne plus les abandonner. C'est à Cirey qu'il composa Alzire, Zalime^ Mahomet y Më-rope et \ Enfant prodigue ^ qu'il acheva les Discours sur l'homme y qu'il prépara le Siècle de Louis XIFj et qu'il rassembla les matériaux de V Essai sur les mœurs et V esprit des nations. C'est là aussi qu'il termina ce poème trop fameux ^ que condamneront tou-^ jours la religion, la morale et le patriotisme, ce poème qui ne pouvoit accroître sa renommée , qui tourmenta sa vie , et qui déshonore sa mémoire. Il y avoit peu de temps que Voltaire habitoit Cirey, lorsqu'un jeune

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prince, desUoé à faire briller ud jour tous les Ulents sur le trône, l'héritiep du royaume de Prusse, lui écrivit pour lui témoigner son admiration , et le prier d'être son maître dans l'art de penser et d'écrire ( 1736). De ce moment il se fonna, entre le prince et l'homme de lettres, une liaison qu'on ne peut appeler du nom d'amitié, mais qui eut, dans son cours , plusieurs des caractères d'une passion, les bouderies, les quei-elles, les ruptures et les raccommodements. Deux ans après (1738), Ydtaire , las d'être harcelé sans cesse par l'abbé Desfbntaines , publia contre lui le Préservatif, qu'étoit censé avoir écrit le chev^er de Mouhy, un de ces jeunes gens dont quelques écus , donnés de temps à autre, lui faisoient des créatures et des instrumente. Aux coups dont il se sentolt frappé, l'abbé n'hésita point à reconnoitre le bras qui se cachoit ; il répondit par la f^oltairomanie{ilZS^, autre libelle , donné de même comme l'ouvrage d'un jeune avocat, et dan.« lequel la vie et le caractère du poète étoient indignement diffamés. Aucune attaque ne trouva Voltaire aussi sensible. Sa fureur fut extrême, et sa santé même en fut altérée. Après six mois de résolutions violentes, qui heureusement se délruisoient les unes les autres, un désaveu obtenu de l'abbé DesftHitaines par le lieutenant de police mit fin à cette déplorable affaire. Tandis que Voltaire coropromettoit sa dignité dans des querelles scandaleuses, et son repos par des productions imprudentes , SL'^ du Cbastelet veilloît sur lui, tàchoît de le préserver des autres et de lui-même, sans y réussir toujours, et

s'appliquoic à conjurer du moins les tempêtes qu'elle n^avoit pu empêcher de se former. Il le faut dire à sa louange : moins dominée par son imagination que Yoltaire, plus maîtresse de son esprit, plus habituée surtout à ces ménagements que la prudence exige , et à ces bienséances que Tusage du grand monde enseigne 9 elle sut jusqu'à certain point le contenir dans des bornes qu'avant et après leur liaison il lui arriva trop souvent de franchir ^ elle le préserva de beaucoup de dangers , lui épargna beaucoup de fautes , et dirigea son esprit vers des travanx vraiment dignes de lui. Ce commerce où M"^ du Chastelet apportoit tant de dévouement, et où Voltaire trou voit tant d'utilité , n'ëtoit pas, à beaucoup près, exempt d'orages: il éloit fréquemment troid>lé par des altercations violentes, dont les éclats retentissoient au loin, et alloient amuser la malignité. Il n'étoit pas sûr qu'ils trouvassent le bonheur dans cette vie si attaquée du dehors , si peu paisible au dedans ; mais une sorte de nécessité les tenoit comme enchaînés l'un k l'autre. Le séjour de plusieurs années que Voltaire fit à Cirey ne fut pas continu. Tantôt ses affaires l'appelpient à Paris, tantôt ses craintes le faisoient fuir k l'étranger. Il est difficile de retrouver la trace de tous ces voyages , dont quelques uns furent clandestins. Une fois , le scandale causé par la publication du Mondain (1 736), força Voltaire à passer en Hollande , sous un nom supposé. Une autre fois il se rendit à Bruxelles ( 1740 ) , où il eut le bonheur d'accommoder un procès qui duroit depuis soixante ans entre la famille du Chastelet et celle de Honsbruck. Frédéric*Guillaume étant

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mort (1740), Frédéric II pressa Voltaire , qui etoit alors en Flandre , de venir le trouver. Un petit château du duché de Clèves fut le lieu de leur première entrevue. Le prince royal avoit composé une réfutation de Machiavel, et chargé Voltaire de la faire imprimer : le premier désir du roi fut de suspendre la publication de cet ouvrage , dont il se préparait k démentir les principes par ses actions. Voltaire, n'ayant pu retirer le manuscrit des mains du libraire, en afibiblit au moins de nombreux passages , et F Anti- Machiavel parut. Cette affaire terminée, Voltaire se rendit à Berlin. Frédéric partant pour la conquête de la Silésie , il revint à Bruxelles , et alla ensuite à Lille , où il fit représenter Mahomet (1741V Grébillon, choisi par lui-même pour censeur de la pièce, avoit refusé de l'approuver. Après qu'elle eut été jouée à Lille, Voltaire obtint du Cardinal de Fleury qu'elle le fût à Paris. Des hommes, d'un zèle vrai ou faux, ne craignirent pas de voir le doux et bienfaisant législateur des Chrétiens dans le fondateur barbare de l'islamisme, ordonnant un parricide , et promettant à l'assassin un inceste pour récompense. Le cardinal , cédant à leurs clameurs, conseilla à Voltaire de retirer sa tragédie. Trois ans après (1745), Voltaire la fit imprimer, et ai fit hommage au pape Benoit XIV : le pontife, moins prévenu ou plus adroit, lui donna des éloges, des médailles et sa bénédiction. Plus tard (1751), d'Alembert accorda l'approbation que Crébillon avoit refusée ; et Mahomet reparut sur le théâtre , où il reçut Taccueil le plus favorable. Le cardinal de Fleury mourut (1743). Voltaire, qui aspiroit à le remplacer

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dans rÂcadémie françoise , donna Mérope , dont le succès fut des plus éclatants. L'auteur fut demandé : espèce d'honneur dont c'étoit le premier exemple, et qu'on a tant prostitué depuis. Il fut amené de force dans une loge où étoient la maréchale de Yillars et sa belle*fiUe ; on voulut que celle-ci l'embrassât, et Tordre du parterre fut exécuté. Le public , l'Âcadémie, le roi lui-même, ayoient désigné Voltaire comme celui qui devoit succéder au cardinal ; mais Boyer , l'ancien évéque de Mirepoix , ne le voulut point. Il se ligua avec le comte de Maurepas , depuis long-temps jaloux des succès que Voltaire obtenoit dans le monde; et ils trouvèreut, non sans peine, on prélat < qui eut le courage de supplanter l'auteur de la Henriade^ de Zaïre et de Mérope. C'étoit la seconde fois que Voltaire frappoit sans succès aux portes de PAcadcmie. Cependant la France étoit menacée par l'Autriche et par l'Angleterre. Le ministère envoya secrètement Voltaire auprès de Frédéric , pour sonder ses dispositions et Aous les rendre favorables. L'espèce de persécution qu'il éprouvoit de la part de Boyer servit de prétexte à ce voyage. Pour mieux donner le change, et pour se venger d'autant, il alloit partout répandant et attirant sur l'évéque de sanglantes railleras. Celui-ci en fut informé , et se plaignit au roi de ce que Voltaire le faisoit passer pour un sot dans les cours étrangères. , Le roi lui répondit que « c'étoit *. € une chose, convenue , et qu'il ne falloit pas qu'il y « prit garde. » Voltaire , ayant réussi dans sa mis-

>. L'archevêque de Sens , depuis cardinal de Luynes.

à la cour : on y fit représenter, avec des dépenses extraordinaires , son Catilina , dont le succès étoit arrangé d'avance ; et Ton ^fit imprimer son Théâtre au Louvre, dans le moment même où i'onrefusoit cette distinction au poëme de la Henriade. Voltaire en conçut un violent dépit. Il quitta Versailles pour Sceaux, qui étoit une cour aussi, mais dont la souveraine n^avoit pas le travers de lui préférer un poète barbare. Là , il conçut le projet d'une vengeance aussi noble qu'elle lui étoit facile; il entreprit de refaire et de surpasser les tragédies du rival qu'on lui opposoit. Il commença par Sémiramis (1748), qui fat d'abord repoussée par une cabale violente. Par la suite, il refit Electre dans Oreste, CatiUna dans Rome sauvée, et malheureusement Atree dans les Pélopides^ et le Triumvirat dans la pièce du même nom. Il ne laissa à Crébillon a^Idamenée, Xercès etPyrrkas^ qui ne méritoient guère de lui être pris, et Rhadamiste qu'il étoit trop difficile de lui enlevor. Après Sémiramis, il fit jouer Nanine (1749), qui ne fut alors que très médiocrement goûtée. De Cirey, Voltaire et W^^ du Chastelet alloient de temps en temps faire leur cour au roi Stanislas. C'est dans un de ces séjours à Lunéville , qu'ils firent connoissance de Saint-Lambert. M°'* du Chastelet fit pour lui infidélité à Voltaire, qui n'eut pas la possibilité d'en douter, tant leurs amours furent impinidentes. M"~ du Chastelet s'aperçut bientôt qu'elle étoit enceinte. A son âge et dans sa position, c'étoit un double malheur. Voltaire savoit biep qu'il n'en étoit pas Fauteur, et M. du Chastelet ne pouvoit pas l'être:

P0LYGRAPHE5. 369

on joua^ pour le lui faire croire, une comédie dont on peut lire les détails dans les Mémoires de Longchamp. Sur la fin de sa grossesse, M°>« du Chastelet fit , avec Voltaire , un nouveau voyage à Lunéville. Au bout de quelques semaines, elle accoucha, et» six jours après, elle n'étoit plus. Voltaire, quoique innocent de cette mort, n'en fut pas moins affligé, et il adressa les plus vifs reproches à celui qui en étoit coupable. Une bague a secret , où le portrait de Saint - Lambert avoit remplacé le sien, qui avoit remplacé celui du duc de Richelieu, lui auroit tout appris, s'il n'a voit tout su déjà. M. du Chastelet étoit présent à cette découverte. « Monsieur c le marquis , lui dit Voltaire, voilà une chose dont c nous ne devons nous vanter ni Fun ni l'autre. » Voltaire revint à Paris, et, pour se distraire de sa douleur, recourut au travail, moyen qui ne lui avoit jamais manqué. Il eut chez lui un petit théâtre, où il essaya Ores te et Rome sauvée , avant de les donner aux comédiens. C'est à cette occasion que Lekain lui fut présenté. Le hasard avoit rapproché deux hommes qu'une heureuse analogie de qualités sembloit avoir faits l'un pour l'autre. Voltaire devint le poète de Lekain , et Lekain Tacteur de Voltaire : chacun d'eux dut à l'autre une partie de sa gloire. Oreste fut représenté (1749). C'étoit la seconde lutte contre Crébillon; c'étoit aussi la plus difficile : la victoire parut d'abord incertaine ; elle finit par se décider en faveur de Voltaire. Rome sauvée , jouée trois ans après (1 752), en l'absence de l'auteur, n'eut point, au théâtre, le succès qu'elle mérite, et qu'elle ob- I. 24

370 POLyCRAPHES.

rient ^ ia lecture; mais personne ne fit k cette pièce l'injure de lui préférer CatiUna. Frédéric avoit inutilement disputé Voltaire à M— du Chastelet. N'ayant plus de rivale, il renouvela ses instances et ses cajoleries; et Vollaîre, redevenu libre, n'eut pas la force de repousser l'offre d'un nouvel esclavage. Cependant il balaii(^it encore à quitter sa patrie et ses amis , pour se transplanter, à son âg;e, sous un ciel ri?oureu:i, que redoutoit sa complexion valétudinaire. Hais il lui tomba entre les mains des vers où Frédéric faisoit du jeune fiaculard d'Arnaud un génie à son aurore, qui allait consoler le monde de Voltaire à son couchant. • Il faut, dit Voltaire, que le roi * de Prusse apprenne que je ne me couche pas en- « core; ■ et il part pour Berlin (1750). Frédéric lui donna ^ Potzdam un appartement au-dessous du sien , une table, des équipages, la clef de chambellan, la croix du mérite et vingt mille francs de pension. Ajoutez, ^ tant de distinctions et d'avantages, une entière liberté, nul autre devoir à remplir que de revoir et de corriger les écrits du roi, et, à la fin d'une journée employée au travail , de charmants soupers, où Frédéric, déposant le fardeau de la cou-, ronne , sembloit ne plus être que le plus aimable des hommes. Voltaire crut, pendant quelque temps, avoir trouvé l'indépendance et la paix dans une cour, et on ami dans un roi. L'illusion ne tut pas longue. Les gens de lettres françois qu'il avoit trouvés établis à Berlin , et qui n'avoient jamais joui d'une faveur égale fa la sienne, devinrent jaloux de lui. De tous ces beiius-csprits, le géomètre Mauperluls, président de

Facadémie de Berlin , étoit le plus vain ^ le plus en» vieux, le plus blessé des préférences accordées à Voltaire, et il sembloit n^attendre que l'occasion de lui prouver sa haine. D'un autre côté , Frédéric étoit roi , il étoit auteur : son orgueil de monarque et sa vanité de poète le rendoient doublement susceptible , doublement irritable; i*ailleur impitoyable, ses sarcasmes durs et amers n'épargnoient personne , et les représailles les plus timides rencontroient la sévérité d'un maître offensé. On commença par semer entre Frédéric et Voltaire des germes de déOance et de mé^ contentement , en portant de Tun à l'autre des propos qu'ils avoient tenus ou qu'on leur prétoit. Frédéric avoit dit , en parlant de Voltaire , si plutôt op ne lui faisoit dire : « Laissez faire : on presse l'orange , et on « en jette l'écorce quand on en a sucé le jus ; » et Voltaire , dans les accès d'impatience que lui causoit la tâche fastidieuse et délicate de corriger les vers d'un roi , avoit , disoit*on , laissé échapper plus d'une parole mortifiante pour Tamour-propre du poète couronné. Ces rapports, vrais ou faux, ne trouvèrent que trop de créance. Frédéric avoit trop de fierté pour s'en plaindre, mais aussi trop de vanité pour les oublier. Voltaire eut avec un juif de Berlin un procès désagréable (1751), où il étoit accusé, entre auti*es choses, d'avoir substitué de petits chatons à de plus gros , dans un dépôt de pierreries que ce juif lui avoit donné en nantissement. Frédéric , feignant de vouloir laisser à la justice toute sa liberté , enjoignit à Voltaire de se tenir éloigné de sa cour, tant que le procès ne seroit pas jugé. Il le fut h l'avantage de Voltaire , qui

revint à Potzdain et sembla rentrer en faveur. Cependant La Beaumelle venoit de paroitreà Berlin, précédé d'un livre où il parloit de Voltaire avec une légèreté assez indécente, ce qui ne 1 empêcha pas de Taller voir et de lui demander son appui. On rit beaucoup , au souper du roi , et de ce livre bizarre et de cette conduite étourdie. Maupertuis rapporta ces plaisanteries à La Beaumelle, et il eut soin de les mettre toutes sur le compte de Voltaire, à qui il fit, de ce jeune homme irascible et présomptueux, un ennemi implacable. Maupertuis lui-même eut, dans ce temps (1753), une dispute avec le mathématicien Kœnig , sur une question de mécanique , celle de la moindre action. Voltaire, qui aimoit Kœnig, prit parti pour lui contre Maupertuis , dont il avoit à se plaindre; et Frédéric défendit le président de son académie, dont il trou voit bon de rire, mais ne vouloit pas que les autres se moquassent. Voltaire, dans ses brochures ne s'en faisoit point faute. La Diatribe du docteur Akakia surtout devoit couvrir Maupertuis d'un ridicule ineffaçable. Le roi , à qui Voltaire l'avoit communiquée , en demanda le sacrifice et ne Tobtint pas. Voltaire , profitant d'un privilège accordé pour un autre ouvrage , livra la Diatribe à l'impression. Frédéric exigea que tous les exemplaires lui fussent remis , et les brûla lui-même au feu de sa cheminée. Mais un exemplaire, probablement réservé par l'auteur, avoit pris le chemin de la Hollande ; et bientôt une nouvelle édition , répandue dans toute rAllemagne, la fit rire aux dépens du président. Frédéric alors fît brûler l'ouvrage par la main du bourreau. Voltaire,

irrité de ce procédé qui lui parut plus digne du saintoffîce que d'un prince philosophe, rendit au roi sa clef, sa croix et sa pension. Frédéric les lui renvoya , et il s'ensuivit une réconciliation qui n'étoit sincère ni de part ni d'autre. Voltaire demandoit à aller prendre les eaux de Plombières, avec la promesse formelle de revenir et la ferme résolution de n*en rien faire. Frédéric, après des refus dérisoires et des délais de mauvais augure , accorda cette permission , en y mettant pour conditioi;! , un retour sur lequel il ne comptoit pas* Ils se séparèrent enfin pour ue plus se revoir (1753). Le séjour de Voltaire en Prusse avoit été de trois ans. Il y ayoit puhlié (1752) le Siècle de Louis XI F. La Beaumelle, peu de temps après, en fit paroilre une seconde édition, accompagnée de notes fort offensantes pour Tauteur , qui s'en vengea par un Supplément ou il versoit à pleines mains le mépris sur La Beaumelle. De Berlin, Voltaire se rendit à Leipzig ^ où il reçut de Maupertuis un cartel ridicule, auquel il répondit par des sarcasmes sanglants ; et de Leipzig, il alla faire sa cour à la duchesse de Saxe-Gotha, à la prière de laquelle il entreprit les Annales de F Empire^ triste fruit de la complaisance, et peut-être le seul de ses ouvrages qui ait ennuyé le lecteur. De Gotha, il partit pour Strasbourg, en passant par Francfort. C'est dans cette dernière ville que Fattendoit une avanie, un traitement vexatoire et humiliant , qui laissa dans son ame un souvenir de honte et de rage que rien n'en put jamais effacer. Frédéric lui avoit fait présent du Rcr cueil de ses poésies, imprimé secrètement à un trè^

374 ' POLTGRAPHES.

petit nombre d'exemplaires , et distribué à quelques favoris des plus intimes. Les ennemis que Voltaire avoit laissés en Prusse , persuadèrent trop facilement au roi que, possesseur d'un volume où se trouvoient force traits satiriques contre des rois et des personnages puissants, il ne manqueroit pas d'en faire usage pour se venger. Quelques satires contre Frédéric, qu'on avoit eu soin d'attribuer à Voltaire , après son départ , avoient disposé le monarque à tout craindre de la malice du poète. Au moment où Voltaire alloit monter en voiture pour quitter Francfort , un nommé Freytag, résident du roi de Prusse dans cette ville, se présente k lui, escorté de deux ou trois hommes, et lui redemande VOEuvre de poéshie du roi son maître. Le précieux volume étoit resté à Leipzig avec d'autres efFets. Voltaire fut obligé de souscrire l'engagement de rester en otage à Francfort, jusqu'à l'arrivée de la caisse où il étoit renfermé. Le volume ayant été remis à Freytag, Voltaire sortoit de la ville pour continuer sa route, lorsque le résident , sous les plus misérables prétextes, le fit arrêter et constituer prisonnier dans une méchante auberge, ainsi que son secrétaire et sa nièce, M"« Denis , qui étoit venue h sa rencontre. Tous les genres d'outrages leur furent prodigués : on les invectiva, on s'empara de leure effets, on leur Ht même vider leurs poches. Ils furent séparés et gardés à vue par des soldats ayant la baïonnette au bout du fusil. De nouveaux ordres étant venus de Berlin, on leur rendit la liberté. On leur restitua leurs effets, non sans en avoir distrait une partie; et Voltaire fut encore obligé de payer

POLTGRAPHES. 375

les frais de capture et d'emprisonnement. Echappé de Francfori, il alla passer trois semaines à Mayence, p0ar sécher^ disoit-il, $6$ habits mouillés du naor^ Jr€Lge. Il se rendit ensuite à rinvitation de l'électeur palatin , qui le retint qumze jours au milieu des fêles les plus brillantes. Enfin , après un mois et demi de séjour à Strasbourg, il vint habiter Colmar, ville qu'il prit en aversion , dès qu'il sut que, quatre ans auparavant, on y avoit bruLé en place publique des exempbires du Dictionnaire de Bayle, mais où se trouvoient des hommes instruits du droit pd[>lic d^Alleoiagne, dont les secours lui étoieat nécessaires pour achever ses Anîtalts de Pempire. Cette ville étoit d'ailleurs un point limitrophe de l'Allemagne et de la Suisse , où il pouvoit attendre en sûreté le résultat des démardies que M"* Denis faisoit à Paris , pour s'assurer s^il y pouvoit revenir sans trop déplaire au gouvernement. Il fit k Cofanar un premier séjour d'environ dix mois. Pendant ce temps (1754), un libraii*e de Hirflande, entre les mains de qui étoit tombé un maanscrit informe de ï Essai sar les mœurs et P esprit des nations^ l'a voit publié sous le titre à! Abrégé éT histoire universelle par M. de Foltaire; et des suppressions, faites à dessein, rendoient plusieurs passages de ce livre fort injurieux pour les rois et pour les prêtres. Voltaire fit venir de Paris le véritable manuscrit ; et un procès-verbdl de confrontation, dressé à sa demande par un notaire , mit en évidence la mauvaise foi et la maligne intention de l'éditem" hoUandois. Cependant les nouvelles qu'il recevoit de Paris n'éloient rien moins que satisfaisantes; et U.

fut informé que les Jésuites, tout-poissants alors en Alsace, épioient ses démarches pour les dénoncer. Dans cette conjoncture critique , il imagina de faire publiquement ses Pâques; et Ton dit, dans les soupers de Paris, qu'il venoit de faire sa première com^ munion. Cô fut tout ce qu'il y gagna. Il quitta Colmar pour aller à Plombières; mais, ayant appris en route que Maupertuis.y prenoit les eaux, il craignit Téclat ridicule que leur rencontre n'auroit pas manqué de produire ; et il s'arrêta à Tabbaye de Senones, ^où il passa plus de trois semaines auprès de dom Calmet , qui essaya de le convertir, et crut même en être venu à bout. S'il n'étoit pas devenu dévot, il s'étok du moins fait bénédictin , et il avoit profité de la riche et savante bibliothèque de l'abbaye, pour faire une abondante moisson d'extraits historiques. De Senones, il alla voir M. d'Argentalà Plombières; puis, accompagné de M™« Denis , qui l'y étoit venue rejoindre , il repartit pour Colmar, où il demeura encore trois ou quatre mois. Ayant acquis enfin la certitude que sa présence à Paris ne seroit pas agréable au roi , il se décida à aller prendre les eaux d'Aix en Savoie. A son passage à Lyon, il revit avec joie son ancien ami, le maréchal de Richelieu; et il fut très froidement accueilli par le cardinal de Tencin. Ce n'étoit pas l'écrivain irréligieux, c'étoit Thomme mal en cour, que le prélat craignoit de recevoir à dîner chez lui. Les Lyonnois dédommagèrent amplement Voltaire des froideurs politiques de leur archevêque. Tronchin, qu'il avoit consulté en passant par Genève, Tayant détourné d'aller k Aix, il eut quelque envie de fixer

POLTGRAPHES. 377

sa résidence dans la ville de Calvin ; mais il ne tarda pas à s'apercevoir que le rigorisme des réformés ne lui seroit guère plus favorable que le zèle des catholiques. Il habita d^abord alternativement Monrion, sur le territoire de Lausanne, et les Délices, sur celui de Genève (1755-57); mais, au bout de quelques années (1758), se trouvant trop près des tracasseries tant politiques que religieuses de la république genevoise, il fit acquisition de Tourney et de Ferney, deux terres du p^ys de Gex, entre lesquelles il se partageoit. Il finit par se fixer à Femey. Jusque là il avoit erré de lieu en lieu , n'ayant presque jamais de domicile fixe , et habitant presque toujours chez autrui. Ce genre d'existence convenoit à la mobilité inquiète de son caractère , et surtout à l'état de ci*ainte où le tenoit continuellement la témérité de ses écrits. Ferney fut le terme de ses déplacemens et de ses courses. C'est là qu'il passa ses vingt dernières années. Ses habitudes avoient toujours été celles d'un homme riche, ami des commodités et des jouissances que l'or procure. A Ferney, son existence fut celle d'un opulent et magnifique seigneur de château. Il fit dessécher des marais, et défricher des terrains stériles. A la place d'un misérable hameau , dont les chaumières en ruine abritoient à peine quelques laboureurs sans travail, s'éleva une petite ville, où de jolies maisons, bâties à ses frais, étoient habitées par d'habiles ouvriers qui envoyoient au loin les produits de leur industrie. L'église étoit petite et délabrée, il la fit reconstruire de ses deniers , sur un plan plus étendu et dans un meilleur goût. Il soutint et termina lui-même tous les

procès que le fisc ou Téglise faisoit k ses vassaux , et il obtint pour eux les privilèges et les exemptions les plus avantageuses. Son diâteau , quUl avoit fait bâtir de fond en comble , fut orné de jardins dont il se fdaisoit à diriger la culture. Une table abondante et bien servie, un nombreux domestique, des appaneœens d'une élégante simplicité el des équipages toujours prêts, en rendoient le séjour commode et agréable aux étrangers. Un théâtre, où il jouoit quelquefois lui-même, et où, de temps en temps, venotent se montrer les premiers acteurs de la capitale, attiroît en foule la bonne compagnie de Genève et des environs ; et souvent un grand souper, suivi d'un bal brillant, retenott au château jusqu'au lendemain cette multitude de spectateurs. Voltaire se prétott de bonne grâce k tous ces divertissements ; mais il ne s'y livroit pas. Content d'en faire jouir les autres , et d'en avoir pris un moment sa part, comme p<Mjr en augmenter le prix , il se retiroit dans son cabinet , et reprcnoit son travail. Pour les philosophes répandus en Europe, Feraey étoit devenue la ville sainte, comme la Mecque pour les Musulmans. Il falloit, au moins une fois dans sa vie, en faire le pèlerinage. Des beaux-esprits et des grands seigneurs, des hommes de robe et d'égiise, des femmes distinguées , des princes même , se rendoient h Femey de toute part , poui* faire leur cour au Patriarche. Il échappoit de son mieux à ces flatteuses importunâtes, mesurant la durée de ses apparitions et la grâce de son accueil sur le rang ou la renommée du personnage, quelquefois refusant de se montrer, ou ne se montrant que pour témoigner de l'humeur.

Enfin, H étoit parrenu à vivre solitaire, tranquille et laborieux , au milieu de la foule , du bruit et de la dissipation. Il s^en falloit bien toutefois que cette vie fût sans troubles et sans alarmes : sa vivacité et son imprudence continuèrent à lui susciter de fâcheuses affaires. Il étoit fort rare qu'un seig;neur de paroisse n'eût pas de procès avec son curé , ou même avec son évéque : Voltaire ne pouvoit faire exception. La précipitation avec laquelle il fit démolir l'ancienne église ne permit pas que les formalités usitées en pareil cas fussent remplies; à la même époque , une grande croix de bois, placée devant le portail, fut renversé par sesordres avec une promptitude peu décente qu'il avoil encouragée , disoit-on , par des paroles moins décentes encore ; enfin , un jour, empiétant sur la prérogative curiale, il s'avisa de faire aux paroissiens assemblés daY)s l'église une espèce de sermon sur le vol. Toutes ces irrégularités prirent facilement une couleur d'impiété. Le curé se plaignoit a son évêque, et celui-ci dénonçoit Voltaire aux tribunaux, au gouvernement, au clergé. Dans un de ces moments de crise , il eut recours à un expédient qui lui avoit déjà peu réussi ; il communia dans l'église de Femey , voulant , disoil-il , remplir ses devoirs de chrétien , d'officier du roi et de seigneur de paroisse. L'année suivante (1769), apprenant que l'évêque d'Annecy avoit fait défense a tout prêtre de son diocèse de le confesser, de l'absoudre et de le communier, il se mit au lit, fit le malade et le moribond , soutint h son chirurgien qu'il avoit la fièvre et le lui persuada , se fit donner l'absolution par un capucin qu'il avoit frappé de terreur, demanda TEu^

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charistie h titre de viatique, menaçant, en cas de refus , de se plaindre au parlement , communia dans sa chambre, et en fît sur-le-champ dresser procèsverbal par le notaire du lieu. Ces actes de religion furent regardés par les philosoplies de Paris comme des actes de lâcheté ; et les hommes pieux les virent avec horreur comme autant de farces sacrilèges. Dans sa retraite de Ferney, Voltaire excitoit plus que jamais Fanimadversion du gouvernement et du clergé, en publiant sans cesse, et sous milles formes diverses, des écrits contre la religion. Tant qu'il vécut à Paris, ou conserva l'espoir d'y retourner pour y finir ses jours, son impiété ne se manifesta que par intervalles ; elle gardoit quelques ménagements , et empruntoit tantôt le voile d'un doute artificieux , tantôt le masque d'une gaieté folle et inconsidérée. Lorsqu'il se vit comme exilé pour toujours de la capitale, celte impiété devint systématique, affirmative, persévérante, acharnée et presque furibonde. Une habitation d'où il pouvoit en peu d'instans aller se placer sous la protection étrangère ; une fortune en grande partie mobiliaire, qui pouvoit le suivre en quelque lieu qu'il portât ses pas ; enfin , le nombre toujours croissant de ses adeptes, dont quelques uns siégeoient dans le conseil même du roi, telles étoient les causes de sa sécurité. Il y faut ajouter sa vieillesse, pour laquelle il attendoit des autres un respect qu'il n'avoit pas lui-même, et sa conGancedans la douceur du gouvernement , dont il ne cessoit de provoquer le courroux, sans parvenir à le faire éclater. Parlant beaucoup de ses infirmités qu'il exagéroit^ et

de sa mort qu'il présentoit toujours comme prochaine, il réussissoit à détourner des résolutions rigoureuses que l'opinion, déjà toute puissante, auroit pii trouver à la fois cruelles et inutiles. Ses ouvrages irréligieux paroissoient toujours , il est vrai , sous des noms, soit forgés, soit empruntés à des hommes qui ne vivoient plus ou vivoient en d'autres lieux; et, quand ils lui^étoient attribués, il ne manquoit jamais de les désavouer, même avec serment. Mais on ne pouvoit le méconnoitre, et lui-même eût peut-être été fâché qu'on se méprît. Les suppositions, les dénégations, étoient seulement pour la forme. On eût dit qu'elles étoient convenues entre l'émvain et Tautorité : celle-ci, qui ne demandôit pas mieux que de ne pas sévir, aimoit qu'on lui fournît le moyen de s'en croire dispensée. Ainsi, Voltaire marchoit, presque à front découvert, au but qu'il avoit annoncé lui-même, l'entière destruction de la religion chrétienne. Les plus sérieuses alarmes qu'il ait jamais eues , celles qui le poursuivirent dans la retraite comme dans le monde , lui furent causées par la Pucelle , moins parce que ce poëme attaquoit violemment la religion et la décence, que parce que de puissants personnages y étoient insultés en passant. On peut dire que, s'il n'eut pas de remords de l'avoir fait, il en eut au nfkoins de vifs et de fréquents repentirs. Il Tavoit composé, disoit-il, seulement pour s'amuser et amuser quelques amis. On peut l'en croire sur ce point : il sembloit s'être prémuni lui-même contre la tentation de le faire jamais imprimer, en y poitant le dévergondage de la licence et de l'impiété à un point

qui en rendit la publication impossible dans tout pays policé. Mais ce n'étoit pas tout : dans cet ouvrage, né pour rester secret , il avoit déposé à mesure les traits de sa vengeance contre quelques personnes qu'il n'osoit frapper publiquement. Ainsi, Louis XY y étoit puni de la froideur quHi lui avoit toujours marquée, et M""« de Ponipadour des préférences qu elle avoit eues un moment pour Crébillon, son rival. Quelques seigneurs même , avec qui il entretenoit un commerce amical , y étoient stigmatisés comme vicieux ou ridicules. Il avoit donné des copies partielles ou entières du poème à un très petit nombre d'amis intimes , en leur recommandant de ne jamais s'en dessaisir. Maû des communications indiscrètes , des infidélités , des larcins, furent commis; et, de ce moment , plus de tranquillité pour lui. Sans cesse, et en quelque lieu qu'il résidât , des avis venus de Paris lui appren oient que la Pucelle y couroit manuscrite , et qu^elle alloit être imprimée. Elle le fut enfin avec toutes ses impiétés, toutes ses gravelures , toutes ses obscénités-, et, ce qui l'effrayoit bien plus , avec tous ses traits imprudemment satiriques. Il eut recours alors à ses armes ordi* naires , aux désaveux , aux plaintes amères contre les falsificateurs. Pour le perdre, disoit-il, on avoit défiguré un innocent badinage, en y intercalant des blasphèmes contre la religion qu'il avoit toujours respectée, et des ih jures contre les personnes qu'il honoroit et chérissoit le plus. Quelques vers de fort mauvais goût, tels qu'il en a fait quelquefois , mais comme il ne les faisoit pas ordinairement, furent dénoncés à grand bruit par lui comme d'incontestables preuves de la

falsification. Enfin , pour prévenir le retour de ces crises alarmantes , il prit le parti de donner lui-même une édition de son poème (1762}, purgée de ce qui outrageoit le plus la religion^ de ce qui ofTensoit le plus la pudeur, et surtout de ce qui blessoit les rois , leurs maîtresses et leurs courtisans. Après la guerre faite au christianisme , les querelles , les vengeances littéraires furent ce qui occupa , ce qui passionna le plus la vieillesse de Voltaire. Par un effet naturel des hommages et des flatteries dont il étoit sans cesse l'objet , son amour-propre , en tout temps fort susceptible, étoit devenu d'une irritabilité qui dégénéroit facilement en une véritable fureur. Un demi-siècle de succès et de renommée avoit lassé ses envieux : le nombre en étoit fort diminué ; celui de ses admirateurs augmentoit incessamment; et, en général , les esprits s'étoient accoutumés à reconnoitre la supériorité de ses talents. Mais cette fièvre continue d'impiété , dont chaque accès étoit marqué par quelque brochure scandaleuse , lui suscitoit chaque jour des ennemis d'une autre espèce, plus nombreux encore et plus dangereux surtout. Ce n'étoit plus sa gloire qu'il avoit à défendre de leurs attaques; c'étoit sa considération morale, son repos, sa sûreté même. Sa haine contre eux s'accroissoit de toute celle qu'il portoit à la cause dont ils étoient les champions. L'invective grossière, la bouffonnerie cynique, l'altération des textes, la diffamation des personnes , la calomnie enfin , tout lui paroissoit légitime contre de tels adversaires. Ses amis les plus indulgents se sont accordés à gémir des emportements honteux auxquels il se livroit contre tous

ceux qui essayoient de venger la révélation ou la morale, outragées par lui dans vingt ouvrages. Il eut quelquefois le même tort envers ceux qui méritoienl le plus son ressentiment par Tachamement et la malignité de leurs critiques littéraires. Fréron , La Beaumelle et tant d'autres, envoyés aux galères dans le poëme de la Pucelle , et Fauteur de Vannée littéraire ^ traduit sur la scène , dans le drame de V Ecossaise , comme espion et délateur à gages , ce sont là sans doute des représailles telles que n'en autorise aucune offense faite à Tamour-propre. Il fit meilleure guerre a Lefranc de Pompignan. Celui-ci , dans son discours de réception à l'Académie françoise , parlant d'une secte d'écrivains ennemis du trône et de l'autel , avoit trop clairement désigné Voltaire et les hommes de lettres qui le reconnoissoient pour chef. Cette attaque, dont au moins loccasion et le lieu étoient mal choisis, puisque Voltaire et plusieurs de ces écrivains appartenoient à l'Académie , attira sur l'auteur un déluge de plaisanteries , dans lequel sa réputation fut comme submergée, (1760). De toutes les querelles de Voltaire , la plus affligeante fut celle qu'il eut avec J-J. Rousseau. Jamais il n'eut d'ennemi dont le génie et l'infortune méritassent plus d'égards , dont les torts envers lui fussent moindres ou plus excusables, et contre qui toutefois sa haine fût plus cruelle et plus acharnée. Plus jeune que Voltaire, Rousseau l'a voit d'abord honoré comme un maître ; et il en avoit reçu des éloges flatteurs , auxquels se mêloient quelques plaisanteries sans amertume. Voltaire, sentant tout ce qu'un tel homme pouvoit valoir pour le parti philoso-

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phique y lui pardonneit alors tous les écarts de sa raison ^et de son goût; et il voyoit, sans en être trop importuné , le vif éclat de sa célébrité naissante. Rousseau étant poursuivi pour Y Emile, Voltaire lui offrit un asile t smi offre fut repoussée avec une dureté brutale. «Je ne vous aime pas , lui écrivoit Rousseau ; vous « avez corrompu ma république en lui donnant des spec- « tacles. » Dès lors la Profession de foi du vicaire sa-voyard^tvdîx. tout son intérêt, tout son mérite aux yeux de Voltaire, qui ne vit plus dans Fauteur qu'un déclamateur sans bonne foi , un sophiste sans pudeur, et un écrivain sans talent. Ayant inutilement essayé de calmer quelques dissensions mi-parti politiques et reli^euses , qui s'étoient élevées dans la ville de Genève, il trouva plaisant de se moquer des deux partis ; et , dans le poème dont cette guerre civile lui foumissoit le sujet et le titre (1768), il s'emporta jusqu^à vomir contre Rousseau, alors banni de Genève comme de Paris , les invectives les plus atroces , et à lui reprocher ses malheurs , sa pauvreté , ses infirmités même. La haine l'avoit mal conseillé ; elle Tinspira plus mal encore : il n'avoit jamais exprimé de plus odieux sentiments en vers plus détestables.

Des soins, des travaux, des actions plus nobles, employoient une partie de cette activité que la solitude et rage sembloient avoir doublée. Une jeune fille pauvre, du sang de Corneille, fut recommandée à sa générosité (^1760). « C'étoit, disoit-il lui- « même, fournir à un vieux soldat l'occasion d'être « utile à la fille de son général. » M''* Corneille, appelée à Femey, v reçut une éducation décente et I. ^ ^ -25

même chrétienne. Voltaire pouvoit, par ses propres libéralités, assurer le sort de celle qu^ii avoit adop* tée; mais il aima mieux qu'elle parut ne devoir son établissement qu'aux chefs-d'œuvre du grand homme dont elle portoit le nom , et que ce fût , en quelque sorte, Corneille lui-même qui dotât sa petite-nièce. Le produit des Commentaires sur Corneille servit à la marier à mi jeune geniilhomme des environs. Un vieillard calviniste , Calas , venoit de subir, à Toulouse, Taffreux supplice de la roue, comme convaincu d'avoir donné la mort à son fils, pour l'empêcher d'abjurer (1762). Voltaire refuse de croire à la possibilité physique et morale d'un tel crime , et il voit , dans la condamnation, une de ces erreurs cruelles que les préventions religieuses ont trop souvent commises. Il recueille la famille, l'excite à demander la révision du procès, emploie son crédit, ses amis et sa bourse, enflamme le zèle des avocats, et plaide luîméme, dans vingt écrits, au tribunal de l'opinion publique. La cause est renvoyée au conseil du roi ; l'arrêt du parlement de Toulouse est cassé ; la mémoire de Calas est réhabilitée ; et sa veuve, ses enfants, qu'un odieux préjugé condamnoit à l'infamie , après qu'une injuste contiscation les avoit condamnés à la misère, sont honorés des marques de la bienfaisance royale. Depuis ce procès , on eût dit que Voltaire avoit mission pour arracher à la mort , ou , du moins , pour racheter du déshonneur, toutes les victimes des eiTeurs de la ju»* tice. Au moment même où Calas montoit sur l'échafaud , un autre protestant de la même province , Sirven, étoit condanmé à la même peine pour le même

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crime. On avoit enfermé sa fille dans un couvent pour la convertir. Elle s'en échappe, et se jette dans un puits. Le père , accusé de l'avoir noyée, se soustrait par la fuite à Texécution de la sentence portée contre lui. Voltaire prend sa défense avec une ardeur que ne peuvent refroidir dix-huit années de résistance ou d'inaction de la part de l'autorité. Le temps et ses efforts amènent les choses au point que l'infortuné ne craint plus de se présenter devant le même tribunal qui a frappé Calas , et qu'il en obtient son absolution. Un obscur citoyen de Saint-Omer , Montbailly^ avoit péri sur la roue-, comme coupable d'avoir étranglé sa mère, de complicité avec sa femme; et le supplice de celle-ci u'avoit été différé que parce qu'elle s'étoit déclarée enceinte ( 1 770). Voltaire, que sa haine contre le catholicisme ne pou voit animer en cette circonstance où rien de religieux n'étoit mêlé, mais dont le scepticisme honorable pour l'humanité repoussoit toutes ces horribles accusations de parricide, obtint que le procès fût revu et la sentence réformée. L'innocence du mari et de la femme fut reconnue; mais on ne put rendre à l'un la vie qu'on lui avoit arrachée, ni à l'autre l'époux dont on Tavoit privée. Un lieutenant* général qui avoit servi dans l'Inde avec distinction , le comte de Lally, fut décapité avec des circonstances atroces, par arrêt du parlement de Paris (1766). La partialité monstrueuse de la procédure, l'iniquité du jugement et la barbarie de lexécution soulevèrent l'ame de Voltaire, dont l'indignation s'exhala dans une foule d'écrits , sans^ pouvoir s'apaiser. Il ne lui fut pas donné de faire réparer ces atrocités judiciaires en ce

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qu'elles aToieot de réparable; mats ii eut du moins, eii mourant, la consolatioD d'applaudir au Irîompbe d'un fils éloquent, qui méritoit que cette victoire lui eût été réservée. Deux jeunes militaires , dans Abbe- Tille, étoient accusés d'avoir insulté, par des actions et par des paroles, aux plus sacrés objets de la vénération publique. Ces excès coupables, dont la folie de leur âge, la licence de leur état et l'ivresse de la débauche atténuoient le crime, et dont une année de prison sévère eût sans doute été la punilion suffisante, les firent condamner au supplice des parricides. L'un d'«ux mourut dans les tourments ; l'autre avoit pris la fuite (1766). Voltaire s'éleva contre tant de barbarie; mais, dans celte épouvantable affaire, sa voix ne [xil avoir la force et, l'audace accoutumées. Il étoit comme impliqué lui-même dans le procès : un de ses ouvrages avoit figuré parmi ceux qu'on accusoit d'avoir corrompu l'esprit et te cœur de ces infortunés jeunes gCDS. 11 se contenta de dénoncer au public la férodté des juges, et de procurer de l'avancement , dans l'armée prussienne, à la victime qui leur éloit échappée. Le redressemoat de plusieurs griefs moins révoltants, puisqu'ils attenloient , non plus à la vie et à l'honneur des hommes , mais seulement à leur liberté ou à leur fortune, fut encore dû au zèle infatigable de Voltaire. C'est ainsi qu'il fit restituer à déjeunes gentilshommes du pays de Gex, leurs Kens dont les jésuites s'étoient Irauduleusement emparés; qu'il prépara le succès du procès étrange qu'eut à soutenir le comie de Moran- T(<s contre un {aux prêteur, aidé de faux témoins; et qu'ayant soilicilé vainement, sous Louis XV, l'aiTran.

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chissement des serfs du Mont-Jura , il eut du moins la gloire d'avoir provoqué Tédit de Louis XY I , qui abolit Tesdavage dans tous les domaines du roi. Corn* battre la religion sans relâche , faire la guerre a ceux qui la défendoient, défendre lui-même sa gloire contre ceux qui Tattaquoient, et secourir ou venger les inno* centes victimes de la justice humaine, tant de travaux , tant de soins divers étoient loin d'absorber tous ses instants. Dans ses vingt-deux dernières années , passées au sein de la retraite ^ il produisit plus d'ouvrages purement littéraires, que beaucoup d'écrivains, même laborieux, n'en ont enfanté durant toute une longue vie. 11 mit la dernière main à V Essai sar les tnceurs et V esprit des nations; composa la Philosophie de V histoire (1765), pour servir d'Introduction à ce grand ouvrage; écrivit Y Histoire de V empire de Russie sous Pierre'le-Grand(nbd'6à), pour complaire aux impératrices Elisabeth et Catherine II , et V Histoire da parlement de Paris (1769), pour se venger des alarmes que ce corps lui avoit données. Plus tard (1771), ce même parlement fut dissous. Fidèle à la haine qu'il lui poi*toit, Voltaire applaudit à sa destruction ; mais par là il se fit accuser d'ingratitude envers son ancien bienfaiteur, le duc de Choiseul , qui, défenseur des anciennes cours de justice, venoit de succomber avec elles , dans sa lutte contre deux hommes détestés, le duc d'Aiguillon et le chancelier Maupeou. Ce fut une des crises les plus difficiles de la vie de Voltaire, et un de ses plus amers chagrins. Commencé à Colmar et achevé aux Délices, Y Orphelin delà Chine obtint un succès qui, incertain d'abord, fut.

bientôt assuré pour toujours (1755). Cinq années plus tard (1760), parut Tancrède. Après avoir brillé, dans cette pièce, d'un éclat qui rappeloit les jours de Zaïre j et jelé encore quelques lueurs dans Olyni^' pie (1764), le génie tragique de Voltaire s'éteignit et disparut entièrement dans une trop longue suite d'ouyrages languissants et dégénérés. Le commentateur de Corneille avoil oublié Pertharite^ O thon y AgésilaSy Attila, Pulchériej Suréna. Il fit le Triumvirat (1 764), les Scythes (1 767), et Sophonisbe{\n\\ qui ne purent se soutenir sur la scène; les Gaèàres, les Lois de Minos, don Pèdre et lés Pélopides, qu'il n'osa présenter au théâtre , ou qu'il eut le chagrin d'en voir repousser; enfin, Irène, qu'il vit jouer en mourant (1 778), et Agathocle, qui fut représenté le jour anniversaire de sa mort fl779\ De quatre comédies, ouvrages de sa vieillesse , deux parurent sur le théâtre de Paris, VEcossoise (1760), qui eut, comme satire révoltante , un grand succès dont elle a conservé une partie, comme drame attendrissant; et le Droit da seigneur (1762), qui, ne rappelant Nanine que pour s'y montrer fort inférieur , reçut du public l'accueil le plus sévère : les deux autres comédies , Chariot et le Dépositaire, ne furent offertes qu'au parterre complaisant ou peu difficile du théâtre de Femey. Ces nombreuses productions, plus ou moins importantes , plus ou moins heureuses , laissoient encore à Voltaire des intervalleft de loisir , que remplissoient mille compositions légères. Ces amusements de sa solitude et de son vieil âge sont la plupart de ses romans en prose , presque tous ses contes en vers , et cette foule

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d'épilres ei de satires , qui , volant en tous lieux , circulant dans toutes les mains, occupoient sans cesse Paris d'un homme qui Tavoit quitté depuis si longtemps , et en habitoit a une si grande dislance. Vol* taire étoit âgé de quatre-vingt-quatre ans, et il y en avoit vingt qu'il étoit fixé à Femey, lorsque M°>« Denis, qui s'ennuyoit fort dans ce séjour, mit tout en œuvre pour le décider à faire un voyage à Paris. Il partit pour celte ville le 6 février 1778, y arriva le 10, et descendit chez le marquis de Villette, sur le quai qui porte aujourd'hui son nom. 11 eut la douleur d'apprendre que Lekain , son acteur chéri , avoit été enterré la veille. La cour et le clergé surtout ne virent pas d'un oeil favorable sa présence dans la capitale ; mais tous les philosophes et tous les gens de lettres, beaucoup de grands seigneurs et de femmes d'un haut rang, s'empressèrent de venii* lui rendre hommage. L'Académie dont il éloit l'ortiement , et la Comédie dont il étoit le soutien , lui envoyèrent une députa tion. Tant de visites qu'il lui falloit recevoir , quelques unes qu'il crut devoir rendre , une représentation continuelle , l'obliga- (k», si facile qu'elle fût pour lui, d'être toujours aimable et d'avoir toujours de l'esprit, cette foule qui sans cesse reraplissoit son appartement, ce peuple qui suivoit partout sSa voiture en poussant des acclaniations , enfin les répétitions de la tragédie Ôl Irène , lottics ces causes réunies de fatigue et d'émotion donnèrent un ébranlement fatal à une machine affoiblie par les inârmités et par les ans. Une violente hémorragie fit craindre pour sa vie. Dès son arrivée, pluaîeurs ecclésiastiques , ceux-ci par zèle , ceux-là par

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ambition, avoieofc conçu le désir de travailler à sa conversion. Un d'eux le lui a voit même témoigné avec des instances si vives, qu'elles avoient presque le caractère de la violence et de la folie. L'abbé Gauthier , ciiapelain des Incurables, qui venoit de réconcilier avec l'Eglise le vieil abbé de Lattaignant, prêtre peu édifiant, et chansonnier pour le moins voluptueux, lui avoit offert , en cas de besoin , ses services spirituels. Lorsqu'il se crut en danfrer de mort, Voltaire s'écria : Je ne veux pas qa^ on jette mon corps à la voirie y et il manda labbé Gauthier. L'abbé obtint de lui une déclaration portant qu'il vouloit mourir dans la religion catholique où il étoit né , et qu'il demande it pardon à Dieu et à l'Eglise des offenses qu'il pouvoit leur avoir faites. Cependant le curé de Saint- Sulpice se plaignit de n'avoir pas été appelé. Voltaire lui écrivit une lettre pleine des plus grands égards pour sa naissance , son ministère et ses vertus ; et le pasteur lui répondit en prêtre k la fois rempli de politesse et de charité. L'hémorragie s'étant apaisée, Voltaire cessa de songer à l'Eglise , et se retourna vers le théâtre. La tragédie di Irène avoit été représentée : on avoit applaudi, non la pièce , mais l'auteur; et un respectueux silence avoit tenu lieu des marques de mécontentement qu'on eût fait éclater dans une autre circonstance. Il fut facile de persuader au vieillard qu'il venoit d'obtenir un nouveau succès : il voulut en jouk* en personne ; et , le jour de la sixième représentation , après avoir assisté à une séance de l'Académie , . où des honneurs inusités lia avoient été rendus , il alla à la Comédie , où l'attendoit im triomphe tel que n'eu

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obtint jamais de plus éclatant le monarque idole de son peuple ou le guerrier sauveur de sa patrie. Entre les deux pièces, son buste, placé sur le théâtre, fut côturonné par tous les acteurs. Porté sur les bras des spectateurs jusqu'à son carrosse, il fut reconduit jusqu^à sa demeure par une foule ivre d^enthousiasme , qui faisoit retentir les airs de son nom et du titre de ses principaux ouvrages. Le cortège attendit toutefois, pour proclamer la Pacellcy qu'il fut airivé dans la cour de Thôtel. C'est là que Voltaire, se retournant vei*s le public, s'écria : Fous voulez m étouffer sous des roses ! Il disoit trop vrai. Son apothéose avoit précédé sa mort, et sa mort devoit suivre de bien prés. Il n'avoit compté faire qu'un séjour de quelques mois à Paris; mais M"^ Denis, effrayée de l'idée de retourner à Femey , mit dans ses intérêts certaines personnes jalouses de faire à tout venant les lionneurs de Voltaire, et, pour ainsi dire, d'exploiter sa gloire a leur profit. On employa l'adresse, la ruse, le mensonge même pour le retenir à Paris. Bientôt on n'en eut plus besoin. Le travail extraordinaire auquel il se livra pour remplir l'engagement qu'il avoit contracté de refaire la lettre A du Dictionnaire , et l'usage immodéré qu'il fit du café pour s'entretenir dans un certain état d'excitation , firent in^vivre , avec une nouveQe force, une strangurie à laquelle il avoit été sujet. Il eut l'ecours alors à une préparation d'opium pour calmer ses douleurs , et il en prit de trop fortes doses. De ce moment, son esprit parut l'abandonner, ou ne se remontra que par intervalles fort courts. L'abbé Mignpt, son neveu, alla chercher le curé de

Sainl-Sulpîce et Fabbé Gaulhîer. Du nuage d'obscurités et de contradictions entoure les derniers moments de Voltaire. Tandis que la prudence des parents et des vrais amis s'efTorçoit d^en atténuer le scandale, le zèle de la religion et celui de Tincrédulité parurent agir de concert pour laugmenter : au gré de Tune et de Taulre , Voltaire ne pouvoit être mort avec assez d'impiété. Ce qui paroit constant ^ c'est que, sommé par le curé de Saint-Sulpice de déclarer s41 reconnoissoit b divinité de Jésus- Christ, il dit, en se tournant de l'autre côté : Laissez^-moi mourir en paix* Sui^mt d'autres, il dit : Au nom de Dieu, ne me parlez phi de cet homme - là. Cette antithèse sacrilège est peu vraisemblable , vu l'extrême aflbiblissement de corps et d'esprit où il se trouvoit alors. Quoi qu'il en soit, le curé , se toiu^nant vers l'abbé Gauthier , dit avec une prudente modération : Fous voyez bien qu Un a plus sa tête. Voltaire expira le 30 mai 1 778 , a onze heures et un quart du soir , âgé de quatre-vingt-quatre aos, trois mois et dix jours. Le curé de Saint-Sulpice refeisi de l'inhumer, mais permit qu'on le transférât dans ui autre lieu. Le corps fut embaumé, placé tout habillé dans une voiture, et transporté à l'abbaye de SccUiéres, dont l'abbé Mignot étoit commendataire. A peine étoitr il enseveli dans une des chapelles de l'église, que le prieur reçut de l'évéque de Ti*oyes la défense de Fenterrer. Il n'étoit plus temps. Le prieur fut destitué; et le corps de Voltaire garda sa dernière place, jusqu'au jour où on l'en tira pour le ramener triomphalemeot dans la même ville d'où on l'avoit emporté en secret, douze années auparavant.

Le ti*ait le plus marqué , le plus distinctif du génie de Voltaire, est cette facilité, cette souplesse qui se plioit aux genres les plus opposés , qui passoit sans effort de la prose à la poésie , du familier au sublime, du plaisant au sérieux, du simple récit des faits à Imvention épique, tragique ou romanesque, enfin des spéculations de la philosophie, et des calculs même de Talgèbre, aux saillies les plus vives de la gaieté, et aux plus riants caprices de Timagination. Ce don merveilleux , joint à Tinsatiable ambition de succès dont il étoit dévoré, et à Tinfatigable activité d^un esprit dont les forces sembloient se réparer dans le travail même qui les épuise, permit k Voltaire de tenter toutes les routes de la célébrité littéraire, et lui acquit le surnom d'écrivain universel. Cette ambition ne fut pas toujours heureuse. Supérieur en plusieurs genres , Voltaire est médiocre en quelques autres, et y en d^autres aussi , il est d^une infériorité qui ne sauroit être niée. Ici, tout est digne d'admiration, le sujet, la composition et le style; la, c'est la forme seule que vous avez à reprendre; là, c'est le fond même que vous devez condamner ; plus loin , la matière et l'exécution sont également blâmables. Quelquefois l'écrivain prête à la religion et à la morale Tappui de son intelligence supérieure et la parure de son séduisant langage; plus souvent il les attaque et les offense. Dans un grand nombre de ses otivrages, il procure à la raison et au goût les plus vives et les plus pures jouissances ; dans d'autres productions, il semble se plaire à les blesser, à les révolter l'une et l'autre. Quand un demi-siècle a passé sur les cendres

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de cel homme. prodigieux, on croiroil qu'il dât être également facile dejiortercl d'entendre un jugement impartial sur ses écrits et sur sa personne. Des causes, dont l'explication ne saurott ici trouver sa place, font craindre qu'il n'en soit autrement. Il n'est pas rare de ren<^onLrer des hommes, de contraire opinion, qui vousaTerlissenl qu'aujourd'hui il n'e&r pas prudent de dire de Voltaire ou autant de bien ou autant de mal qu'on en peut penser. La vérilé, l'intérêt public, rbonncur surtout qu'on voudroit mal h propos mêler dans celte question , ne s'accommodent pas de ces ménagements de circonstance. Nous allons donc dire franchement et pleinement notre avis tant sur récrivain que sur l'homme, sans nous inquiéter des fanatiques et des intolérants des deux bords , dont les nos bondissent de fureur dès qu'on ose remarquer que Voltaire ne fut exempt ni de fautes dans ses écrits, ni de torts dans sa conduite , et les autres frémissent d'indignation, quand on ne craint pas de reconnottre en lui un immense talent, accompagné de quelques vertus. A vingt ans, il entreprit de donner une épopée à la France. Il commença son poème sous l'influence d'un préjugé funeste, celui que M. de Malezîeu exprimoit en ces mots : « Les François n'ont pas la tête ■ épique. » Il eut le malheur d'y croire , et il exécuta timidement une tentative hardie. La tendance philosophique du siècle qui commençoît, contribua sans doute aussi à refroidir son imagination. Le christianisme permet de croire que les anges et les démons, substances incorporelles , ont quelquefois revêtu des formes palpables, et ont eu commerce avec les hom-

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mes, ceux-là pour les aider au bien, ceux-ci pour les pousser au mal. Dédaignant ou craig;nant d employer ce merveilleux fourni par la religion , Voltaire eut recours à la froide allégorie : il personnifia , il fît agir et parler la discorde, le fanatisme, la politique et la ▼érité, c'est-à-dire de pures abstractions '. Ce n'est pas le seul défaut de la Henriade. Le plan manque d'unité; l'action de grandeur, d'intérêt, de mouvement. Les faits sont trop peu développés , et les personnages trop peu agissants. Quelques machines , empruntées aux poèmes de l'antiquité, sont réduites à des proportions mesquines, et ne produisent que de foibles résultats. L'épisode des amours de Henri et de Gabrielle , outre qu'il n'a aucune liaison avec ce qui précède et ce qui suit , est d'une volupté commune , privée de dignité et presque de décence. Le poème entier, il faut bien le dire , est frappé de je ne sais quelle froideur et quelle sécheresse qui peu- Tentbien quelquefois laisser place à l'admiration , mais qui éloignent presque toujours le plaisir plus vif des émotions , et ne permettent pas au lecteur le plus per^

' Voltaire (ut quelquefois de l'aris de eeux qui lui reprochent d'troir préféré Fallégorie au merreilleux de la religion. Occupé de corriger son premier cbant, il écrivoit à Thiriot : « Vous savez que « lorsque Henri IV avoit déclaré à Henri III qu'il ne Touloit pas aller « en Angleterre , Henri III lui répliquoit pour l'y engager. Tout ce « dialogue faisoit languir la narration. J'ai substitué une image à cette « fin de dialogue. J'ai fait apparoitre à mon héros «on dcmon tutélaire « que les chrétiens appellent Ange-Gardien. J'en ait fait le portrait le « plus brillant et le plus majestueux que j'ai pu; j'ai expliqué en peu « de vers serrés et concis la doctrine des anges que Dieu nous donne « pour Teiller aur nous -. cela est, à mon gré , bien plus épique. »

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précisément les mêmes choses qui FaToient ]e plus charmé , et dont il s'applaudissoit le plus. Cétoit, en effet, pour se contenter lui-même, qu'il rimoiten riant les chants de la Pucelte. C'éloit pour satisfaire au moins en secret cette manie d'impiété cynique à laquelle la crainte des persécutions Tempcchoit de s'abandonner dans ses écrits publics. Il se soulageoit d'une contrainte nécessaire , par cette liberté clandestine de déposer dans son poëme l'expression de son mépris pour les choses saintes , et de les livrer à la risée d'un petit nombre d'amis , complices de ses opinions. C'étoit pour lui , qu'on me pardonne la comparaison , ce trou dans lequel le barbier du roi Midas alloit enterrer le secret dangereux qui lui pesoit. La censure morale a presque tout ^ blâmer dans le poème de la Pacelle : la critique littéraire a , de son coté, beaucoup à y reprendre. Quand on songe à la brillante et féconde imagination du chantre de Ferrare, à cette composition d'un genre si neuf et si piquant, au moyen de laquelle plusieurs actions diverses , liées et subo^ données entre elles , alternativement suspendues et reprises , irritent et satisfont tour à tour la curiosité, et forment de mille aventures entrelacées un tissu merveilleux , où l'intérêt ne change à chaque instant d'objet que pour s'accroître incessamment, on est presque humilié de l'énorme distance où Voltaire, à cet égard , est resté de son modèle. L'action de son poëme est nulle : ce n'est qu'une suite, un entassement d'épisodes k peine attachés les uns aux autres, dont il a pu , à son gré, intervertir l'ordre, augmenter ou diminuer le nombre. La vraisemblance morale y

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est blessée a chaque page : les personnages , constamment dégradés , et se raillant eux-mêmes sans cesse , parlent tous le même langage ironique qui leur est soufQé par un poète moqueur ; et cette espèce de plaisanterie , trop fausse pour n'être pas froide , trop prolongée pour n'être pas fatigante , tombe quelquefois dans la plus ignoble bouffonnerie. Le costume , les mœurs locales , n'y sont pas mieux observés ; et la chronologie (sans parler d'une considération d'un autre ordre et d'une gravité plus grande), la chronologie y est insultée jusque là que , sous Charles VU , des écrivains connus du dix-huitième siècle sont conduits aux galères , et délivrés par le roi , qu'ils volent en reconnoissance de ce bienfait. Uéquité, dont aucun motif ne dispense , oblige k dire que ce poème , à tant d'égards monstrueux , est semé de détails charmants , de beautés pittoresquement poétiques , de vers étincelants d'esprit et de gaieté , et que , nulle autre part peut - être , Voltaire n'a fait preuve d'une verve satirique aussi heureuse et aussi soutenue. Ajoutons qu'ayant emprunté k l'Ârioste l'idée de commencer tous ses chants par une sorte de prologue qui en amène le sujet , il semble , k cet égard , reprendre sur lui l'avantage qu'il lui cède k plusieurs autres : chacun de ses exordes est un modèle achevé de grâce ingénieuse et d'enjouement délicat. .

L'ouvrage de Voltaire qui doit étonner le plus est sans contredit le poème de la Guerre civile de Genève; car il y a absence totale de talent et même d'esprit : de cinq chants assez longs , on n'a jamais pu citer qu'une douzaine de vers. Je ne sais quelles querelles I. 26

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venoient d*agiter la ville près de laquelle il avoil fixé sa résidence. Il eut le malheur d'y voir la matière d^un pocme. Ce triste sujet rabaissa le poète à son niveau. En raillant la sotte importance de ces bourgeois qui croy oient voir l'univers attentif à leurs débats , Voltaire ne s'aperçut pas qu'il partageoit leur ridicule, puisqu'il parut croire que le reste de l'Europe prendroit quelque intérêt à la peinture de ces misérables démêlés. Mais, il faut le dire, il trouvoit là une occasion de satisfaire son animosité contre Jean -Jacques Rousseau ; il la saisit , et ce fut à lui seul qu'il fit tort : juste châtiment que reçoit souvent la haine et qui ne la coiTige pas.

Jamais poème ne mérita mieux que le Poème de Fontenoyj d'être appelé une Gazette rimée. Ce n'est pas autre chose , et il étoit difficile qu'il en fût autreinent. Voltaire composa cet ouvrage à la hâte, d'après les premières relations qui annonçoient la victoire. A K^haque nouveau courrier, il donnoit une édition nouvelle , contenant les détails qui venoient de lui parvenir. Comme, alors, il s'étoit fait courtisan , et qu^il ^erchoit à se faire des appuis pour arriver à la faveur, tous les hommes de quelque naissance, qui avoient figuré dans la bataille, venoient successivement figurer dans le poëme ; et l'auteur s^applaudissok moins peut-être d'avoir trouvé un beau vers , que dV voir pu fah^e entrer un grand nom dans un vers médiocre.

Voltaire courtisa toutes les Muses ; mais on peut dire qu'il fut particulièrement voué au culte de Mdpomène. H commença sa carrière poétique par une

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iragédie, et il la termina de même. Au sortir du collège, il osa lutter contre un chef-d^œuvre de Sophocle, et, ce qui alors pouvoit.paroitre encore plus hardi, tenter un sujet où Corneille n'avoit point échoué : VŒdîpe de ce grand homme disparut du théâtre pour faire place à celui d'un enfant. Les tragédies de Voltaire sont au nombre de Vingt- huit. Il seroit impossible d'en donner ici une analyse, quelque peu détaillée qu'elle fût. Il doit nous suflire de caractériser le talent du poète en ce genre , de montrer en quoi Fauteur de Zaïre se rapproche ou s'éloigne des autres maîtres de la scène tragique , et d'assigner le rang qu'il doit occuper parmi eux. OEdipe^ comme le dit généreusement La Motte , promettoit un digne successeur de Corneille et de Racine : mais cette promesse tarda quelque temps a se réaliser; et c'est peut-être parce qu'il s'attacha trop d'abord à suivre les pas de ces deux grands poètes , que Voltaii^ recula le moment de se placer à leur côté. L'imitation de la manière de Racine se montra jusqu'à l'affectation dans trois de ses premières tragédies , Artémire , Eriphyle et Marianne. Cette triple tentative obtint peu de succès. Il imita plus heureusement Corneille dans Brutas et dans la Mort de César. Voulant mettre les Romains sur la scène , quel meilleur modèle pouvoit-U suivre ? Mais enfin il fit Zaïre; et, de ce moment , il prit place parmi les poètes vraiment originanx. Il devint chef d'école lui-^nême , en créant une manière qui lui est propre, et dcœt tous ses ouvrages vont désormais porter l'empreinte. Zaïre y en effet, est peut-être le^ chef-d'œuvre , et certainement est le type de la tra-

gédie qu'on peut appeler voltairienne. C'est là que brillent , au plus haut degré , ces mêmes qualités particulières du génie tragique de Vollaire , qu'on retrouve, avec plus ou moins d'éclat , dans ses autres sujets passionnés , et dont la trace même se laisse apercevoir dans les sujets plus sévères , je veux dire le pathétique , le mouvement , la véhémence , l'abandon , l'entraînement , en un mot tout ce qui , partant d'une ame ardente et d'une imagination mobile , se communique rapidement à l'imagination et à l'ame du spectateur. Ce ne sont ni les plans variés et fortement conçus de Corneille , ni ses traits sublimes et inattendus ; ce ne sont pas non plus les plans sa^es et irréprochables de Racine, ni Télégance et la pureté conti* nues de son style. Voltaire composoit avec une vitesse que son ardeur et sa facilité de produire expliquent aisément. Vivement saisi d'un sujet tragique, il ne prenoit pas le temps nécessaire pour en disposer régulièrement et solidement toutes les parties. Il en mettoit moins encore à l'exécution de son ouvrage. De là , dans ses meilleures tragédies, l'invraisemblance de certains moyens , la fragilité de certains ressorts ; de là , aussi , ce prosaïsme , ces impropriétés fréquentes , qui déparent ses plus beaux morceaux , et ce défaut de précision qui , quelquefois , afîoiblit les plus énergiques. Mais par combien de beautés solides et brillantes ces imperfections ne sont -elles pas rachetées ou couvertes ! Cette même promptitude à concevoir et à écrire , cause de plusieurs espèces de fautes , est aussi une source d'agréments , de grâces et de séductions. On se sent entraîné du même mouvement qui

emportoit Fauleur ; on est agité des mêmes passions qu'n ressenloit pour les peindre, et qu'il peignoit avec une rapidité qui ne permettoit ni à sa pensée ni à sou expression de se refroidir. On est surtout charmé de cette éblouissante facilité qui , laissant 'derrière soi quelques négligences qu'elle n'a pris le soin ni d'éviter ni de corriger, court à son but , en semant avec profusion toutes les richesses de Timagination , du sentiment, de l'esprit et du langage. Une chose encore caractérise heureusement les belles tragédies de Voltaire , c'est l'attention qu'il a eue d'en attacher les sujets à des époques mémorables , à de grandes révolutions politiques ou religieuses. Mahomet nous retrace la fondation de Tislamisme, ce culte qui est devenu celui d'une grande partie de l'univers. Alzire nous fait en quelque sorte assister à la conquête du Nouveau-Monde. Zaïre nous reporte k ces croisades qui précipitèrent l'Occident sur l'Orient pour la délivrance du saint tombeau. \2 Orphelin de la Chine nous montre le plus ancien des états civilisés succombant sous les coups d'un farouche Tartare. Brutas nous fait voir le berceau sanglant de la république romaine, et la Mort de César celui de l'empire qui s'éleva sur ses ruines. Voltaire, en liant des intrigues privées à ces catastrophes publiques , ajoute à l'intérêt de chaque sujet , ouvre à la pensée un horizon plus vaste, développe un plus imposant appareil de représentation , et trouve l'occasion d'étaler de ces tableaux instructifs, où les mœurs des différentes nations et les coutumes des différents siècles passent sous les yeux du spectateur. On doit aussi louer Voltaire d'à-

▼oir, plus qu'aucun autre poète , répandu , dans ses tragédies , de ces nobles el touchantes maximes d'humanité ou de morale universelle , qui répondent à tous les esprits élevés et à tous les cœurs sensibles. Mais ici Tabus est bien près de l'usage ; et le poète ne Ta pas toujours évité. Ses personnages sont quelquefois trop sentencieux , et c'est lui souvent qui parlé par leur bouche.

La comédie est un des genres où Voltaire eut le moins de succès. Il ne sut pas imaginer des caractères et des situations comiques. Il sut encore moins faire parler ses personnages , et leur prêter de ces discours de bonne foi, où leur passion , leur foiblesse, se trahît à leur insu. Son esprit , essentiellement moqueur, ne Toyoit dans les ridicules qu'il essayoit de mettre sur la scène, que des sujets de railleries, des occasions de bons mots ; et ces bons mots , ces railleries, il les plaçoit dans la bouche même de ceux qui les méritoient. Ce procédé lui a réussi dans quelques poèmes satiriques, où il ne tiroit pas à conséquence, puisqu'il ne s'y agissoit que d'exciter le rire aux dépens de ses ennemis. Mais la comédie a d'autres lois : elle aspire k produire de l'illusion ; et elle n y sauroit parvenir en violant une des premières conditions de notre nature morale, cette vanité qui nous aveugle sur nos proprés défauts , ou du moins nous empêche de les avouer, quand nous venons h les connoître. La gaieté malicieuse de Voltaire , qui étoit ordinairement de si bon goût, est, presque toujours, dans ses comédies, fausse, grimaçante, burlesque, et même grossière : ses personnages ridicules sont des carica-

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tares, et leiu^s mots plaisants sont des bouffonneries. Il falloii qu'il sentît lui-même que le don du comique lui étoil refusé; car il le remplaça souvenl par la qualité la plus contraire au genre , mais en même temps la plus analogue h son génie , je veux dire par le pathétique. C'estau pathétique ({weNanincy F Enfant prodi^ gue et r Ecossaise, ont dû principalement leur succès* Ainsiyle poète qui se moqua tantdu comique larmoyant, infidèle k sa théorie dans sa pratique , ne fit guère verser que des pleurs sur la scène consacrée au rire.

Admirateur passionné plus qu'habile imitateur de Quinault , Voltaire a fait des opéras ; il a même fait des opéras -comiques, comme s'il falloit qu'aucune des formes sous lesquelles peut se montrer le talent dramatique ne lui restât étrangère. I) y a , dans Pan^ dore et dans Sarnson, plus d'invention et plus de style que dans beaucoup^ d'opéras plus heureux ; mais ce genre a une poétique particulière, à laquelle, il en faut convenir, le génie se plie assez difficilement. Du peu de succès des poèmes lyriques de Voltaire , il seroit donc injuste de rien conclure contre son gé«nie : il ne seroit pas même juste d'en rien induire contre le genre. Dans les arts de l'esprit , rien n'est méprisable que le mauvais , parce que le mauvais seul est facile.

Pourquoi faut-il que nous ayions h parler des odes de Voltaire? Il en a fait une vingtaine ; et il les a faites si mauvaises , que cela seulement suffiroit pour expliquer sa haine contre J.-B. Rousseau qui en faisoit d'excellentes , si cette haine n'a voit pas encore d'autres causes bien connues. Dans le drame, Voltaire,

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transformé , pour ainsi dire , en chacun de ses persoDnages , par la puissance mobile de son imagioatioD, s'élève aisément au sublime de la passion ou du sentiment. Dana l'ode , redevenu lui-même , il n'atteint que dilBcilement au sublime des pensées et des images, et il a plus dé peme encore à s'y soutenir. Son vol est plus qu'inégal : des hauteurs poétiques où semble quelquefois le porter un enthousiasme qu'il s'est commandé, il retombe aussitôt dans ta région inférieure, où sa raison philosophique se complaît. Il juge quand il faudroit sentir ; il disserte où il faudroit peindre. Ses mouvements sont des caprices , et ses oppositions des disparates. Il n'est pas rare que d'une sti'ophe noble et touchante il parte un trait de satire, qui ressemble à un coup de sifflet au milieu d'une belle symphonie. Ajoutons que la facilité rapide de son exécution ne pouToit être qu'un écudl dans un genre de poème qui a trop d'importance et trop peu d'étendue à la fob , pour que la perfection n'y soit pas exigée, et qui, tirant une grande partie de son prix du soin avec lequel les mots sont choisis et placés, de l'harmonie même des sons qui les composent , de l'heureux entrelacement des mètres , et de la richesse nombreuse des rîmes , ne peut être , pour les génies les plus la- Torisés, que le produit d'un travail lent et opiniâtre, secondé de toutes les qualités de l'imagination, du jugement, du goût et de l'oreille.

Hors du genre dramatique, le génie poétique de Viiliaire étoit tempéré ; aussi a-t-il réussi dans ce qu'on appelle le poème philosophique. Il n'a pas la profondeur, l'enchaînement rigoureux et l'énei^ique

concision de Pope , avec qui il a voulu riyaliser^ qu'il a imité souvent, et que deux fois il a réfuté; il n'a pas non plus, comme lui, de ces systèmes hardis, enfantés par une longue méditation. Sa logique est peu serrée, et sa métaphysique superficielle. En tout, sa philosophie est vulgaire : il a peu de vérités morales qu'on ne puisse appeler des lieux communs. Mais il répand, sur ces matières de raisonnement , une clarté qu'elles n'ont pas toujours , et un agrément dont elles sont encore plus souvent privées. Des traits de sentiment , d'heureuses descriptions des phénomènes de, la nature, des procédés des arts, et des découvertes des sciences , embellissent des ouvrages didactiques , dont le tissu est toujours foible et imparfait sans doute , mais où le mouvement des idées est libre et naturel , et dont le style a , dans sa marche , l'aisance et la souplesse la plus gracieuse. Quelques conséquences fausses ou pernicieuses , tu*ées de principes vi*ais et salutaires ; quelques souvenirs amers de ses querelles , bien déplacés dans des écrits qui devroient respirer tout le calme philosophique ; enfin , quelques disparates causées par le passage trop brusque du sérieux au plaisant , ou du noble au familier, voilà , avec un petit nombre de négligences inséparables d'une composition toujours trop rapide, les seuls défauts que laissent apercevoir à l'œil attentif du critique le Poème sur la loi naturelle , le Poème sur le désastre de Lisbonne, et les sept Discours sur r homme.

Voltaire a fait un assez grand nombre de contes et d'épitres. Ses contes ne sont pas naïvement diffus et licencieux comme ceux de La Fontaine. Le fond en

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est généralement philosophique , bien que d'une morale peu sévère; la forme en est élégante et ingénieuse. Les épîtres ont plus de Tariété, plus de mou- Tement que celles de Despréaux , et les idées en sont moins circonscrites ; mais il s'en faut qu'elles soient d'une composition aussi sage, d'une exécution aussi régulière, d'une versification aussi savante. Les épitres de sa vieillesse ont un charme qui semble manquer aux autres : pour la facilité un peu négligée , un peu prosaïque même, mais toujours vive, aimable et piquante, aucun ouvrage, dans ses formes , ne rappelle davantage la manière expéditive d^Horace , et ce qu'il entendoit par ces mots : sermoni propiora*

Le plus satirique des poètes ne pouvoit guère manquer de faire des satires. Voltaire en a fait quelques unes , ou , du moins , on a placé , sous ce titre , quelques pièces qui ne le portent pas , mais où il semble avoir eu plus particulièrement pour but de railler ou d'injurier ses ennemis. A peine, sous ce rapport , les pourroit-on distinguer d'une foule d'autres pièces qui appartiennent à d'autres genres ; car, on le sait , en tout genre d'écrits , à propos de tout et à propos de rien quelquefois , Voltaire ne cessoit de verser le ridicule ou l'opprobre sur ceux qui avoient eu le malheur d'exciter sa facile colère. Souvent il nous égaie à leurs dépens par cette malice ingénieuse, dont l'austère morale et l'exacte justice peuvent murmurer, mais que la bienséance et le bon goût ne sauroient condamner, parce que, épargnant Thonneur, elle attaque seulement l'amour-propre, et qu'elle n'est que l'exagération plaisante d'un ridicule innocent. Mais souvent aussi il

polygraphës. 4n

nous afflige pour lui-même par cette fureur aveugle qui lui fait passer toutes les bornes , le dépouille de toute bonne foi, de tout jugement, de toute pudeur, et pousse en lui la métamorphose jusqu'à le priver entièrement d'esprit.

Dans la poésie légère , Voltaire n'a point d'égal , et ceux qui ont le plus approché de lui , en sont séparés pai* un intervalle immense. Ce genre, qu'on ne peut définir, dont les formes, les sujets et les tons sont ▼artés h l'infini, qui le plus souvent naît de la circonstance et brille par l'à-propos , est tout ce qu'il pouvoity avoir de plus analogue à l'esprit vif, prompt, souple et facile de Voltaire. La plupart des poésies qu'on nommeyàgitives ne s'adressent point au public. Leur destination, bornée à une seule société, quelquefois à une seule personne , leur permet une liberté , un abandon de pensée et de style , dont les bienséances générales ne s'accommoderoient pas toujours ; mais il est des convenances particulières qu'elles doivent surtout observer, et dont le sentiment ne peut appartenir qu'aux écrivains doués d'un tact sûr et délicat : ce tact, Voltaire le possédoit au suprême degré. Les allusions fines, les rapprochements inattendus, les contrastes piquants, l'art de parler plaisamment des choses sérieuses et sérieusement des choses plaisantes, l'art plus difficile de louer sans fadeur et de railler sans amertume; enfin, tout ce que l'esprit, la grâce, le bon goût naturel et le bon ton acquis par la fréquentation du grand monde, peuvent donner de prix à des riens charmants, se trouve réuni dans les poésies fugitives de Voltaire. Il n'y a peut être pas d'exagération

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à dire que Yoltaire , ne fût-il connu que par ces ingénieuses bagatelles ^ seroit encore un des plus étonnants phénomènes de notre littérature.

Terminons cette revue des poèmes de Voltaire , par un coup-d*œil rapide sur son style , dans les genres élevés et sérieux. La clarté parfaite , lexacte convenance entre les idées et les termes, Télégance sans apprêt j et la noblesse sans emphase , telles en sont les qualités dominantes. Mais il est remarquable que cet écrivain , si audacieux du côté de la pensée , fut toujours un peu timide sous le rapport de la diction. Chez lui, la hardiesse des tours elliptiques, des expressions créées et des alliances de mots , est aussi rare qu^elle est fréquente dans Racine et dans Despréaux même. Cela vient sans contredit de ce qu'entraîné par son excessive facilité , il ne travailloit pas assez ses vers, et négligeoit trop, en général , les -artifices du langage. Peut-être aussi , tout poète qu'il étoit et qu'il vouloit être , ne put-il échapper entièrement à l'influence antipoétique qu'à l'époque de ses premiers travaux, les paradoxes de Fontenelle et de La Motte exerçoient impérieusement sur toute la littérature. Quoi qu*il en soit, son style a beaucoup d'éclat, de coloris et d'effet. Il a surtout beaucoup de charme ; et il le doit principalement au mouvement rapide et vrai des idées , au jeu facile et gracieux des expressions. On y a blâmé l'excès de Tantithèse : cette figure , que provoque la forme balancée de notre grand vers , étoit, d'ailleurs , naturelle à un esprit fertile en heureux rapprochements î et peut-être Ta-t-il , en effet, un peu prodiguée. Voltaire , toujours trop ennemi du soin et de la con-

irainte , a mérité encore un autre reproche , et c'est le dernier, celui d'avoir porté trop impatiemment le joug; de la rime, et de Tavoir rejeté en partie. Il eut tort sans doute : ce sont les difficultés qui font un ait ; on ne doit point écarter ni même rendre plus légères celles qui , donnant un mérite de plus k Tartiste , procurent un plaisir de plus au connoisseur.

En poésie, presque tous les genres furent traités par Voltaire ; il est, de même , peu de genres en prose , où il ne se soit exercé. Mous allons maintenant considérer en lui Thislorien , le romancier, le philosophe et le critique. Le roi soldat, à qui il fit trop dlionneur, en l'appelant V Alexandre du Nordy trouva en lui un historien plus brillant encore, et surtout plus fidèle que Quinte* Curce, \^ Histoire de Charles XII est écrite avec une rapidité qui semble égaler celle des exploits du héros. La vérité , dans ce récit , a quelquefois Tair de la fable, comme elle en a Vagrément. Des lecteurs y furent trompés; et ils traitèrent Pouvrage de roman, parce quMl les avoit amusés , en leur retraçant des aventures, en effet, romanesques. L'auteur obtint, en faveur de sa véracité , le témoignage le plus irrécusable de tous, celui du vertueux Stanislas , Fami, le com« pagnon de Charles XII , élevé par ses victoires sur un trône, d'où il fut précipité par ses défaites.

Voltaire , beaucoup plus tard , écrivit V Histoire de l'empire de Russie soas Pierre^le-Grand ^ ce monarque législateur et guerrier, qui, souvent battu par Charles XII, apprit k le battre à son tour, et lui rendit à Pultawa toutes les leçons qu'il avoit reçues de lui. Le règne du prince qui , sortant le premier de la bar-

41 i POLYGRAPHËS.

barie pour en tirer ses sujels , el leur rapportant lous les arts utiles qu'il étoit allé chercher et pratiquer luimême hors de sod empire , fonda tout à la fois Tindépendance de son pouvoir et la grandeur de son peuple, offroit un sujet plus digne des pinceaux de Thistoire , que les courses de l'aventurier couronné, qui, abandonnant sa capitale à dix-huit ans, pour n'y plus rentrer, ût et dé6t des rois, au lieu de l'être lui-même, et mourut d'un coup de feu , sur un parapet , laissant l'Europe incertaine si sa mort était un hasard de b guerre ou un meurtre politique. Mais, quand Voltaire peignit le czar, sa main n'étoit plus aussi légère, ni aussi ferme , et son coloris n'avoit plus la même vivadté. L'ouvrage , d'ailleurs , demandé et presque dicté par deux impératrices qui le payèrent en paroles flatteuses et en présents magnifiques, laisse souvent apercevoir les ménagements intéressés d'un courtisan , où l'on voudroit voir la courageuse indépendance d'uB historien. Il suffira de dire que Voltaire , pour ne pas déplaire à une czarine plus que soupçonnée d'avoir fait 4nourir son époux , n'osa pas juger l'action d'un csar qui avoit fait périr son fils.

Les Annales de l'empire furent le prix de la gracieuse hospitalité que la duchesse de Saxe-Gotha avoit accordée à Voltaire , à sa sortie de Prusse : pi'ix demandé, et consenti avec une égale légèreté. Pour payer cette dette. Voltaire puisa d'abord dans les matériaux de son Essai sur les mœurs et Vesprit des nations y fit de grandes recherches poiu* le reste, et, sur le tout , consulta des hommes très versés dans la connoissanoe de l'histoire et des constitutions de l'em-

pire germanique. De lant de travaux et de soios , il ne résulta qu'une espèce d'Abrégé chronologique, ouvrage froid et décharné , exact et judicieux d'ailleurs , mais plus propre a être consulté qu'à être lu, et trop peu agréable pour être fort instructif.

\J£ssaî sur les mœurs et l'esprit des nations est l'ouvrage le plus considérable qui soit sorti de la plume de Voltaire. Il l'entreprit, a ce qu'il prétend, pour réconcilier avec l'histoire moderne M"*' du Chastelei, qui la trouvoit empreinte^ à chaque page, d'un excès de crédulité peu philosophique. Les leçons <)u^il écrivit pour cette dame ne méritent pas, à beaucoup prés, le même reproche. Il commence son récil h 1 époque où Bossuet termine le sien , c'est-à-dire à l'établissement de lempire de Charlemagne. Son continuateur pour les faits , il s'en faut bien qu'il le soit pour la manière de les envisager : ce sont deux systèmes entièrement opposés. Bossuet , nul n'en peut douter , vouloit la gloire et l'affermissement de la religion; Voltaire, nul n'oseroit le nier, en vouloit l'avihssement et la destruction même. Dans un dessein si différent, ils durent suivre une marche toute contraire. Bossuet rapporte à rétablissement du chris* lianisme , comme à leur unique fin , tous les événements qui se sont succédé depuis la création du monde. Voltaire attribue à son accroissement , comme à leur véritable cause , une grande partie des crimes et des maux qui ont désolé l'univers , depuis la fondation de Tenipire d'Occident. Habituellement sceptique dans l'examen des affaires purement humaines, Voltaire cesse jde l'êtj» , dès que le sacerdoce est mêlé dans

quelque événement. Il devient alors trop ou trop peu crédule, suivant qu'il s'agit du mal ou du bien. 11 hésite à croii*e lès actions généreuses et les vertus désintéi'essées , quand c'est à des prêtres qu'elles sont attribuées ; et il ne doute plus des plus énormes crimes, quand c'est à des prêtres qu'ils sont imputés. Les vices , les foiblesses du clergé sont pour lui un sujet de triomphe et de joie; il en étale le tableau avec complaisance et délectation. Cette partialité étoit l'inévitable effet de la préoccupation anti-religieuse qui ne l'abandonna jamais , qui inspira un grand nombre de ses ouvrages , et dont presque tous les autres portent des traces plus ou moins sensibles. Celui dont nous parlons en ce moment , est écrit toutefois avec une réserve et une décence d'expressions dont l'auteur ne s'affranchit que trop par la suite. 11 appartient à cette époque de sa vie , où , n'ayant pas perdu tout espoir de revenir se fixer a Paris , il en conservoît le désir, et ne vouloit pas s'en ôter la possibilité par des productions trop ouvertement contraires à la religion. Le ton général de l'écrivain est celui d'une malice hypocrite , qui affecte de respecter ce qu'elle outrage , feint de croire ce dont elle essaie de démontrer Tabsurdité , offre , sous la forme du doute, ce dont elle veut qu'on soit le plus certain, et présente, comme une hypothèse , ce qu'eUe entend bien donner pour un fait. L'ouvrage appartient à la critique historique, bien plus qu'à l'histoire proprement dite. Les événements y sont moins rapportés pour euxmêmes , que pour les réflexions qu'ils amènent. Us ne sont , à vrai dire , que le canevas sur lequel brode la

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philosophie de Vollaire. Fidèle à son litre, il s'attache principalement à faire connoîti*e les mœurs et r esprit des nations. Rien ne convenoit mieux ji son génie , si habile à saisir le ridicule des coutumes , des asages, des opinions et des préjugés. De ce fond jaiU lissent en foule les rapprochements singuliers , les saillies ingénieuses et les ti*aits épigrammatiqués. Tout n^est cependant pas dans cet esprit et de ce style. Des faits mémorables sont retracés , des personnages célèbres sont peints avec noblesse et gravité* C'est de la main de Voltaire (qui le croirait? ) qu'est sorti le plus bel éloge -peut-être qui ait jamais été fait de Louis IX; et cette même Jeanne d'Arc , si indignement outragée par le poète , reçoil de Thistorien ui^ légitime tribut d'admiration et de respect, lu Essai sur les mœurs des nations semble être le produit d'une immense lecture. On s'étonne que Voltaire; d'un esprit si impatient et si délicat, ait pu dévorer tant de matériaux durs et rebutants , qu'à cette épo<que l'érudition et la critique n'avoieot point eaçoi^e tirés de leurs ténèbres, et placés sous la main des écrir Tains. Mais Voltaire lisoii vite et lisoil bieà; c'est ce (pii faisoit dire à un de ses admirateurs , qu'// avoH le don des langues et des in-^/oUo* Il s'est trompé aur des noms , des dates , ou des. faits, d'une médiocre importance. Ses adversaires en on b, peut-être lait un trop grand bruit. £u général, il est plus, passionné. qa'îl n'est inexact; et il ^ombe mo^ns souvent en faute , qu^ilme lui arrive de . vouloir induii*e les auti*es en erreur. Un des meilburs juges en cette matière, l'An* glois Robertson , lui a- rendu la jusliœ que ses compa-

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trîoies lui rofasoieBt. Il le blâme de n* avoir pus respec té davantage la religion; mais il le i*ecomioit pour un historien savant et profond.

Le Siècle de Louis XI F, continuation de VEssai sur Us mœurs et l'esprit des nations y esl, de tous les ouvrages historiques de Voltaire , celui qui a reçu le plus d'éloges et essuyé le moins de critiques. C'est un beau tableau représentant un beau règne. L'au* teur , pour le peindre , étoit au point de Tue le pl«is £ftvorable. Sa préfère jeunesse s^étoit écoolée pe&r dant les dernières années de Louis XIV j et il avoit fr^ quenté plusieurs des hommes qui avoient approché le monarque, et siégé dans ses conseib. Mais il ne se pressa point de mettre en oauyre fes matériaux qu'il avoit amassés. C'est dans la maturité de Tàge, à une époque où Tenthoustasme , causé par les brillan» tes prospérités de ce règne,. et le dénigrement produit par les sombres calamités qui en afEUgèrent , k fin y avoient également disparu , pour, faire place à l'esprit de justice, que Voltaire entreprit dexetraoer un siècle où les armes, les lois, l'administration, ie commerce, l'industrie, les lettres, les sciences et les arts, sembloient avoir uni toutes leurs palmes <, pour faire présent à la France d'an immortel faisceau de gloire. L'historien a toute l'impartialité qui peut.s'ac* qorder avec une juste admiration* S'il vante les: belles qu^ités et les grandes actions du monarque,- il ne dt^ simule ni ses fautes qu'il expia par im si nobleaveu^ ni ses malheurs qu'il soutint avec une si admirable constance*, ni les misères de son peuple qu'il. s'affli* gepit tant de ne pouvoir soulager*: Claaifrteel ouvrage.

Vokaire faii preuve d^un zèle patriotique , dont i'd>> sence se fait trop remarquer dans quelques autres : il s*j montre véritablement François; et, en le Usant , on se sent fier de Tétre. On Ta blâmé d^avoir divisé son histoire en chapitres, au lieu d^avoir pris pour modèles ces larges compositions des hisloi-iens de l'an* iiquité , ou la suite des é vénesrieDts s'entrelace avec art et se déroule avec majesté, sans repos ni interrup^ tîon. Il est facile de le justiGer de ce reproche qui lui fut adressé également au sujet de V Essai sur les mœmis. Les anciens j>ouvoient peindre, k grands traits et par ^andes maisses. Leurs afTaires peu compliquées , ayant pour mobiles des, passions plutôt que des imé-* rets, se décidoia:it vivement, et aux yeux de tous, sur la place publique ou sur le champ de bataille. Des résolutions dictées par le vœu populaire , des traités fort simples que le fer tmposoit et rompoit tour à. tour^ et des guerres sanglantes que terminoii la destruction ou la conquête d^une nation , c'éloil là toute letfr por lîtiqtie au dedans et (m dehors. '€hez les moderae&y au contraire, l'administration intérieure des états est une machine, dont mille besoÎDS noui^aux ont mulli-

plié les ressorts.; le commerce a établi une feule de rapsports entre les peuples; et les relations des. gouvernements entre eux. forment une science mysté*rieuse et vraiment occulte , dont souvaoi le ti^iomphe eal de .parler, aans rien dire et d'agir sans rien faire*: Lorsque, dans les sciences d'observation, les fait^ ëeviemient trop nombreux , on est obligé . de créer des méthodes c^t de» classificalions. L'histotre moderne a subi la Ipi commune. La multiplicité des élë^

ments dont .elle se compose , a forcé d'avoir recours aux divisions systématiques.

Le Précis du siècle de Louis XV continue le Siècle de Louis XI F j maïs dans un degré inférieur d'intérêl et de mérite : c'est une ébauche imparfaite , à la suite d'une peintui^ achevée. Tous les chapitres ne sont pas du même temps , et Ton diroit qu'ils ne sont pas tous de latnéme main. Ceux qui renferment les aventures extraordinaires du prince Edouard furent composés en 1748, et ce sont les plus curieux , les plus bril- . lants, sans contredit. Il est présumable que Voltaire , témoin de jdusieurs des grands événements du règne, et lié avec plusieurs des personnages importants qu'on y avoit vus figurer, en avoit écrit à mesure le récit, et qu'après la mort de Louis XY, il tira de son portefeuille tous ces morceaux,, et les reunit à la hâte.

Voltaire avoit été souvent menacé de se voir poursuivi juridiquement pour la publication de ses écrits contre la religion. Voulant punir la magistrature des craintes qu'elle lui avoit causées , il fit V Histoire du parlement de Paris , qui fut pour lui une occasion de craintes nouvelles. Cet ouvrage, où il combattoit les prétentions d'une cour do justice, qui, à la faveur d'un abus de mot8> vouloit être un pouvoir politique, et où il dérouloit la série de ses erreurs judiciaires, aussi. bien que de ses entreprises contre l'autorîlé royale, pou voit devenir la cause secrète d'une persécution dont le prétexte n'eàt pas manqué. Effirayé de son imprudence, il désavoua l'ouvrage de toutes ses forces ; et il en dit beaiicoup de mal pouTifaîre croire

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qu'il n^éloit pas de lui. On crut tout le mal qu'il en disoit , et on continua de le lui attribuer.

n y a peu de lectures aussi atti*ayantes que celle des Romans de Voltaire. Moins étendus que les coinpositions qu'on nomme ainsi ordinairement, on les appelleroit plus volontiers des Contes : plusieurs , pour le genre , ressemblent k ceux que l'Orient nous a transmis, et quelques uns sont, en partie , des emprunts faits à la littérature angloisev Presque tous ont un but philosophique. Ainsi, Zadig a pour objet de démontrer que la providence nous conduit par des ▼oies dont le secret lui appartient , et dont souvent s'indigne notre raison bornée et peu soumise. Candidô , tableau épouvantablement gai des misères de la ▼ie humaine , est une réfutation du s^ystème de l'optimisme, déjà combattu plus sérieusement par Tauteur , dans son poème du Désastre de Lisbonne; et Meninon tend à prouver que le projet d'être parfaitement raisonnable est un projet parfaitement fou : espèce d'erreur où, à vrai dire, les hommes tombent Irop rarement , pour qu'il soit bien nécessaire de les en préserver. Les Voyages de Scarmentado, la Vision de Baboac^ MiciomégoLs y etc., cachent également, sous des fictions de l'ordre naturel ou merveilleux , quelque principe de philosophie spéculative , ou quelque vérité de morale pratique. V Ingénu n'a pas cette unité de but moral ou philosophique , qui fait de tous les autres comme autant d'apologues; c'est un tissu d'aventures vraisemblables , dont chacune , ainsi que tout événement de la vie , porte avec soi son instruction. La raison et l'esprit, le plaisant et le pathé-^

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tique, y sont mêlés et fondus arvec cet art facile et heureux qui constitue proprement la manière de Voltaire. Pour faire entrer dans un même cadre les mœurs contrastées de plusieurs peuples divers , genre de peinture où il excelloit , Voltaire fait voyager au loin les héros de presque tous ses romans. Les objets , vus par un étranger, teb qu'ils sont dans la réalité, et non tels que l'accoutumance les fait paroftre aux yetix des habitants du pays , sont présentés naturellement soos leur aspect le plus philosophique et le plus pijquant : c'est l'artifice des Lettres Persanes; c'est aussi celui de Candide y de Scarmenlado y de la Princesse de Babylcfie, de V Ingénu ^ etc. On rencontre à regret, dans ces compositions charmantes, quelques allusions irréligieuses, quelques traits d'animosité personnelle, et quelques plaisanteries d'un cynisme de mauvab goût , trois espè^s de taches dont on peut dire que n'est exempt presque aucun des ouvrages de la vieillesse de l'auteur.

Voltaire ne voulut ou plutôt ne put rester indif* férent à rien de ce qui est du ressort de la pensée t l'aci ivité de son esprit s'étendit à tout ; les objets les plus étrangers à ses habitudes, à ses goûts littéraires, excitèrent sa cui'iosité ou tentèrent son ambition. C'est ainsi qu'il écrivit sur l'économie politique , la législation et la jurisprudence ; c'est ainsi qu'il traita de la physique générale et de l'histoire naturelle. Dans les sciences naturelles, comme dans les sciences politi'ques, il porta sa pénétration vive, et son jugement essentiellement droit. Mais, là même, ses passions obscurcirent et faussèrent trop souvent sa raison. Il

▼oulovt délruire les anciens préjugés des peuples, et il meitok les siens à la place. Sa haine contre les prêtres ne se cache pas toujours assez adroitement sous les apparences d'un ardent amour pour Thumanité ; et , dans sa passion contre la Genèse , il attaque quelquefois la saine physique , en croyant n'attaquer que les livres sacrés. Les géomètres ne le comptent pas parmi eux : mais ils sont fiers de Thommage que son génie rendit à leur science , et ils recounoissent que ses Eléments ds la philosophie de Newton contribué* rent k la chute du cartésianisme , en rendant populaires les vérités nouvelles qui en détruisoient le prestige. Quand il s'agit de Voltaire , le mot de Philosophie prend une acception restreinte et particulière : il est alors lé synonyme exact d'incrédulité en matière de religion. Un jour le lieutenant de police Héraolt lui avoit dit : Quoi qae vous écrivieZy vous ne viendrez pas à bout de détruire la religion chrétienne. Cest ce qae nous verrons y répondit-il. Je sais las, dit-il un autre jour, de les entendre répéter que doute hommes ont suffi pour établir le christianisme : fai envie de Uur prouver qu^il n^enfiiut qu^un pour le détraire. il ne tint pas à lui que ce funeste dessein ne fût accompli. Il est peu de ses ouvrages où la religion ne reçoive quelque atteinte; et l'on pourroit presque dire de ceux où elle est épargna, que ce sont des distractions ou des armistices. Sa première attaque fut la plus mesurée» et elle étoit bien vive pour l'époque. Nous voulons parler des Lettres philosophiques , ouvrage où , non content de feire connottre à la France la philosophie et la Httérature , la religion et le gouvernement de

424 POtYGR APRES»

l'Angleterre, il discutait, avec uoe hardiesse digne des plus libres penseurs de Londres , les questions les plus délicates de la métaphysique, de la théologie même, et commençoil ses agressions contre Pascal , ce gàiie iocoromode a tous les adversaires de la révélation. Mais c%st k partir de son établissement à Ferney, qu'il garda te moms de ménagements et mit le plus de persévérance dans ses hostilités contre le christianisme, et contre le catholicisme en particulier. Ce fut une guerre de tous les jours , de tous les instants. Les traités et les pamphlets, les dissertations et les facéties, les écrits qu'il livroit à la presse et les lettres même qu'il confioit à h. poste, tout lui servoit d'armes, tout étoit employé par lui, pour avilir et ruiner la religion ^ animer ses ennemis, et diffamer ses défenseurs. Dans ce débordement d'ouvrages anti-chrétiens, se distinguent, par la masse ainsi que par la violence,' la Philosophie de V histoire j la Bible cotnmentée, X Examen impar^ tant de milord Bolingbroke et \ Histoire de FétabUssèment du christianisme.

Voltaire se présente à nous maintenant comme critique en matière de littérature. Nous ne comprenons point , dans ses travaux en ce genre, ses nombreuses diatribes contre les auteurs qui lui faisoient ombrage , ou qui avoient attaqué ses écrits. Nous ne voulons parler ici que des jugements calmes et réfléchis qu'il porta sur les productions littéraires des différents pays et des différents siècles* Sa critique est peu approfondie , peu philosophique. Il remonte rarement jusqu'à ces premiers principes de notre organisation morale, sur lesquels sont fondées les règles de tous les

POLYGRAPHKS. 425

arts. Il manque souveat d'exactitnde dans les faiis^ et quelquefois de justesse dans les conséquences qu'il en tire. Maïs, en général, ses décisions^ émanées d'un sentiment prompt et sûr, et éclairées des lumières d'une longue pratique, sont les arrêts mêmes de la raison et du goût, rendus dans un langage toujours clair, précis, élégant et ingénieux. Les Commentaires sur Corneille y son ouvrage de critique le plus considérable, est aussi celui qui a donné lieu aux reproches les plus yifs et les plua nombreux . 11 en a mérité quelques uns. N'ayant point eu le soin de recourir aux meilleures éitttions de Corneille, le commentateur relève souvent des Êiutes que l'auteur a corrigées. Souvent aussi , ne lui tenant pas compte de l'état de la langue à l'époque où il écrivoit , il condamne, comme incorrectes ou barbares, des expressions qui ne l'éloient point alors. Quelquefois ses remarques, trop minutieuses ou trop sévères , sembleroient partir d'un homme qui méconnoit les privilèges du langage poétique. En6n , il témoigne l'impatience et le dégoût que lui causent les derniers ouvrages de Corneille , en des termes que devroit lui interdire un juste respect pour le père de notice théâtre. Mais aussi quel écrivain rendit un plus éclatant hommage au génie qui enfanta la merveille du Cid? Qui exprima plus éloquemment une plus vive et plus franche admiiation pour tant de beautés sublimes ? Voltaire, a-t-on dit , était jaloux de Corneille. L'envie ne met pas tant de chaleur dans 1 éloge y et elle met plus d'adresse dans le blâme. Pourquoi d'ailleurs auroit-il été jaloux de Corneille? Il ne l'étoil pas de Racine.

426 POLYGEAPHÉS.

Il est une foule de petits écrits de Voltaire, ipie toute la science bibliographique auroit peine à classer^ tant les sujets en sont divers et les formes yariée». La critique, par la même raison, doit l'énoncer à les diviser pour en faire Texamen ; et elle ne peut les em» brasser tous dans un même jugement. Le plus grand nombre de ces morceaux ont été rangés par les éditeurs de Voltaire sous la forme d'un Dictionnaire qu'ils ont ^p^eléphilûSûpAiçoâ. Ce recueil montre l'homme toal entier, avec toutes ses contradictions et tontes ses disparates, e'est-à-dire avec l'exactitude de son juge* ment et le libertinage de son esprit, l'étendue de son savoir et Tincertitude de ses principes , les grâces de son style et les erreurs de sa pensée. C'est Voltaire , s'intéressant k tout, parlant de tout, non pas dogmali* queroent, mais avec abandon et légèreté , et se livrant à rimpression instantanée que reçoit de chaque obfet sa Tive et mobile imagination. D'autres recueils, ap> pelés Mélanges historiqaes ou littéraires^ offrent, en grande partie , les représailles , souvent excessives et cruelles, qu'il exerça contre ses adversaires. Il fit quel* quefois trop d'honneur aux uns; quelquefois il fit in* jure aux autres ; et trop souvent il manqua d^égards pour lui-même , en prodiguant l'outrage grossier et l'invectiTC calomnieuse. Il savoit se moquer avec grâce d'une pensée, d'une expression, dont le ridicule avoit choqué son esprit juste ou son goût délicat; mais il étoit rarement en son pouvoir de réfiiter avec modération une critique qui avoit blessé son amour-propre. Du reste, comme, dans le jugement de cet homme si divers , susceptible de tant d'impressions, et doué de

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tant de facullés, on ne peut rien rmconlrer de bon on de mauvais, que Texerople du contraire ne Tienne aussitôt s'offrir, il est impossible de méconnoître qu^il lui ai*riva quelquefois de punir, avec la gaieté la plus franche et du meilleur goût , les attaques indiscrètes ou les rivalités ridicules. Pompignan et Maupertuis sont d^étemels monuments de cette justice, exercée par un esprit supérieur envers la médiocrité imprudente ou jalouse.

Voltaire écrivit un nombre incalculable de lettres : il les écrivit sans soin, sans prétention, et certainement sans songer qu^dles dussent être un jour recu^llies et imprimées. Mais, conservées par ceux qui s^honoroîent de les avoir reçues, elles sont deve*» nues une partie considérable de ses Œuvres, on peut même dire de sa gloire. Cette Correspondance , par sa masse, qui s'accrott encore chaque jour, excite d'abord un sentiment de surprise ; on se demande comment l'hooime, qui incessamment* occupoit la scène et fatiguoit la presse, put, au milieu de tant de travaux , trouver le temps d'écrire un si prodigieux nombre de lettres, qu'il semble que tous les ikistants d'un autre homme y eussent à peine suffi. Rien n'atteste mieux Finconoevable facilité dont Voltaire étoit doué. Ces lettres, en ajoutant , s'il se peut , à sa réputation d'esprit , ont porté de graves atteintes à sa considération morale. Nous aurons bîaiitôt k exa^ miner les reproches de plus d'un genre qu'elles ont attirés h sa mémoire. Nous ne les considérerons eii ce moment que seus le rapport littéi^ro; et à cet égard , nos éloges ne seront mêlés d'aucun . blâme.

428 POLTGKAPHES.

Si Ton en excepte quelques billets , où Voltaire avoit le bon esprit de ne pas demander h Tabbe Moussinot , des écrans , des lunettes ou des pinces à épiler, autrement que les eût demandés un homme ordinaire, *et surtout ces lettres si nombreuses et si longues à M. d'Ârgental , où il défend, avec une chaleur qu'il est impossible de partager, les plus mauvais passages de ses plus mauvaises tragédies, et nous fatigue des étemelles formules de son cuite tf hyperdali'e pour les divins anges, il n'est pas de lecture plus variée , plus amusante que celle de sa Correspondance. Les mêmes qualités de Tesprit qui, dans la poésie fugitive, le mettent au-dessus de toute comparaison , lui assurent une égale supériorité dans le genre épistolaire. On ne peut prodiguer, avec plus d'aisance et de gi'âce, plus de traits fins et piquants, plus de saillies malignes ou plaisantes; parler aux autres et d'eux et de soi-même avec une convenance plus délicate; enfin, faire un usage plus heureux des richesses du langage familier, c'est-à-dire de ces ellipses si favorables au commerce des intelligences vives et promptes, de ces gallicismes et de ces proverbes, dont les uns constatent le génie de notre langue, et lès autres celui de notre nation.

Nous avons plus haut caractérisé le style poétique de Voltaire. Il nous reste h donner une idée générale de son style en prose ; c'est lui-même qui nous en fournira le texte ; nous ne ferons que le développer. Une femme d'esprit étoit allée le visiter à Femey. Il lui demanda à qui l'on penaoit po«ir une place qui étoit vacante à l'Académie. On se propose j dît-

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elle, ^y twnmier M. de Baisgelin. Ah! ak\ dit Vollaire, cest un homme qui fait bien la phrase; et là-dessus , cette dame croît devoir lui faire un eomplimeDt sur le mérite des sieones. M^ phrases 1 mes phrases l s'écrie Yollaire d'une voix retentissante, apprenez^ Madame^ que je n'ai pas fait une phrase de ma vie^ et Je m'en vante. Si par phrase on entend un assaobltige de paroles choisies et distribuées avec un art qui sente le travail et la prétention, où récrivain semble s'être occupé moins des choses que des mets, où surtout, soit une fausse élévation , aoit une fausse énergie, exagère et déna* ture la pensée, Voltaire se rendoit justice, on ne trouveroit pas une seule phrase dans ses innombrables écrits* Les qualités particulières de sa prose sont la clarté brillante, la facilité gracieuse, la simplicité élégante , la justesse des mouvements, la variété des iaurs, la parfaite convenance du. ton avec le sujet et 4e Texpressidn avec Tidée. Il est, sans doute., d'au*trea caractères de Atyle, d'un mérite différent, mais non pas inégal; et ^ sans les spécifier, il doit suiBre de nommer quelques uns des grands écrivains qui en ont offert «les modèles « La Bruyère et Montes<> quieu, Pascal et Bossuet, Fénélon et Massilloo, J*-J... Rousseau et Buffon, ont une mani^. d'écrire w plus énergique, ou .pki$ passionnée , ou plus msn jestueuse, ou plus savamment travaillée que celle de Voltaire ; et ils »'ont pas fait de ces phrases dont iè se défendoift si fort. Voltaire, qui ne possédoit pas natureilanieBl. ces diverses qualités, fit sage-ment de ne. pas les affeeter,, et il est prcd>able qu'il*

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losopkie n^empéchail ptfl d'être infiniment sensible aux moindres caresses du pouvoir. Mais, loin de l'attirer, on le repoussa, lorsqu'il se présentoît de hii-même aux liens dans lesquels il étoit si facile de l'arrêter. Ce n'étoit point assez d'imprudence : quand Voltaire quitta la Prusse, on lui ferma les portes de Paris et presque de la France. Au sein de la capitale, sous Toeil de l^utorité et sous la main même du parlement, le soin seul de sa sûreté et de son repos, dans un âge qui louchoit à la vieillesse ^ l'eut certainement contraint , sinon à respecter la religion dans ses écrits , du moins à la ménager, et à couvrir ses attaques conti'e elle de ces voiles énigmatiques, qui empêchent l'ign(H*ance de les voir, et permettent à l'indulgence de ne pas les i^emarquer. Mais, k>anni de Paris, sa patrie, il se retrancha dans Ferney comme dans une forteresse élevée par un nemi, sur la frontière d7un pays cpi'il veut 1er impunémenl; et c'est de là que, pendant vingt années, loin du pouvoir dont il redoutoit moins les atteintes, et de la société dont il perdoit de vue les bienséances, il versa sur le royaume ces flots d'écrits scandaleux qui ont porté le mépris de la religion jusque dans les derniers rangs de la société. Airdent et, dangereux adversaire du christianisme^ Yohaire ne poussa cependant pas L'incrédulité jusqu'à nier Texistenee d'un être suprême. Loin de là : il soutint ce dogme fondamental par. tous les argu- Hients que sa raison put lui fournir; et, plus ^heureux que beaucoup de longs traités,, deux de ses vers l'ont imprimé dans les esprits, comme une vé*

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rite nécessaire et hors de doute. Il fil plus ; il combattit avec énergie la désolante et immorale doctrine de Fathéisme. On n'oseroit pas affirmer que l'immatérialité de Tame et son immortalité, conséquences près-» que rigoureuses du pi*emier principe admis par lui, fussent également Tobjet de sa conyiction. "Les variations et les contrariétés perpétuelles de son esprit , à ce sujet, laissent la question indécise.

Voltaire , qui fît une si longue et si rude guerre à la religion chrétienne, usa toujours d'une assez grande reserve à Tégard du gouvernement ; et il blàmoit sévèrement les écrivains de son parti, qui, non contents de combattre les abus de l'autorité rovale « avotent l'imprudence d'en saper les fondements. Il eût élé excusable cependant de haïr le pouvoir arbitraire; car il en fut plus d%ne fois l'innocente victime. Mais il entroit dans sa politique anti-religieuse de ménager les rois , tandis qu'il attaquoit les prêtres : il s'efTorçoit de démontrer aux premiers que les autres étoient les plus redoutables ennemis de leur puissance ; et, s'il n'espéroit pas les avoir pour auxiliaires, il se flattoit du moins de les engager à la neutralité. Au reste , il étoit trop essentiellement ami de Tordre matériel de la société, pour n'être pas le partisan du pouvoir qui le maintient ; et son goût si vif pour toute espèce d'éclat et d'élégance , le rendoit très favorable aux pompes et aux profusions d'une monarchie absolue. On a dit avec raison qu'il eût eu horreur de cette révolution que ses écrits serobloient avoir préparée , et que les mêmes hommes qui le divinisèrent après sa mort, eussent fait tomber sa tête sur l'échafaud , I. 28

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sans respect des laorters dont elle étoit cburgée. Aujourd'hui les amis de la liberté, qui ne sont pas les ennemis de la religion , font peu de cas de sa philosophie : sous ce rapport, il est resté seulement Tidole de ceux qui croient chérir la liberté parce qu'ils détestent la religion.

Voltaire a été souvent accusé d'avarice : ce repro-\ che ne paroit nullement fondé. N'ayant eu pour patrimoine qu'un peu plus de quatre mille livres de rente , il sentit de bonne heure que la richesse , en lui procurant les jouissances du luxe qu'il aimoit, lui assurcroît les avantages de l'indépendance qu'il aimoit plus encore , et il résolut de se faire ce qu'on appelle une fortune. Nous avons déjà dit quel fut le fondement de la sienne , par quels moyens il l'accrut , et à quel point elle s'éleva. Dims sa jeunesse, le désir d'augraetiter son bien ne l'empêchoit par d'en faire usage. H dépensoit beaucoup d'argent pour sa personne , en perdoit quelquefois beaucoup au jeu , et en prétoit , dans l'occasion , à des amis qui ne le lui rendoient pas ; mais il savoit en gagner plus qu'il n'en pouvoit dépenser ; et cet excédant formoit des économies qu'il avoit l'art de grossir : on a lieu d'admii*er la suite et l'habileté avec laquelle il dirigeoit l'emploi de ses fonds. Sa libéralité parut croître avec sa fortune. Ses nièces durent k ses bienfaits d'honorables établissements ; plusieurs jeunes écrivains nécessiteux recevoient de lui de petits secours qu'il modéroit à dessein, pour ne point favoriser en eux la paresse ou le désordre, mais qui, répétée, satisfaisoient à leurs plus pressants besoins. C'est a Ferney suitout qu'il exerça

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sa générosité de la manière la plus utile aux autres, et la plus glorieuse pour lui-même* Des sommes considérables , prêtées au plus modique intérêt , et souyent abandonnées par le prêteur, firent d'un misérable hameau un bourg florissant, et procurèrent Taisance aux habitants, en leur louraissant les moyens ^d'exercer leur industrie. Ce sont là des faits inconlestés, et ib ne sont point d'un avare. Il est vrai que M "Denis, dans un démêlé d'intérêt, éerivoità son oncle ces propres paroles : V avarice vous poignarde; mais M"* Denis, femme dépensière et avide, confondoit, sans doute, dans sa furlhr, ^économie et l'ordre qui fondent , conservent et accroissent les fortunes , avec l'avarice qui les borne et les rend stériles. Du reste, elle étoilla dernière qui dût tenir un pareil langage : c'étoil ^ dans sa bouche , le comble de Tingratitude. Nous ne voulons pas nier, toutefois, qu'au milieu de tant de sommes données au luxe ou k la bienfaisance , il ne soit échappé à Voltaire quelques traits d'humeur parcimonieuse ; mais ce sont des bizarreries, des caprices, et il en étoit rempli. On a dit long-temps qu'il avoit rançonné ses libi^ires , et les avoit ruinés en publiant sans cesse de nouvelles éditions de ses œuvres, qui anéantissoient , dans leurs mains, toute la valeur des éditions précédentes : c'est une vieille calonmie qui n'a plus cours. Il est prouvé, par sa correspondance, qu'il renonça d'assez bonne heure à tirer pour lui-même aucune rétribution de ses ouvrages. Quand il ne les donnoit pas aux libraires , il faisoit présent du produit à quelqu'un de ses amis ou de ses protégés. Il en étoit de même pour ses pièces de théâtre.

4 36 POLYGRAPHËS.

Voltaii'e étoit trop avide de gloire pour ne pas roîr, avec quelque dépit, qu^on entrai avec lui en partage d^un bleu quUl auroit voulu posséder tout entier; mais il ne nous semble pas que la jalousie toute seule l^ait poussé aux excès d^injuslice et de détraction qu^on attribue exclusivement à ce motif. II fut moins jaloux du mérite de Crébillon, qu^il sentoit fort inférieur au sien, qu'irrité de ^injustice d'une cabale obstinée à placer au-dessus de lui un poète barbare qui n'eut que de rares éclairs de génie , et ne sut jamais écrire. Trois écrivains du dernier siècle ont pu lui porter ombrage par un grand talent qu'entouroit une grande renommée : nous voulons parler de Montesquieu, de BufFon et de J.-J. Rousseau; mais tous trois eurent envers lui des torts, de premiers torts qui permettent de douter que la jalousie fût le principe de son inimitié ou de son éloignement pour eux. On peut croire seulement qu'ayant à se plaindre de leurs procédés , il n'en fut que plus importuné par l'éclat de leur réputation , et quHl eût trouvé moins à redire dans leurs ouvrages , si le public les avoit moins approuvés. Rousseau rom< pit avec lui, et mérita sa haine en répondant par des injures brutales a de généreuses offres de service. Quant a Buffon et a Montesquieu surtout, ils témoignoient assez ouvertement le peu de cas qu'ils faisoient de ses brillants écrits. Cet injuste dédain ne suffîsoit-il pas pour exciter l'animadversion de Voltaire, sans que l'envie y fût pour rien? et n'étoit-il pas causé lui-même par un peu de jalousie ?

Voltaii^e fut le plus irascible des hommes. Assez docile aux avis de l'amitié , il étoit plus que récalci-

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irant aux conseils de la critique. Quelque écrivain osoir-il relever les défauts de ses ouvrages , ou seulement n'en pas admirer assez les beautés , il en étoit profondément blessé, et son ressentiment n'a voit ni mesure ni terme* On a dit, et nous répétons avec confiance, quHl ne fut jamais, ou, du moins, quMl ne fut que très rarement lagresseur : il en dut être ainsi. Ses succès, si précoces et si brillants, suscitèrent de bonne heure contre lui une foule d'envieux obscurs , qui espéroient, en attaquant un homme sur qui le public avoit les yeux fixés , détourner sur eux-mêmes quelques uns de ses regards. Mais, au lieu de les dédaigner, comme le lui conseilloient son repos et sa gloire, illes poursuivit avec une rage aveugle, qui fit trop souvent retomber sur lui-même Topprobre dont il les vouloit couvrir. Il exerça les mêmes vengeances envers des hommes vraiment estimables , dont tout le crime étoit de défendre , contre ses mépris, une religion qui étoit Tobjet de leurs respects*. Il sembleroit que des haines d'une telle violence n'eussent pas du être de longâe durée. Mais, parmi ses ennemis, on en compte plusieurs contre qui sa fureur ne fut point épuisée par vingt années d'injures , et que le tombeau même ne mit point à l'abri de ses outrages. Toutefois, U n'étoît pas impossible de le désarmer : en lui peignant soumis ou malheureux les hommes qu'il détestoit le plus, on réussissoit k lui surprendre quelques mouvements de générosité ou de compassion pour eux.

Ennemi terrible dans sa colère et persévérant dans sa haine. Voltaire fut aussi, quoi qu'on en ait pu dire3

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ami sincère et constant. En vingt endroits de ses ouvrages, il parle de Tarait ié en homme qui en sent profondément tous les devoirs et toutes les douceurs. Ce seroit peu des écrits , si l'on ne voyoit les faits y répondre. L'amitié qui Tunissoit au président de Maisons, a Cideville , k Formonl , à Vauvcnargues , a M . d'Ârgental , fut tendre et presque passionnée ; celle qu il eut pour Tiiiriot fut généreuse et indulgente : toutes furent k l'épreuve de l'absence, s'accrurent avec le temps , et ne finirent qu'avec la vie. Il sembloH réserver pour ce sentiment toute l'ardeur d'une aine que les tendresses du sang et les transports même de Tamour n'échauffoient que fort modérément.

L'amour de l'humanité parut être aussi une des passions de Voltaire : elle respire dans tous ses ouvrages ; et rien n'autorise à douter qu'elle existât dans son cœur. Sans croire, avec quelques superstitieux admirateurs de cet ^nemi de toute superstition , qvCk chaque jour anniversaire de la Saînt-Barthélerai la fièvre allumât son sang , on ne peut nier qu'à la vue des scènes de barbarie , d'oppression ou d'iri justice, dont le monde est trop souvent le théâtre , une généreuse indignation n'enflammât son esprit et son zèle. On a vu avec quelle ardeur, souvent suivie du succès, il poursuivit la réparation des sanglante» erreurs de la justice. On doit ajouter que ses longues et courageuses réclamations ne contribuèrent pas médiocrement à fdfere adoucir la cruauté de nos anciennes Ichs pénales.

Un de ses torts les plus inexcusables, celui dont sa correspondance fournit mille preuves affligeantes,

c'est d'a¥oir manqué à la vraie dignité de Thoinnie , en trahissant sa conscience, en se parjurant, en désavouant ses ouvrages , en accablant de flatteries et de caresses, dans ses lettres, les mêmes hommes que, sous la même date , il couvroit de ridicules ; et , ce qui est pis encore, en déchirant, dans des écrits clan-» destins , qnielques un«8 des personnes a qui il prodi* guoit le plus de témoignages d:amitié ou de considération. £spéreroit-on le justifier d'avoir renié ses ouvrages, en disant qu'il ne pouvoit les reconaoitre sans danger? Ce seroit l'apologie des malfaiteurs qui dénient leurs actions criminelles. Si Voltaire eût eu dans l'ame ce vif sentiment d'honneur qui s'indigne du viensonge comme d'une lâcheté, il n'eût nen écrit qui pût le forcer à mentir : nous aurions beaucoup de mauvais ouvrages de inoins , beaucoup de bons ouvrages de plus , et la mémoire de l'écrivain seroit plus respectée ^ Le marquis de Thibouville étoit un homme de mœurs infâmes; mais Voltaire devoit-ii, dans le poème de la Pacelie, le flétrir de la même main dont il lui écrivoit chaque joijr des lettres rem**

* On ne p««lrien dire de plii« Ibit , à ce sujet, que ce que Yoluùre a dit lui-même > dans un temps^ il est Traî, où il n'avoit point encore la manie de combatire la religion sans relâclie el sans ménagement. n écrivoit à Thîriot , en 1 738 : « Je trouve qu'il est mal à de certaines « gens de publier des ouvrages auxquels ils seroient filchés de mettre m leur non an bas. «/^^ seroù hmiteux à Fexeàs tauks Us fois qu'U/mt" « droU nier un ouvrage dont Je seroù auiair:^*dimtroiB mille fois mieux « l'avouer, tout méchant qu'il est, que d'être exposé à mentir trente « fois par jour ; et comme , en l'avouant, je me ferois beaucoup d'en- « nemis et m'acquerrois peu de gloire , j'aime mieux tout net le sup- « primer» >

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plies de protestations affectueuses? Parce qu'il arott peut-être élevé trop haut le mérite de \ Abrégé chro^ nologiqae du président Hénault, devoit-tl le ravaler dans un libelle pseudonyme, et pousser le raffinement de la perfidie jusqu^à Tenvoyer lui-même au président, en lui offrant de prendre sa défense? Il nous en coûte de rappeler de pareils traits; mais ils sont vrais, ils sont connus : les taii*e , seroit trahir notre devoir en pure perle. Nous ne relèverons pas avec sévérité les jugements contradictoires qu'il porta sur les mêmes choses , à des distances plus ou moins grandes. Tout change autour de nous, et nous changeons nousmêmes : ce qui d'abord sembloit digne de notre estime, devient digne de notre mépris ; et notice goût , notre raison même éprouvent des variations. La véritable inconséquence seroit d'être toujours du même avis et de tenii* toujours le même langage sur des choses qui ne sont plus ou ne nous paroissent plus les mêmes. Nous insisterons moins encore sur ces lettres si complimenteuses , qu'au même instant d'aut]*es lettres, écrites à d'autres personnes, démentoient quelquefois si cruellement. Le commerce de la vie est malheureusement plein de ces faussetés. Nous croyons seulement que Voltaii^, k la fois très désireux, de piaille et très empressé de médire , pratiqua plus souvent et porta plus loin que personne cette sorte de duplicité. Il est vrai qu'en ce genre les torts des autres restent ordinairement secrets , tandis que ceux de Voltaire ont été tous révélés à la fois par une publication qui n'a fait grâce à rien de ce qu'elle avoit pu recueillir. Nous doutons fort que l'homme le plus

constant dans ses opinions et le plus sincère dans son langage consentit , si la chose étoit possible , à ce qi^e les lettres , les billets de sa vie entière fussent tout-àcoup reproduits par Timpression.

LWganisation tout extraordinaire de Voltaire, Textrcme sensibilité qui le rendoit susceptible à la fois de mille impressions diverses et même contraires, Pexcessive mobilité qui le faisoit passer, en un instant, de la gaieté à la tristesse , de Tattendrissement à la fureur, de Taudace à l'abattement , expliquent Thomme en même temps que Técrivain, rendent raison des inconséquences de sa conduite et des disparates de son talent. Son esprit étoit certainement le plus droit, le plus sain dont un homme pôt être doué ; et son ame, nous aimons à le croire , étoit naturellement ouverte aux sentiments généreux : mais des passions , dont la source étoit un amour de la célébrité , exalté jusqu'à ce point qui en fait une frénésie, ont trop souvent troublé et perverti Pusage de ces précieuses qualités. Il y avoit en lui comme une lutte continuelle du bon et du mauvais principe. Suivant que l'un ou l'autre étoit vainqueur, il faisoit des actions louables, ou s'abandonnoit à des mouvements répréhensibles ; il composoit des ouvrages dignes d'admiration , ou laissoit échapper des productions dignes de mépris. Pour le juger, il faut lui emprunter à lui-même une ingénieuse allégorie , celle de cette jolie statue , formée de tout ce qu'il y a de plus précieux , et de ce qui l'est le moins , qui fut présentée par Babouc à l'ange Ituriel , pour lui faire comprendre ce qu'il falloit penser de Persépolis. Faisons comme le Génie : blâmons les

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excès où Voludre s'est laissé entraîner, déplorons les maux qu'ils a faits; mais rendons justice à ce qii'3 avoit de bon , et jouissons des chefs-d'œuvre qu'il a créés : enGu, ne brisons pas la statue d'un grand homme, parce que tout ny est pas or et diamants.

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