ET SON PORTRAIT MORAL
Les événements peu nombreux dont se compose la vie de La Fontaine, n'ont presque pas d'autre intérêt que celui qu'ils reçoivent de son nom, et ils se trouvent écrits en vingt endroits. J'entreprends cependant de ks écrire à mon tour. Je ne ferai point d'efforts pour donner une tournure nouvelle ou plus piquante à ceux qu'une tradition sûre a consacrés : je les rapporterai comme elle nous les a transmis. Mais il est certains faits dont les principaux détails varient au gré des écrivains ; d'autres qui, présentés sous des aspects différents, ont donné lieu à des jugements presque opposés; d'autres, enfin, dont l'authenticité a été reponnue par ceux-ci et contestée par ceux-là. J'essaierai d'établir les véritables circonstances , de fixer les points douteux, de tirer des conséquences justes , et, quand je ne pourrai concilier les opinions, de fonder
au moins la mienne sur des preuves convaincantes ou sur des raisonnements plausibles. En général, j'exercerai, autant qu'il dépendra de moi, cette espèce de critique qui puise ses arguments , non pas dans les calculs d'une probabilité souvent trompeuse, mais dans la connoissance exacte des temps et des personnages dont elle s'occupe. Quelques faits nouveaux pour la plupart des lecteurs seront ajoutés à ceux qui sont connus de tout le monde. Je les ai tirés de sources obscures et quelquefois suspectes; mais je les présenterai avec la réserve convenable. Au reste , je ne les admettrai qu'autant qu'ils s'accorderont avec l'idée qu'on a de La Fontaine; c'est dire assez qu'ils ne seront pas de nature à ternir sa mémoire.
Les événements de sa vie ne seront pas le principal objet de ce petit écrit. Je m'y attacherai particulièrement à peindre son caractère. La Fontaine, je le sais , l'a fait assez bien connoître dans ses actions , et surtout dans ses ouvrages : quel homme fut plus naïf et plus vrai? quel écrivain fut moins auteur, moins porté à prendre un rôle, et à se donner, en présence du public, une autre attitude, une autre physionomie que la sienne? Mais l'image qu'on se fait de lui, d'après ses écrits, n'est composée que de quelques traits isolés , vagues , dispersés dans les Fables et dans les Contes : celle que j'entreprends de tracer sera formée d'un grand nombre de détails positifs, réunis, liés, et, pour ainsi dire, fondus ensemble; et c'est La Fontaine luimême qui me les fournira presque tous. Rarement je les irai prendre dans les ouvrages qu'il a destinés au public , et où , par une loi de bienséance que sa distrac-
tion ne Fempêchoit ni de reconnoïtre ni de respecter, il évitoit de parler trop souvent de lui-même. Je les i;*ai chercher ordinairement dans le recueil de ses OE uvres diverses, recueil un peu volumineux, dont le goût pourroit vouloir retrancher quelques bagatelles peu dignes d'un grand poète , mais d'où les lecteurs , amis de La Fontaine ( et quel lecteur n'est du nombre?) ne consentiroient peut-être pas à exclure une seule pièce, parce que toutes servent à mieux faire connoître, à faire chérir davantage le meilleur et le plus naturel des hommes. Dans ces OE uvres diverses, qui s'appelleroient mieux Œuvres privées, puisque la plupart des pièces qu'elles comprennent sont le produit de quelque commerce particulier, La Fontaine ouvre son ame tout entière, et la laisse épancher en liberté tous les sentiments dont elle est remplie. Avec les indifférents , la crainte du ridicule et la certitude de ne point intéresser répriment en nous un penchant qui ne nous est que trop naturel , celui qui nous porte à faire de nous , et de ce qui nous regarde , l'objet favori de nos discours. Mais, entre amis, ce penchant cesse d'être de l'amour personnel et de l'égoïsme, puisque le propre de l'amitié est de confondre les intérêts des deux êtres qu'elle unit , et que rien de ce qui touche l'un ne peut manquer de toucher l'autre également. Un ami véritable cède donc, avec une pleine sécurité, au besoin, au plaisir de parler de lui-même à son ami ; il est sûr de lui faire partager toutes ses émotions diverses de joie ou de chagrin, d'espérance ou de crainte ; et il pressent avec délices que des confidences si douces à faire , obtiendront en retour des
épanchements plus doux encore à recevoir. Ce privilège de la tendre amitié, privilège exclusif en apparence, La Fontaine le transportent à d'autres senu* ments plus réservés de leur nature , parce que son ame affectueuse savoit faire entrer l'amitié elle-même dans des relations qui ne l'admettent pas ordinairement. Ainsi, il confioit indistinctement toutes ses actions et toutes ses pensées aux amis dont sa tendresse regrettoit l'absence ; aux princes , aux héros à qui sa muse adressoit l'hommage de sa reconnoissance, de son admiration ou de son respect, et aux belles dont ses ca- • priées amoureux divinisoient les charmes. C'est donc principalement dans les petits ouvrages consacrés à l'expression de ces divers sentiments, que je puiserai les traits de caractère et les détails de vie privée, dont se composera le portrait délia Fontaine. Comme je ne ferai que les rassembler, sans en altérer aucunement la forme, La Fontaine se peindra véritablement lui-même : la peinture et la ressemblance , tout en sera mieux.
Jean de La Fontaine naquit à Château -Thierry, le 8 juillet 1621. Son père, nommé, comme lui, Jean de La Fontaine, étoit maître particulier des eaux et forêts de ce duché; et sa mère, Françoise Pidoux, étoit fille du bailli de Coulommiers. Il étudia sous des maîtres de campagne; d'autres disent à Reims, ville iqu'il a toujours chérie *. Quoi qu'il en soit, il n'apprit que le latin , et toute sa vie il ignora le grec. À l'âge de dix-neuf ans , il ept la fantaisie d'entrer à l'Oratoire.
U n'e*l cité que je préfère à Reims.
l.FS RKMOlft.
Cette congrégation, la plus libre de toutes, rétoit encore trop peu pour son humeur volage et ennemie de la gêne; aussi n'y demeura-t-il que dix-huit mois, et c'était déjà pour lui un bien long séjour T .
Il avoit vingt-deux ans , et son génie sommeilloit encore. Par hasard, un officier, en quartier d'hiver à Château-Thierry, lut devant lui, avec emphase, l'ode de Malherbe :
Le croirez-rous, races futures? etc>
« Il écouta cette ode, dit l'abbé d'Olivet* avec des « transports mécaniques de joie, d'admiration et d'é- « tonnement. » Aussitôt il se mit à lire Malherbe, à le méditer, à l'apprendre par cœur, à le déclamer , et enfin à l'imiter. Toujours l'instinct poétique précède le goût : cette imitation fut plutôt celle des défauts que des qualités du modèle. Un parent de La Fontaine, nommé Pintrel, homme de bon sens et de quelque savoir, choisi pour confident de ses premiers essais, lui représenta qu'il falloit avant tout étudier les anciens a . Il suivit ce sage conseil : Horace, Virgile, Térence, devinrent ses auteurs favoris ; il fut charmé de leur noble simplicité : Malherbe alors lui parut trop beau, au plutôt trop embelli y et il abandonna pour toujours
1 J'ai lu ou entendu raconter qu'un jour, à l'Oratoire, on surprit La Fontaine laissant tomber son bonnet carré, d'un étage élevé, dans la cour, et descendant le chercher pour Remonter et le laisser tomber encore. Je ne garantis nullement cette anecdote, dont je ne pub même indiquer la source.
9 On a de ce Pintrel une traduction des Epitrcs de Senèque, publiée après sa mort par les soins de La Fontaine , à Paris, 1681.
ii. il
ce maître, qui avoit pensé te gâter. Lorsqu'il put fréquenter sans danger les modernes, il choisit parmi les François, Rabelais, lttah)t et Voiture : il s'est dit luimême le disciple de maître François, aussi bien que celui de maître Cléthent et de maître foncent. Sa passion pour les deux premiers n'étonnera personne ; mais on pbufrrà être surpris de son penchant pour Voiture. Cependant ce même Voiture, dont le noin ne réveille plus dans nos esprits que l'idée du style précieux et alambiqué, offre, en beaucoup d'endroits, le modèle «Tùrië galanterie délicate et ingénieuse. La Fontaine n'eut pas là duperie d'être insensible à des traits fins , gracieux ou même énergiques, parce que les faux brillants de la recherche et de la subtilité s'y trouvoient mêlés : non seulement il sût les admirer, mais encore il les jugea plus d'une fois dignes d'orner ses propres écrits; et il n'a pas outré l'expression de sa réconnoissance, lorsqu'il a dît : J'ai profité dans Voiture ». A ces auteurs il joignit d'Urfé., dont VAstrée etit le privilège de l'amuser long-temps; il y goûloit surtout ces riantes images de là nature champêtre , dont luimême À souvent embelli ses ouvrages. Il Iisoit peu nos autres écrivains françois i il se divèrïissoit mieux , dîsoît-il, avec les Italiens; et^ parmi euk, il adopta de préférence l'Arioste, Boccace et Machiavel; non pas,
1 On lit , dans une lettre de Voiture au comte de Guiche : « Pour « l'ordinaire , la fortune nous tend bien chèrement les choses qu'il « semble qu'elle nous donne. » On ne peut méconnoître dans cette phrase le type de ces deux beaux vers de PhiU'mon ctBaucis :
11 lit tu front de ceux qu'un ? ain luxe environne , Que It fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne.
j'imagine /le Machiavel du Prince et de Y Histoire de Florence, mais celui de la Mandragore , de la Clitie et de la nouvelle de Belphégor. On sait quelles obligations il a eues à tous les trois; ils lui ont fourni, non seulement des modèles de poésie ou de narration, mais encore les joyeux sujets d'une partie de ses Con* les. Il seroit trop extraordinaire qu'il n'eut point connu Cervantes, et n'en eût pas été ravi ; il étoit d\in siècle où l'étude de la langue espagnole étoit fort répandue en France ; mais nous ignorons s'il eut le bonheur de pouvoir lire Don Quichotte dans l'original» Par la suite, il étendit davantage le cercle de ses lectures, et, pour ainsi dire, de ses relations littéraires avec les siècles passés et les peuples étrangers. La belle langue des Grecs lui étant inconnue, il lutteurs auteurs dans des traductions latines , et il fil particulièrement ses délices de Plutarque et de Platon. Le premier, peintre si naïf et si vrai dans ses Fies des Hommes illustres, discoureur si aimable et si ingénieux dans ses Traites de morale , lui procurait k Ja fois de l'instruction et du plaisir. Mais Platon , le divin Platon, qu'il appelle quelque part le plus grand des amuseurs > le séduisok bien plus encore par ses nobles pensées, ses rêveries sublimes, et ses belles formes de style , qu'il savoit apercevoir à travers la plate fidélité des versions latines. L'abbé d'Olivet a tenu ses exemplaires de Platon et de Plutarque; il les a vus chargés de notes de sa main , et il a remarqué que la plupart de ces notes étoient des maximes de morale ou de politique qu'il a semées dans ses Fables. Celui qui trouvoit tant de charmes dans le commerce des philosophes,
ne pouvoit négliger celui d'Homère , de ce grand poète qu'Horace met au-dessus des plus grands moralistes, des chefs de l'Académie et du Portique ». On rapporte que La Fontaine alloit souvent chez Racine, pour se faire expliquer par lui des passages de X Iliade ou de X Odyssée : l'habile interprète y mettoittant d'art, et l'ingénieux disciple tant de pénétration, que celui-ci parvenoit à saisir, à sentir des beautés de diction, créées dans une langue qu'il ne saVoit pas. On voit que les heureuses dispositions de La Fontaine se sont enrichies des plus précieux trésors de l'étude, et que, si le Fablier a a porté des fruits délicieux, la culture en doit partager l'honneur avec la nature.
Le père de La Fontaine aimoit beaucoup les vers, quoiqu'il n'y connût rien. Il avoit désiré passionnément que son fils fût poète : ce vœu, bien rarement formé par des parents, fut exaucé, et le bonhomme en eut une joie incroyable. Comme il ne pensoit pourtant pas que la poésie dût tenir lieu d'un état, il avoit fait passer h son fils sa charge de maître des eaux et forêts , dès qu'il l'avoit vu en état de la remplir. La Fontaine en fit les fonctions pendant très long-temps, par complaisance , et avec si peu de goût que , s'il faut en croire Furetière, il ignoroit, après trente ans d'exer-
1 Qui, quid sitpulchrum, quid turpe , quid utile > quid non , Plenius û.c melms Chrysippo et Cranlore dicit.
horat. Epist, ii , lib. i.
a Nom donné à La Fontaine par la duchesse de Bouillon ; d'autre* disent par madame Cornuel.
zed*y
POISIB FRANÇOISE. î65
cice, la plupart des termes de son métier 1 . Ce fut aussi par complaisance pour ses parents , qu'il se laissa marier. Sa femme, nommée Marie Héricart, fille d'un lieutenant au bailliage royal de la Ferté-Milon , ne manquent ni de beauté ni d'esprit; mais elle étoit d'une humeur exigeante et fière, et l'on croit généralement qu'elle est l'original du ^portrait de madame Honesta , dans le conte de Belphégor. Ce qu'il y a de certain, c'est que La Fontaine se conduisit avec sa femme à peu près comme Belphégor avec la sienne, c'est-à-dire, s'éloigna d'elle le plus souvent et pour le plus de temps qu'il lui fut possible. Au reste, on auroit peut-être tort de voir dans les traits sans nombre qu'il a lancés contre le mariage, autant d'allusions aux défauts de sa femme et aux désagréments de sa position. Les épigrammes sur ce sujet sont de l'essence du conte; et, en les prodiguant, il n'a fait que suivre ses modèles. Quant au mariage, il sufïisoit que ce fût une chaîne , pour qu'il l'eût pris en aversion. \
Avec une telle conduite et de tels sentiments , il de* voit être peu susceptible de jalousie. On réussit cependant un jour k lui en donner , ou plutôt à lui persuader qu'il en falloit montrer. Il avoit un ami , nommé Pok gnan , capitaine de cavalerie retiré à Château-Thierry. Quelqu'un s'avisa de lui demander pourquoi il souf-
1 Furetière dit dans son second Fachtm : « Sa capacité est telle, « qu'après avoir exercé trente ans la charge de maître particulier des « eaux et forêts , il avoue qu'il a appris, dans le Dictionnaire universel ' # m ce que c'est que du bois en grume, qu'un bois marmanteau , un « bois de touebe , et plusieurs autres termes de son métier, qu'il n\ m jamais sus. »
froit que ce Poignan vînt tous les jours chez lui* « Eh ! « pourquoi, répondit-il, n'y viendroit-il pas? c'est « mon meilleur ami. — Ce n'est pas ce que dit le pu» « blic , répliqua le charitable donneur d'avis : on pré- « tend qu'il ne va chez toi que pour madame de La « Fontaine. — Le public a tort; mais que faut-il que je « fasse à cela ? — Il faut demander satisfaction à celui « qui nous déshonore. — Eh bien! je la lui demandece rai. » Le lendemain, à quatre heures du matin, il va trouver Poignan , le presse (de s'habiller, et de le suivre avec sonépée. Poignan le suit, sans savoir où ni pourquoi. Dès qu'ils sont hors de la ville : « Mon ami , dit La Fontaine, il faut nous battre. » L'autre en demande le motif, et représente d'ailleurs que la partie n'est pas égale. * N'importe, le public veut que je me batte « avec toi * ; et sur-le-champ il met l'épée à la main. Poignan tire la sienne, du premier coup fait sauter h dix pa$ celle du spadassin novice, et lui demande enfin de quoi il s'agit. « Le public prétend que ce « n'est pas pour moi que tu viens tous les jours chez « moi, mais pour ma femme, -r— Ehl mon ami, je ne a t'aurais pas soupçonné d'une pareille inquiétude ; je « te proteste que je ne mettrai plus les pieds chez toi. « — Au contraire , reprend vivement La Fontaine , en « lui serrant la main; j'ai fait ce que le public vouloit : a maintenant je veux que tu viennes chez moi tous les « jours , sans quoi je me battrai encore avec toi. »
Il faut que je dise tout de suite que La Fontaine eut un fils de son mariage : autrement je pourrois bien faire comme on prétend qu'a fait La Fontaine lui-même, c'est-à-dire n'y plus songer. Ce fils fut d'abord élevé,
jusqu'à Tâge de quatorze ans, par Maucroix, chanoine de Reims, ami intime de son père; et ensuite M. de Harlay, procureur-général, depuis premier président du parlement, se chargea de lui donner un état»
Plus occupé de la poésie que de ses affaires et de son ménage, sans soin du présent et sans souci de l'avenir, La Fontaine vivoit obscurément dans sa ville natale, lorsque la duchesse de Bouillon, une des nièces du cardinal Mazarin, y fut exilée. La Fontaine lui fut présenté ; et la même femme qui , depuis , par passion , par esprit de coterie , protégea la Phèdre de Pradon contre celle de Racine, goûta beaucoup le talent naïf du jeune poète provincial. Les quatre soeurs Mancini ne péchoient pas par excès de pruderie : celle-ci engagea La Fontaine à travailler dans le genre badin, et lui permit même d'aller jusqu'au genre libre. Ce fut là , dit-on, l'origine des Contes.
Rappelée de son exil , madame de Bouillon amena La Fontaine à Paris. Il trouva dans cette ville un oncle de sa femme, nommé Jannart, favori de Fouquet, et son substitut dans la charge de procureur-général. Admis chez le surintendant, il lui plut, et ressentit bientôt les effets de sa libéralité. Il eut de lui une pension,, et il lui en fit une à son tour, dont les quartiers se pay oient en vers. Fouquet perdit ses emplois et sa liberté ; il s'en fallut peu qu'il ne perdît la vie. Les leU 1res se couvrirent alors d'une gloire bien plus rare, bien plus noble encore que celle des talents. Pellisson, mis à la Bastille, y composa pour son bienfaiteur, des plaidoyers, où la voix de la reconnoissance fit entendre l'accent même du génie 5 et le savant Lefèvre,
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père de la savante madame Dacier, dédia un de ses ouvrages à Pellisson, enfermé dans un cachot, comme créature , comme complice d'un grand criminel d'Etat ». Plus çxempt d'intérêt que Pellisson , osant plus que Lefèvre, mais ne soupçonnant peut-être pas qu'un acte de fidélité put s'appeler un acte de courage, La Fontaine implora la clémence du Roi dans sa belle et touchante élégie aux nymphes de Vaux. Je ne sais quel sentiment délicat et discret empêche de vanter le mérite poétique dont brille cette élégie. Il semble que Ton craigne de déplaire à La Fontaine , en paraissant plus sensible aux charmes d'un vain langage, qu'aux sentiments dont il est l'interprète, qu'à l'infortune de l'illustre accusé , et k la douleur du poète reconnoissant. La Fontaine proposa à Louis XIV l'exemple de son aïeul Henri IV :
Du magnanime Henri qu'il contemple la vie :
Dès qu'il put se venger, il en perdit l'envie. • Inspirez à Louis cette même douceur.
Il est remarquable que , de tous les grands poètes du dix-septième siècle, La Fontaine est le seul qui ait loué ce bon et grand prince , dont la mémoire étoit alors toute récente. Faudroit-il donc croire que les autres ont craint de vanter un roi facile et populaire sous un roi fastueux et absolu? Quant au bon La Fontaine, on trouve tout simple qu'il ait aimé le bon Henri; et,
1 II faut ajouter l'exemple du poète Hesnault, qui, pour venger
Fouquet , son bienfaiteur, fit un sonnet très énergique contre Golbert.
On en parla au ministre, qui demanda si le roi y étoit offensé. On lui
répondit que non. « Je ne le suis donc pas! » répliqua-t-il. Côlbert
' pç se montra pas toujours si généreux.
puisqu'il était touché de ses vertus , il ne pouvoit manquer d'en faire l'éloge x .
C'était trop peu d'uneélégie'pôur soulager son ame oppressée ; il composa une ode au roi , et la fit parvenir à Fouquet lui-même, pour avoir son sentiment. Fouquet, plein de courage et de dignité dans son mal* heur, trouva que La Fontaine derruxndoit trop bassement pour lai une chose qu'on doit mépriser , c'est-àdire la vie. « C'est moi qui parle, répondit La Fontaine, c moi qui demande une grâce qui nous est plus chère « qu'à vous. H n'y a point de termes si humbles, si pa- « thétiques et si pressants , que je ne m'en doive servir « en cette rencontre. » Quels si grands bienfaits Fouquet avoit-ii donc répandus sur La Fontaine, pour lui inspirer tant de déyouement? quelques foibles sommes d'un argent dont le poète fit toujours assez peu de cas ; mais sa tendresse libérale ne mesuroit point la reconnoissance au bienfait, et ne croyoit pas qu'il lui fut possible de s'acquitter jamais. Sa douleur ne fut ni fastueuse , ni passagère ; elle fut sincère et durable. Adressant à un ami, long-temps après le fatal événement, les fragments de ce Songe de Vaux, qu'il avoit entrepris pour célébrer la magnificence et le goût de son bienfaiteur, il lui dit :
Je soupire en songeant au sujet de mes veilles. Vous m'entendez , Ariste , et, d'un cœur généreux , Vous plaignez comme moi le sort d'un malheureux. Il déplut à son roi , ses amis disparurent ; Mille vœux contre lui dans l'abord concoururent. Malgré tout ce torrent, je lui donnai des pleurs; J'accoutumai chacun à plaindre ses malheurs.
* C'est encore dans La Fontaine qu'on trouve le seul éloge poétt-
Par suite de la disgrâce de Fouquet, M. Jannart fui exilé a Limoges. La Fontaine voulut le suivre. En passant par Âmboise , il alla visiter le château où son bienfaiteur avoit été enfermé d'abord. N'ayant pu se faire montrer l'intérieur de la chambre, il fat longtemps à en considérer la porte, et il se fit conter la manière dont le prisonnier é toit gardé. « Je vous en « ferois volontiers la description, dit-il dans le récit de «* son voyage ; mais ce souvenir est trop affligeant » ; et cette description, qu'il ne vouloit pas faire, échappe aussitôt de sa plume, ou plutôt de son cœur, sans qu'il s'en aperçoive; puis il ajoute ;
« Je l'ai faite insensiblement ;
« Cette plainte a pour moi des charmes.
« Sans la nuit on n'eut jamais pu m'arracher de cet a endroit. »
C'est a sa femme que La Fontaine adressa sa relation dans quatre lettres en prose mêlées de vers. En les écrivant, il s'étonnoit lui-même de sa complaisance et de son courage. « J'emploie les heures qui me sont « les Jplus précieuses à vous faire des relations , moi « qui suis enfant du sommeil et de la paresse. Qu'on « me parle après cela des maris qui se soijt sacrifiés « pour leurs femmes : je prétends les surpasser tous. »
que qui ait*peut-étre été fait de Catinat, sous le règne de Louis XIV. La Fontaine le qualifie \bon pour la main et bon pour le conseil. Les - autres poètes sentoient-ils^moins que La Fontaine le mérite de ce guerrier philosophe? ou craignoient-ils plus que lui de louer un homme qui n'étoit pas dans les bonnes grâces de madame de Maintenon ?
Sa femme ne lui étoit pas encore si indifférente, qu'il ne lui donnât de bons conseils, et ne s'occupât de lui inspirer des goûts un peu solides. « Vous ne jouez ni « ne travaillez , ni ne tous occupez du ménage , lui a dit-il; et, hors le temps que vos bonnes amies vous « donnent par charité , il n'y a que les romans qui « vous divertissent.... Considérez, je vous prie, l'uti- « lité que ce vous seroit, si, en badinant, je vous avois « accoutumée à l'histoire,' soit des lieux, soit des per- « sonnes ; vous auriez de quoi vous désennuyer toute a votre vie, pourvu que ce soit sans intention de rien « retenir, moins encore de rien citer : ce n'est pas une « bonne qualité pour une femme d'être savante ; et c'en « est une très mauvaise d'affecter de paroître telle. » Son fils n'étoit pas encore sorti non plus de sa pensée, et il songeoit du moins à lui procurer de l'amusement. On lit vers la fin de sa première lettre : « Faites bien «des recommandations à notre marmot, et dites-lui <* que peut-être j'amènerai de ce pays-là (Limoges) « quelque beau petit chaperon pour le faire jouer et « lui tenir compagnie. »
À partir de cette correspondance, on ne trouve plus, dans ses écrits, aucune mention de sa femme. Ses relations avec elle devinrent de plus en plus rares, et elles finirent par cesser presque entièrement. Fixé à Paris par ses goûts et par ses liaisons, il ne retourna plus à Château -Thierry, où elle continuoit d'habiter, que pour vendre quelque portion de son bien : il ne savoit pas le feire valoir autrement, et il eut bien raison de dire qu'il avok mangé son fonds avec son revenu. Boileau, Racine, Chapelle, et d'autres amis, l'accom-
pagnoient ordinairement dans ces petits voyages. Il lui arriva une fois de mal quitter sa femme, et de passer plusieurs années sans l'aller voir. Racine et Boileau lui firent honte de cette longue brouillerie, et le déterminèrent à partir pour Château-Thierry. Il prend la voiture publique, arrive chez lui, et demande sa femme. Un valet, qui ne le connoissoit pas , lui dit qu'elle est au salut. Il va de là chez un ami qui lui donne à souper, puis à coucher, et enfin le régale pendant deux jours. La voiture repart pour Paris; il y reprend sa place. Quand ses amis le revoient, ils lui demandent s'il est réconcilié avec sa femme. «J'ai été pour la voir, « leur dit-il; mais je ne l'ai pas trouvée; elle étoit au « salut. »
On avoit fait entrer La Fontaine, en qualité de gentilhomme ordinaire, chez madame Henriette d'Angleterre, la première femme de Monsieur, cette princesse séduisante dont il avoit décrit si complaisammeijt les charmes dans une de ses odes. Madame ayant été enlevée par une mort aussi prématurée que soudaine, il ne fut que très peu de temps auprès d'elle. A cette époque, il avoit peut-être vendu de son bien tout ce qu'il en avoit pu vendre; et probablement il ne savoit guère mieux tirer parti de ses ouvrages que de ses propriétés. Les bienfaits de Louis XIV, qui alloient chercher jusque dans le Nord des savants étrangers presque ignorés aujourd'hui, ne vinrent point trouver un des hommes qui dévoient le plus honorer son règne et la nation. On croit que Colbert , dispensateur des grâces du Monarque , avoit la foiblesse de conserver quelque ressentiment contre la muse fidèle qui avoit
pleuré les malheurs de Fouquet x ; et le Monarque lui-même , jaloux de tout ce qui pouvoit contribuer k la magnificence et aux plaisirs de sa cour, ou n'apercevoit pas, ou goûtoit peu le mérite d'une poésie appliquée à de petits objets, et peignant la simple nature avec une fidélité naïve, que les rois, trop éloignés du modèle, ne savent point apprécier. Louis XIV admiroit les vastes compositions où Lebrun représentait , avec un grandiose de convention et une pompe près* que théâtrale, les héros, les batailles et les triomphes ; il bannissoit de ses appartements les petits tableaux où Téniers ne faisoit que retracer, avec une vérité parfaite, les plaisirs, les combats et les amours rustiques. Quoique privé presque seul des bienfaits de son roi , La Fontaine le louoit aussi souvent, d'aussi bonne grâce, et au moins aussi sincèrement que les écrivains les plus comblés de ses présents. Il dîsoit sans humeur, et avec une modestie charmante :
Ce n'est point pour mes vers que ses faveurs sont faites ; Il ne m'appartient pas d'importuner les dieux.
Cependant, pour parler un peu son langage* il étoit quelques demi- dieux auxquels il ne craignoit pas d'adresser ses hommages et en mémo temps se» demandes ingénues. Il n'eut à rougir, ni des louanges qu'il donna, ni des bienfaits qu'il reçut. Tous ceux qui furent ses héros et ses bienfaiteurs, étoient plus grands
1 Cela n'empêcha pas La Fontaine de consacrer des vers à la louange de Colbert, dans son poëme du Quinquina, et de vanter particulièrement les faveurs qu'il/oùoit aux savants.
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encore par leur mérite que par leur naissance : côtoient le grand Condé, les princes de Conti, le duc et le grand-prieur de Vendôme. Mais les marques de leur noble libéralité étoient plus flatteuses pour La Fontaine qu'elles ne lui étoient profitables- Non seulement il tenait r argent chose peu nécessaire} mais même il s'en débarrassoit promptement comme de chose super* flue et incommode. Il n'administrait pas mieux ses deniers que ses biens-fonds. C'étoit un enfant incapable de pourvoir lui-même à ses besoins : il falloit qu'on le recueillît et qu'on prit soin de lui. Une femme qui aimoit lés lettres et la philosophie, madame de la Sablière, le retira dans sa nkaison, où die donnoit déjà un logement à Bernier, qui fit pour elle un Abrégé de Gassendi. Elle procuroit à son nouvel hâte, qui ne s'en apercevoit pas , toutes les choses nécessaires à la vie; de plus, elle dirigeoit sa conduite, et le faisait songer à ces devoirs de bienséance, qu'il n'étoit que trop sujet à oublier. Il venoit de former un recueil en deux volumes, véritable monument d'amitié, où plusieurs de ses ouvrages en vers étoient associés à des traductions en prose de son ami M au choix. Madame de la Sablière l'avertit qu'il convenait dé le dédier à M. de Hariay , te même qui s'étoit chargé d'établir son fils. 11 obéit; et, dans ta dédicace mène, il eut la naïveté de dire qu'il agissott par le ccbseil de madame de Isa Sablière;
Iris m'en a Tordre prescrit.
Il reconnoissoit les bontés de sa bienfaitrice à sa manière, c'est-k-dire en l'aimant, en lui bâtissant un
temple dans ses vers, et en lui donnant les prémices de tous les jeux de sa muse. Écrivant de Château- Thierry h Racine, et lui envoyant quelques vers qu'il y avoit faits, il termine ainsi -sa lettre : « Je vous prie* < ne montrez ces vers à personne ; car madame de la « Sablière ne les a pas encore vus. »
Il trouva toute sorte de biens dans l'asile que lui âvoit donné cette femme généreuse. Débarrassé des soins qui concernent la vie , il s'abandonna k cette iftotle incurie , et à cette paressé doucement occupée* qui contribuèrent peut-être k répandre dans ses vers un charme, un abandon que n'ont pas les écrits faits à lé tâthe, et inspirés par le besoin. Se faisant expliquer par son ami Berniér, qu'il pouvoit voir a totfte heure-, les principes de la philosophie naturelle d'Épicure et de Descartes, il enrichissoit le trésofr de ses idées et dé ses fanages poétiques. Il dut à èës savants entretiens de se montrer, dans plusieurs de ses fàbtes, et surtout dans son poëttie du Quinquina, un digne rival de Laàrèvè dans Fait de prêter les formes et les couleurs de lu poésie au* phénomènes cachés de la inàtièFe et 6e la pensée. Il dëntetira près de vingt-ans chea madame de là Sablière, et il n'en sortit que lorsqu'elle fat morte. Il étôît devenu un hâte naturel de cette maison, et en quelque sotte là propriété de la maîtresse. Un jour tjue celle-ci aVoit congédié k là fois tous ses domesfri* quës : * Je n'ai £ardé avec taoi , dit-elle , que mes trois « animaux , mon chien , mon chat et La Fontaine. »
Furetière prétend que La Fontaine brigua, pendant sept années, une place à l'Académie. La Fontaine briguant une place, et la briguant avec cette longue per-
sévérance, voilà ce qu'il est bien difficile de croire. Il est cependant vrai qu'il désira le fauteuil assez longtemps avant de l'obtenir. La première fois qu'il se mit sur les rangs, un ennemi, ou plutôt un rigoriste, jeta sur le bureau le recueil des Contes; et cette espèce de délation, faite si ouvertement, enchaîna le zèle de ceux que scandalisoit le moins la licence de ces joyeux écrits. Furetière dit encore que La Fontaine ne fut redevable de son admission qu'aux ennemis qu'avoit alors son compétiteur. Ce compétiteur étoit Boileau : il est possible, en effet, que plusieurs académiciens aient par* donné plus volontiers, dans ce moment , les atteintes portées & la morale par le conteur, que les blessures faites à leur amour-propre par le satirique. Ce qui est certain , c'est que La Fontaine fut reçu à la majorité de seize voix contre sept. Le Roi, dont on avoit intéressé la religion, et qui d'ailleurs étoit fâché que Bouleau n'eût pas été préféré, prétendit qu'il y avoit eu du brait et de la cabale dans l'Académie, et différa, pendant six mois, de donner son agrément à l'élection.
II le donna lorsque Despréaux eut été nommé à son tour; et, après avoir témoigné son contentement de ce dernier choix, il dit : «Vous pouvez recevoir incessam» « ment La Fontaine ; il a promis d'être sage.» En effet, dans l'intervalle il avoit adressé au Roi une ballade, dans l'Envoi de laquelle il le prioit de rassurer ses muses inquiètes y au sujet de certains jeux, de certains récits blâmés par quelques esprits, et s'engageoit à ne plus s'occuper de pareilles sornettes '•
■ Ces Contes, pour lesquels La Fontaine Ait dénoncé à l'Académie
Furelière , qui ne se lasse point d'attribuer à La Fontaine les choses les plus contraires à son humeur, assure qu'il étoit de la plus grande Assiduité k l'Académie, à cause des jetons qu'on y recévofe, et qu'il étoit si avide de cette espèce de rétribution , qu'il s'en faisoit indemniser par ceux qui lui faisoient manquer une séance. Louis Racine rapporte une anecdote, qui dément cette imputation , si bien démentie d'ailleurs par le caractère de La Fontaine. Un jour il arriva à l'Académie trop tard pour participer à la distribution des jetons; ses confrères, qui F^imoient tous, dirent* d'un cqmmun accord, qu'il falloit, en'sa faveur, faire une exception à la règle. « Messieurs , leur dit-il, cela « ne seroit pas juste; je suis* venu trop tard, c'est ma faute.*» Cette preuve de désintéressement fut d'autant mieux remarquée, ajoute Louis Racine, qu'un moment auparavant , un académicien extrêmement riche , et qui, logé au Louvre , n'avpit que la peine de descendre
et à Louis XIV, avoient obtenu deux fois le privilège du roi pour l'impression, le 20 octpbre 1665 , et le 6 juin 1667. Le 5 avril 1675, il y eut une sentence ou ordonnance de police rendue contre le recueil intitulé : Nouveaux Contes de M. de La Fontaine, En dix ans , il s* étoit fait un grand changement dans les idées du gouvernement sur la décence des écrits destinés tfu public : La dévotion du roi en étoit cause. Dans 1 les commencements de son règne, on voyoit paroître, avec privilège ■> ^es ouvrages où les mots obscènes étoient prodigues.
Marais, auteur d'une Vit de Là Fontaine, raconte que notre poète ayant voulu remettre lui-même au roi la ballade dont j'ai parlé cidessus, s'éfoit mit présenter par un grand seigneur; mais qu'il avoit bien long-temps cherché sa ballade dans ses poches sans l'y trouver, puisqu'il avoit oublié de l'y mettre, et que le roi lui avoit dit avec bon lé que ce seroit pour une autre fois.
ii. 12
178 littérature. — poésie.
de son appartement pour Tenir à F Académie, en avoit entr'ouvert Ja porte, et, s'étant aperçu qu'il arfivoit trop tard, ttavoit refermée pour remonter chez ki. Une autre fois, La Fontaine partit de trop bonne heure pour l'Académie; mais il n'est pas sûr, pour cela, qu'il y soit arrive à temps* Étant à dîner chez M. le Verrier, il s'epuuie de la conversation et se lève de table; on lui demande où il va ; il répond : « A l'Académie. » On lui représente qu'il n'est encore que deux heures : « Je le « sais bien, dit-il ; audsi je prendrai le plus long*» Il est impossible de dire aux gens avec plus d'ingénuité qu'on s'ennuie en leur compagnie. Il ne s'amusoit pas non plus beaucoup à l'Académie, et il est probable qu'il y prenoit souvent, comme au sermon, le parti de dormir. Il dit quelque part :
Quarante beaux-esprits certifieront ceci ; Nous sommes tout autant qui dormons comme d'autres Aux ouvrages d'autrui , quelquefois même aux nôtres. Que cela soit dit entre nous.
Dans les derniers temps de sa vie^, les conférences académiques étoient devenues son unique plaisir : il n'en pou voit plus goûter d'autres. « Je ne sors point , * écrivoit-il un mois avant sa mort, si ce n'est pour « aller un peu à l'Académie, afin que tela m'amuse, v Le tour de la phrase est pourtant singulier ;J1 laisse dans le doute si La Fontaine trouvoit à l'Académie le plaisir qu'il y alloit chercher.
L'année qui suivît son admission dans cette compagnie, furetière en fut exclu pour l'affaire de son Dictionnaire; et c'est cet événement qui fut cause de sa
haine contre La Fontaine, jusque là son ami. L'opinion commune est, qu'au scrutin qui devoit décider de son sort, La Fontaine, dont l'intention étoit de mettre une boule blanche, mit une boule noire par distraction. Quelle qu'ait été la cause de ce voté défavorable, Furetière en conçut une violente animosité contre La Fontaine. Il la fit éclater indécemment dans un de ses Factions, où il appelle son ancien ami un Arétin mitigé; le dénonce pour ses Contes aux chefs de la magistrature et de la religion ; enfin , prétend que* s'il a fait, clans la Coupe enchantée*, l'éloge du c. . .âge volontaire, c'est qu'apparemment il s'en est bien trouvé; La Fontaine ne porta aucune plainte \ son unique vengeance fut une épigramrae, assez injurieuse, à la vérité, puisqu'il y est question de coups de bâton. Furetière riposta, et, comme il avoil déjà fait, outragea Ja femme pour se venger du mari. Tous les honnêtes gens furent révoltés de ses procédés; madame de Se vigne, entre autres , fit éclater beaucoup d'indignation contre son vilain Factum.
La Fontaine eut encore une autre querelle. Lulli lui ayant demandé les paroles d'un opéra , il s'éioit mis aussitôt à traiter le sujet de Daphné. Lulli , après l'avoir amusé quelque temps, refusa l'ouvrage comme n'étant pas propre à être mis en musique. Fâché d'avoir pris une peine inutile , piqué d'un refus assez mortifiant, poussé d'ailleurs, comme il le dit lui-même, par la ville et la eour, les amis et les indifférents , il employa le peu qu'il avoit de bile à composer une satire intitulée le Florentin. Cette satire, on ne peut le dissimuler, renfenfce des personnalités dures et même gros-
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sières; mais Lulli avoit un caractère si vil et deâ mœurs si dépravées, qu'on ne pouvoit gqère lui dire ses vérités sanstomber dans l'injure et le cynisme. La Fontaine s'apaisa aussi promptement qu'il s'étoit mis on colère. Madame de Thiange ayant entrepris de le réconcilier avec Lulli , il promit de faire lepane'gyrîque du Florentin, si celui-ci le faisoit travailler quelque jour pour le Roi. Il n'alla pas jusqu'à louer Lulli, qui ne fit rien pour acheter ses éloges ; mais, peu d'années après leur querelle, il l'obligea. sans intérêt, en composant pour lui deux pièces de vers qu'il vouloit présenter au Roi avec la partition des opéras SAmadis et de Roland* On pourroit trouver dans toute cette conduite un peu de légèreté % d'inconséquence ; mais c'étoit en fait d'amitié ou de reconnoissance, non pas en fait de haine ou de ressentiment , que le bon La Fontaine se piquoit de constance .
S'il eut querelle avec deux hommes, dont l'un fut constamment décrié , et l'autre souilla là fin de sa vie par une action déloyale et des écrits calomnieux, en revanche, il fût lié d'une amitié étroite et solide avec la plupart des hommes de son, siècle, les plus distingués par le talent et le caractère. Molière, Racine, Boileau, Chapelle, Chaulieu, Lafare, étoient chéris de lui, et le chérissoient de mêjqe. Ils aimoient en lui sa bonhomie, son ingénuité, sa douceur, tout jusqu'à cette simplicité qui le rendoit l'objet de leurs plaisanteries, et dont ils abusoient, dit-on, quelquefois.' Il essuyoit . sans jamais se fâcher, leurs niches et leurs brocards y il est vrai que souvent il ne s'en apercevoit pas. Il n'inquiétoit l'amour-propre d'aucun d'eux ; et
peut-être, par cette raison , leur attachement pour lui étoit-il plus confiant et plus affectueux. « Il passoit a seulement , dit Louis Racine , pour un faiseur de « fables, et ces fables n'étoient pas encore connues. « On n'a voit point eu le temps d'y découvrit* ces grâces « cachées qui font tous les jours croître sa gloire, « parce que tous les jours on en découvre de nou- « velles. » Parmi ses contemporains , Molière seul pensa qu'il pouvoit bien être un homme de génie. Il avoit à souper, Racine, Boileau, La Fontaine, et Descôteaux, célèbre musicien du temps. La Fontaine étoit ce jour-là, encore plus qu'à son ordinaire, plongé dans une profonde rêverie. Racine et Boileau, pour le tirer de cette espèce de léthargie, se mirent à le railler, et si vivement, qu'à la fin Molière en eut pitié, et se penchant vers son voisin, lui dit tout bas : Ne nous moquons pas du bonhomme ; il vivra peut-être plus que nous tous % Molière et La Fontaine, poètes si originaux, peintres si vrais de la nature, et seuls dignes du surnom ft inimitable, qui leur est commun à tous
1 C'est ainsi que Louis Racine rapporte ce mot. D'autres le citent de cette manière : Nps beaux esprits ont beau se trémousser 9 ils riejj/a?. ceront pas le bonhomme. La leçon de. Louis Racine me semble préférable à tous égards. Non seulement elle mérite plus de confiance, venant d'un homme qui avoit trouvé, dans sa famille même et dans la fréquentation de Boileau , la tradition de tout ce qui concernott les grands poètes du siècle de Louis XIV ; mais encore Molière , s* associant, pour ainsi dire, aux torts de ses convives, et, se mettant du. nombre de ceux qui, suivant lui, pourroient bien ne pas vivre aussi long-temps que La Fontaine dans la postérité, parle d'une' manière pies convenable , plus modeste , moins caustique , en tout plus digne de lui. * ,
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deu&, dévoient mutuellement apprécier leur génie, et pressentir leur immortalité. De bonne heure, La Fontaine avoit été frappé du talent de Molière. Venant de Vaux, où Ton avoit joué les Fâcheux, il mande à son ami Maucroix , que cette comédie a charmé toute la cour; il en est ravi; car Molière est son homme. Il a prédit autrefois, ,
Qu'il alloit ramener en France * " Le bon goût et l'air <|e Térence,
Enfin, il se réjouit de ce que, grâce à Molière, Jo-* delet n'est plus à la mode, et que, pour réussir, il ne faut plus quitter la nature eTutfpas. Une, autre anecdote achèvera de nous le montrer dans la société de ses amis, donnant lieu à leurs railleries par sa préoccupation habituelle. Dînant avec Molière, Boileau et quelques autres, il cherchoit à prouver, contre l'opinion <ie Molière , l'invraisemblance des à parte qui, faits pour être entendus 'par les spectateurs les plus éloignés, ne sont pourtant pas censés l'être par l'acteur le plus proche de celui qui les dit. Quand il crut avoir suffisamment soutenu sa thèse, il retomba dans sa rêverie ordinaire. Alors Boileaa s'avisa de dire bien haut h ses oreilles : « Parbleu, il faut avouer que « ce La Fontaine est un grand coquin , un grand ma- « raud ; » et il continua quelque temps sur ce ton, sans que La Fontaine y fît la moindre attention. Enfin , les éclats de rh»e de toute la société le firent sortir de son assoupissement. «Comment, lui dit Boileau , pouvez- « vous condamner les à parte, vous qui, seul de la . «. compagnie, n'avez rien entendu de ce que je viens
« dédire tout haut, à yos côtés et contre tous?» Cet , argument ad hominemvte&t qu'une plaisanterie; mais je ne serots. pas surpris que La Fontaine en eût été ébranlé un moment.
Madame de la Sablière étant morte, il $e trouva dans la même détresse et dans un embarras peut-être encore plus grand, que lorsqu'il étoit entré chez elle. Accoutumé depuis long- temps a tout recevoir d'une seconde providence , dont la main loi étoit, en quelque sorte, cachée, il devoh savoir mpins que jamais comment on pourvoit soi-même aux besoins de sop existence. La duchesse de Bouillon , sa première protectrice , qui étoit alors en Angleterre auprès de sa sœur la duchesse de Mazarin , entreprit de l'attirer dans ce pays. Saint-Évremont la seconda dans-ce projet auquel plusieurs Anglois de distinction s'intéressèrent. La Fontaine écouta les propositions qui lui furent; faitps^, et commença même à apprendre l'angtois* filais cette étude longue et pénible l'eût bientôt rebuté. D'ailleurs, les libéralités du jeune duc de Bourgogne, inspirées peut-être par Fénélop , le décidèrent à rester dans sa patrie. Quelle honte pour la France, si un de ses plus grands poètes eût été obligé, dans sa vieillesse , d'aller chercher un asile et du pain sur une terre étrangère ! . La Fontaine tomba malade dangereusement, vers la fia de l'année 1692/ D'après les représentations de. quelques amis, il fit venir iin confesseur. Celui-ci l'exhortant d'abord à faire des aumônes et des prières : « Pour des aumônes, dit-il, je n'en puis faire, je J n'ai « rien; mais on fait une nouvelle édition de mes Contes, « et le libraire m'en doit donner cerit exemplaires. Je
« tous les donne : vous les ferez vendre pour les pau- « vres. » Le confesseur, aussi simple que son -pénitent, alla consulter un casuiste pour savoir s'il pouvoit recevoir cette aumône. Un autre ecclésiastique, homme : d'esprit 7 dont le père étoit lié avec La Fontaine, se fit présenter chez lui par un ami commun , et , masquant d'abord l'objet de sa visite, amena insensiblement l'entretien sur les matières de religion. La Fontaine fit quelques objections auxquelles l'autre répondit en homme qui venoit d'apprendre, sur les bancs de la Sorbcpne, à ne jamais rester sans réponse. « Je me « suis mis- depuis quelque temps v dit ensuite le malade, « à lire le Nouveau Testament. Je vous assure que -c'est « un fort hon livre; oui, ma foi, c'est un bon livre. « Mais il y a un article sur lequel je ne me suis pas « rendu ; c'est celui de l'élernité des peines. Je ne com- » prends pas comment cette éternité peut s'accorder
* avec la bonté de Dieu. » Il 6nit pourtant par se rendre sur ce dogme terrible; mais du moins il se persuada que les tourments éternels, en raison de leur éternité méme,.auroient,à la longue, moiçs d'intensité": «J'aime
* à croire, disoit-il, que les damnés s'accoutumeront « à leur état, et finiront par se trouver dans l'enfer « comme le poisson dans l'eau. » Voilà bien l'orthodoxie d'un bonhomme. Après dix ou douze jours de ces conférences théologiques, La Fontaine, convaincu, bu comme le dit le P. Poujet lui-même, mis en état
, de n'avoir plus rien à répondre , consentit à faire une confession .générale, si toutefois il pouvoit en venir à bout , ce dont il doutoit fort. Avant*le recevoir, l'aveu de #es péchés , ,1e. confesseur exigea deux choses :
POESIK FRANÇOISE. , 185
Tune, qu'il fît à Dieu le sacrifice d'une comédie achetée récemment; l'autre, qu'il lui demandât pardon de ses Contes , aussi publiquement que les circonstances le permettroient. Sur la première condition , il consulta en Sorbonne, et, la réponse des docteurs s 'étant trouvée conforme à la décision du confesseur, il jeta sa pièce au feu. Quant à l'amende honorable pour ses Contes* il ne prit l'avis de personne , et fit une grande résistance. Il ne lui étoit jamais entré dans la pensée. que cet ouvrage pût être pernicieux. Il dit dans la préface même du recueil : '* S'il y a quelque chose qui. puiss^
* faire impression sur les âmes, ce n'est nullet&enL la
* gaieté de ces Contes : elle passe légèrenient. Je
« craindrois plutôt une douce mélancolie, où les ro-
t mans les plus chastes et les plus modestes sont très
« capables de nous plonger, et qui est une grande
« préparation pour l'amour: » Il est certain que les
Conteste La Fontaine peuvent tout au plus enflammer
les sens de la jeunaye encore novice, et lui inspirer
un libertinage passager; tandis que nous avons vu des
romans , ayant de grandes prétentions à la morale , *
gâter l'esprit ctes jeunes gens , égarer leur sensibilité ,
et les faire tomber dans de folles passions qui dévoient.
faire le malheur et la honte de toute leur vie. La Fon- ,
laine ne se bornoit pas à croire que ses Contes fussent
sans danger ; il alloit jusqu'à penser qu'ils pouvoient
être, en quelque façon, utiles aux bonnes mçeurs. Il ^
disoit :
J'ouvre l'esprit et rends le sexe habile A. se garder de cent pièges divers.»
Sotte ignorance en fkk trébucher mille , Contre une seule à qui ouiroient mei vers.
On aurok tort de prendre ceci pour un jeu d'esprit, pour une saillie de poète ; c'est l'expression sincère de son opinion. Toujours vrai en prose S il ne l'étok pas moins en vers, et, comme disoit son confesseur, il étoit aussi simple dans le mal que dans le bien* Enfin, on parvint à lui persuader qu'il avoit commis un grand crime en composant ses Contes ; xi promit d'en demander pardon k Dieu publiquement, et il lui fut permis de faire sa confession générale. C'est sans doute au milieu de tous ces débats , que sa garde dit |uiP. Poujet : «Eh ! ne le tourmentez pas tant, il est a plus béte que méchant : Dieu n'aura pas le courage
* de le damner.» Sa maladie ayant augmenté, on jugea à propos de lui donner le viatique; et, avant de le recevoir, il fit amende honorable, en présence d'une
• dépuiàtion de l'Académie; qu!il avoit demandée pour la*' rendre témoin de cet acte de repentir* Le jour même de la triste cérémonie, le duc de Bourgogne, pour le dédommager de ce qu'iytèrdoit en renonçant au produit de ses Contes, lui envoya cinquante louis , *en s'excusant de ce qu'il lui envoyoit si peu.
La Fontaine ne mourut point de cette maladie ; il y survécut encore plus de deux ans. La première lob
, qu'il se rendit à l'Académie, il y renouvela la réparation et les promesses qu'il a voit faites devant la deputation. Une de ces promesses étoit de ne plus employer son talent pour la poésie, qu'à des sujets sacrés. Ce talent etoit bien tombé, et Dieu se trouvoitplus mal
1 Madame de la Sablière disoit : « M. de La Fontaine ne ment point « en prose. » Suivant ton ami Maucroix , « c'étoit l'ame la plus sin-
* cére et la plus canjjtide qui fut jamais : » «•,
partagé que ne l'avoit été le monde; niais il est trop ordinaire de ne lui consacrer que des restes en tout genre, et il est trop heureux pour les faibles mortels qu'il consente à s'en accommoder. Quelques uns prétendent que La Fontaine ne fut pas entièrement fidèle à son engagement, et ils en veulent trouver la preuve dans le début du conte de la Clochette , où l'auteur dit qu'il avoit juré de renoncer à tout conte Jrfvole. La preuve est mal choisie ; car ce conte de la Clo* chette fait partie d'un recueil publié en 1685, huit ans avant la conversion. M. et M me dTïervart avoient prodigué à La Fontaine-, pendant sa maladie, les soins les plus tendres et les plus assidus. Leur amitié fut alarmée de le voir, plus que septuagénaire , et a peine échappé à la mort, habiter une maison étrangère, et ne recevoir d'autres soins que ceux d'une* femme à gages : ils résolurent de lui offrir un appartement dans leur maison. Comme M. d'Hervartétoiten route pour lui en aller faire là proposition , il le rencontre dans la rue, et sur-le- champ il entre en matière : «Venez loger chez nous,» lui dit-il. « J'y allois,» répond La Fontaine. Ce mot est un dé ceux qu'il ne faut pas commenter. Madame d'Hervart fut pour La Fontaine une autre madame de la Sablière; comme celle-ci, dit-on , elle faisoit mettre sur' le lit du bonhomme un habit neuf en place du vieux , échange dont il ne s'apercevoit que quand quelqu'un lui fateoit compliment sur sa nouvelle parure. On peut remarquer que ses bienfaiteurs les pins affectionnés et les plus généreux ont été des femmes , ont appartenu à ce sexe qtii fut si constamment en butte aux traits de sonnnnocente
et ingénieuse malice* Il aimott trop les femmes pour n'en pas obtenir au moins de l'amitié ; et sa manière d'en médire étoit presque faite pour lui mériter leur amour.
On ne sait rien sur ses derniers moments. Il vit arriver sa fin avec résignation , et la prédit avec assez de justesse : un mois auparavant, il écrivoit à son vieit ami Maucroix : « Le meilleur de tes amis n'a plus à « eompter sur quinzejours de vie. » Il mourut à Paris, rue Plâtrière, le 13 mars 1695, âgé de soixante-quatorze ans, et fut inhumé dans le cimetière de la petite église de Saint -Joseph, a l'endroit même où, vingt-, deux ans auparavant, on avbit placé son ami Molière , dont la naissance avoit précédé la sienne d'un an seulement. Dans les derniers temps de sa vie , il s'étoit imposé les plus grandes austérités; et , lorsqu'on l'ensevelit, on le trouva couvert d'un cilice. Cette circonstance a été exprimée en beaux vers par Louis Racine :
Vrai dans tout ses écrits , vrai dans' tous Ses discours, Vrai dans la pénitence à la fin de ses jours, - Du maître qui s'approche il prévient la justice , Et Fauteur de\Jocondç est armé d'un cilice.
On a beaucoup parle des distractions de La Fontaine , et de cette ingénuité excessive qui donnoit quelquefois à ses discours une assez forte apparence de niaiserie , et presque de stupidité. On en a cité un grand nombre de traits , parmi lesquels plusieurs ont paru, à quelques personnes, faux ou en moins exagérés. Il est bien difficile pourtant de discerner ceux
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zedby G # OOgIe .
qu'on peut admettre, d'avec ceux qu'on doit rejeter, La préoccupation , cet état dont le propre -est de nous renfermer, pour ainsi dire, au dedans de nous-mêmes, et d'interrompre toute communication entre notre esprit et les objets extérieurs, donne lieu, cfyez tous les hommes qui y sont sujets , soit à des discours , soit à des actions approchant de la iblie. L'homme plongé très avant dans la méditation ou la rêverie , ressemble beaucoup à l'homme enseveli dans un profond sommeil. Lorsque, s'éveillant de lui-même en sursaut, ou réveillé brusquement par d'autres, il veut parler avant d'avoir eu le temps de reprendre ses senë et de rentrer en possession de ses idées , ce qu'il dit est presque toujours un quiproquo, une disparate, une absurdité enfin. Là réflexion n'ayant point de part aux discours tenus dans un pareil moment, un homme d'esprit n'est pas plus à l'abri, qu'un sot de dire des sottises; et peut-être un homme de génie y est-il plus exposé que l'un et l'autre , parce que sa préoccupation est ordinairement plus profonde. Je l'avouerai donc , les plus fortes distractions attribuées à La Fontaine peuvent exciter ma surprise, mais non pas mon in- 1 crédulité; et les plus ridicules ne dégradent en rien l'image que je me suis faite de son beau génie et de son aimable caractère. Ceux qui ne savent point concilier l'idée de tant d'ouvrages enchanteurs, avec celle de tant de disparates étranges , comme si l'imagination qui enfante les uns, et la distraction qui laisse échapper les autres , n'étoient pas deux choses absolument distinctes et indépendantes; ceux-là, dis-je, en rejetant quelques traits qui leur sembioient peu honorables
pour La Fontaine, ont fortifie leur critique du témoignage de sa famille, qui a réclamé contré le portrait qu'on avoit tracé de sa personne; mais ,ces réclamations des familles, très respectables dans leur motif, sont très suspectes par ce motif même : ou la tendresse des parents ne leur a pas permis d'apercevoir ce qui frappoit tous les yeux , ou plutôt elle leur a fait la loi de démentir une vérité qu'elle ne reconnoissoit qu'avec peine; on a vu beaucoup d'exemples de ces honnêtes mensonges. Les sceptiques dont je parle ont encore prétendu qu'il étoit impossible de croire qu'un homme admis dans la société des Conti et des Vendôme, fût tel dans le monde , qu'on s'est plu à nous le représenter. On pourroit répondre qjie la rêverie , état fréquent et même habituel chez La Fontaine , n'étoit cependant pas un état constant , et que l'envie de plaire à ses nobles bienfaiteurs , l'éclat varié des personnages et des objets dont ils étoient environnés, parvenoient, pendant quelque temps, à éloigner de lui cette espèce de sommeil auquel il s'abaiidonnoit si facilement dans des réunions plus privées et plus familières. D'ailleurs, les princes que l'on cité étoient plus aimables que fiers, et ils avoient assez d'esprit pour s'amuser du singulier contraste qu'offroient la personne et le génie de La Fontaine. Au reste, je ne tiens pas fortement h croire que tous les traits de distraction et de simplicité qu'on raconte de lui, ont réellement eu lieu. Il me paroît même probable que quelques uns ont été exagérés , comme il arrive à la plupart des choses qui sont déjà extraordinaires et promettent de l'effet. J'ai voulu dire seulement qu'on n'en pouvoit absolument rejeter
aucun par aucune bonne raison , et qu'on pouvoit les admettre tous , sans porter le moindre préjudice à Fhonneur (le La Fontaine. Pour frioi, je vais ajouter k Wux que j'ai déjà rapportés , tous ceux que me fournissent encore les écrivains dignes de quelque confiance.
Mais il faut auparavant que je fasse connoître l'extérieur de La Fontaine, et sa manière d'être, en générai. Louis Racine, si voisin de ces temps, si bien instruit de ce qui fc'y passoit, et si incapable de trahir Ja yérité , représente ainsi l'auteur des Fables : « Au- «.tant il étoit aimable par la douceur du caractère, « autant il rétoit peu par les agréments de la société. « Il n'y mettoit jamais rien du sien; et mes soeurs c qui , dans leur jeunesse , l'ont souvent vu h table « chez mon père , n'ont conservé de lui d'autre idée « que celle d'un homme fort malpropre et fort ent* nuyeux . Il ne parloit point, ou vouloit toujours parier « de Platon. » L'abbé d'Olivet, non moins bien informé, non moins véridique, a tracé un portrait assez semblable à celui qu'on vient de voir. « A sa physio- « nomie, dit-il, on n'eût pas deviné ses talents. Un « sourire niais , un air lourd , des yeux presque tou- « jours éteints, nulle contenance; rarement il com- « mençoit la conversation , et mérite , pour l'ordinaire* « il y étoit si distrait qu'Une savoit ce que disoient les « autres* Il revoit k tout autre chose , sans qu'il eôt « pu dire à quoi, il revoit. Si pourtant il se trouvoit « entre amis, et que le discours vînt h s'animer par * quelque agréable dispute, alors il s échauffait véri- « tablement, ses yeux s'allumoient, c'étoit La ¥on-
« taine en personne , et non pas un fantôme revêtu de « sa figure* » L'auteur du Parnasse français , qui pouvoit l'avoir vu, le dépeint de la même manière. Il ajoute qu'il.alloit volontiers manger chez les personnes qui l'invitoient, et qu'il faisoit honneur au repas par son grand appétit, mais qu'il rendoit inutiles tous les efforts qu'on faisoit pour obtenir autre chose de lui. La fameuse madame Cornuel vit échouer deux fois toute la vivacité de son esprit contre Pobstinatioh de son silence. Il menoil souvent avec lui un de ses bons amis, nommé Gâches; et, quand on le prioit de réciter quelques unes de ses fables ou de ses contes , il répondait naturellement qu'il n'en savoit pas , frais que Gâches en pouvoit dire. Gâches s'en acquittoit fort bien; et La Fontaine, pendant ce temps-là > songeoit à autre chose.
Tous ses sentiments étaient prompts, vifs, passionnés, exclusifs, comme ceux des enfants, avec qui il faut le comparer sans cesse. Il se prenoit tout à coup de belle passion pour un auteur ; il en raffoloit , il en parloit à tout venant , et n'avoit de cesse qu'il n'eût fait éclater en cent lieux son naïf et risible enthousiasme. Racine le mena un jour à Ténèbres; et, s'aperce vant que l'office lui paroissoit long , il lui donna, pour l'occuper > un volume de la Bible, où étaient les petits prophètes. La Fontaine tpmba sur la prière des Juifs dans Barruch, et, ne pouvant se lasser de l'admirer, il disoit à Racine : a C'étoit un beau génie * que Barruch ; qui étoit-il ?» Le lendemain et les jours suivants , il ne rencontrait personne de connoissance dans la rue, qu'après les premiers compliments ,' il ne
lui dit, en élevant la voix : « Avez*votis lu Barruch? « c'étoil un beau génie. » Rabelais étoit une de ses plus anciennes passions; il l'admirent follement, efrneconnoissok nul écrivain , ancien ou moderne , profane ou sacré , k qui l'on ne fit honneur, en le mettant en parallèle avec maître François. Il étoit chez Beileau arec Racine, Boileau le docteur, et quelques autres : on y parloit beaucoup de saint Augustin; il écoutoit de l'air d'un homme qui n'entend rien; enfin, sere veillant comme d'un profond somme , il demanda d'un grand sérieux au docteur, s'il croyoit que saint Augustin eût eu plus d'esprit que Rabelais. Le docteur, l'ayant regardé depuis la tête jusqu'aux pieds, kii dit pour toute réponse : a Prenez garde , M. de La Fon- « taine , vous avez mis un de vos bas à l'envers; » et la chose étoit vraie. Probablement La Fontaine ne comprit pas que ce fût là une réponse, et.ne vit pas ce qu'il pouvoit y avoir de commun entre un bas mis à l'envers, et Rabelais comparé à saint Augustin» Fort peu instruit des bienséances, il sembloit ignorer par^. tkulièrement celles qui ont pour objet la religion et les auteurs sacrés; et, en cela, non plus qu'en tout le reste, il oe mettoit aucune affectation. Il fit un conte dans lequel un moine faisoit une allusion fort indécente à ces paroles de l'Ecriture : Decem talcnta tradidisti rnihi, et ecce alia detem superlucratus sam; et il eut envie de dédier ce conte au -fameux Arnauld , qui avait parlé de ses Fablks avec éloge. Boileau et Racine, à qui il fit part de son conte et de son projet , eurent bien de la peine à lui persuader que l'un étoit impie et l'autre extravagant. Il supprima ,
non sans regret , le conte qui lui paroissoit être ce qu'il avoit fait de mieux en ce genre. Dans tout ce que je viens: de rapporter, on le voit dominé par une seule idée, ayant l'esprit fixé sur une seule face de l'objet, n'apercevant pas les autres , et ne faisant nullement attention a ces rapports de conveqance , qui font comme partie des choses mêmes , qui du moins en modifient , en changent la nature au gré de leur caprice. Ces idées fixes f exclusives et isolées, constituent la démence, lorsqu'elles sont placées hors des bornes de la raison et du possible. Quand elles n'ont rien d'insensé en elles-mêmes , elles caractérisent seulement la singularité* la bizarrerie, la préoccupation, auxquelles on donne souvent dans le monde le nom exagéré de folie, parce qu'elles y ressemblent par les effets , quoiqu'elles en diffèrent par le principe. Ainsi La Fontaine étoit raisonnable au fond, quand il désiroit savoir lequel avoit eu le plus d'esprit de deux écrivains qui en ont Beaucoup l'un et Vautre, et qui ont laissé une grande, réputation ; et il ne parut extravagant que parce qu'il oublia qu'entre ces deux hommes , dont l un fufcup saint évêque, père de l'Église, et l'autre un bouffon souvent licencieux et impie , il ne pouvoit pas y avoir de mesure commune. Au reste, comme * l'observe ingénieusement Duclos, la question qui fit éclater de rire toute l'assemblée, n'eût peut-être pas paru aussi ridicule à d'autres qu'à des jansénistes* L'aventure relative au grand Arnauld, soumise au même examen , offre un résultat tout pareil. Quand La Fontaine voulut lui dédier un de ses contes , il ne songea qu'à témoigner sa recannoissance* Arnauld
ayant goûté ses Ters , il ne trouva rien de plus convenable que de lui en envoyer de nouveaux, et de le louer dans le langage même qui lui avoit plu. S'il n'aperçut pas que c'étoit faire une insulte et non rendre un hommage k 06 défenseur de la religion et de la morale, que de lui adresser un écrit qui les offensoit toutes deux , c'est qu'il ne voy oit dans cet écrit qu'un badinage innocent, et ne se doutoit nullement de\ce que dévoient être les scrupules d'un chef du jansénisme. L'espèce la plus ordinaire de distraction consiste à être si fortement, si pleinement préoccupé par quel* que objet d'étude, de travail ou de passion, que l ? on cesse d'agir ou qu'on n'agisse que machinalement : l'ame alors s'est concentrée en elle-même ; et le corps, d'oui elle s'est retirée, n'a, pour ainsi dire, plus ni sens, ni besoins. Cette espèce de divorce entre nos deux natures, avôit souvent lieu chez La Fontaine; et les deux premières preuves que j'en vais citer me sont fournies. par lui-même, bien que, suivant l'usage de tous les distraits , il ne convînt pas volontiers de ses distractions. Dans son voyage à Limoges , il alla visiter l'église collégiale de Cléry , où est enterré Louis XI, ce prince dont il dit fort judicieusement que la vie)
Doit rarement servir d'exemple aux rois, "Et pourroit être en quelques points suivie.
En sortant de cette église , il prit une autre hôtellerie pour la sienne, et s'alla promener, plus d'une bonne heure , dans le jardin , enfoncé dans la lecture de Tite* Li ve, et oubliant sa faim qui étoit grande. Un valet de ce
logis l'ayant fait apercevoir de sa méprise , il rejoignit ses compagnons de voyage h l'endroit où ils étoient descendus, et arriva, dit-il, assez à temps pour compter. Une autre fois, ayant vu, à la maison de campagne de son ami d'Hervart, une jeune et jolie personne de quinze ans , dont ses soixante-sept ans ne l'empêchèrent pas de devenir subitement amoureux , il se remit en route pour Paris un peu tard, et, rêvant à sa passion naissante, s'égara si bien, qu'après plusieurs heures de chemin, il fut forcé de coucher dans un méchant village, plus éloigné de Paris que le lieu d'où il étoit parti. Cette beauté lui fit consw* mer y de son aveu, trois ou quatre jours en distractions et en rêveries, dont on fit des contes dam tout Paris. Des amis l'avoient mené à la campagne pour quelques jours : une fois on l'attend vainement pour se mettre a table; il n'arrive qu'après le dîner. On lui démande d'où il vient. « Je viens, dit-il, de i'enterre- « ment d'une fourmi; j'ai suivi le convoi jusqu'au ci- « metière, et j'ai reconduit la famille jusque chez « elle. » Cette anecdote est la preuve d'un fait dont on n'a jamais douté. La Fontaine eût-il peint, avec autant de complaisance et de vérité, les actions et les mœurs des animaux, s'il ne se fut oublié luimême plus d'une fois en les observant? Il mit à pro^ fit ses éludes sur les fourmis, dans les Fables, dans Psyché & dans le poëme de Saint-Mate y où, peignant son héros d'après lui-même, il le montre occupé à contempler le convoi d'une fourmi portée en terre. „
C'étoit déjà beaucoup, sans doute, que La Fon-
laine, doué d'un appétit fort impérieux , ne songeât point à le satisfaire, lorsqu'il observoit la nature ou étudioit les bons auteurs; mais il paroît que la composition produisoit en lui un état d'impassibilité corporelle dont les stoïciens, avec toute leur philosophie, n'approchoient sûrement pas; .Madame de Bouillon , allant un matin a Versailles, le vit rêvant sous un- arbre du Cours; le soir, en revenant, elle le retrouva sous le même arbre et dans la même attitude, quoiqu'il fît très froid, et qu'il eût plu toute la journée.
Je crois qu'en aucune circonstance , celte insensibilité ne s'est étendue jusqu'à son aine, comme ont pu le faire présumer deux anecdotes qui paroissent constantes. Elles sont toutes deux relatives au fils qu'il avoit eu de »a femme, dans les commencements de leur mariage. Tandis qu'il habitoit Paris, ce fils étoit à Reims pour son éducation , en sorte qu'il ne put pas même le voir pendant les voyages qu'il fit à Château- Thierry. Cet enfant, constamment éloigné de sa vue» se présenta de plus en plus rarement à son souvenir» et finit par ne s'y plus présenter du tout. Les affections, fondées sur le sang, s'entretiennent et se fortifient, comme lés autres, par la présence de celui qui en est l'objet : comme les autres , elles s'affoiblissent et décroissent par une absence trop prolongée. Quant à l'amour paternel de La Fontaine, ayant à peine eu le temps de naître , il n'étoit guère susceptible de diminuer. On sera donc moins surpris, moins affligé, en y réfléchissant, d'apprendre qu'il ait revu, sans beaucoup de joie ni de tendresse, un fils qu'il avoit quitté tout enfant , qu'il n'avoit point élevé , au-
quel, par conséquent, il n'avoit pu s'attacher par lés soins et les peines mêmes de la paternité; dont enfin le caractère, l'esprit, les moyens naturels et acquis, tout, jusqu'à la figure, lui étoit entièrement inconnu. Cependant, la reconnoissance eut lieu, et voici comment elle se fit. Soit «hasard, soit arrangement, le père et le fils se rencontrèrent dans une maison. La Fontaine fit quelque attention au jeune homme , et témoigna même qu'il lui trouvoit de l'esprit et du goût. Çn saisit ce moment pour lui apprendre que c'étoît son fils ; il répondit : « Ah ! j'en suis bien aise. » Ceux qui ont rapporté le mot de La Fontaine, ont trop pris sur eux , peut-être , en assurant qu'il avoit été dit froidement. Ces expressions Ahlfen suis bien aise, n'ont rien de bien vif sans doute, et la situation pouvoit inspirer une phrase plus animée; mais La Fontaine, qui ne connoissoit ni le faste des mots , ni l'emphase du ton , a pu dire, avec un sentiment tendre , des paroles simples, prononcées avec un accent tranquille. Cette conjecture n'est cependant pas confirmée, il faut l'avouer, par loutre aventure qu'il me reste à faire connoître : La Fontaine s'y montra plus indifférent encore que dans la première, ou plus distrait qu'il n'avoit jamais été. M. Dupifc, docteur de Sorbonne, qu'il étoit allé voir, le reconduisent jusque sur l'escalier, au moment même où son fils montoit : « Monsieur, dit à celui-ci le maître de la maison, « vous voilà en, pays de connoissance : je reconduis « Monsieur votre père » ; tous deux alors se saluèrent en passant. Le fils étant entré dans l'appartement, LÀ Fontaine, resté seul sur l'escalier avec le
docteur, lui demanda qui étoit ce jeuqe homme. « Quoi , dit M. tKipin , vous n'avez pas reconnu votre « fils ? — Je crois l'avoir vu quelque part » , répondit-il après quelques instants, Ne peut-on pas supposer que, dans l'intervalle de la question à la réponse, La Fontaine eut une petite absence d'esprit, à la suite de laquelle , ne sachant pas bien ce qu'on lui avoit demandé, il répondit sans savoir non plus ce qu'il disoit. J'aimerois fort à le croire. Il est à remarquer que , dans cette scène, le fils , à qui l'on montre son père, passe devant lui sans s'arrêter; et l'on en peut induire que la voix du sang ne lui parloit pas plus haut qu'à La Fontaine lui-même- Des causes pareilles avoient produit en eux une pareille indifférence. Tout invite à penser que, sans cette longue et continuelle séparation, La Fontaine n'eut pas été moins bon père qu'un autre, lui qui étoit si bon ami, qui prenoit un intérêt si vif et si vrai aux plaisirs ou aux peines domestiques des autres. « Si des personnes dans l'affliction et dans le « doute, dît l'abbé d'Olivet, s'avisoient de le con- « sulter, non seulement il écoutoit avec grande at- « tention, mais , je le sais de gens qui l'ont éprouvé , « il s'attendrissoit, il cherchoit des expédients, il en « trou voit; et cet idiot, qui, de sa vie, n'a fait à pro- « pos une démarche pour lui, donnok les meilleurs « conseils du monde 1 . ».
Prenant au pied de la lettre la qualification de Fa-
1 La préocoupalio» de son «esprit et là singularité de ses téffbnseé, pouvoient donner lieu assez souvent au soupçon d'insensibilité» Je vais rapporter à ce sujet, mais sans «a rien conclure,. une anecdote; que je trouve dans cette Fk de La Fontaine, par Marais, dont j'ai déjàt
blieïj qui peignoit ingénieusement la facilité naturelle de sou talent, il est des gens qui n'ont voulu attacher à sa composition aucune idée de travail et presque de réflexion; ils ont cru y voir seulement l'action d'un aveugle instinct , ou plutôt d'une espèce de végétation qui produisent des fruits dont la douceur , inconnue à l'arbre même , n'étoit goûtée que par ceux, qui les avoient recueillis. Par une assez bizarre inconséquence , on prétendent augmenter la gloire de La Fontaine, eu établissant ce préjugé qui la réduii oit à rien, s'il étoit possible qu'il eût un fondement réel. Mais quoi de plus chimérique, de plus absurde que cette sorte de matérialisme qui voudrait attribuer à un homme qu'op suppose privé de réflexion et de discernement , des ouvrages dont la perfection n'a pu résulter que du choix le plus scrupuleux , et de la combinaison la plus étudiée des sentiments, des pensées et des expressions! La Fontaine a traité plus honorablement les animaux, en prenant leur défense contre Descartes , que d'indiscrets admirateurs ne l'ont traité lui-même. Ce qui a donné lieu à cette opinion ridicule , ce sont , je crois , ces inadvertances, ces distractions et ces absences d'esprit dont il a si souvent offert le spectacle. De ce que ses actions et ses discours sembloient ordinairement n'être pas dirigés par la réflexion, on a conclu, par une
parlé. Lorsque les Augustin* soutinrent contre le parlement ce siège dont Boileau a fait mention dans \é Lutrin, et sur lequel lui-même il a fait une ballade, un de ses amis le rencontra sur le Pont-Neuf, courant du côté de la bagarre, et il lui demanda où iï allait si vite. « Je rais , répondit-il tranquillement , voir tuer des Augusùns. »
très fausse analogie, que ses idées naissoient spontanément toutes parées dés plus aimables ornements du langage, et couraient se placer, comme d'ellesmêmes, dans ses vers. Mats c'est précisément parce que sa pensée étoit fortement attachée à la composition de ses écrils , qu'elle cessoit de surveiller ses démarches et ses paroles; c'est alors qu'elle concevoit et perfectionnoit laborieusement tant de chefs-d'œuvre , que sa plume semble avoir laissés tomber négligemment. Après avoir pensé que La Fontaine trouvoit ses vers et ne les faisoit pas, il étoit tout simple d'imaginer qu'il n'en connoissoit pas lui-même le prix : cette dernière opinion n'est pas plus vraie que la première qui paroît l'avoir engendrée. La Fontaine a peut-être aussi contribué à la faire naître , en portant sur luimême quelques jugements modestes qui ne dévoient pas tant tirer à conséquence. Par exemple, flavoit, comme a dit Fontenelle, la.' bêtise de se croire inférieur àt Phèdre; mais il faut se souvenir que, comme tous les grands écrivains de son temps , il avoit pour les anciens, une vénération , un culte presque fanatique, et qu'il ne croyoit pas que les modernes pussent jamais rivaliser avec eux en aucun genre. C'est ce qu'il disoit au savant Huet , en lui faisant cadeau d'un Qaintitien, traduit en italien par Toscanella :
Qui de nous aujourd'hui S'égale aux anciens tant estimés chez lui?
Mais il sa voit très bien prendre , parmi les auteurs de son siècle, la place qui lui étoit due ; et je ne serois pas surpris qu'il se fût rendu plus de justice k lui-
même, que ne lui en rendoient généralement ses contemporains. Il disoit , en s'adressant à une princesse :
J'ai rang parmi les nourrissons Qui sont chers aux 4<>ctes pucellev
Ailleurs, parlant de la louange, il se vante d'avoir le secret de rendre exquis et doux, cet encens qu'on recueille au Parnasse. Il écrit à la duchessse de Bouillon qui, en Angleterre, avoit trouvé, dans la société de sa sœur, Saint-Évremont et le poète anglois Waller :
Anacréon et les gens de sa sorte , Comme Waller, Saini-Évremont et moi , Ne se feront jamais fermer la porte.
Qui n'admettroit Anacréon chez soi?
Qui banniroit Waller et La Fontaine?
On peut remarquer qu'il se départ ici , en sa faveur, de ce saint respect qui lai défendoit de comparer un moderne à un. ancien. Enfin, il promettoit un temple dans ses tiers, à ses protecteurs et à sefe bienfaitrices : cette promesse, souvent répandue dans ses ouvrages, prouve assez qu'il les croyoit destinés à une longue durée, et faits pour immortaliser sa reconnoissance. On voit qu'il faut s'entendre sur la modestie attribue à La Fontaine y et qu'on peut trouver, dans ses écrits, de quoi le juger un poète passablement vain; mais sa vanité, toujours moins grande que son mérite, étoit trop naïve pour jamais déplaire, et elle n'étoit pas plus constante que la plupart de ses autres sentiments. Il lui arrivoit de s'apprécier fort au-dessous de sa valeur; et c'étoit peut-être avec la même boimc
foi, la même candeur, que quand il portait le plq& haut l'estime de lui-même. Il écrivoit à un ami :
Vous ne trouverez pas chez moi cet heureux art, ' Qui cache ce qu'il est et ressemble au hasard.
On ne peut pas se juger plus mal et plus injustement. Ce qu'il ne veut pas reconnoître dans son talent , est précisément ce qui en fait le caractère et le charme. Quelquefois, se renfermant dans de plus justes bornes, ne s'abandonnant ni aux saillies de l'orgueil poétique, ni aux mouvements d'humilité d'un homme qui semble ignorer tout-à-fait la nature et le degré de son mérite, il apprécioit fort judicieusement l'influence de son caractère sur son talent, et le tort qu'il avoit eu de se livrer à plusieurs genres peu conformes à son génie. Madame de Sévigné écrivoit à sa fille : « Je voudrois c faire une fable qui fît entendre à La Fontaine com- « bien cela est misérable de forcer son espHt à sortir « de son genre, et combien la folie de vouloir chan- « ter sur tous les tons, fait une mauvaise musique. » Madame de Sévigné, avec sa fable, n'eût rien appris à La Fontaine; il pensoit exactement comme elle*: témoin ces vers charmants :
Je m'avoue , il est vrai , s'il faut parler ainsi , Papillon du Parnasse et semblable aux abeilles, À. qui le bon Platon compare nos merveilles.
Je suis chose légère , et vole à tout sujet; Je vais de fleur en fleur et d'objet en objet. À beaucoup de plaisir je mêle un peu de gloire. J'irois plus baut peut-être au temple de mémoire , Si dans un genre seul j'avois usé mes jours; Mais quoi ! je suis volage en vers comme en amours.
Cette crainte de ne pas mériter, parmi les écrivains,
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un rang aussi élevé que s'il se fût consacré à un seul genre, témoigne qu'il n'avoit pas pour la gloire cette insouciance que lui attribue un préjugé vulgaire. Il aimoit la gloire comme tous ceux qui la méritent; et la manière seule dont il reconnoît en avoir acquis un peu, prouveroit qu'il a désiré d'en obtenir beaucoup. Adieu, dit-il ailleurs ,
* Adieu plaisirs, honneurs, louange bien aimée '.
Après la poésie et la gloire, c'est l'amour et le
1 On cite, dans vingt recueils, l'anecdote suivante, comme prouvant à la fois l'originalité et la modestie de La Fontaine. En 1691 , à la première représentation de son opéra tfAstrce , il étoit derrière desdames qui ne le connoissoient pas, et, à chaque instant, il s'écrioit : « Cela est détestable. » Ces dames, impatientées, lui dirent : a Mais* « Monsieur, cela n'est pas si mauvais; Fauteur est un homme d'esprit, « c'est M. de La Fontaine. — Eh ! Mesdames , reprit-il , la pièce ne vaut « pas le diable ; et ce La Fontaine que vous vantez est un stupide : c'est « lui-même qui vous parle. » Il sortit après le premier acte, et c'en alla au café Marion , où il s'endormit dans un coin. Un homme de sa connoissance entra et l'éveilla, en lui demandant comment ilpouvoit être ailleurs qu'à la première représentation de sa pièce. « J'en viens, « répondit-il en bâillant ; j'ai essuyé le premier acte , qui m'a si proie digieusement ennuyé, que je n'ai pas voulu en entendre davantage. « J'admire la patience des Parisiens. » Cette anecdote est traitée de conte par Marais. 11 ne m'en coûte pas de croire que La Fontaine ait trouvé son opéra mauvais, et s'y soit ennuyé comme un. autre ; mais je croirai plus difficilement qu'il ait contribué à le faire tomber par «es cris d'improbation , et qu'il se soit donné à lui-même l'épithète de stupide. Du reste, ceux qui ont inventé ou arrangé cette historiette, ont oublié qu'en 1691 il n'y avoit pas encore à Paris de lieux publics appelés cafés , et qu'on n'y connoissoit alors que les cabarets, où les plus honnêtes gens ne se fai soient point scrupule d'aller. Marais pourroit bien avoir raison.
plaisir qui tinrent le plus de place dans la vie et dans le cœur de La Fontaine; il Fa dit :
Un rain bruit et F amour ont occupé mes ans.
L'amour de La Fontaine ne pouvoit pas ressembler à celui de tous les autres ; il devoit être original comme son caractère, sa personne et son talent. L'inconstance en formoit le principal trait, non cette inconstance qui naît de la vanité ou de l'abus des jouissances, mais celle qu'il définissoit ainsi, en parlant de lui-même :
^inconstance d'une ame en ses plaisirs légère. Inquiète et partout hôtesse passagère.
Il ne ressembloit point à ces hommes volages et trompeurs qui jurent un amour sans fin à chaque maitresse nouvelle ; il avertissoit naïvement une des siennes, qu'il ne savoit pas brûler iïxmfeu durable; il lui disoit :
On m'a pourvu d'un cœur peu content de lui-même ,
Inquiet et fécond en nouvelles amours ;
Il aime à s'engager, mais non pas pour toujours.
H accordoit sans doute aux belles la même liberté qu'il se réservoit : car on ne le voit jamais, comme tant d'autres poètes , se répandre en plaintes langoureuses ou en invectives amères contre une infidèle j et probablement il lui arriva plus d'une fois d'être prévenu. Dans sa vieillesse, à cet âge où souvent des prétentions très incommodes remplacent tous les moyens de plaire , et où la tendresse est trop ridicule pour que l'amour-propre ne soit pas aisément
blessé; dans sa vieillesse, dis-je, il ne trouvoit pas mauvais que son hommage fût éconduit, et même qu'on s'en amusât. A quoi servent les radoteurs, disoit-il, qu à faire rire les jeunes jilles? Un autre caractère de son amour, c'étoit de s'allumer indistinctement pour toutes les femmes , à condition qu'elles fussent jeunes et jolies. Il se sentait le cœur pris pour une princesse, comme s'il eût eu l'espoir de lui faire connof tre et partager sa passion ; presque au même moment, il devenoit amoureux d'une grisette ou taême d'une servante, et il lui adressoit les mêmes hommages qu'il eût adressés à la princesse. Le dirai-je? il descendent plus bas encore; il avoit, comme Horace, du goût pour les amours qu'on obtient sans peine avec un peu d'argent , parabilem venerem , facilcmque, et il n'en faisoit pas plus mystère que l'ami de Mécène. Dans une lettre au duc de Vendôme, faisant d'avance l'emploi d'une somme que ce prince lui a promise, il dit :
Le reste ira, ne vous déplaise, En bas reliefs, et cœtera.
Ce mot-ci s'interprétera - Des Jeannetons ; car les Climènes Aux vieilles gens sont inhumaines»
Un passage d'une autre lettre adressée au prince de Conti, ne laisse aucun doute sur la signification du nom de Jeannetons. Il y prédit que le pape Innocent XI ne sera guère pleuré par ses sujets, parce qu'il défend les Jeannetons, chose très nécessaire à Rome. Puis tout à coup il se reproche d'avoir donné ce nom peu relevé aux nymphes de de-lâ les monts:
sans le besoin de la rime, il les eût appelées Chloris. Calons, en effet , est le nom plia poétique qu'il donne aux belles de cette espèce, dans des vers où il semble déplorer quelque peu la rigueur du gouvernement , qui venoit d'en ramasser plusieurs centaines dans Paris, pour les envoyer en colonie dans le Nouveau* Mopde.
On va faire embarquer ces belles, Elles s'en vont peupler l'Amérique d'amours.
On ne trouverait peut-être pas ailleurs que dans les Œuvres de la Fontaine, la trace de ce petit événement ". Il étoit de l'humeur d'Àstolphe; ce qui lui pla&oit surtout dans ces amours vulgaires et même banales, c'est qu'on n'a ni hauteurs ni caprices à essuyer, qu'il ne faut ni se fatiguer en corvées galantes , ni s'épuiser en frais d'esprit : peut-être aussi ne se sentoit-il pas assez riche pour faire la cour aux femrae& qu'on ne paie pas. Enfin, suivant lui, une grisatte est un trésor. Pourquoi? voici son secret :
On lui dit ce qu'on veut , bien souvent rien du tout.
D'ailleurs, s'il redoutait, comme on l'a vu, une femme trop savante, il craignoit encore plus une
1 Un passage d'une lettre de Ninon de l'Enclos à Saint-Évremont, fournit un nouveau témoignage dû goût de La Fontaine pour les amours au moins vulgaires* « J'ai su, dit-elle, que vous soubaitiez La * Fontaine en Angleterre. On n'en jouit guère à Paris. Sa tète est « bien aifoiblie : c'est le destin des poètes ; le Tasse et Lucrèce l'ont « éprouvé. Je doute qu'il y ait eu du philtre amoureux pour LaFon- « taine. Il n'a guère aimé de femmes qui en eussent pu faire la déa pense. »
maîtresse ayant trop d? esprit* II pe renonçoit pourtant pas à faire de l'esprit lui-même pour celles qui avoient touché son cœur; il en faisoit pour toutes , quels que fussent leur rang et leur éducation* Mais c'étoit pour son propre plaisir ; il aimoit à parer son idole, à l'ennoblir, à l'ériger en divinité; « Dés que « j'ai un grain d'amour, disoit-il , je ne manque pas « d'y mêler tout ce que j'ai d'encens dans mon ma- « gasin : cela fait le meilleur effet du monde. Je dis « des sottises en vers et en prose, et serois fâché « d'en avoir dit une qui ne fût pas solennelle; enfin, « je loue de toutes mes forces.... Ce qu'il y a, c'est t que l'inconstance remet les choses en leur ordre. » Il écrivoit- ceci au sujet de la femme de Colletet. C'étoit la troisième servante que ce poète aVoit épousée : elle donnoit, comme étant d'elle-même, de petites pièces de poésie que son mari faisoit en son nom. La Fontaine qui, aux vers près, tie trouvoit peutêtre pas qu'elle eut trop d'esprit, en devint très amoureux, et fit lui-même beaucoup de vers pour Claudine, dont il avoit fait une Clarisse > suivant son usage de donner un nom de Parnasse à toutes les belles , nom quV/ voutoit et entendait qu'elles portassent dans tous les domaines qu'il possédoit sur le double monL .Colletet mourut, et sa veuve fit ses adieux à la poésie, dans une pièce de vers que le défunt lui avoit laissée. La Fontaine alors devina la supercherie , et fut piqué d'avoir été pris si long-temps pour dupe : peut-être aussi Vinconstance avoit-eUe remis les choses en leur ordre. Quoi qu'il en soit, il se vengea en faisant quelques vers contre cette Clau-
dine qui n'a voit pas fait le» siens; mais il se vengea sans âcreté, sans amertume, en homme qui condamnoit aux enfers-
Ceux dont les vers ont noirci quelque belle.
La Fontaine avdit tous les goûts d'une aine sensible et .douce, jointe à des sens fins et délicats. Organisé plus heureusement pour les beaux-arts, que ne l'ont été beaucoup d'autres grands poètes t il en avoit l'amour et le sentiment. Dans le Songe de Faux, la peinture, l'architecture et le jardinage d'ornement, personnifiés sous les noms ai Apellanire , Palatiane et Hortésie, soutiennent leurs droits mutuels : dans les discours qu'il leur prête, on sent une vivacité et une justesse d'impressions qui ne permettent pas de douter que les merveilles de ces trois arts ne lui aient procure des jouissance* réelles. Dans les Amours de Psyché, 'A se peint lui-même sous le nom de Polyphile, qui aime toutes choses, et surtout celles qui remplissent le cœur (tune certaine tendresse. Polyphile, après avoir achevé de raconter les aventures de Psyché, récite un hymne à la volupté, et dit, en le terminant:
* J'aime le jett, l'amour, le* livres, la musique ,
La ville et la campagne, enfin tout \ il n'est rien
Oui ne me soit souverain bien ,
Jusqu'au sombre plaisir d'un cœur mélancolique.
Non content d'admirer les chefs*d'oeuvre des arts, que les lieux publics et Tes palais des grands présentaient à ses yeux, il recherchoit, pour orner sçi modeste retraite,; celles de leurs productions auxquelles h. H
Digiti
zedby G00gle
ses moyens lui permettaient d'atteindre. Nous avons déjà va qu'il dépensoit quelque argent à des basreliejs; il avoil aussi fait jeter en moule les bustes de tous les philosophes de l'antiquité, et il en avoit décoré une chambre qu'il appeloit la chambre des phi- > losophes. Il s'occupoit de cette collection arec un plaisir d'enfant. « Mes philosophes , écrivait-il k un am- « bassadeur, sont cuits et embellissent tous les jours. » Il avoit placé un clavecin dans le philosophique séjour; mais ce n'étoit pas seulement en l'honneur de la musique qu'il aimoit prodigieusement : il comptait aussi que cet instrument attirerait chez lui urne jeune ^b jolie Chloris qui pourroit bien y ramener t amour* Parmi tes choses qui composoient son bonheur, je ne dois pas omettre l'objet d'une de ses passions les plus fortes et les plus constantes , je veux dire le soœfneiL Il en parle partout avec l*aceent de la ^connaissance et de la tendresse. Quelque part, H le divinise et lui dît :
. Tu sais que j'ai toujours honoré tes autels ; Je t'offre plus d'encens que pas un des mortels.
On connoît son éloge de Papimanie, ce pays où règne le vrai dormir, dont nous n'avons ici que h copie. Quel vif et siticère enthousiasme dans ce serment !
AhJ par saint Jean» si Dieu me prête vie, Je le verrai , ce pays où l'on dort.
On y ftit pkts , on y fait nulle chose; C'est un emploi que je recherche encor.
Il ne séparoit jamais la paresse du sommeH : ces deux emplois ', qui se ressemblent assez, a voient également
des charmes pour lui, et ils se sorti partage «a vie, comme il le dit dans son épitaphe : les fables et les contes en réclament pourtant aussi leur part. Xa Fonuke auroit pu dire aussi bien que Régnier :
J'ai vécu sans nul pensement; Jkje laissant aller doucement A la bonne loi naturelle.
Il n'étôit pas ce qu'on appelle incrédule : l'incrédulité provient d'un examen et produit un système quelconque ; il n'avoit point rejeté ce qu'on enseigne et mis autre chose à la place. Quelques ups des principaux dogmes de nçtre religion avoient révolté sa raison; et il avoit pris le parti de les confondre tous dans une même indifférence , un même oubli. Il vivok en paix avec toutes les opinions , et ne faisoit point parade de la sienne qui* n'étant que négative, était naturellement tolérante et peu empressée de se montrer. Il se déclaroit ennemi du faux air d'esprit que prend un libertin, et donnoit la t palme du ridicule à quiconque Paffectoit. Sa conduite étoit conforme a ses sentiments; îl négligeoit les pratiques d'une religion dont les préceptes n'avoient point d'autorité sur son esprit. Il se laissoit mener quelquefois à l'église; mais il y éprouvoit un ennui qu'il ne sa voit ni vaincre ni dissimuler. Il se plaint amèrement, dans la relation de son voyage a Limoges, de tous les accessoires d'une messe paroissiale qu'on lui àvoit fait entendre. •«. La procession , l'eau bénite, le prône, a rien, dit-il, n'y manquoit. De bonne fortune pour « nous, le curé étoit ignorant et ne prêcha point. »
Comme nul ennui n'égale celui que peut causer 11 parole, le sermon le fatiguoit encore plus que l'office. Il ne crut pas pouvoir exprimer plus fortement à quel point madame de la Sablière étoit dégoûtée des vers louangeurs , qu'en disant :
L'éloge et les vers soptpour eUe Ce que les sermons sont pour moi.
Il retira un assez grand avantage de sa profonde insouciance en fait de religion, celui de n'avoir point il prendre parti datas ces misérables disputes dont furent agités si tristement tous les esprits de son siècle. La grâce efficace et suffisante , les cinq propositions, V amour pur, toutes ces choses ne l'intéressoient en rien. Les molinistes et les jansénistes lui étoient également indifférents; aussi étoit-il presque seul juste envers les uns et envers les autres. Lefe jansénistes étoient, selon lui, des moralistes trop sévères; mais il n'en faisoit pas moins cas de leurs grands talents, et il les recommandoit à l'estime des autres. H êcrivoit à madame de Bouillon :
Encor que leurs leçons me semblent un peu tristes. Vous devez priser ces auteurs Pleins d'esprit et bons disputeurs.
On ne sera pas surpris, qu'avec de tels sentiments > il ait blâmé, dans Jacques II, cet attachement an catholicisme , qui , comme disoit l'archevêque de Reims, le Tellier, lui fit quitter trois royaumes pour une messe. C'est à son sujet qu'il disoit :
p X.es gens trop bons et trop dévots
Ne font bien souvent rien qui vaille.
POESIE IRAiNÇOISE. 213
Cependant La Fontaine, qui reprochoitk Jacques H l'excès de sa dévotioù , n clcut-il pas inconséquent , lorsqu'il approuvoit, dans Louis XIV, cette intolérance qui réduisit des milliers de François à l'alternative cruelle d'abjurer la foi de leurs pères ou d'abandonner le sol de leur patrie ? On le voit , à plusieurs reprises , féliciter le roi de cette victoire remportée sur X Erreur envieillie. Mais tel étoit le langage de la France entière : dès long-temps Louis XIV l'avoit accoutumée à célébrer toutes les actions de son règne, sans se permettre de les juger. Tous les écrivains applaudirent à la révocation de l'édit de Nantes. Madame de Se vigne, qui, malgré son jansénisme, étoit si facile , si indulgente en matière de religion, et qui avoit tant de peine à devenir aussi bonne chrétienne qu'elle le désiroit, madame de Sévigné n'a-telle pas écrit, à propos de l'édit funeste? « Rien n'est « si beau que tout cç qu'il contient; et jamais aucun « roi n'a fait et ne fera rien de plus mémorable*» La Fontaine n'eut donc que le tort de céder au torrent de l'opinion commune. Toutefois, parlant ailleurs des prétendues conquêtes sur l'hérésie, d'un ton moins élevé et moins enthousiaste, il fait entendre que le roi n'auroit pas dû pousser si loin les choses , mais qu'il y fut entraîné par la facilité trompeuse de ses premiers succès :
Noire roi , voyant quelques villes
Sans peine à la foi se rangeant , #
L'appétit lui vint en mangeant.
Au même endroit, il qualifie les protestauls dc..//*«
svtte engeance. Je n'y vois d'autre raison, sinon qu'il regardoit comme une très grande sottise de Renoncer à tous les biens et de s'exposer à tous les maux , pour conserver des opinions qui ne lui paroissoient pas mériter de pareils sacrifices »
Les simples lumières d'une raison saine, perfectionnée par le commerce assidu des meilleurs maîtres de morale qu'ait produits l'antiquité, et préservée de la contagion du siècle par un exercice continuel des plus pures facultés de l'esprit, tinrent lieu h La Fontaine des clartés de la religion. Peut-être même n'eut-il besoin , pour se conduire aVec une parfaite droiture, que de s'abandonner à son heureux naturel, à la douceur et à Finnocende de ses penchants. Il pratiqua sans effort toutes les vertus essentielles, toutes celles qui sont nécessaires au repos , à la sûreté , au bonheur des hommes réunis en société. Le 7 f
seul tort que l'austère morale puisse lui reprocher, est la licence de ses mœurs et d'une partie de ses écrits; mais il ne pouvoit croire que la nature, son véritable et presque son unique guide, lui défendît de faire usage des sens qu'elle-même lui a voit donnés, et il ne se jugeoit point coupable , en flattant chez les autres, par des hnages voluptueuses, un penchant qu'il suivoit sans scrupule. Cependant, on affirme que ce même homme qui avoit composé tant de contes licencieux , ne laissoit échapper dans la conversation rien de libre ni d'équivoque, et qu'il déconcertoit , par un silence obstiné, ceux qui le provoquoient à raconter des historiettes semblables à celles qu'il a rimées. Une autre singularité qu'on donne pour
aussi certaine, c'est que des mères le, consulloient avec fruit sur l'éducation de leurs filles , et des filles sur la manière de se bien conduire dans le monde. En général , plein de respect et d'indulgence pour les femmes, il sa voit admirer celles qui a voient de la raison, et n'avoit pas Irop la force de blâmer celles qui en manqnoient. Telle étoit la morale simple et facile de cet homme plein de candeur, qui , suivant l'heureuse expression de l'abbé d'Olivet, a mérité que sa mémoire fût à jamais sous la protection des honnêtes gens. Convaincu lui-même de la pureté de ses sentiments et de l'innocence de sa vie, il avoit bien eu le droit de dire :
Quand le moment viendra d'aller trouver les morts, J'aurai vécu sans soins , je mourrai sans remords.
Pourquoi faut-il que les menaces de la religion y s'em-, parant trop fortement d'une tête affaiblie pair l'âge; et les infirmités, aient épouvanté les derniers moments d'un homme innocent et doux , qui n'avoit jamais fait de mal à personne, et l'aient fait mourir dans des terreurs et des austérités qui auroiçpt suffi à l'expiation d'une viç pleine de crimes?