TORTS. SES OUVRAGES
Le nom de Jean-Baptiste Rousseau rappelle h la fois de grands talents , de grands torts et de grandes infortunes. Son éducation, ses premiers succès littéraires, et de brillantes liaisons qui en furent la conséquence, l'ayant élevé subitement au-dessus de Pobscurfe condition où le sort Pavoit fait naître, il eut la coupable foiblesse -d'en rougir. Celui qui promettait» de suivre et d'atteindre quelquefois Horace dans son lyrique essor, auroit du mieux l'imiter dans son respect filial. Horace , aimé d'Auguste et de Mécène , déjà comblé de gloire et de fortune , avoit dit , en parlant du vertueux affranchi qui lui donna le jour : Je ne me choisirons pas un autre père. Rousseau, a son début dans la carrière poétique , et trop fier d'un premier triomphe que le temps n'a pas confirmé , osa dire à l'honnête artisan dont il étoit le fils : J€ne vous connois pas. Un commandement divin nous ordonne d'honorer nos patents, et nous promet en récompense un bonheur durable sur la terre : cette loi de la nature , consacrée par la religion , Rousseau Pcn-
freignitj et Ton pourroit croire que ses longs malheurs furent le juste châtiment d'une si grande faute. Lorsque Rousseau parut dans le monde, un grand et vieux roi croyoit expier, dans les exercices d'une dévotion plus minutieuse qu'austère, quarante années de gloire, de faste et de volupté. Une cour, une nation ne vieillit pas tout entière. Le monarque ne commandoit ses nouveaux sentiments qu'à quelques courtisans de sa jeunesse, ramenés, comme lui, par l'âge, à des pensées plus sérieuses , et accoutumés dès longtemps à régler sur lui leur vie, leur langage et jusqu'à leur pensée. Tout le reste se bornoit à l'imitation des pratiques pieuses dont il donnoit l'exemple, et, pour se venger de cette contrainte extérieure, imposée par l'ambition ou par la crainte, se livroit&des plaisirs d'autant plus vifs qu'ils étoient moins permis , d'autant plus licencieux qu'ils étoient plus cachés. Rousseau se fit le poète d'une telle époque. Tandis qu'il traduisoit, pour les pieux cercles delà vieille cour, les cantiques du roi prophète , il imitoit , pour les orgies mystérieuses de la ville, les obscénités de Catulle et de Pétrone; et, plus d'une fois,, sans doute, les odes sacrées et les épigrammes licencieuses furent entendues , applaudies , goûtées par les mêmes personnes , mais dans des assemblées et à des heures différentes. Ces productions si disparates ft'étoient pas les inconséquences d'un génie déréglé ou irréfléchi. De peur qu'on ne s ? y trompât, le poète sejouoit lui-même de son double personnage; et, par un rapr prochement sacrilège, appeloit ses épigrammes les gloria patri de ses psaumes.
S î 8 LITTERATURE. POESIE.
Si Rousseau , par ce mélange d'hypocrisie çt de cynisme, n'avoit blessé que la morale et la pudeur, il auroit pu couler des jours tranquilles, et n'avoir d'autre châtiment à subir que le blâme des cœurs droits et honnêtes. Mais il offensa Pamour-propre, il offensa l'honneur même d'un grand nombre de personnes ; et x à la fin , la vindicte publique se joignit aux ressentiments particuliers, pour lui faire expier tout ensemble les vices de son caractère, les torts de sa conduite, et les écarts de son talent. La jalousie fut la source de tant d'excès et de malheurs.
Paris voy oit alors briller, parmi les gais de lettres, un homme merveilleusement spirituel , contempteur des modèles antiques et des règles qu'ils ont fixées , parce que, amoureux de la célébrité, il croyoit la rencontrer plus facilement dans les sentiers écartés que dans les routes battues ; auteur presque universel , parce qu'il n'avoit la vocation d'aucun genre ; composant des odes sans enthousiasme, des fables sans naïveté, des tragédies sans pathétique, et des comédies sans gaieté; faisant force vers et tnéprisant la poésie; traduisant Homère qu'il n'estimoit pas et dont il ignoroit la langue, et se tirant quelquefois de ces sortes de gageures avec une adresse qu'on pouvoit prendre pour du génie, avec un bonheur qui pouvoit passer pour de la gloire. Aux brillantes facultés d'un esprit fin, souple et facile, Lamotte unissoit les plus aimables qualités du caractère. Ceux que ne séduisoit pas son talent , étoient au moins charmés par sa personne ; et l'on en comptait beaucoup que l'un et l'autre avoient enthousiasmés. Rousseau n'avok pour
lui que les tranquilles partisans du bon goût en littérature; mais peu de ceux qui admiroient l'auteur, estimoient et chérissoient l'homme : les plus bienveillants prônoient ses écrits sans oser défendre ses actions. Envieux et envié, haineux et haï, Rousseau ne put supporter les triomphes littéraires de son rival , ni les succès plus universels qu'il obtenoit dans le monde* Il le harcela d'abord par des épigrammes; les épigrammes s'envenimèrent et devinrent des injures atroces. Mais n'anticipons pas sur les événements, et remontons au commencement de ces tristes démêlés. Un certain nombre d'hommes, cultivant ou aimant les lettres , avoient coutume de se réunir dans un café. Là, on s'entretenoit de vers et de prose; on se eonfioit des projets d'ouvrages ; on se consultoit sur des ouvrages commencés ou finis. D'utiles avis sortoient quelquefois de ces communications mutuelles ; mais on se ménageoit trop peu ; on se critiquoit avec trop de dureté; et souvent la détraction, la jalousie, sous le masque de la franchise , faisoient à l'amour-propre des blessures incurables, causes d'étemelles inimitiés. Deux partis divisoient le café; l'un tenoit pour Rousseau, l'autre pour Lamotte : «elui-ci étoit le plus nombreux et le plus animé. Dans l'année qui commença le dernier siècle, quelques airs d'un opéra nouveau avoient obtenu une vogue presque populaire. Rousseau eut la fatale idée de parodier un de ces airs en cinq couplets, qui étoient d'odieuses épigrammes contre Lamotte et ses amis. L'auteur, soupçonné, deviné, enfin connu, fut obligé de s'exclure lui-même du café ; mais les premiers couplets furent incessam-t
ment suivis de couplets plus affreux encore. Rien ne prouvoit que Rousseau, coupable des uns, le fût aussi des autres ; mais il en avoit donné l'idée , le signal , l'exemple; et l'horreur du mal qu'il avoit fait, s'accrut de toute celle du mal qu'il faisoit faire. Dix années s'écoulèrent, pendant lesquelles, aggravant ses vrais torts au lieu de les réparer, et confirmant tous les soupçons au lieu de les détruire, il alloit sans cesse aigrissant ses anciens ennemis, et s'en faisant de nouveaux par de nouvelles épigrammes, en même temps qu'il diminuoit le nombre déjà bien foible de ses partisans , par des procédés marqués du sceau de l'ingratitude et de la duplicité. Il avoit tout préparé lui-même pour sa ruine , et sa ruine ne devoit point larder à éclater.
Lamotte venoit d'être reçu à l'Académie françoise. Une autre place y vaquoit encore. Rousseau, qui avoit inutilement sollicité la première, et à qui peut-être on eût dû l'accorder, se fialtoit au moins d'obtenir la seconde; et il le? désiroit d'autant plus, vivement, que Boiléau, plus que septuagénaire, alloit bientôt, par sa mort, laisser disponible une pension à laquelle un académicien seul sembloit pouvoir prétendre. Rousseau, élève avoué de Despréaux , élève souvent digne de ce grand maître, atoit, pour ainsi dire,, un droit d'hérédité sur cette partie de sa succession; et Ion ne doutoit guère que, s'il obtenoit à temps le fauteuil, la cour, où il étoit bienvenu, ne lui fît accorder la pension.. C'est dans de telles circonstances qu'un dernier paquet de couplets, plus infâmes que tous les autres, s'il étoit possible, lut adressé à plusieurs
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des habitués du café de Ja veuve Laurens. Aussitôt un cri d'horreur, élevé contre Rousseau , le dénonça comme l'auteur des nouveaux couplets. Un des offensés crut en être assez convaincu pour lui imprimer en public un affront ineffaçable. Rousseau porta plainte contre des voies de fait; qu 3 il prétendoit n'avoir pas provoquées; et La Faye, à son tour, porta plainte contre des injures atroces qu'il croyoit n'avoir pas assez punies. Cette accusation mutuelle n'aboutit qu'à un désistement respectif, et à un arrêt de décharge , par lequel Rousseau, absous du crime des couplets, seulement parce qu'il l'avoit désavoué, n'obtint aucune satisfaction de l'outrage qu'il avoit reçu. Dans ces entrefaites, il crut avoir trouvé tes moyens de proaver -que Saurin, de l'Académie des sciences , avoit envoyé les couplets ; et, pour son malheur, rien ne lui parut plus conséquent que de l'accuser en justice de les avoir composés. Saurin, décrété de prise de corps, et mis en prison d'après une sente d'indices assez pressants, fut déchargé de l'accusation, faute de preuves suffisantes. Rousseau, condamné par la même sentence aux dépens, dommages et intérêts, se hâta d'en appeler. Alors le ministère public se porta partie contre lui , et fît informer contre ses ouvrages* De son -côté, Saurin , vainqueur dans le premier procès., awk pris l'offensive à. son tour, et obtenu la permission d'informer de la subornation de témoins. Rousseau s'étoit dérobé par la fuite aux dangers que lui faisoit craindre cette double action. Le parlement, statuant à la fois sur les deux causes, rendit un arrêt par lequel Rousseau , atteint et convaincu d'avoir composé
et distribué les vers impurs, satiriques et diffamatoires, objet du procès, et fait de mauvaises pratiques pour faire réussir l'accusation calomnieuse intentée par lui contre Saurin, fut banni à perpétuité du royaume.
Quel est le véritable auteur des couplets? Le tawps n'a encore porté aucune lumière dans cet abîme d'iniquité; il n'a fait qu'en épaissir les ténèbres. Rousseau accusoit Saurin; Saurin, se défendant, accusoit Rousseau. Des jugements ont prononcé entre eux; mais les deux premiers n'ont fait, appliquant la peine du talion , que faire retomber sur là tête de l'un le châtiment qu'il vouloit injustement attirer sur la télé de l'autre : c'est le faux accusateur qu'ils ont puni , et ara le criminel auteur* À la vérité, l'arrêt de bannissement déclara Rousseau coupable des vers diffamatoires qui étoient au procès; mais cette fois jl fut condamné par contumace; et L'on sait que ces sortes de condamnations, prononcées sans débat contradictoire contre tin homme qui semble s'être avoué criminel en s 'évadant ,, ne supposent pas l'entière conviction du juge, etne sont guère que la déclaration juridique d'une présomption créée par le condamné lui-même. Rousseau, d ailleurs, voulut par la suite purger lacoutumace, et faire neifiser son procès : des raisons d'ordre public, ou peutêtre seulement des considérations personnelles, énrçpêchèrent l'autorité d'y consentir. Enfin, .il protesta de son innocence toute sa vie , au lit même de la mort ., et dans le moment terrible où il alloit paraître devant le juge qu'on ne trompe pas. Parlerai-je de l'opinion, du témoignage des contemporains? Aucun d'eux n'é-
toit exempt de passion. La haine ne permettoit pas à Voltaire de croire Rousseau innocent. C'est la haine aussi qui, d'un autre côté, porta Boindin à déclarer Saurin coupable, dans un mémoire posthume qui dé* montre, si l'on vent, l'innocence du poète accusé, mais qui ne prouve pas le crime de son adversaire. S'il faut avoir un avis sur cette affaire naturellement obscure , puisque s'agit d'écrits tracés et répandus par une main qui se cachok, sur cette affaire qu'au barreau et dans le monde les accusations contradictoires ont embrouillée plutôt qu'éclaircie, je dirai que ni Saurin , ni surtout Rousseau , ne me paraissent coupables. Lorsqu'ils s'entr'accusèrent, Saurin se défendit d^être assez poète pour avoir composé les couplets ; Rousseau se vanta ^Tètre trop poète pour les avoir faits. C'étoit pour l'un et pour l'autre «n foible moyen de justification : la méchanceté sans génie peut s'élever jusqu'à cette énergie satirique ; le génie méchant petit s'abaisser jusqu'à cette rage brutale et grossière. Quant aux famés, si Figricfrance peut les commettre, le talent peut aussi les feindre. C'est donc hors des couplets pris en eux-mêmes qu'il faut chercher les raisons de croire que ni Saurin ni Rousseau n'en furent les auteurs. On ne voit rien dans te caractère de Saurin, tel qu'il est établi par les actions connues de sa vie, rien dans ses intérêts <te gloire et de fortune, tels qu'ils résuhoient de son état et de sa position , rien enfin dans ses relations antécédentes avec Rousseau, qui ait pu porter ce géomètre à ourdir une trame si noire contre un poète, pour l'écarter d'une académie à laquelle lui-même il n'aspiroit pas , et le priver d'une
pension à laquelle il ne pouvoit prétendre. C'en est sans doute assez pour que la postérité s abstienne de lui imputer un pareil crime. Quanta Rousseau, les preuves négatives sont encore plus fortes; elles le sont tellement, que des preuves positives ne les surpassement pas en évidence. Convaincu des premiers couplets, plus que soupçonné des couplets subséquents , Rousseau par cela. seul n'a pu être coupable des derniers- Vouloit-il empêcher la nomination de Lamotte à l'Académie? elle étoit consommée. Vouloit-il s'y préparer des voies à lui-même? c'étoit le moyen de s'en exclure pour toujours. Ne vouloit-il que se venger de ses ennemis? il attiroit sur lui-même la plus terrible des vengeances, en outrageant, non plus seulement des hommes de lettres plus ou moins pacifiques , mais, avec eux, un homme d'épée, obligé par état et accoutumé à punir violemment les affronts faits à son hon~ neur. Qui donc enfin a composé les derniers couplets ? Saps doute quelque méchant obscur, ami du scandale et du trouble, qui se sera fait un affreux plaisir de lancer furtivement ce brandon de discorde au milieu d'hommes déjà désunis et aigris les uns contre les autres, et qui, .caché d^ans l'ombre, les aura vus, $vec une joie infernale, s'accuser tour à tour du crime commis par son bras.
; Rousseau, nous l'avons déjà vu, avoit fui du royaume avant d'en être banni juridiquement. Partout où il porta ses pas errants, en Suisse, en Allemagne, en Flandre, en Angleterre, en Hollande il trouva des hommes sensibles au talent et à l'infortune. Le prince Eugène fut son plus zélé comme son plus illustre pro-
lecteur. Il célébra souvent le génie et les exploits de ce héros si fatal à la France : c'étoit un des plus tristes effets de sa position que de ne pouvoir pas toujours acquitter les dettes de la reconnoissance, sans manquer à ce qu'exigeoient de lui le titre et les sentiments de François. Ce ne fut pas son seul tort , ou , si Ton veut , son seul malheur. Cette facilité à oublier les services rendus, cette promptitude à changer le langage de la louange en celui du blâme , cette humeur satirique enfin , qui lui avoiept attiré tant de reproches et de disgrâces, étoient loin de l'avoir abandonné. Une certaine conformité de penchants et de destinées l'avoit lié avec le comte de Bonneval, aventurier fameux, qui, après avoir fui de la France pour servir contre elle, abandonna l'Autriche , sa nouvelle patrie , pour la combattre à son tour sous les enseignes du croissant. Une querelle avoit éclaté entre Bonneval et un protégé du prince Eugène. Rousseau, prenant imprudemment parti pour le premier , crut le venger en chansonnant une maîtresse du prince. Le héros, plus irrité peutêtre que s'il eût été l'objet de la satire, éloigna Rousseau de Vienne , en l'envoyant k Bruxelles avec des espérances d'établissement qui ne se réalisèrent jamais. C'est là, c'est à Bruxelles qu'il passa près de vingt années d'une vie inquiète et malheureuse ,, obligé , malgré sa fierté, de recevoir pour vivre une pension d'un grand seigneur des Pays-Bas, se nourrissant d'un fiel aigri par les souffrances de Famé et du corps, et le distillant incessamment dans des écrits d'où la force et la grâce avoient disparu, pour faire place à la dureté '<et à la bizarrerie; car l'âge et le malheur, en renforçant ii. 15
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les vices de son caractère, avoient à la fois augmenté les défauts et affaibli les qualités de son talent. C'est à Bruxelles aussi, et dans la première année de son séjour, qu'il eut avec Voltaire cette célèbre entrevue, origine d'une haine si longue, et signalée de p^rt et d'autre par tant de fureurs injustes. C'étoit d'abord un jeune poète qui verioit respectueusement consulter son maître. Desjnarques réciproques de bienveillance et d'affection , on passa bientôt à de mutuelles confidences d'ouvrages. Voltaire ne craignit pas de réciter YEpître à Uranie devant celui qu'on regardoit comme l'auteur de la Moisade. Rousseau répondit par son Ode à la Postérité; et Voltaire, qui rarement se refusoit un sarcasme, lui dit que c'étoit une lettre qui n'arriveroit jamais à son adresse. Ils se séparèrent ennemis irréconciliables.
Rousseau avoit commencé par supporter sa disgrâce avec assez de constance et de fermeté. En 1716, quatre ans après l'arf et, on obtint pour lui du régent des lettres de rappel ; il les refusa, il en demanda même la suppression» « J'aime bien la France, disoit-il; mais j'aime « encore mieux mon honneur et la vérité.',. Je préfè- « rerai toujours la condition d'être malheureux avec « courage , k celle d'être heureux avec infamie. .. Il ne <* s'agit point pour moi de retourner en France , mais « de confondre l'imposture qui m'a noirci. . .Tout autre « plan seroitmè déshonorer, et je souffrirai plutôt la « mort que (l'y acquiescer. C'est ainsi que j'ai toujours « parié et pensé; et c'est ainsi que je penserai et par- « lerai toute ma vie. » Vingt ans après, Rousseau eut d'antres sentiments, tint un autre langage. Dettras les
malheurs, celui d'être éloigne de sa patrie, est peutêtre le seul que le temps n'adoucisse pas, le seul qui devienne moins tolérable à mesure qu'il se prolonge. Àffoibli par l'âge , déjà en proie à des infirmités qui eh annoncèrent de pli» cruelles encore , de plus en plus dégoûté d'un séjour où son talent lui avoit fait moins d'admirateurs, que son caractère ne lui avoit suscité d'ennemis , mécontent de ses protecteurs mêmes qu'il avoit fatigués de ses exigences et de ses inégalités chagrines , l'infortuné poète tourna ses yeux vers Paris; il redemanda ces mêmes lettres de rappel qu'il avoit repoussées comraç un affront pire que la mort. « Obtenez, écrivoit-il , de nouvelles lettres sur le mo- « dèle des premières qui étoient très honorables pour < moi y et très bien couchées. » Il n'étoit plus temps; ce modèle n 'existait plus. Il fit alors , dit-on , pour rentrer dans sa patrie, ce qu'Orphée avoit fait pour pénétrer dans les enfers; il tâcha d'adoucir, de charmer par ses chants ceux qui pouvoient lui en interdire l'accès. Une épître au père Brumoy devoit apaiser les Jésuites, ses anciens ennemis; une épttre 'à Rollin devoit mettre dans ses intérêts les Jansénistes, leurs éternels adversaires; enfin, une ode à la paix avoit pour but de flatter Tamour-propre du cardinal-ministre, dont une paix récente étoit l'ouvrage. Quant au parlement, Rousseau désespéra deFattendrir, et il ne l'essaya pas. Il demanda un sauf-conduit qui ne lui fut point accordé. Des amis lui persuadèrent qu'étant dans Paris même, il obtiendroit plus facilement la permission d'y revenir. Il rompit son ban , et , après vingt-six ans d'exil, rentra dans sa ville natale. Sa présence dans
Paris n'étoit pas un secret pour l'autorité; mais il falloit qu'elle parût l'ignorer. Il fut donc obligé de s'envelopper du même mystère , des mêmes ténèbres qu'un malfaiteur recherché par la justice. Caché sous un faux nom , confiné tout le jour dans l'asile ohscur qu'un ami lui avoit préparé, il y étoit visité clandestinement par un petit nombre de personnes , qu'à la faveur de, la nuit il alloit quelquefois visiter à son tour. Il s'aperçut bientôt que ses amis l'avoient bercé d'espérances trompeuses. Après trois mois de séjour dans sa patrie, il l'abandonna de nouveau , désespéré d'y être revenu , désespéré d'en sortir , et emportant la douloureuse conviction de n'y plus rentrer jamais. De retour sur la terre étrangère, il n'eut que peu de temps encore à y souffrir de ses infirmités toujours croissantes, et de ses chagrins toujours plus amers. Né à Paris le 6 avril 1670, il mourut à Bruxelles, le 17 mars 1741 , âgé de soixante-onze ans. Piron fit pour lui cette épitaphe :
Ci-gît l'illustre et malheureux Rousseau.
Le Brabant fut sa tombe, et Paris son berceau. Voici l'abrégé de sa vie , Qui fut trop longue de moitié :
11 fut trente ans digne d'envie , Et trente ans digne de pitié.
Ce même homme que la France rejeta si long-temps de son sein, Ta honorée par ses 'talents ; par ses succès dans le plus noble et le plus difficile de tous les arts, Malherbe, créateur de notre langue poétique, nous avoit donné l'ode, mais l'ode timide et circonspecte comme son génie , plus occupé des mots que
des pensées, des sons que des images, et plus attentif à éviter les fautes qu'ardent à poursuivre les beautés. Rousseau, élève des Grecs et des Latins , élève de Boileau , celui de nos maîtres qui s'est le plus rapproché d'eux en les imitant, emprunta aux uns l'enthousiasme lyrique, et apprit de l'autre à soumettre aux lois du bon sens les plus fougueux écarts de l'imagination. Il produisit des odes qui sont , à la fois , animées du feu antique , et assujetties aux principes d'enchaînement et de gradation qui règlent la composition moderne : c'est l'heureuse alliance du délire et delà raison, du désordre et de la méthode. Puisant d'abord à la source abondante et pure des livres sacrés , il en rapporta souvent dans ses imitations l'audace sublime , la majesté terrible et Fonction touchante. Dans ses odes profanes , inspiré par la muse de Pindare et d'Horace surtout, s'abandonnant k de sages transports, procédant par mouvements libres, mais réguliers, naturels, mais inattendus, parlant un langage nouveau pour l'esprit, mais approuvé par le goût, mariant les pensées fortes aux images pittoresques , étalant les tableaux "fcour-à-tour les plus gracieux et les plus sombres, il atteignit plus d'une fois le comble de la perfection dans un genre où elle est d'autant plus difficile , que , la carrière étant plus bornée et les limites plus étroites , on exige davantage du poète, et l'on a pour lui moins d'indulgence. La critique littéraire n'a pas assez de paroles pour louer dans Rousseau l'heureux choix, l'énergie, la magnificence et l'harmonie des mots, cette richesse des rimes dont le retour fréquent et précipité surprend et charme l'oreille , sans que jamais ce plaisir
fait à un sens soit acheté par aucun sacrifice imposé à l'exactitude de la pensée ou de l'expression, enfin cet art de varier et d'approprier les rhythmes, de manière que le caractère de chaque sujet soit marqué par retendue et la forme , la coupe et le mouvement de la strophe adoptée ou créée par le poète.
Chez les modernes, le nom de l'ode est une sorte d'imposture ; chez eux la musique ne seconde point les transports du poète , et ne vient pas même embellir ses vers. Rousseau a rappelé pour nous le poème lyrique à son caractère originel, en inventant, sous le nom de cantate, une véritable ode , une ode où l'harmonie musicale se marie à la mélodie poétique. Dans cette composition, mêlée de récits et de discours, et, par conséquent, épique et dramatique tout ensemble, le poète, affranchi cte la monotonie des strophes égales, et créant chaque fois son rhythme pour l'idée qu'il veut rendre ou l'image qu T il veut tracer, passe avec facilité du riant au sévère, du doux au terrible, du païf au sublime , et peint lomvàttour l'ordre de Punivers et la discorde des éléments , le calme du cœur et l'orage des passions , les tranquilles douceurs de l'amour confiant et les fureurs inhumaines de l'amour outragé : c'est un Protée qui prend toutes les formes, revêt toutes les couleurs , et emprunte toutes les voix. L'inventeur de la cantate en est resté le modèle inimitable : dans la cantate, Rousseau a fait preuve d'une diversité de tours, d'une variété de tons, d'une flexibilité de pensée et de langage, en un mot d'une souplesse de talent dont ses plus belles odes sont quelquefois privées. Selon La Harpe, la cantate de Circé est un
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des chefs-d'œuvre de la poésie françoise. C'est en dire beaucoup ; ce n'est pas trop en dite.
Je parlerai peu des épîtres et des allégories de Rousseau. Que dirai-je des épîtres? Dans les unes, le poète essaie de r^euniren style suranné quelque paradoxe décrié, ou quelque lieu commun rebattu; dans les autres , il emprunte à Boiieau quelque sujet dont il croit s'approprier le fond , parce qu'il en dénature la forme : dans toutes, il flatte sans noblesse ceux qui peuvent encore lui être utiles , ou il déchire sans pitié ceux qui ne peuvent plus être dangereux pour lui. A quelques morceaux près , où l'excellent versificateur se montre encore, les épîtres, fruits tardifs d'un talent affaibli par les années, flétri par les chagrins, et dépravé par des passions haineuses, ne sont dignes, en général, ni d'un bon poète, ni trop souvent d'un honnête homme.
Si la plupart des épîtres sont saupoudrées d'un sel âcre^et grossier, plusieurs des allégories sont injprégnéesu un fiel noir et corrosif : plusieurs sont d'odieuses satires, où le voile emblématique couvre et ne cache pas les plus furieux transports de la haine , de la vengeance ou de l'envie. La fiction d'ailleurs en est presque toujours invraisemblable ou forcée . À la vérité, la diction en est généralement moins vicieuse , mieux travaillée, que celle des épîtres: quelques tableaux memes y sont habilement coloriés. Mais que font quelques vers, quelques passages dictés par les Muses , dans de longues pièces qu'on croiroit inspirées par les Furies?
Rousseau a fait beaucoup d'épigrammes ; il en a fait de galantes, de satiriques et d'obscènes. Si la pudeur lui en reproche un grand nombre , le goût ne peut ea
désapprouver que très peu. Il a véritablement excellé dans ce genre, où presque toujours, à l'élégante concision de Catulle, il unit le tour naïf et piquant de Marot. Ce même homme qui, dans des poèmes consacrés, par l'exemple d'Horace et de Boileau , à la riante exposition des vérités morales ou des principes littéraires , a fait entendre des accents de fureurs dignes de la muse d'Ârchiloque , a mis , dans ses épigrammes satiriques, cette exacte dose de malice et de gaieté, qui assaisonne agréablement une critique méritée , et qui fait sourire l'équité même d'une critique injuste ou exagérée.
Résumons-nous en peu de mots sur Rousseau considéré dans sa personne et dans ses écrits. Son ame manqua de bonté, d'élévation et de sensibilité; son esprit n'eut ni assez de justesse, ni assez de flexibilité, ni assez d'étendue : mais il fut doué d'un talent rare et précieux. Il eut de grands torts envers ses amis, envers ses protecteurs , envers ses ennemis même : mais il fut plus malheureux encore que coupable. Il fît des ouvrages trop dignes de son caractère, et trop peu dignes de son génie : mais il composa des poèmes que la morale approuve sans réserve, et que le goût applaudit sans restriction. Pardonnons à ses fautes en songeant à ses infortunes ; excusons ses mauvais écrits en faveur des bons : ou plutôt ne voyons que sa gloire, n'envisageons que ses chefs-d'œuvre, et plaçons-le sans balancer parmi le petit nombre d'hommes nés pour l'illustration de leur pays , et pour les délices de ^a postérité.