PERSONNE. JUGEMENT SUR QUELQUES UNS DE SES OUVRAGES POSTHUMES
En tête d'une nouvelle édition des OEuvres de Bernard, on lit un essai sur la vie et les ouvrages de ce poète, qui est un petit chef-d'œuvre de style précieux, maniéré, affecté, entortillé, guindé, alambiqué, etc., où toutes les mignardises du faux bel -esprit ornent la plus complète,, la plus absolue stérilité d'idées et d'observations. Je voudrois hien initier mes lecteurs dans, les secrets de ce jargon divertissant, en comparaison duquel lels phrases de Çathos , de Madelon et du marquis de Mascarille sont naturelles et franches. Mais qui pourroit fixer ces grâces fugitives qui s'évaporent sous le toucher? Quel commentaire seroit assez léger pour né pas étouffer un texte si délicat ? Quelle analyse assez subtile pour ne pas faire évanouir ces petks fantômes dHdées et de traits d'esprit? Je vais pourtant essayer cette tâche difficile.
« Bernard naquit à Grenoble , patrie du chevalier Bayard » . Ce rapprochement du chevalier Bayard et de Pau leur de XArt d'aimer, annonce tout de suite
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un esprit aussi juste qu'étendu, accoutumé à saisir ces rapports éloignés dont le choc imprévu enrichit l'imagination et féconde la pensée. « Au sortir du « collège, Bernard fut envoyé, k Paris, pour être clerc « chez un procureur. On le surprit plusieurs fois « griffonnant des vers sur du papier timbré. » Je parierais bien que Bernard ne faisoit pas ses essais de versification sur du papier timbré qui coûte cher, et dont il auroit fallu rendre le prix , et qu'il se servoit pour cela de ce qu'on appelle , en style de pratique , papier mort ou papier libre; mais combien il est plus spirituel de nous le représenter écrivant des vers sur le même papier que des ajournements ou des qualités de remise! Onn'auroit pas dit la chose plus naturellement dans un couplet de vaudeville. « Voltaire, en
* chantant la bataille de Fontenoy, fut le seul Fran-
* çois qui la perdit. Je laisse à penser si Bernard
* a été plus heureux dans son poëme des Campagnes « d'Italie. » Que dire de ce trait délicieux : Foliaire, en chantant la bataille de Fontenoy > fut le seul François qui la perdit? Rien : malheur aux esprits froids et méthodiques qpi raisonnent toutes leurs jouissances et veulent les expliquer 1 pour moi , quand j'entends de pareilles choses, je dis comme Armande, lorsque déjà épuisée d'admiration par les premiers vers du madrigal sur le carrosse amarante , elle succombe sous la beauté du trait qui le termine, et n'a plus que la force de s'écrier :
Oh ! oh ! oh ! celui-là lie s'attend pas du tout .
Qu'un peu de raison du moins nous délasse de taut
d'esprit. « La Harpe accuse Bernard de sécheresse et de peu de sensibilité. » C'est en effet là l'idée qu'on a généralement de son talent, et qu'il faut même, si la tradition en est crue, étendre jusqu'à son caractère; mais il faudra bien revenir de cette opinion , quand on aura vu de quelle manière M. F*** la réfute. Bernard sec! Bernard peu sensible 1 On a donc oublié ces. deux vers d'un poème de l'Amitié :
Je quitterais tous les êtres ensemble Pour retroiiYcr rêtre qui me ressemble ;
et ces deux autres vers de l'hymne à l'Amitié :
Et tu serois la volupté ,
Si l'homme avoit son innocence ;
et enfin tout l'opéra de Castor et Ppllux, qui n'est autre chose que le triomphe de Vamitié? Il est évident qu'un poète qui a rimé tant de choses sur X amitié, ne pou voit avoir de la sécheresse, ni manquer de sensibilité, bien que sa vie entière, tous ses autres ouvrages, et les vers même que l'on cite, semblent attester le contraire. La Harpe, qui se piquoit tant de dialectique, et qui a pu voir cette édition de Bernard, publiée pour la première fois en 1803 , a dû être bien humilié de se voir ainsi battu avec ses propres armes : j'aurojs voulu pouvoir jouir de sa confusion.
M. F*** est un peu moins fort sur les faits que sur le raisonnement. Toujours amoureux des rapprochements, il nous dit: « C'est une chose remarquable « dans l'histoire des arts , que le génie musical de « Rameau, comme le génie poétique de M il ton, ne « s'est éveillé qu'à soixante ans. » Il faudrait conclure
de cette phrase, que Milton, avant l'âge de soixante ans, n'a pas fait de vers du tout, ou n'en a fait que de mauvais : l'un et l'autre seroient également faux. Il a fait des vers de fort bonne heure; et, parmi plusieurs productions estimées de sa jeunesse, on distingue une espèce d'ouvrage dramatique intitule Comas, que tous les critiques anglois s'accordent à trouver très digne de l'auteur du Paradis Perdu. Milton publia ce dernier poëme, âgé d'environ soixante ans; mais on conjecture qu'il y avok travaillé pendant une grande partie de sa vie, et qu'il s'en occupoit du temps même qu'il étoit secrétaire de Cromwell. Je demande pardon à M. F*** de la pédanterie que je mets ici à rétablir les faits ; mais , quelque disposé qu'on soit à reconnoître la supériorité d'un écrivain, on n'est pas fâché de le trouver en défaut , et de prendre une petite revanche avec lui : d'ailleurs M. F*** va rentrer dans l'esprit; c'est là son élément, son fort, c'est là qu'il est inattaquable.
Selon lui, Gluck est pour la musique dramatique, ce que Corneille est pour la tragédie. « Il a commencé a la révolution musicale en France ; Piccmi et Sac- « chim l'ont achevée. Jusqu'alors, au théâtre lyrique, « Mercure avoit accordé la lyre; mais Apollon ne « l'avoit pas encore touchée. » QueLheureux emploi de la mythologie! et comme on sent la vérité sous ce voile ingénieux des fables 1 Je ne suis embarrassé que de savoir en quelle qualité Mercure a jamais accordé la lyre de l'opéra. Est-ce comme dieu de l'éloquence, comme dieu du commerce, ou comme dieu des voleurs? H y a là-dessous quelque finesse que je suis
désespéré de ne pas saisir. Bernard , qui reproche à la langue latine l'obscénité des mots , n'observe pas
un grand usage du monde , et dont la complaisance n'étoit au fond qu'une parfaite indifférence sur tout; qui ne contrarioit personne, ne disoit de mal de qui que ce fût, jouoit volontiers, parloit peu e( mangeoit beaucoup. Sentant cette dernière faculté s'affoiblir en lui, il disoit assez plaisamment : «Je suis tombé d'un dindon. » On sait que, pour avoir voulu, en certaine occasion, se comporter, à plus de soixante ans, comme s'il n'en eût eu que trente , il perdit entièrement la raison, et jusqu'au souvenir de ses ouvrages. Voyant un jour jouer son opéra de Castor et PoUux, il demanda le titre de la pièce, et le nom de l'actrice qui représentent Télaïre. On lui répondit : « Castor a et M" 9 A moud. — Ah ! oui , dit-il , ma gloire et mes « amours. » Ce fut presque le seul éclair de raison qui lui échappa durant sa longue démence. M. F*** auroit dû être informé de cette anecdote.
Voltaire, invité par madame de Pompadour à traduire en vers les psaumes et les ouvrages sapientiaux , au lieu de répondre aux intentions politiquement dévotes de la favorite, traduisit le Cantique des Cantiques} et son ouvrage fut brûlé, quelque soin qu'il eût pris d'adoucir la naïve liberté du texte. Bernard en fît aussi une 'traduction ; mais celle-ci , la marquise l'avoit demandée pour son amusement particulier; elle ne fut ni publiée, ni brûlée, et elle valut probablement une récompense à l'auteur. C'est un des morceaux inédits dont la nouvelle édition est enrichie. Il est suivi d'un autre ouvrage à peu près du même genre, intitulé Aminte et Médor , tableau nuptial. C'est mal à propos que M. F***, dans son
joli langage, appelle ce tableau une imitation libre et même un peu trop libre du Cantique des Cantiques. Ce cantique n'y est nullement imité; et les deux ouvrages n ont de commun qu'un fond de volupté,