DÉTAILS SUR SES DERNIERS INSTANTS
Le nom du chevalier de .Bertin figure au premier rang de nos poètes élégiaques. Né avec une imagination brillante, il publia, dès l'âge de vingt ans, un recueil de poésies qui fit concevoir d'heureuses espérances» Peu d'années lui suffirent pour atteindre à la réputation dont il jouit maintenant. Il la dut à ses élégies. Nourri de la lecture d'Ovide et de Properce, il sut s'approprier avec beaucoup d'habileté les images passionnées et les expressions énergiques de ces deux poètes. Un autre écrivain ; né comme lui à l'Ile-de-France, du même âge, associé aux mêmes travaux, fixoit dès lors tous les regards dans la même carrière : Parny venoit de nous rendre, dans des vers qui vivront autant que la langue françoise, le mol abandon et les grâces touchantes de Tibulle. Bertin osa paroître à côté de ce rival redoutable. Il ne se dissimula point les dangers d'une telle concurrence. 11 avouoit lui-même hautement la supériorité de son rival ou plutôt de son ami; et le. recueil de ses élégies est un monument élevé à cette noble ami-
lié, autant qu'un tableau passionné de ses amours et de ses regrets.
L'ensemble des élégies du chevalier de Berlin
A l'amour qui n'est plus» l'amitié doit surrivre ; L'amitié vous rendra toujours Présente et chère à ma mémoire.
Ces vers sont faciles y doux, harmonieux; ce que le poète sent, ils le rendent avec une justesse, une simplicité qui n'est pas sans élégance : peu de lecteurs enfin y trouveront à reprendre. Maintenant voyons comment Parny s'exprime dans la même situation:
Il est temps, mon Éléonore,
De mettre un terme à nos erreurs ;
Il est temps d'arrêter les pleurs
Que l'amour nous dérobe encore*
Il disparait l'âge si doux ,
L'âge briUant de la foie.
Lorsque tout change autour de nous, ,
Changeons , à mon unique amie !
D'un bonheur qui fuit sans retour
Cessons de rappeler l'image ;
Et des pertes du tendre amour >
Que l'amitié nous dédommage.
On voit qu'ici l'avantage est tout entier du côté de Parny : dans ses vers, le sentiment, sans perdre de sa douceur et de son abandon , s'exprime d'une manière plus ingénieuse et plus brillante. Ce qui lui garantit, en général, cette supériorité dans l'élégie , c'est que chez lui le talent est inséparable du goût, c'est qu'en étudiant les anciens, il s'est profondément pénétré de leur substance, et a, pour ainsi dire, fondu leur génie dans le sien, au lieu de leur emprunter des formes superficielles et toujours plus ou moins faciles à saisir : ainsi, il rivalise avec eux plutôt qu'il ne les imite ; et , même quand 4 les traduit, il reste toujours original.
Cet art, toutefois, n'étoit pas étranger au chevalier de Berlin, De même que Parny, et plus fréquemment que lui peut-être, il reproduit les pensées et les images des élégiaques latins ; mais il ne paroît pas s'être attaché tout-à-fait aux mêmes modèles. Ses poésies offrent souvent la même profusion de détails que celles d'Ovide, le même abus de traits mythologiques que celles de Properce. Une secrète analogie dans le tour d'esprit et d'imagination a sans doute déterminé la préférence de Bertitt pour ces deux poètes : l'extrême facilité qu'il avoit reçue de la nature, devoit le porter a l'imitation de ces génies abondans qui répandent avec tant de profusion les ornements du luxe poétique. Son style, presque toujours brillant et animé , se soutient plutôt par la vivacité des peintures, que par la délicatesse des pensées et l'élégance exquise de la diction. Le talent du poète, s'élevant presque toujours avec les images qu'il retrace, quelquefois redescend avec elles ; et c'est alors que l'expression cesse d'ennoblir ce que le fond de l'idée peut avoir de commun. Il semble aussi que Berlin se soit attaché à peindre des sensations plutôt que des sentiments ; et cela provient peut-être en partie de ce qu'il suivoitun peu trop fidèlement les traces des anciens, qui ne connoissoient, ni dans leur vie privée ni dans leurs écrits, cette tendre et délicate métaphysique de l'amour, née parmi nous du mélange continuel des deux sexes et de l'empire du plus foible, et qui, ne pouvant pénétrer jusqu'aux femmes honnêtegs et de condition libre, toujours. renfermées dans l'intérieur des maisons, alloient briguer les faveurs d'aimables h. 17
courtisanes ou de jolies affranchies, plus avides de plaisir et d'or, que sensibles aux pures jouissances et aux délicieux tourments qu'éprouvent les âmes pas* sionnées. Peut être aussi Bertin, né sous les feux de l'équateur, avoit-il en lui-même le foyer de cette brûlante énergie qu'il a su répandre dans ses tableaux. Quoiqu'il en soit, on peut les regarder comme un modèle en ce genre;, et le lecteur entraîné n'a pas le temps de reconnoître quelques imperfections échappées au talent vigoureux d'un jeune poète, dont l'imagination, remplie de souvenirs voluptueux, à la fois cédoit au besoin et s'abandonnoit au plaisir de les retracer. Enfin, si, d'une commune voix , la première place parmi nos poètes erotiques est décernée à Parny, il me semble que la seconde appartient incontestablement au chevalier de Bertin; et ce partage est encore assez glorieux pour sa mémoire.
Ce seroit cependant donner une idée incomplète du talent de Bertin, que de le représenter uniquement comme le chantre des amours , des voluptés ou des regrets* Il n'a pas toujours monté sa lyre sur le ton de la plaintive élégie; il a su la faire passer habilement d'un mode à l'autre , et en tirer des sons très variés. Son style s'élève quelquefois jusqu'à la plus fière et la plus noble poésie. Le passage suivant en fournira la preuve :
Le zéphyr règne dans les airs; Et, mollement porté sur la mer de Tyrène, Je découvre déjà la ville des Césars , Rome , en guerriers fameux autrefois si féconde , Rome, encore aujourd'hui l'empire des beaux-arts r
t>OÉ»IE FRANÇOISE. 259
L^erade de vingt rois et le temple du monde.
Voilà donc les foyers des fils de Scipion,
Et des fiers descendants du demi-dieu du Tibre !
Voilà ce Capitole et ce beau Panthéon ,
OÙ semble encore errer l'ombre d'un peuple libre!
Oh ! qui me nommera tons ces marbres épars ,
Et ces grands monuments dont mon ame est frappée l
Montons au Vatican, courons au champ de Mars,
Au portique d'Auguste , à celui de Pompée.
Sont-ce là les jardins oi Catulle autrefois
Se promenoit le soir à côté d'H ypstthtlle P
Citoyens , s'il en est que réveille ma voix ,
Montrez-moi la maison d'Horace et de Virgile*
Avec quel doux saisissement.
Ton livre en main , voluptueux Horace , 4e parcourrai ces bois et ee coteau charmant, Que ta muse a décrits dans des vers pleins $.e grâce, De ton goût délicat éternel monument 1
«Tirai, dans tes champs de Sabine, Sous l'abri frais de ces longs peupliers,
Qui couvrent encor la ruine De tes modestes bains , de tes humbles celliers %
J'irai chercher d'un œil avide De leurs débris sacrés un reste enseveli ,
Et, dans ce désert embelli Par l'Anio grondant dans sa chute rapide ,
Respirer la poussière humide
Des cascades de Tivoli.
Puissé-je , hélas ! au doux bruit de leur onde , Finir mes jours ainsi que mes revers !
Ce petit coin' de l'univers Rit plus à mes regards que le reste du monde. L'olive, le citron, la noix chère à Paies, Y rompent de leur poids les branches gémissantes , Et sur le mont voisin les grappes mûrissantes Ne portent point envie aux raisins de Calés.
Ces souvenirs de l'ancienne &&me retracés en vers
dignes du sujet; ces noms de Scipion et de Pompée, de Virgile et d'Horace, de Catulle et d'Hypsithille, si fameux dans les fastes de la gloire, du génie et de Pamour; cette imitation de quelques passages d'Horace, qui se mêlent si naturellement à la description des lieux qu'il habita : toutes ces circonstances sont du plus heureux choix , produisent le plus grand effet, enfin, donnent à ce morceau un caractère, une couleur et un charme tout particuliers.
Le Voyage en Bourgogne est peut-être la plus heureuse imitation qu'on ait faite dû charmant badinage qui a immortalisé Chapelle et Bachaumont. L'épître à M. Desforges-Boucher, gouverneur-général de l'Ile-de-France, me paroît être, à quelques taches près , un modèle de poésie descriptive et souvent de bonne plaisanterie,
On ne lira pas sans intérêt quelques détails peu connus sur les derniers instants du chevalier de Berlin. A peine âgé de trente-huit ans, il avoit passé dans l'île de Saint-Domingue pour y épouser une jeune créole. Peu de jours avant celui qui étoit fixé pour le mariage , il fut saisi d'une fièvre ardente qui le mit en danger dès les premiers moments. Ce fut sur son lit de mort qu'il reçut la main de sa jeune épouse , et bientôt après il expira.