SA PERSONNE. JUGEMENT SUE SES OUVRAGES
Un des plus importants services rendus à la littérature par La Harpe, c'est la guerre continuelle , et enfin victorieuse, qu'il a faite a ces petits-maîtres , à ces freluquets du Parnasse, qui, dans leurs vers musqués et couleur de rose, faisoient chaque jour confidence au public de leurs conquêtes , de leurs bonnes fortunes et de leurs aimables noirceurs , décochoicnt les trails d'un froid persiflage contre les amants assez gaulois pour vouloir des maîtresses fidèles, s'entrefélicitoient sans cesse de leurs brillants succès au Pinde et à Cythere, se fatiguoient à repousser le titre d'auteur, afin qu'on songeât h le leur donner, et affichoient*le dédain de la gloire littéraire , lorsqu'ils étoient intérieurement dévorés du désir de se faire un nom dans les lettres et du dépit de ne pas Fobtenir. Ces charmants vauriens , qui se croyoient des guerriers , parce qu'ils avoient été dans les mousquetaires , des gens de bonne compagnie, parce qu'ils étoient ignorants, et des poètes, parce qu'ils rimoient facilement des fadeurs et des fadaises, faisoient les délices
du grand nombre de femmes et de jeunes gens qui prenoient l'ironie pour de la gaieté, l'afféterie pour de la grâce, le rabâchage mythologique pour de l'imagination , et l'impertinente confiaftice de la fatuité pour la noble assurance du mérite.
Le chef, le maître , le modèle de cette école détestable, étoit Dorât : supérieur à la plupart de ses disciples, il avoit autant d'esprit qu'on en peut avoir lorsqu'on manque de sens, et quelquefois exprimoit d'agréables idées avec une facilité brillante ; mais ses prétentions et ses moyens de tout genre n'étoient nullement en proportion. Il-épuisoit son mince génie et sa frêle santé à composer de grands ouvrages , et ensuite sa modique fortune a les faire réussir. Singe de Voltaire en son universalité , il a fait de tout , des poèmes , des tragédies , des comédies , des contes , des fables, des héroïdes, des romans, des journaux et des poésies fugitives sans fin ; bref, cet ami de la paresse et de la volupté, qui sembloit ne mopter son luth que pour chanter ses plaisirs, a, dans le fait, travaillé comme un bénédictin et desserré ses vingt-trois volumes in^8°. Vainement vouloit-il tromper la sévérité de la critique, en intitulant ses divers Recueils de poésies, Bagatelles , Fantaisies % Torts. Nouveaux Torts; La Harpe, à qui ces étiquettes de marchandes de modes ne faisoient pas prendre le change , tomboit sur tout le galant et frivole bagage avec une raideur qu'on pouvoit quelquefois trouver excessive : on eut dit qu'il saisissoit sa plus lourde massue pour tuer un papillon; mais aussi, comme, en général, il savoit ajuster ses coups, le papillon étoit si bien écrasé qu'il
sembloit n'en pas rester vestige. Il faut approuver jusqu'aux excès de ce zèle littéraire, quand on considère les bons effets qui en sont résultés. Il étoit nécessaire que t)orât et ses imitateurs fussent traités avec trop de mépris par les véritables gens de lettres,, afin que les gens du monde rabattissent assez de leur estime pour eux. L'école, une fois décriée, eut des admirateurs moins vifs, et, ce qui importoitle plus, des élèves moins Nombreux , moins empressés d'en, adopter, d'en outrer la manière vicieuse. Sans doute les Bertin, les Parny, et quelques autres, ont dû principalement à un heureux naturel, et à l'étude des classiques anciens et modernes, cette vérité de sentiments et d'expressions qui brille dans leurs poésies amoureuses; mais si, à l'époque de leurs premiers essais, le jargon de Dorât n'eût pas été déjà déchu de la vogue dont il jouissoit peu auparavant, qui oseroit répondre que ce froid poison ne se fût pas aussi glissé dans leurs ouvrages ?
Le disciple de Dorât le plus fidèle, le plus semblable à son maître, étoit Pezai. Fils d'un Genevois , devenu en France chef de je ne sais quel bureau de finances, il prenoit le titre de marquis, d'une terresans doute achetée par son père ; c'est ce qui lui valut eette épigramme de Rulhière :
Ce jeune homme a beaucoup acquit, Beaucoup acquis, je vous le jure ; 11 s'est fait auteur et marquis , Et tous deux malgré la nature.
Il voulut aussi être homme d'État , et il y réussit jusqu'à certain point. M m * de Cassini, sa sœur, femme
très aimable, lui fît d'abord obtenir quoique avancement dans le service, et ensuite la faveur de donner des leçons de tactique $ Louis XVI, encore dauphin. Son élève devenu roi, il contribua beaucoup à faire appeler fyl. Necker au ministère des finances. L'amitié de M. Necker, jointe a celle de M. de Maurepas , lui ayant procuré la place d'inspecteur-général des gardescôtes, il traita les affaires comme la poésie, avec une fatuité de mauvais ton qu'embellis soit encore la suffisante hauteur d'un parvenu. Il indisposa des hommes en crédit, et fut exilé dans sa terre, où il mourut à trente-six ans , de la maladie des ministres disgraciés. Il n'avoit pas tenu à Pezai qu'on ne créât tout exprès pour lui une charge à la cour, celle de faiseur des bons mots du roi. M. le prince de Ligne raconte a ce sujet une anecdote singulier. Pezai écrivit un jour à Louis XVI : « Vous ne pouvez pas régner par la « grâce, sire; la nature vous l'a refusée. Imposez-en « par une grande sévérité de principes. Votre Majesté « va tantôt à une course de chevaux •> elle trouvera un « notaire qui écrira les paris de M. le comte d'Artois « et de M. le duc d'Orléans. Diles, sire, en le voyant : <* Pourquoi cet homme P Faut-il écrire entrée gentils^ ojiommes P la parole suffit. Cela arriva, ajoute M. de «Ligne, j'y étois. On s'écria: Quelle justesse] et « quel grand mot du roi! Voilà son genre. »
Le plus considérable des ouvrages en vers de Pezai % est un poëme en six chants, intitulé : Zélis au bain. Je ne connois pas de composition plus mesquine, plus dénuée de chaleur et de mouvement. Il me seroit impossible de dire au juste le sujet et la conduite du
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poëme; tout ce que je puis m'en rappeler, c'est que Zélis et Hilas s'aiment; qu'à la suite de quelques petites brouilleries d'amants., suscitées par la jalousie d'un berger, ils se baignent dans un fleuve à peu de distance l'un de l'autre; que tout à coup un affreux orage survient et met en danger les jours de la belle ; qu'alors son amant vole ou plutôt nage à son secours, l'arrache a la mort , et reçoit sur la rive le prix de sa tendresse et de son dévouement :
Zélis est une simple mortelle Qu'Amour fit naître au bord de l'Eurotas;
et c'est à la fête de Flore que les deux amants s'éprennent l'un de l'autre. Voilà le temps et le lieu de la scène bien établis ; il est évident qu'elle est placée tlans l'ancienne Grèce. N'est-il pas bien ridicule après cela de voir une nymphe en corset, dont la gaze voile les charmes, et qui fait présent d'un ruban à son berger? Mais c'est avec cette fidélité de costume qu'alors les Dorais de la peinture et les Bouchers de la poésie affubloient toutes leurs belles : heureuses les Grecques et les Romaines , quand ils leur faisoient grâce des paniers et des engageantes ! Pezai semble avoir porté sur ce point l'ignorance ou le mauvais goût plus loin qu'aucun autre. C'est lui qui , traduisant Catulle , Tibulle et Gallus , sans savoir le latin , mais apparemment en vertu du droit qu'a voient les marquis de tout savoir sans avoir rien appris , parle sans cesse du boudoir et de X alcôve de Lesbie, de Délie, de Neœra, etc., qu'il fait appeler friponnes > el plus souvent coquines par leurs amants.
■ *^ il lu llfll . . ..
J'ai parlé comme j'ai pu du sujet de Zélis au Bain; mais je n'ai rien dit encore du style : c'est, dans toute la force du terme , ce qu'on appelle du dessin et du coloris d'éventail. Le berger, rival d'Hilas, propose a celui-ci un combat à coups de poing. (Ceci du moins a la couleur antique.)
Hilas consent , et le berger fidèle
Se croit vainqueur puisqu'il combat pour elle.
De ses yeux noirs, â fleur de tête ouverts,
Chaque regard a le feu des éclairs ;
En longs replis sa belle chevelure,
De flots d'ébéne entoure sa ceinture :
C'est un Hector sous les traits de Paris*
Dans tous les siens la jeunesse déploie
Ces doux trésors dont F Amour fait sa proie ,
Ces nerfs tendus, ces muscles assortis,
Effroi d'Almon, et l'espoir de Zélis.
Voilà ce que ces messieurs appeloient de l'élégance r de la grâce et de la volupté.
Leur plus grand défaut étoit de n'avoir pas le sens commun; aussi, vouloient- ils raisonner sans cesse. Leurs plus minces opuscules sont précédés d'épaisses dissertations , dû , en se moquant beaucoup de la pédanterie du savoir, ils étalent toute la présomption de l'ignorance. Pezai fait une héroïde d'Ovide k Julie , et trouve piquant de placer en tête une longue lettre à Diderot , où il déclare que l'hérof de est un genre faux 7 qu'il n'est point naturel qu'un amant au désespoir s'amuse à écrire en vers à sa maîtresse. Quant à lui , il croit sauver Cette invraisemblance en traitant un sujet où c'est, un. poète de profession qui parle. Cette proposition est bien d'un homme qui n'entend rien à
la théorie poétique, et croit faire un effort sublime de raisonnement 9 lorsqu'il méconnoit les conventions nécessaires sur lesquelles sont fondés tous les arts d'imitation.
Quels que soient , en général , la déraison et le
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