AUTRE DISCIPLE DE DOUAT. SES OPERAS ET SES POESIES FDGITITES. SES
VERS LUS EN 1778, SUR LE THEATRE DE LA COMEDIE FRANÇOISE , AU COU- RONNEMENT, DU BUSTE DE VOLTAIRE.
Il y a quarante ans environ, qu'à la suite des troupes réglées de la littérature , figuroit un certain corps de cadets, de volontaires lestes et brillants, presque tous transfuges des camps ou plutôt des garnisons, très peu chargés des lauriers de la guerre, mais succombant, à les entendre, sous le poids des myrtes de l'Amour, et se Agitant de rencontrer sur les traces d'Apollon une gloire qu'ils n'avoient pas voulu poursuivre plus long-temps sur les pas de Bellone ; courtisant toutefois les Muses comme leurs maîtresses , c'est-à-dire avec un air fat et un ton persifleur ; craignant d'en ^aroître épris , se permettant avec elles des libertés qui pouvoient passer pour des impertinences, et des caresses qui finissoient par être des affronts; puis se vantant, se félicitant eux-mêmes de leurs succès , que malheureusement l'on savoit être des déconvenues , et mêlant sans cesse à leurs propres louanges force traits d'humeur chagrine contre tous les incrédules que trouvoit leur mérite. Dorât , pâle
ireflet, froide miniature de Voltaire dont il vouloit repeter, à sa manière , les travaux presque encyclopédiques , Dorât étoit le colonel de cette troupe légère et sémillante , dans laquelle servoit , avec assez de distinction, M. le marquis de Saint-Marc, auteur d'un volume de poésies qu'on vient de réimprimer 1 (je ne sais pourquoi), pour la quatrième fois (je ne sais comment), avec tout le luxe de typographie et de gravure qui surchargeoit ordinairement les plus minces opuscules échappés à îa muse frivole de ces messieurs. A la vérité , le portrait de l'auteur et les autres planches, datées de Tannée 1775, sont bien usés, et le dessin surtout en est d'un goût bien suranné ; mais elles n'en accompagnent que mieux des poésies plus effacées , plus vieillies elles-mêmes que nç le seroient , dans leur genre, les décorations faites pour les opéras de Roy ou de Cahusac. Il régnoit, à l'époque où les vers et les dessins ont été composés , un accord t>ien extraordinaire de style maniéré, précieux et tourmenté , entre l'école de la poésie et celle de la peinture : les talents qui sortoient de l'une et de l'autre , étoient bien dignes de s'associer et d'embellir mutuellement leurs fades et mesquines productions. De cette dégénération simultanée de deux arts qui n'avoient pas une influence directe l'un sur l'autre, il faut nécessairement couclure l'existence d'une cause morale unique qui poussoit tout en France, et les institutions et les mœurs, et les âmes et les esprits, vers la décadence, l'abâtardissement et la corruption.
> Ecrit en 18U.
A l'ouverture du recueil de M. Saint -Marc, se trouve l'opéra à! Adèle de Ponthieu : on dit que cet ouvrage, orné de jolis ballets bien exécutés sur de 1 jolis airs de danse , étalant surtout le magnifique et intéressant spectacle d'une réception de chevalier, suivie d'uù combat en champ-clos, a réussi dans la nouveauté, ainsi qu'à la reprise. En lisant le poème, on ne peut concevoir ce succès , a moins d'avoir l'imagination assez vive, assez fertile pour se bien figurer l'effet du ^allet de Psyché , d'après le seul programme de M* Gardel. Dans ce cadre à divertissements et à fêtes chevaleresques, l'auteur n'a fait qu'appauvrir et mutiler le touchant épisode de Genèvre dans Roland* le-Furieux : épisode qui avoit déjà fourni à Voltaire le sujet de Tancrède, et que de nos jours on a transporté avec beaucoup d'art sur notre second théâtre lyrique , dans l'opéra d'Ariodant. Je ne dirai qu'un mot de deux comédies -ballets qui suivent Adèle de Ponthieu , et sont intitulées la Fête de Flore et ie Langage des Fleurs. Il faut certainement que le musicien ait promis au poète, sur son honneur, qu'on n'entendroit pas un seul mot du poëme, pour que celui-ci se soit aventuré à écrire des paroles si vagues , si décousues, si insignifiantes; mais, au moins, il n'auroit pas fallu les imprimer ; car on croit que ce qui est imprimé est fait pour être lu; et, quand cela ne dit rien du tout, on se trouve si fort attrapé qu'on en prend de l'humeur. Pour me dépiquer, je passe aux poésies fugitives qui diront peut-être quelque chose. «
M. de Saint- Marc fit hommage de son Adèle de
Ponthieu à Voltaire : imaginant probablement que Voltaire étoil alarmé pour son Tancrède, et trembloit de le voir éclipser par Adèle , il essaya de le rassurer par une épître cajoleuse et modeste , tournée en effet de manière à dissiper les craintes du poète le plus ombrageux.
La doucereuse épître se termine ainsi^
Quel triomphe pour moi , quelle félicité , Si mon Adèle peut tous plaire !
L'approbation de Voltaire Vaut un bon d'immortalité.
Ailleurs, l'auteur dit à Zirphé, avec tout l'esprit, le sentiment et la poésie d'une devise :
Daignez donc, sans perdre un moment, M'expédier un bon d'amant.
Bon est un terme de finance qu'on est tout étonné de rencontrer dans les poésies d'un homme d'épée : c'est du style de Turcaret , faisant des madrigaux pour la baronne. On trouve des choses bien plus singulières encore dans qne épître en vers et en prose, adressée à M* le baron dç Breteuil. On y apprend qu'un journaliste du temps ayant critiqué Adèle de Ponthieu , le poète lui envoya ces petits vers-ci :
. Je me suis souvenu
De l'argent qui par tous m'est dû Depuis trois ans au moins. Ainsi, sans plus attendre , Je tous dis aujourd'hui franchement que j'ai cru Qu'il étoit temps de me le rendre.
Voilà le vrai style des affaires; et du moins c'en est ici
la place. Je ne puis désapprouver la réclamation de M. de Saint-Marc; quoiqu'il n'y ait rien de commun entre un mauvais ouvrage et de l'argent prêté , il n'est pas délieat de critiquer l'un, avant d'avoir restitué l'autre; comme disoit Chicaneau : Mais rendez donc V argent. L'auteur S Adèle avoit de quoi se consoler des censures déloyales d'un journaliste; ses opéras obtenoient les plus glorieux suffrages. Dorât , dit-il ,
Dorât , entraîné par son cœur, Les mit» quoiqu'ami très sincère, Peut-être à trop haute valeur.
Et fut imité par Lemierre, Par Fréron même , ce censeur D'un goût pur et souvent sévère :
Disons plus, mais à basse voix, Je fus enhardi quelquefois Et même loué par Voltaire.
Il est assez plaisant de voir un poète se glorifier hautement des éloges de Dorât et de Fréron , et ne se vanter de ceux de Voltaire qu'A voix basse ; mon procédé eût été, ce me semble, justement le contre-pied du sien. Mais il faut tout dire, Fréron faisoit X Année Littci .tire, et Dorât dictoit en partie les arrêts de Fréron : c'étoient, comme on voit, deux hommes beaucoup plus utiles que Voltaire k la réputation d'un faiseur d'opéras. Il arriva pourtant une circonstance où, au risque de perdre les bonnes grâces de Fréron, M. de Saint-Marc sortit de sa prudente réserve , et 6t éclater ses sentiments pour l'auteur de la Henriade. Ce fut lui qui improvisa les vers lus en 1778 sur le Théâtre François, au couronnement du buste de Vol-
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taire, eu présence de Voltaire lui-même; Ces vers finissoient ainsi :
Voltaire , reçois la couronne Que l'on tient de te présenter :
Il est beau de la mériter, - v
Quand c'est la France qui la donne» ,
La France pouvoit avoir, en ce moment, un interprète plus ingénieux, et surtout moins énigmatique; mais , si les vers étoient obscurs , l'intention qui n'étoit pas équivoque , leur servoit de commentaire. Voltaire fit semblant de les comprendre, et remercia M. de Saint -Marc de ce quV/ avait daigné s 9 amuser à lui donner l'immortalité dans les plus jolis vers du monde. Ainsi, M. de Saint-Marc, qui aroit demandé un bon d 'immortalité à Voltaire, avoit fini par lui en expédier ùii à lui-même. Je crois pourtant quel'âuteur dé Mércpe et de Zaïre comptoit un peu plus , pour son immortalité, sur ses propres ouvrages que sur l'impromptu dé M. de Saint-Marc. Quant a l'auteur ai Adèle de Pontkied, vingt bons expédiés^ de la inaih même dé Voltaire n'étoiént pas capables de le foire vivre un seul jour dans la postérité. Pour ne pas taourir de son viiant seulement, il faudroit au moins écrire un peu correctement sa langue; et 'c'est ce que M. de SahitrMarc ne faisoit pas toujours.
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