‹ Mélanges philosophiques et littéraires, Volume 2Chapitre 3 sur 40 · JUGEMENT SUR LA TRADUCTION DE SAINT ANGE · texte numérisé non relu

JUGEMENT SUR LA TRADUCTION DE SAINT ANGE

. Il est impossible de parler de cette nouvelle édition de la traduction des Fastes, sans dire un mot de l'étrange jugement auquel elle a donné lieu. Nous nous garderons bien de nous ériger eii tribunal d'appel , et de casser* ce jugement rendu en première instance. Autrement, messieurs pourroient nous prendre à partie nous-mêmes, ou du moins élever le conflit pour cause d'incompétence. Ainsi nous n'entrerons pas dans la discussion du point de droit, qui pourtant , si nous osions avoir un avis en matière pareille, nous sembleroit établi tout-à-fait à l'avantage du poète dans la réclamationmi'il a fait insérer aux journaux, et que, dans aucun d'eux ni sa partie ni ses juges n'ont contredite. Nous nous bornerons k exposer le fait ; et ce fait est que. le tribunal de VejpsaiUes, prononçant entre M. de Saintange et son imprimeur, a condamné le premier à ne point corriger les vers de son poëme. On peut douter que le tribunal de Tomes en Sarmatie eût rendu contre Ovide une pareille sentence* Quoi qu'il en soit , d'après ce bel arrêt , comme dit le portier de Perrin Dandin , la nouvelle édition des Fastes est en tout conforme à la première, et reproduit fidèlement toutes les fautes qui la déparoient. La plupart de ces fautes ayant été dans le temps plus ou moins sévèrement

relevées, ce seroit aller contre l'axiome de droit non bis in idem, que de les reprocher encore une fois au traducteur, puisqu'il n'a pas tenu à lui qu'elles ,ne fussent corrigées, ou plutôt puisqu'il les avojt cor* rigées réellement pour la réimpression. Je ne vois aucun inconvénient à déclarer que M. deSaintange a eu lui-même la complaisance de me communiquer ces corrections, qu'elles* , sont en grand nombre, que presque toutes sont heureuses , et qu'ainsi l'on peut espérer d'avoir quelque jour une traduction des Fastes, entièrement digne d'Ovide et de son interprète, lorsque celui-ci ne sera plus soqs l'effet du jugement qui lui défend de perfectionner soft ouvrage. . -

A proprement parler* les Fastes d'Ovide sont le calendrier poétique de l'ancienne Rome. Le poème devoit avoir et peuJt-être en effet tf-t-il eu autant de livres que l'année a de mois; nous n'avons que lès six premiers. L'auteur , indique successivement le lever et le coucher des différentes constellations, et reporte souvent les fables dont le génie des anciens poètes avoit orné le systèiiie astronomique. Les Romains avoîent comme nous, mais en bien plus grand nombre, des solennités, soit religieuses, soit politiques, dont l'institution étpit presque toujours fondée sur quelque point de leur ancienne histoire; ils avoient aussi des fêtes domestiques, que ne commaiidoient ni la religion ni le gouvernement * mais dont l'observance n'en étoât pas moins' sacrée,, et dont l'origine, également fort reculée , s' appuyoit sur un fait traditionnel ou sur une idée superstitieuse. Ovide , profondément

instruit de l'histoire, des luis , du culte et des usages de i'anciennç Rome, ainsi que des peuplades voisines qui , après avoir été ses rivales et ensuite ses tributaires, furent bientôt comprises dans sa circonscription politique ou même dans l'enceinte de seè murailles , Ovide remonte à l'établissement de toutes les cérémonies publiques et privées , en assigne l'origine réelle ou menàongère, et en défcrit fidèlement toutes les pratiques. Sous ce rapport; les Fastes sont un des ouvrages de l'antiquité les plus précieux pour l'éclaircissement et l'interprétation des monuments de la poésie et surtout des arts. L'es nombreux bas-reliefs qui retracent des fêtes , des sacrifices et des jeux, ont dû être souvent expliqués au moyen de cepoëme qui spécifie, avec toute l'exactitude d'un rituel, la liturgie de ces diverses solennités. La science de l'arcfréojogie ne sâuroit donc trop déplorer la perte ou le défaut des six derniers livres. Le goût a aussi beaucoup de jouissances à regretter. L'imagination riante et fertile d'Ovide a su répandre des fleurs sur ce sujet assez: aride, hérissé d'une foule de détails dont l'exactitude obligée pouvoit souvent devenir minutieuse et triviale. Simple et concis afvec élégance lorsqu'il décrit les circonstances locales et les particularités matérielles que son sujet exige, il déploie toutes les richesses de l'esprit, du sentiment et du langage, lorsqu'il raconte les traits historiques ou fabuleux, dont le récit est amené par l'indication des points astronomiques ou des diverses féeries Ces narrations, dont le style est toujours assorti à Pobjet, sont tour k tour sublimes et gracieuses , sévères et

enjouées ; il en est quelques unes dont la gaieté ne s'arrête qu'au moment où elle menace d'être indécente ou grivoise. Le vice essentiel du sujet étoit ce défaut de liaison réelle qui existe entre les événements et les solennités successives dont se composoient la légende et la liturgie des Romains. Le poète auroit sans cesse condamné son esprit à de vains et ridicules tours de force, s'il eût entrepris d'établir un enchaînement artificiel entre toutes ces choses si peu dépendantes les unes des autres. Aussi se contentet-il souvent de passer d'un objet à l'autre, sans faire autre chose que marquer la succession temporaire. Mais, quand quelque rapport d'analogie ou de dissemblance lui offre le moyen d'une ingénieuse transition, il s'empresse de le saisir, et alors il fait éclater ce même art avec lequel il a su lier entre elles les aventures, mythologiques depuis le chaos jusqu'à l'apothéose de César, et en former l'admirable tissu des Métamorphoses. Plusieurs des fables racontées dans ce dernier poème le sont aussi dans celui des Faites. Un poète, dont le défaut est peut-être d'épuiser son sujet et d'en retracer jusqu'aux moindres circonstances, ne pouvoit avoir de concurrent plus incommode que lui-même. Comment redire les mêmes choses sans se répéter, lorsqu'on semble n'avoir rien omis de ce que la matière pouvoit fournir? Mais, telle est la facilité, la souplesse et l'abondance du génie d'O vide, qu'il trouve sans cesse des tours et des termes nouveaux pour exprimer des idées et des images déjà rendues par lui avec un luxe qui va jusqu'à la prodigalité. Il y a plus, ilimagine des circonstances h. 2

et des combinaisons nouvelles , tellement naturelles et, appropriées au sujet, que ce qui surprend le plus alors , ce n'est pas qu'il les ait inventées pour un second récit, mais qu'il ne les ait pas employées dans le premier. Seulement il est forcé à un peu d'économie par ses précédentes profusions; mais on diroit qu'il n'a fait que se débarrasser d'un superflu nuisible, et que, dès lors, l'usage qu'il fait de sa richesse n'en est que plus sage et plus heureux. La seule infériorité marquée que les récits des Fastes aient envers ceux des Métamorphoses, c'est d'être écrits en vers élégiaques. La fatigante symétrie de ces vers surpasse, à mon avis, tout ce qu'on a pu dire de la monotonie de nos alexandrins à rimes plates. Ils forment une éternelle série de distiques détachés, dans chacun desquels le sens et la phrase sont complets. De deux vers en deux vers, l'esprit et la voix tombent k la fois , sans qu'aucun enjambement, aucune apposition les soutienne ou les relève jamais; et, ce qui ajoute beaucoup à l'uniformité et à l'ennui, c'est que le pentamètre, qui est le second vers du distique, au lieu d'avoir, comme l'hexamètre, des césures variées et arbitraires , est composé de deux hémistiches égaux, ayant la même valeur et étant souvent formés des mêmes pieds. Ce mètre, affecté à des pièces de peu d'étendue, telles que l'élégie et l'héroïde, est insoutenable dans un poëme de longue haleine ; et l'on ne conçoit pas ce qui a pu déterminer Ovide à en faire choix, à moins de supposer que le grand vers lui sembloit trop pompeux pour la plupart des scènes et des détails qu'il avoit

à décrire, comme on pourrait l'inférer d'un passage même des Fastes où, se préparant V frire l'éloge d'Auguste, il regrette de n'avoir pas adopté d abord le grand vers, comme devant être plus digne d'un pareil sujet :

Quid votuî démens elegis rmponere tantum Pcmdetis? heroicires erat istapcdù.

Qu'ai-je (ait quand j'ai pris des métrés inégaux P Il falloit ces grands vers nés pour les grands héros.

Quoi qu'il en sok, ce mètre élégiaque étoit un écueil fort à craindre pour le traducteur qui , pouvant désirer en général de renfermer la pensée dans les mêmes limites que le poète original, couroit le risque de représenter trop souvent des distiques latins par des distiques françois î mais, ou M . de Saintange s'est tenu constamment en garde contre ce danger vers lequel le poussoient à la fqis l'exemple du texte et le caractère propre de notre versification , ou bien l'heureuse et longue habitude de varier les coupes de la phrase poétique françoise a suffi pour l'en préserver. "

A beaucoup d'autres égards , c'étoit une entreprise singulièrement difficile, qu'une traduction des Fastes envers François. Plusieurs détails étoient véritablement intraduisibles , surtout ceux qui ont rapport à des étymologies, parce qu'alors l'idée ne se fonde point sur des choses accessibles aux esprits de tous les temps et de tous les lieux , mais sur des mots qu'un idiome peut posséder seul , fa l'exclusion de tous les autres. Ainsi Ovide, faisant venir le nom de la déesse

Carmen* du mot carmen (vers), étok entendu des Romains lorsqu'il disoit :

Quœ nomen habes a carminé ductum.

Mais son interprèle ne sera point compris des François, lorsqu'il dira:

Toi qui tires ton nom de ta bouche savante.

Dans un autre endroit, Ovide donne à Lucïna, surnom de Juaon, deux étymologies , fucus (bois sacré) et lux, lucis (lumière), et il dit :

Gratta l^ucinœ : dédit hœc tibi nomma facus ; Aut quia prmcipium tu, Dca, lucis habes.

M. de Saintange veut rendre et ne rend pas ces deux vers, en disant:

Toi qui tires ton nom des dons que tu nous fais, Ce bonheur, 6 Lucine, est un de tes bienfaits.

Il eût peut-être dû supprimer ces détails qui n'ont et ne peuvent avoir aucun sens dans sa version.

ART D'AIMER. — idée de ce poème. — jugement d'une traduction en

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