EN FAIT DE STYLE ET DE VERSIFICATION
Un critique fort distingué a rendu compte des OEih vres de Lebrun dans le Journal des Débats. Son opinion, soutenue avec toute la vigueur et tout le talent qu'il apporte dans les discussions littéraires , a été trèsi défavorable au poète. Défenseur zélé des bons et anciens principes, adversaire rigoureux des doctrines fausses ou seulement équivoques, il a vu dans Lebrun le cbef d'une mauvaise école, le créateur d'un détestable système de versification, enfin on bomme qui, confondant la témérité avec la hardiesse, la bizarrerie avec l'originalité, et l'exagération avec la force , a violé toutes les lois de la raison, du langage et du goût. Les Œuvres de ce poète lui ont aisément fourni de quoi justifier ses plus amères censures; mais je crois qu'on y
1 Ce morceau fut inséré , en 1 8 1 4 , au Journal des Débats , pour venger Lebrun de la critique dure et outrée que M. Dussault, un des rédacteurs de ce journal, y avoit faite de ses odes.
pourroit trouver, avec aussi peu de peine, de quoi motiver les louanges les plus honorables. Lebrun est inégal; souvent il s'élève jusqu'aux traits les plus heureux de la sublimité véritable ; quelquefois il tombe dans les excès les plus choquants de la fausse énergie et de l'affectation; ici, le goût le plus pur et le sentiment le plus délicat des bienséances du style paraissent avoir assorti les mots dont son vers se compose; là, ces deux guides du talent poétique semblent l'avoir abandonné tout-à-fait, et alors il révolte ou du moins effarouche l'esprit, Selon qu'on est plus vivement^ plus fortement affecté de ses beautés ou de ses défauts, il devient l'objet d'une admiration ou d'un mépris également profond. Souvent la première impression décide; et tel peut-être est pour toujours au nombre de ses panégyristes ou de ses détracteurs les plus déterminés, qui seroit dans les rangs du parti contraire, si le hasard eut fait tomber sous ses^yeux d'autres pièces que celles qui les ont frappés ji'abord. Enfin , il me paroît presque impossible d'aimer ou de haïr médiocrement le talent de Lebrun : du moins, n'ai-je encore entendu personne le juger avec une vraie modération. Des deux faces très opposées sous lesquelles ce talent se présente, le critique dont j'ai parler semble n'en avoir considéré qu'une seule , ou plutôt avoir été tellement révolté de ce qu'elle lui montroit deblâmable, qu'il n'a porté sur l'autre que des regards prévenus , et , pour ainsi dire , ennemis. Il faut approuver , jusque dans ses transports les plus outrés , cette colère , cette animosité du goût qui , trop échauffé à combattre des défauts pernicieux pour l'art, n'aperçoit pas, oumécon-
nofties beautés réelles et nombreuses qui y sont associées. Il y a plus : ce qui paraît de sa part l'excès d'un emportement légitime, pourrait bien être l'effet <cal* culé d'une détermination salutaire. Il est certains vices de composition et de style pour lesquels on ne saurait montrer et inspirer aux autres trop d'aversion, précisément parce qu'ils ont en eux un charme trop décevant : ce ne seroit pas les flétrir assez que de ne pas les flétrir plus qu'ils le méritent; et, en avouant les qualités brillantes qui quelquefois s'y unissent, on risquerait d'attirer l'imprudente jeunesse vers le modèle même dont on cherche à l'écarter. Le goût alors, sagement injuste et courroucé de sang-froid, exagère le mal, et passe lé bien sous silence. C'est ainsi que quelquefois la politique frappe d'illustres victimes , moins pour le délit que pour ses conséquences , moins pour leur faire expier le crime qu'elles ont commis , que pour intimider quiconque seroit tenté de les imiter. Mais, lorsque l'inexorable critique a fait un grand exemple, lorsqu'elle a pourvu, par une utile rigueur, à la sûreté de l'empire littéraire, dont la défense lui est confiée , la voix de la douce équité ne peut-elle pas se faire écouter à son tour, et, sans appeler d'une sentence nécessaire, consoler l'ombre du coupable, en rappelant' la mémoire de ce qu'il a fait de bien ?
Lebrun, poète si orgueilleux, si rebelle à la censure, si convaincu de ion génie, seroit sans doute révolté, s'il m'eiltendoit prendre ce ton soumis et presque suppliant, pour obtenir qu'on lui rende quelque justice; mais j'ai les plus fortes préventions à combattre : les censures d'un excellent littérateur les ont
établies dans des esprits déjà tfrop disposés peut-être à les accueillît, <et je ne puis espérer de les affoîblir Qu'en les métiageant beaucoup. En cela, je ne fois pas violence a ma propre opinion ; je n'ai pas pour le taleiH de Lebtmù tout l'enthousiasme qu'il avoit lui-même , et qu'il semble avoir légué à quelques personnes.
Qu'on ne soil pas surpris de ce qu'à la même place où M. Dussault vouoit à un assez grand mépris toutes les teuvres de Lebrun, je me propose d'attirer sur une partie de ces mêmes œuvres l'estime et quelquefois l'admiration. Un journal, ouvrage de plusieurs, n'est pas comme un individu qui, sous peine de / passer poui* inconséquent ou versatile r ne peut énoncer deux opinions différentes sur un même objet. Il seroit fâcheux sans doute qu'en fait de décisions littéraires, il présentât des oppositions tranchantes; mais il peut sans inconvénient offrir des nuances variées: on sait combien le jugçment des "choses de goût admet de ces nuances entre gens dont la doctrine a le plus de conformité. Au surplus, le critique même avec qui je diffère d'opinion , moins dans les choses qu'il a dites que dans celles qu'il n'a pas cru devoir dire, a consenti de très bonne grâce à ce que je rendisse compte à man tour des Œuvres de Lebrun : il aime trop la vérité pou£ craindre qu'on essaie de la lui montrer ; il a trop de jugement pour croire qu'en tout son avis soit infaillible, et il en sait trop pour ignorer que, dans l'appréciation «des mérites littéraires, il y a une certaine latitude entre les deux termes de laquelle le goût peut errer librement sans s'égarer.
284 LITTiftATURE. POESIE.
Lebrun s'est particulièrement voue au genre lyrique. Il a commencé, et presque terminé sa longue carrière poétique par des odes ; et , de tous ceux qui ont cultivé ce genre parmi nous, aucun n'a laissé un . recueil aussi nombreux , aussi varié que Iç sien. Le véritable fondateur de notre poésie, Malherbe, fut en même temps celui de Iode françoise; et il est reconnu que Tune et l'autre ont reçu de lui un certain caractère de timidité , qui est principalement contraire au génie de l'ode, telle que les anciens l'ont conçue. Celui qu^on appeloit le tyran des mots et des paroles, celui qui, suivant Balzac, faisoit une grande différence entre pas et point , et qui traitoit l'affaire des gérondifs et des participes comme celle de deux peuples voisins, jaloux de leurs frontières, un tel homme étoit plus capable de réduire la Mme aux règles du devoir, comme Boileau Fen a loué, que de donner à Fode ce style impétueux qui souvent marche au hasard, et ce beau désordre qui, chez elle, est un effet de Fart. Aussi Boileau lui-même at-ildit: s
Malherbe, dans ses furies, Marche à pas trop concertés*
J.-B. Rousseau r toujours noble et pompeux, souvent énergique, et quelquefois sublime dans son expression,, mais plus habile, en général ^ à combiner harmonieusement des paroles , que fertile en pensées fortes , en sentiments profonds et en mouvements hardis, n'a fait que perfectionner, dans une langue plus parfaite elle-même , ce système un peu méthodique de composition lyrique, établi par Malherbe, Ces deux
grands exemples ont fait loi; et beaucoup d'esprits, fort judicieux d'ailleurs, arguant de l'exacte liaison d'idées qui existe dans nos ouvrages de tout genre, et de l'ordre analytique qu'observe également l'idiome, interprète de nos pensées, en ont conclu que l'ode françoise devoit nécessairement différer de l'ode grecque et latine, et sirivre, dans l'arrangement de ses parties, comme dans les combinaisons de son style, une marche plus régulière, plus conforme à l'esprit général de notre littérature et au génie même de notre langue. Lebrun , naturellement indépendant et audacieux, entreprit d'affranchir son genre chéri des entraves que lui donnoit une théorie timide, appuyée sur une pratique qui ^voit manqué de hardiesse. Admirateur passionné des anciens , surtout .d'Horace et de Pindare, il' ambitionna comme eux de faire dire à Sa muse des vers tels qu'on n'en eût point encore entendu de pareils, carmina non prias audita. a J'au- « rois voulu,dit-il lui-même, ressusciter le beau délire * et l'enthousiasme brûlant des Pindare , dans notre « âge froid et raisonneur. » Horace, un de ses modèles, trouvoit trop périlleux d'imiter le Cygne de Dircéflui, plus hardi , il déclare qu'il veut le suivre dans son vol,
BAt"tffk quelque mer barbare Laisser ses ailes et son ^om.
Il ne faut pas oublier de dire que ses premiers essais ont été en quelque sorte composés sous les yeux et soumis à l'approbation de Louis Racine, qui, s'il nV voit pas reçu en héritage le génie poétique de l'auteur StÀthalie, possédoit au moins la tradition et en partie
286 LlTTjÉaAf URE. — POfcSiiv
le secret de son style divin, Or, les premiers essais de Lebrun ont ce même caractère d'audace et de fougue presque dithyrambique* qui marque les productions de son âge mûr et celles mêmes de sa vieillesse. Toute sa vie Ù étudia les poètes de l'antiquité et ceux de notre nation qui ont été vraiment créateurs en style ; U les étudia avec un soin et une application dont il n'est peut-être pa$ uq autre exemple : presque tous ont été commentés de sa main, pour son propre usage, ou plutôt poux satisfaire le besoin qu'il avok de soulager son admiration* II étoàt surtout raivi & la hardiesse de leurs tropes et de leurs alliances de meta; c'est en * cela principalement qu'il brûloil de les i»iter, et, s'il se pouvoit, de l'emporter sur eux. L'entreprise étoit semée de dapgers : en aspirant à s'élever encore a»* dessus de nos poètes les plus sublimes par l'exprès* sion, Lebrun risquoit de sç perdre dans les nues, et de se noyer comme Icare, après avoir fondu ses aillas au, soleil. Il n'étoit pa&même saps péril de se borner à imiter Içs hardiesses que nous admirons dans tes, écrivains dont la glpirc à consacré Jçs noms; la. différence d'une hardiç&se applaudie à une hardiesse condamnée n'e&t souvent que celle d'un poète utort à un poète vivant. Enfin, l'ode*, pour laquelle nous n'avions jamais été très ( passionnés, étoit presque entièrement passée de mode ; et, en général , le goût du sièle tournoit vers le prQsaïsme. Lebrun ne fut humide p^ç ijiqfl ; et* pçur me swYir d'ijpe dei ses images qu'ua * twitefefe blâmée avec raison,
So» »m« , do gloire effrénée ,
Par ui* esfoiiioaUeudu , "•
Se plongea dans sa destinée A travers l'obstacle éperdu.
En un mot, on le vit, comme Montgolfier,
/ Fuyant la terre * .
Se précipiter dans les cieui,.
J'ai cité à dessein les deux fautes les plus graves de Lebrun , celles qui liji ont été le plus amèrement reprochées tant en vers qu'en prose. Elles suffisent pour donner une idée du genre d'excès où pouvojjL l'entraîner l'envie de marier les expressions les plus étrai** gères Tune à l'autre, de tout mettre, en images et de personnifier toutes choses. Je remarquerai en passant que, par égard pour cette manie de personnification, et probablement en conformité des manuscrits mêmes de l'auteur, tous les noms communs, soit physiques, soit métaphysiques, ont été imprimés, dans ses œuvres, avec une initiale majuscule, comme s'ils eussent été autant de noms propres. Mais enfin ces fautes auxquelles je reviens , ces fautes dont les ennemis du poète ne se sont prévalus tant de fois, que parce qu'il leur étoit impossible d'en citer d'autres quiservissentaussi bien leurs desseins , ces fautes se trouvent dans une ode magnifique, l'ode sur X Enthousiasme , vraiment digne de son sujet, qui respire en chacune de ses strophes. Pourquoi l'espace étroit de nos feuilles ne me permet-il pas d'en transcrire ici quelques unes? La poésie de Lebrun le défendroitbien mieuxque toute ma prose apologétique; et moi-même je sçrois bien plus hardi à le défendre, si je pouvois donner à mes raisons l'appui de ses beau* vers. Je vais du mpinS nommer plusieurs dç sq* o4eso£ le génie poétique me semble briller d'un éclat que très
peu de taches affaiblissent ou altèrent. J'en prends à témoin tous ceux qui ont lu ou qui liront les deux odes à Buffon, l*Uile sur ses détracteurs, Fautre sur la maladie qui fît craindre pour ses jours , les deux odes sur la ruine de Lisbonne , l'ode à Voltaire en faveur de M m Corneille , l'ode aux François en 1762, les Conquêtes de V homme sur la nature j le Triomphé de nos paysages, Mes Souvenirs, ou les^deiix Riveè de la Sei&e, les Avantages, de la Vieillesse, \ x Exegi monutnentum , et enfin Pode sut le, vaisseau le Vengeur, celle de toutes les odes françoises qui , par l'éton^ nante hardiesse du début, le désordre apparent, le ton soutenu d'inspiration , h. sublimité des images et l'énergie des expressions, donne l'idée la plus juste dé$ plans et du style de Pindare.
REJPÔNSÈ