‹ Mélanges philosophiques et littéraires, Volume 2Chapitre 22 sur 40 · A QUELQUES RÉCRIMINATIONS DE M. DUSSÀULT · texte numérisé non relu

A QUELQUES RÉCRIMINATIONS DE M. DUSSÀULT

CONTRE lVpOLOGIE QUI PRECEDE. ■

Lorsque JM. D. , awc une facilité èi une bonne grâce que j'aime à rappeler, consentit que je rendisse compté k mon tour des Œuvres" de Lebrun dans ce Journal, pou* y énoncer une opinion un peu différente de la sienne, il ne fut pas convenu eritre nous, sans doute, qu'il ne me répliquerait pas. Mais je me promis alors ,

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pour l'intérêt même de ma cause, de ne lui donner ni le sujet, ni, pour ainsi dire, l'occasion d'une réplique, et, en conséquence, d'éviter soigneusement tout ce qui pourroit avoir l'air de la contrariété et de la contestation. J'ai tenu ces engagements pris avec moimême. J'ai donné à M. D. le beau rôle , celui d'un défenseur zélé des bons principes, qui avoit exercé une justice rigoureuse, mais nécessaire, envers un poète dont l'exemple auroit pu devenir pernicieux ; et je ne me suis réservé que le personnage d'un apologiste soumis et presque suppliant , qui demandoit que les beautés de ce poète ne fussent pas enveloppées dans la même proscription que ses défauts. Enfin , prenant garde de porter la plus légère atteinte à M. D. , tout en essayant de détourner un peu les rudes coups qu'il avoit fait tomber sur Lebrun , j'ai mis a couvert, de toutes les manières possibles, l'honneur de son goût et jusqu'aux moindres intérêts de son amour-propre. M. D. n'a certainement pas cédé au besoin de se défendre , puisqu'il n'étoit pas attaqué. Ne se seroit-il pas laissé aller au plaisir d'attaquer lui-même encore une fois ce malheureux Lebrun, dont la réputation avoit bien assez, en vérité, des trois ou quatre assauts qu'il lui avoit déjà livrés? II pouvoit s'abstenir de retourner à la charge contre lui, sans craindre que les partisans inquiets du bon goût lui reprochassent sa douceur ou son indolence. « Après tout, dit -il en terminant sa lettre, « que veut-on de moi? Est-ce une nouvelle profession « de foi que je dois faire? Est-ce une abjuration qu'on « me demande au pied de l'idole? » Eh I mon Dieu, non; rien de tout cela, il le sait bien. On ne vouloit h. ' 19

de lui que son silence ; -et je ne me persuaderai jamais qu'il lui fût nécessaire de le rompre on difficile de le garder. Je ne prolongerai pas,, au moins volontairement , une espèce de lutte que j'eusse voulu ne pas voir s'engager; mais je ferai, sur quelques points de la lettre de M. D., des observations qui me paroissent indispensables.

M. D. auroit voulu que je, n'eusse pas entièrement oublié ce qu'il avoit dit défavorable à Lebrun; et, pour /réparer mon oubli, il cite environ une dizaine de lignes extraites d'une trentaine de colonnes , lignes où la louange est distribuée d'une main très économe , et accompagnée des phis fortes restrictions. J avoue que je n'avois pas conservé un souvenir distinct de ce peu de lignes, et que la seule impression qui me fût restée des articles de M. D. , étoit celle d'un blâme à peu près universel, ce qui, je crois, approche fort de la vérité. Au reste , je suis peut-être excusable <fc M m'ètre pas rappelé, au bout d'environ trois ans, dix lignes d'éloges, disséminées dans quatre feuilletons, lorsque M. D. lui-même, qui me reproche de trop louer Lebrun, semble avoir oublié, après quatre ou cinq jours, que la moitié du seul article que j'aie encore donné, est employée à reconnoitre, à censurer les défauts du poète.

M. D. dit quV/ va relire la douzaine if odes que je recommande , sur cent quarante-deux dont se corn* pose le recueil. Le compte total des odes est bien juste ; mais il y a quelque inexactitude dans la manière dont M. D. expose le fait, et dans la conséquence qu'il voudrait en tirer. D'abord, recommander douze odes

sur cent quarante-deux , ne seroit pas dire que ces douze seules fussent bonnes ; ensuite , je n'ai parlé que des grandes odes, qui ne sont qu'au nombre de quarante-cinq; et la preuve, c'est que je promettais, en finissant, de m 'occuper, dans l'article suivant, des odes amoureuses et bachiques. La douzaine d'odes que j'ai recommandée n'est donc pas l'élite de cent quarante-deuù , mais celle de quarante-cinq, ce qui est bien un peu différent.

M. D* prétend que je donne le nom d'ennemis dé Lebrun à ceux qui trouvent dans les OEuvres de ce poète encore plus de défauts que de beautés** Cela n'est pas exact non plus. Je parfois expressément de ceux qui ont été en commerce de satires et cfépigrammes avec Lebrun, et qui se sont beaucoup moqués des vers malheureux que je n'ai pas craint de citer. J'ai sous les yeux le recueil des grossièretés rimées que ces Messieurs s'adressoient tous les matins, et je puis assurer que le nom d 1 ennemis convient très bien à gens qui faisoient entre eux échange de pareilles politesses.

M. D., enfin, parle du zèle que je déploie en faveur de Lebrun. Ce zèle, si zèle y a, est biei> desintéressé : je n'ai point connu Lebrun; je crois qu'à aucune époque je n'ai partage ses opinions, et ce que j ai entendu dire de sa personne m'a inspiré pour soo caractère une sorte d'aversion , que certaines parties de ses Œuvres ont trop bien pris soin de justifier. Je n'ai eu en vue que l'intérêt et l'honneur des lettres françoises. Comme il m'avoit piaru que M. D. s'étoit principalement attaché à relever les défauts du poète, j'ai cru

pouvoir, sans combattre cette censure, m'occuper particulièrement du soin de faire valoir ses beautés. M. D. semblent avoir méconnu celles-ci, par une juste aversion pour ceux-lk; moi, j'ai pardonné les uns, par considération pour les autres : si les défauts de Lebrun repoussent M.D., ses beautés m'attirent ou plutôt me saisissent, et j'ai voulu rendre compte de mes impressions; voilà tout, absolument tout. Au demeurant, je suis certain de n'avoir offensé personne; et moi-même je ne me regarderai jamais comme provoqué , lorsque quelqu'un croira devoir dire de Lebrun encore plus de mal que je n'en pense de bien.

Ge biôq que j'en pense et que j'en ai dit, je l'eusse gardé pour moi , s'il m'eût semblé que le public avoit réellement confirmé le jugement que j'ai essayé d'adoucir, et non de reformer. Mais qu'est-ce que le public en matière de littérature? où. le trouve-t-on? quel est son organe? comment fait-il connoître soù opinion? . Je l'ignore* Voltaire disoit que, de son temps, ce public-là étoit composé de quarante ou cinquante personnes, si l'ouvrage étoit sérieux; de quatre ou cinq cents, lorsqu'il étoit. plaisant; et d'environ onze ou douze cents, sjil s'agissoit d'une pièce de théâtre. Ces quantités proportionnelles doivent être fort réduites aujourd'hui; et, dans ce qui reste , combien peu lisait et jugent par eux-mêmes! Il est donc assez facile, avec le talent de M. D. et l'autorité que ce talent lui a justement acquise, de faire partager, au moins -momentanément, son opinion à un si petit nombre de personnes qui prennent si peu la peine de s'en, former une, Ghacuïi, d'ailleurs, a son public composé des

gens qu'il fréquente. Tout ce que je connois ayant pensé comme moi que M. D. a voit traite Lebrun avec une rigueur excessive, j'ai pu inférer de leur témoignage , quç la réputation de ce poète n'étôit pas encore pccable'e, ensevelie sous la masse un peu trop volumineuse de ses Œuvres, et sous les censures un peu trop sévères de M. D.

On m*a reproché, non pas comme k M. D. , d'avoir trop peu cité , mais de n'avoir pas cité dutout. Je n'avois réellement plus de place au moment où les citations seroient venues à propos. Ce n'est pas d'ailleurs un aussi bon moyen qu'on le suppose de faire connoitre un auteur. Un lieutenant de police disoit qu'il ne voudroit que dix lignes de l'écriture d'un homme pour le faire pendre. De même, un critique, plus adroit que scrupuleux, choisissant avec art qiielques mauvais vers dans un bon poète, ou, si c'est sa fantaisie, quelques vers lisibles dans un rimeur détestable, peut à son gré, faire du premier un Maevius, et de l'autre une espèce de Virgile. On a vu beaucoup de ces tours de passe-passe. Il me semble que , lorsqu'on s'est acquis quelques droits à la confiance de ses lecteurs, on leur donne une bien plus juste idée d'un écrivain , en définissant avec exactitude la nature de son talent et le mérite de son ouvrage. Arlequin apportent une pierre k son maître pour échantillon d'une maison qu'il vouloit lui faire acheter : c'est un peu l'histoire de certaines citations. Toutefois , puisque l'espace me le permet aujourd'hui, je vais citer des strophes de Lebrun, mais en assez grand nombre pour qu'on puisse au moins juger de sa manière. Dans l'ode \

M. de Buffon, sur ses Détracteurs , le poète parle de la retraite solitaire où s'enferme le génie, et des travaux ignores auxquels il s'y condamne dans l'espoir d'illustrer son nom , et il fait cette bette comparaison :

Ainsi l'active chrysalide, Fuyant le joui* et le plaisir, Va filer son trésor liquide i>ans u» mystérieux loisir.

La nymphe s'enferme avec joie Dans ce tombeau d'or et de soie Qui la voile aux profanes yeux , Certaine que ses nobles veilles Enrichiront de leurs merveilles Les rois, les belles et les dieux.

P^ns l'ode sur F Enthousiasme, il offre cette même pensée sous une autre image plus grande et non moins poétique

O génie ! 6 vainqueur des âges !

Toi qui sors brillant du tombeau, Sous de mystérieux nuages ' Souvent tu caches ton berceau.

C'est dans la solitude et l'ombre Que ta gloire muette et sombre Prépare ses jours éclatons :

L'œil profane qui vit ta source , Ne se doutoit pas que ta course Dût franchir la. borne des temps.

Tel on voit, dans l'empire aride Des fils basanés de Memnon* Le Nil de son berceau liquide S'échapper sans gloire et sans nom.

Du haut des rocs ses flots jaillissent , Et quelque temps s'ensevelissent

Parmi des gouffres ignorés :

Mais tout à coup à la lumière 11 renaît pour Memphis entière ; Et ses flots en sont adorés.

Une seconde fois, Lebrun dans les Avantages de la vieillesse, peint le ver, amant des feuilles de Thisbé, non plus s'enfermant dans sa coque , mais la déchirant pour s'élancer, en papillon, dans les airs; c'esl l'image du poète lorsqu'il exhale sa vie , et , comme il dit, lorsqu'il sort du temps, pour prendre possession <Je l'immortalité.

La nuit jalouse et passagère , Dont le voile ombrage mes yeux^ N'est qu'une éclipse mensongère , D'où l'esprit sort plus radieux ; Ainsi, la nymphe transformée •

En chrysalide inanimée , Que voilent de sombres couleurs, Prépare ces brillantes ailes , Et ce front paré d'étincelles , Qu'adore la reine des fleur»,

Je termine par une strophe de YExegi monumentum y où Lebrun décrit ses propres travaux.

Elève du second Racine , . Ami de l'immortel Buftbn , J'osai, sur la double colline, Allier Lucrèce à Newton.

Des badinages de Catulle Aux pleurs du sensible TibuHc On m'a vu passer tour à tour, Et , sur les ailes de Pindare ,

Sans craindre le destin d'Icare , Voler jusqu'à l'astre du jour.

Voilà de fort belles strophes, à mon avis. J'abandonne tranquillement ces strophes, et le jugement que j'ose en porter, au goût des vrais connoisseurs en poésie.

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