MAISON DES CHAMPS
Ce n'est- pas en poésie un nom nouveau et sans honneur, que celui de M. Campenon*. Il y a plusieurs années, les Journaux et les Recueils littéraires ont offert, sous ce nom, des pièces de vers que les connoisseùrs ont distinguées, et dont- ils n'ont pas perdu le souvenir. Ce qui en faisoit le charme et le caractère particulier, c'étoit la douceur des sentiments, la grâce des images, l'expression spirituelle et de bon goût, enfin un peu de ce vague mélancolique dont on voudroit faire l'attribut exclusif des poètes du Nord, mais qui, n'en déplaise aux auteurs de ce système, se fait sentir aussi dans les vers de tout ce que nous avons de poètes nés, comme M. Campenon, sous le soleil brûlant de nos Antilles. Un autre fruit de leur
1 Écrit en 1809. Depmis cette époque, M. Campenon a confirmé, a surpassé , par son poème de V Enfant prodigue , l'idée avantageuse qu'avoit donnée de son talent le poëme de la Maùon des Champs; et, prosateur aussi judicieux* aussi exact, que poêle ingénieux et louchant, il a publié plusieurs écrits biographiques, faits pour honorer à la fois son esprit, son cœur et son caractère.
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climat, c'est cette paresse épicurienne qui leur a inspiré quelquefois de fort jolis vers, mais qui leur a trop souvent fait négliger leur lyre , # et rarement leur a permis de la monter sur un ton plus élevé que celui, de Paiùour et du plaisir. Jusqu'ici M., Campenon paroissoit plus qu'un autre mériter ce reproche, puisque depuis long-temps il avoit cessé de rien publier r et qu'aucune production, même légère, n'attestoit qu'il exerçât encore l'aimable talent dont les essais avoient donné de si heureuses espérances. Mais enfin sa muse a rompu le silence j et ses nouveaux chants , plus propres à augmenter qu'à diminuer nos regrets, prouvent que sa voix, pour s'être tue si long-temps, n'a rien perdu de sa douceur, et qu'elle a même ao\ quis plus de force, d'éclat, de souplesse et de pureté. Le poëme de la Maison des Champs n'annonce pas seulement une sensibilité vraie, une imagination riante et facile, en vin mot ce qu'on pourroit appeler un heureux naturel poétique; on y reconnoît encore un homme à qui les anciens sont familiers , qui a joint à l'observation de la nature le commerce assidu de. ceux qui s'en sont montrés les meilleurs peintres, et qui a longuement étudié, dans nos pluà habiles poètes, toutes les ressources de notre prosodie, tous les secrets de notre versification. Ces justes éloges ne surprendront pas ceux qui auront lu l'excellent discours préliminaire que M . Campenon a mis ai tête d'un choix des poésies de Marot. Ce morceau , bien pensé et bien écrit, renferme une analyse très fine du talent de Marot , et une histoire bien suivie des révolutions de notre langue poétique, depuis son origine connue jus-
qu'à l'époque ou elle fut si glorieusement fixée par les chefs-d'œuvre de Boileau et de Racine. Les faits et lés réflexions dont se compose cette dissertation, n'ont pas été puisés dans X Histoire de la poésie françoise > de l'abbé Massieu , comme à peu près tout ce qu'on a écrit depuis sur celte matière. Le procès a été instruit sur les pièces mêmes ; et les observations de l'auteur sont le fruit de ses propres méditations* On conçoit sans peine tout ce que des études si bien faites ont dû donner de vigueur et de maturité à son talent qu'en secret l'exercice contribuok encore à fortifier» La Maison des Champs est l'heureux produit des dispositions du poète et des travaux du littérateur.
Quelques lecteurs pourraient être surpris de ce qu'après tant de poèmes sur l'art de cultiver ou d'embellir la tare , on a imaginé d'en publier un dont le titre annonce k peu près le même sujet ; ils pourvoient être tentés de s'écrier avec le berger de Virgile :
ClaudiUjam rivos, pueri; satprata biberunt.
Il est juste de leur répondre , et c'est M. Campeiton lui-même qui se chargera de ce soin. « Ce petit « poëme, dit-il, est composé depuis long-temps. Il « avoit été fait d'abord sur un plan bien plus étendu; « il étoit divisé en quatre chants , qui traitoient sépare rément des divers objets que j'offre aujourd'hui « réunis dans un seul. L'ouvrage étoit presque entiè- « rement terminé ; mais , plein d'une trop juste dé- « fiance, j 'ait en dois du temps ^et de mes amis les « conseils qui dévoient m'aider à le rendre moins
« indigne des regards du public. Cependant M. De* « lille fit paroître son Homme des Champs; et je vis « qu'une partie des objets décrits dans mon poëme « l'étoit aussi dans le sien, avec toute la différence « de talent qu'on peut supposer, mais quelquefois ex aussi avec un rapport très sensible d'idées, d'images « et même d'expressions. » M. Campenon nous apprend ensuite que, très flatté, mais pour le moins aussi contrarié de ces rencontres, et désespérant de soutenir la concurrence, il a voit pris le parti de céder le terrain à son, redoutable adversaire, en sacrifiant tous les morceaux où il avoit le dangereux honneur de se rapprocher de lui ; et qu'un peu découragé par ce sacrifice qui lui enlevait peut-être ses meilleurs vers, puisqu'ils avoient quelque ressemblance avec ceux de M. Delille, il avoit laissé là son poème pendant longtemps, sans réparer le désordre causé par les nombreuses suppressions qu'il avoit faites , ni chercher dans son esprit de nouvelles ressources pour y suppléer. « Ces délais , ajoute-t-il, me furent encore une « fois funestes. M. Delille, qui avoit déjà étendu si « loin ses conquêtes dans le domaine de la poésie « pittoresque , finit par l'envahir tout entier , en pu- « bliant successivement ses deux poèmes de Ylmagi- « nation et des Trois Règnes de la Natare. Mes « petites possessions s'étoient encore trouvées sous « les pas du vainqueur et avoient encore été ravagées « par lui. Je fus réduit à ce coin de terre, à ce petit « champ où j'ai recueilli et rassemblé, de mon mieux, « les foihles débris de ma fortune poétique. » 11 est clair, d'après ce détail, que, si M. Campenon paroît
arriver on peu tard , c'est moins sa faute que celle des circonstances qui lui orît suscité les embarras d'une rivalité dont sa modestie à envisagé tout le danger, et l'ont jeté dans une espèce de découragement dont il ne s'est pas remis assez promptement pour prévenir, par la publication de son poëme, celle de plusieurs autres qui ont été entrepris postérieurement. Au reste, l'objection ne pourroit être faite qu'avant la lecture de l'ouvrage; elle s'évanouira d'elle-même dès qu\>n aura entamé cette lecture : de bons vers arrivent toujours à temps et sont toujours les bienvenus.
Ce petit poëme, de sa nature, n'est point susceptible d'analyse; c'est une succession d'agréables tableaux qui n'ont point entre eux une liaison , un enchaînement nécessaire : la variété et les douces oppositions sont les seules lois d'après lesquelles les objets ont pris place. L'auteur lui-même a exprimé ceci par une image qui se rattache au sujet même de son poëme; Il suppose que le propriétaire de la Maison des Champs , surpris par un ami dans son petit domaine, veut lui montrer, successivement toutes les parties qui le composent. * Il ne se piqueroit point « sans doute dans ce.tte revue, dit-il, de suivre bien « exactement les rapports d'analogie ou. les degrés « d'importance. 11 prendroit l& premier seMier qui « s'offriroit à lui, et, se laissant aller à ses molles sice nuosités, jusqu'à ce qu'un autre sentier vînt détour- « ner ses pas , il indiqueroit à droite et à gauche les « objets placés sur son passage, sans s'eiûbarrasser « de revenir quelquefois sur les mêmes traces , et
« d'alonger un peu son chemin. » Je supposerai à mon tour que je veux, en l'absence du maître, faire les honneurs de la maison et du, jardin ; et sans y mettre cette complaisance incommode qu'en pareil cas tout propriétaire déploie , je ferai remarquer aux curieux quelques jolis sites qui leur donneront sûrement envie d'aller voir le reste eux-mêmes.
M. Campenon n'a pas accusé tout-à-fait juste, en disant qu'il avoit sacrifié tous les morceaux de son poème, où il étoit en concurrence avec M. Delille; et on lui saura certainement gré d'en avoir conservé quelques uns. Ces sortes de luttes, ne sont pas des combats à outrance; il ne faut pas de toute nécessité qu'un des deux champions succombe : ils peuvent rester debout tous deux avec honneur, et se partager entre eux la victoire. M. Delille, dans ses Jardins ; dessinés à grands frais pour les riches , a fait entrer de grandes fabriques, des ruines monumentales, telles qu'un vieux château fort et une antique abbaye. M. Campenon , qui ne peut conseiller à son propriétaire de renfermer des débris de vieux bâtiments dans un enclos de quelques ârpens, dont le terrain sera plus convenablement occupé par des légumes , des fruits et même des fleurs, l'engage toutefois, si la mélancolie a pour lui des charmes, à établir de préférence sa maison des champs dans le voisinage d'un presbytère abandonné, ou d'une église de village à demidétruite.
Ces débris même ont leurs enchantements.
Eh ! pourquoi fuir leur roisinage austère P Cette maison qui fut un presbytère ;
De ce vieux temple ouvert à tous les vents V humble portique, aujourd'hui solitaire , Mais où jadis, aux jours du saint repos, L'humble habitant des campagnes voisines Venoit prier; cette église en ruines Dont le soleil enflamme les vitraux ; Son toit brisé , ces murs, ce cimetière , Où, vers le soir, délivré de tout soin, Quelque orphelin , sur une froide pierre , Apporte encor sa douleur sans témoin :
Vers ces objets quelle est l'ame oppressée Qui, malgré soi, ne se sent pas poussée?
On songe alors à ses amis perdus ; On se peint mieux leur image effacée , Et, sans effroi, sur le temps qui n'est plus, Le souvenir ramène la pensée.
Le morceau de M. Delilje et celur>ci ont chacun un caractère, un ton différent, qu'ils ont reçus de la différence même du sujet et de la manière des deux poètes. Il ne s'agit point de les balancer et de choisir entré eux ; il faut les goûter l'un et l'autre , si tous deux sont bien amenés, bien placés et bien exécutés.
M. Delille, dans de pompeux alexandrins, a deux fois prodigué les trésors de sa brillante palette et Içs prestiges de sa touche spirituelle , pour faire le portrait du coq, qu'avoient déjà peint avant lui, de couleurs très vives et très heureuses, Colardeauet surtout Rosset, à qui Ange Politien etVanière avoient fourni, dans la langue de Virgile, de beaux traits qu'ils surent bien imiter. Venant après eux tous, M. Campenon , dans le mètre plus modeste du vers décasyllabe, a su trouver encore de nouveaux traits et de nouvelles couleurs pour peindre ce noble oiseau, dont les combats sont un fort beau spectacle et les amours un fort
doux produit, et qui, par cette double raison, ne pouvoit manquer d'orner de sa présence la Maison des Champs.
Je placerois, par un contraste heureux, Le coq si fier prés du pigeon timide.
Amant jaloux et monarque intrépide , Si d'un rival l'aspect frappoit ses yeux , Vous lé verriez , athlète furieux , Lui déclarer une guerre sanglante.
Tout son cortège , en une morne attente , - De ce combat inquiet spectateur, Allume encor sa haine et sa valeur.
Triomphe- t-il? Dieu ! quel transport éclate ! 11 fait flotter son casque d'écarlate ; D'un rouge obscur son œil s'est coloré ; Son bec sanglant proclame sa victoire j Je vois s'enfler son plumage doré , Et chaque plume a tressailli de gloire*
On a fait abus de la description , genre froid et facile, où la médiocrité a obtenu assez de succès pour en dégoûter Le vrai talent. Nous avons vu des poèmes, sans plan, sans tissu, sans aucun but instructif, où Ton avoit mis en rimes la prose des botanistes , et décrit minutieusement tous les phénomènes de la floraison et de la fructification. Le port des plantes, la découpure et la disposition de leurs feuilles, la forme et la couleur de leurs fruits ; voilà ce que de prétendus poètes nous peignoierit avec une exactitude digne de Linnée ou de Jussieu. La sévérité des critiques et surtout l'ennui des lecteurs ont promptement fait justice de ces insipides productions; mais, comme il arrive presque toujours qu'un excès n'est
détruit et remplacé que par un autre, le genre descriptif, trop goûté d'abord, est tombé dans un trop grand décri peut-être; du moins Ton paroît trop disposé à proscrire sans examen tous les ouvrages soupçonnés d'appartenir à ce genre disgracié. Les Géorgiques et les Jardins , s'il paroissoient aujourd'hui pour la première fois, auroient quelque peine à trouver grâce devant des juges si fortement prévenus. M. Campenon me semble avoir défini judicieusement l'usage et l'abus de la description. « Ce qui n'est « qu'un moyen, dit-il, ne doit pas être une fin, c'est- « à-dire, qu'il ne faut pas décrire sans cesse, décrira « pour décrire et sans autre but que d'entasser dans « un poëme des peintures minutieuses de tous les « phénomènes et de tous les produits de la nature ou « des arts* il faut que ces peintures , sagement dis* « tribunes, n'aient pas seulement te stérile mérite « de la difficulté vaincue, qu'elles se Kent à quel- « que objet d'instruction , qu'il s'y mêle d'utiles pré- « ceptes, quelquefois des traits de morale ou de sen- « liment , etc. » Cette doctrine est sage , et celui qui la professe , l'a mise fidèlement en pratique.
Je pourrois citer dix endroits de son ouvrage, où la description et le précepte sont fondus ensemble, et forment un tout vraiment poétique. Je me bornei ai à ce passage sur le moyen qu'il convient d'employer pour écarter les moineaux <Fun verger.
, . >I1 est pourtant une ruse en usage
Qui loin des fruits dans leur maturité Chasse par fois ce voleur effronté.
' Eprouvez-la ; qu'au travers du feuillage
ii. -20
Un longmntome, habillé de lambeaux, Lève la tête , et, du sein des rameaux , De vos vergers sentinelle assidue , Tout à l'entour semble porter la vue.
Trompé d'abord par ce faux surveillant, L'oiseau s'abstient d'un larcin difficile ; Mais Terreur cesse, et bientôt, moins tremblant, Vous le verrez frapper d'un bec agile Le fruit que garde un géant immobile , , Pub revenir, et, vainqueur insolent, N
, ( . . S'aller percher sur le spectre inutile.
Dans le genre purement didactique ou même moral, le poète habile se fait également reconnoître à cette élégante précision, à cette heureuse propriété de termes qui ennoblissent l'expression des maximes vulgaires, et surtout k cette teinte de sentiment qui en adoucit la sévérité. *
Je ne vois point , autour de vingt châteaux, ; , r ^'étendre au loin vos domaines superbes;
Un pâtre seul peut garder vos troupeaux ;
Un jour suffît à moissonner vos gerbes; - C'en est assez . Dieu mit sous votre main , . : »i. Deux grands trésors, l'ordre et l'économie.
On les augmente, en y puisant sans fin .
Voilà les biens .où le sage se fie.
Il sait qu'aux cbamps soi-même il faut tout voir ;
(Vue chaque jour, chaque matin, chaque heure , " . Donne une tâche et prescrit un devoir; j . ' . ; , Que le temps fuit, que son emploi demeure,
Et que les jeux, les fêtes, le repos,
Pour mieux nous plaire , ont besoin des travaux.
Ce qui domine flans le poëme <fc la Maison des Champs y ce qui permet à l'auteur de lutter peut-être avec avantage" contre ceux de nos meilleurs poètes
poésie Françoise* 307
qui ont célébré comme lui les charmes de la campagne, c'est un sentiment vrai, une peinture fidèle des objets et des impressions qu'ils produisent. Il n'a point pris pour modèle cette nature de convention que nos paysagistes en vers répètent sans cesse dans leurs tableftkx si brillamment coloriés, dont les principales teintes , empruntées à Virgile ou à Théôcrite, et souvent gâtées 'par une enluminure moderne, û'of* frent à des yeux françois que l'image défigurée des sites et du ciel de l'Italie et de la Sicile. Il a peint la nature elle-même , et il a peint celle de nos climats : c'est le sol, c'est l'atmosphère , ce sont les bois , les eamx , les productions de notre patrie; ce qu'il a vu , ce qu'il a senti, nous Pavons vu, nous l'avons senti nous-mêmes; et ses descriptions, toujours exactes san» sécheresse , plairont aux lecteurs a proportion du charme que la présence même des objets leur aura foit éprouver.
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