‹ Mélanges philosophiques et littéraires, Volume 2Chapitre 24 sur 40 · MILLEVOYE. I · texte numérisé non relu

MILLEVOYE. I

HISTOIRE ABRÉGÉE OTt l'ÉlÉ<H* CHEZ LES ANCIMS BT CHEZ lM MOAXflNES. GENRE ET MERITE PARTICULIER DES ELEGIES DE MILLBVOTE ' .

Le genre élegiaque a été cultivé avec beaikooup d'émulation et de succès chez les anciens : il nous reste à peine quelques vers des élégies grecques de Callimaque, de PtiUétas et de Mimuerme ; nous avons en entier celles de Properce, de Tibulle jet d'Ovide. Le peu qui nous est parvenu de celles de GaUus, ne fait pas regretter ce qui est perdu : on doute même que ces fragments appartiennent aux ouvrages d'un poète du siècle d'Auguste, et d'un ami de Virgile : Quintilien trôuvoit le style de Gallus trop dur, durior Galr lus; mais il ne disoit pas qu'il fût barbare. Parmi nous, Marot et Régnier se sont essayés les premiers dans l'élégie; l'un s'entendoit mieux à rimer une épître badine ou une épigramme, et l'autre à aiguiser un v^s satirique, qu'à peindre des amants la joie et la tristesse. Nos grands poètes du siècle de Louis XIV, qui ont marcké si glorieusement dans toutes les routes

1 Ce poète gracieux et pur,- ravi si jeune aux lettres et à l'amitié , vivoit encore quand fut écrit ce .jugement sur son recueil d'élégies, le dernier, et, sans doute, le meilleur de ses ouvrages.

ouvertes par les beaux génies de l'antiquité , ont négligé de suivre leurs pas dans la carrière élégiaque. La Fontaine est le seul qui ait tenté de la parcourir; mais, quelle que fut la flexibilité de son talent, sa complekion et ses habitudes ne lui permettaient guère d'y exceller. Comment auroit-il trouvé en lui de quoi peindre les délicatesses, les caprices elles tourments de l'amour? S'il en faut croire ses contemporains et lui-même, ses amours véritables, amours faciles, vulgaires et trop sensuels 3 n'étoient pas de nature à faire naître dans son aine de bien vifs transports de joie oa de douleur.

Quant à ses autres passions, celles qu'il croyoit éprouver pour de belles dames qui n'en sa voient rien, elles ne faisoient qu'amuser passagèrement son imagination, et ne pouvoient lui inspirer des sentiments vrais et profonds. Il n'en était. pas de même de sa tendre reconnoissance pour l'infortuné Fouquet. Cette affection a voit rempli et pénétré son aine tout entière; elle s'en est échappée sans effort pour se répandre dans le plus noble et le plus touchant de ses écrits , dans cette belle élégie aux Nymphes de Vaux, qui seroit un monument éternel de courage et de fidélité, quand même elle ne, seroit pas un chef-d'œuvre de poésie, et ou l'on craindroit de trop admirer le génie de l'auteui? , comme si l'on pouvoit être soupçonné par là de ne pas être assez touché du désespoir et du dévouement de l'ami. Ce n T est pas, je crois, faute d'avoir connu l'amour, d'en avoir éprouvé toutes les vicissitudes, que M me de la Suze n'a pas réussi à en retracer une image fidèle et animée dans, ses élégies,.

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^On sait que cette dame , veuve d'un premier mari , *e sépara d'avec le second , parce qu'il avoit le travers d'être importuné des trop nombreux adorateurs de sa femme, et qu'elle changea même de religion, « afin , « disoit Christine , de ne se trouver avec son mari , « ni dans ce monde, ni dans l'autre. » Je retournerois volontiers pour elle le vers de Boileau , et je dirois :

C'est peu d'être amoureuse; il faut être poète.

Madame de la Suze ne l'étoit nullement : aussi ses élégies languissantes et prosaïques, fort vantées lorsqu'elles parurent, depuis long-temps n'affadissent plus personne.

L'élégie amoureuse est donc une palme que le dixseptième siècle laissoit à cueillir au dix-huitième. Celui-ci s'en est emparé , et ce n'est pas un de ses triomphes les moins éclatants. Deux jeunes poètes, nés sous le ciel brûlant des Antilles , compagnons d'armes et de plaisirs , ensuite rivaux de gloire sans cesser d'être amis, ont chanté l'amour vrai sur un ton naturel et tendre , à une époque où de prétendus apôtres de la volupté , qui n'étoient que dés fanfarons de libertinage et d'inconstance, célébraient, dans un jargon moitié précieux, moitié grivois, des prouesses galantes, dont l'aspect de'ïeur mince personne, et la fausse enluminure de leurs tableaux , démentoient doublement la réalité. De ces deux amis , l'un, plus riche des dépouilles de l'antiquité, plus abondant en images et en expressions poétiques , peut-être aussi plus vif dans ses tours et plus passionné dans son lan-

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gage, nous a rappelé davantage les feux dont brûloit Properce : l'autre , plus pur, plus original, et surtout plus tendrement voluptueux, a été nommé le Tibutte françoû; et cette dénomination , qui caractérise fort bien la nature de son talent, est aussi une preuve qu'en général, nous donnons au Tibulle des Latins la préférence sur leur Properce. L'exemple des succès est rarement stérile. Depuis que Bertin et son ami ont touché en même temps le but, et tous deux remporté le prix dans la lice où ils se sont signalés les premiers , plusieurs disciples de leur talent , sans être arrêtés par le désespoir de les atteindre, ont aspiré noblement à l'honneur d'approcher d'eux. Le chantre d'A~ thénalde, M. Duhault, est, sans contredit, de tous ces concurrents, celui qu'un moindre intervalle sépare des amants d'Eucharis^et d'Éléonore; mais, dirigé dans sa conduite par une extrême modestie, comme il auroit pu l'être par une juste confiance en son talent, il n'a point eu l'art de provoquer des suffrages qui n'éclatôient pas d'eux-mêmes. Aussi-, lorsque tant d'autres noms , faits pour l'obscurité , fatiguoient les échos de la littérature et les oreilles do public, le sien étoit à peine prononcé; seulement quelques gens de lettres le vengeoient, trop en secret peut-être, de ce silence non mérité, qu'aujourd'hui je me fais un plaisir de rompre à son insu. Dans cette revue de nos poètes élégiaques, je me garderai bien d'omettre deux femmes qui ont bien effacé la triste gloire de leur devancière, M m * de la Suze : on a nommé d'ar vance mesdames Dufresnoy et Victoire Babois, dont l'une a chanté, d'une voix douce et pure, les divers.

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sentiments qui peuvent se partager le cœur d'une femme, ejt dont l'autre a déploré, sur sa lyre touchante, le seul jnalheur inconsolable que puisse connoitre le cœur d'une mère.

Un jeune poète qui a dû à l'amour maternel le sujet, le titre et le succès d'un joli poème, M. Miflevoye, vient, à son tour, ceindre alternativement le cyprès et le myrte de l'élégie. Les pièces dont son recueil se compose, sont au nombre de dix seulement; elles sont toutes de peu d'étendue, et les sujets en sont variés : triple précaution qui écarte , pojir ses lecteurs et pour lui-même, les inconvénients de la monotonie attachée au genre plaintif. La première de ces élégies, intitulée l'Anniversaire, offre un heureux mélange de poésie et de sensibilité. Les deux premiers vers en annoncent tout le sujet :

Dix ans se sont enfuis. Je revois la journée

Ou Pâme de mon père aux cieux est retournée.

M- Millevoye, dont le goût est si pur, et qui évite avec tant de soin les expressions forcées, auront peutêtre dû s'interdire celle?-ci ?

Je t'ai perdu : ta tombe elle-même est absente.

On abuse cruellement aujourd'hui de cette acception du mot absent; la source en est pourtant fort suspecte : c'est à Claudien que nos jeunes poètes l'ont empruntée ; ils ne l'eussent pas trouvée dans Virgile. S'il est vrai qu'en poésie surtout , il doive exister une sorte d'accord entre la nature des pensées et celle des sons, il ne sauroit y, avoir trop d'euphonie dans l'ex*-

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pression des sentiments tendres ou mélancoliques. C'est l'oreille même de M. Millevoye que je consulterai sur ces deux vers qui terminent l'élégie :

Et sur la pierre révérée Retira ce chant de douleur.

lie coeur seul devant parler dans l'élégie, ce qui, partout ailleurs, ne seroit qu'un luxe innocent de l'esprit, peut devenir, dans ce genre, de la recherche et de l'affectation. Il y en a peut-être quelque trace dans ce passage de la Demeure abandonnée, où le poète, apercevant la harpe silencience de celle qu'il adore , dit :

Hélas ! et son amour peut-être s'évapore , Comme, après les touchants concerts, Mouroit, dans le vague des airs, La voix de l'instrument sonore.

Je crois voir aussi un défaut de justesse dans deux vers de la même élégie sur une pendule arrêtée :

Dans ce cercle où du temps le cours semhle tracé, L'airain qui frémissoit , lentement balancé, Reste immobile.

Ce cercle est évidemment le cadran où sont marquées les heures ; l y airain lentement balancé ne signifie autre chose que le pendule, et qui frémissoit ne peut appartenir qu'au timbre frappé par le marteau. Or, ni le timbre ni le pendule ne sont dans le cadran ; le pendule oscille, mais ne frémit pas; enfin , le timbre vibre ou frémit, mais n'est pas balancé. Ce sont là des observations , pour ainsi dire , microscopiques ;

mais il faut y regarder de bien prés pour apercevoir des taches dans les vers de M. Millevoye. Je doute que l'œil le plus sévère en pût remarquer une seule dans les quatre élégies qui ont pour titre : Le Souvenir, le Bois détrait y à un Bosquet , et la Chute des feuilles. Celle-ci a été insérée dans plusieurs journaux, et elle a réuni tous les suffrages. Quelques femmes pourtant ont été affligées de cette fin :

Mais son amante ne vint pas Visiter îa pierre isolée ; Et le pâtre de la vallée Troubla seul , du bruit de ses pas , Le silence du mausolée.

La plainte fait honneur au cœur de ces dames ; mais le poète prétend que, pour produire un effet général, on ne doit pas s'attacher à peindre des exceptions. Les vers à un Bosquet rappellent beaucoup ceux de M. Parny au Gazon foulé par Eléonore. Je ne dirai pas précisément de quoi les deux poètes remercient l'un et l'autre; mais c'est en vers délicieux que tous deux expriment leur recoqnoissance ; et le bosquet planté par la main du mystère me semble tout fait pour ombrager le gazon planté par les Amours.

Que dire encore d'Emma et Éginard, du Déjeuner,, etc? Tous ces petits ouvrages, lentement épurés par le goût et l'oreille difficiles du poète, sont depuis long-temps appréciés et mis au rang de nos plus gracieuses productions modernes. M; Millevoye s'est exercé aussi , avec beaucoup de succès , dans un genre qui a peu de modèles dans notre langue , et qui n'y a

pas même de dénomination caractéristique. Faute de mieux, il appelle cela hui tains et dizains : ce sont de petites pièces qui tiennent le milieu entre l'épigramme et le madrigal; elles n'ont pas le sel caustique de Tune ni le miel affadissant de l'autre. Du sentiment et de la malice, de l'esprit et de la naïveté fopdus ensemble , voilà toute l'idée que j'en puis donner : certaines pièces, de Catulle et de Marot en donneroient une idée plus juste encore.

316 LITTÉRATORE. — POBS1E.

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