‹ Mélanges philosophiques et littéraires, Volume 2Chapitre 25 sur 40 · ABRÉGÉE QU'EN «A FAITE M. DE LORMIAN · texte numérisé non relu

ABRÉGÉE QU'EN «A FAITE M. DE LORMIAN

Environ vingt-cinq ans avant la révolution , au plus, fort de notre anglomanie politique et littéraire, Le Tourneur, écrivain passable, mais spéculateur plus habile encore, éleva dans Paris une manufacture de traductions qu'on pouvoit comparer à ces ateliers d'horlogerie, où de simples ouvriers fabriquent des pièces grossières , qu'ensuite les maîtres repassent et signent de leur nom pour les mettre dans le commerce. De cette manufacture de Le Tourneur sont sortis un grand nombre d'ouvrages , dégrossis d'abord par ses garçons traducteurs , puis repassés, signés et publiés par lui* Les plus connus sont ie$ traductions des Nuits dTToung, des Méditations d'Hervey, des Poésies galli ques d'Gàsian, et du Théâtre de Shakspeare. Ces Nuits d'Young firent révolution : c'est de l'époque de leur apparition que date le règne de la mélancolie. Des jeunes gens qui ne mettoient de sérieux qu'aux choses futiles, et pour qui tout le reste v étoit matière à plaisanterie*, de jeunes femmes avides de plaisirs , que faisoit fuir l'ombre de la tristesse ou

seulement de la gravité, s'affolèrent subitement des complaintes lamentables d'un ministre anglican qui, en vingt-quatre éternels chapitres, nous rabâche, sur un seul ton, qu'il nous faut tous mourir un jour ; , que . ce jour pourroit bien être demain, aujourd'hui même; et encore deux ou trois autres vérités, tout aussi neuves, tout aussi récréatives. Un poète a dit :

Young, au clair de lune en méditation , Invite les mortels à la consomption.

En effet, la tristesse funéraire , sépulcrale de l'auteur des Nuits, semble tenir moins à une disposition de l'ame, ou à une direction philosophique de l'esprit, qu'à cette espèce d'hypocondrie, née du climat nébuleux de l'Angleterre, et connue sous le nom de spleen* Les anciens exposoient une tête de mort dans leurs salies de festin, de même que, dans leurs poésies légères, ils avaient ordinairement soin de rappeler, au milieu des idée» les plus voluptueuses , la brièveté de la vie et l'incertitude de l'avenir le moins éloigné; mafis ils en tiraient cette conséquence, que l'on ne doit pas: différer de jouir, et qu'il faut mettre à profit pour: le plaisir tous les instants d'une existence si bornée. Young, au contraire, ministre d'une religion sévère, dans une secte qui en augmente encore l'an&térité, semble n'avoir d'autre spin, que d'attrister, d'empoisonner lit vie par. une continuelle contemplation de la mort : à l'entendre, nofcs somme» sur, 1$ terre , non, pour y. vivre,. mai* pour y mourir;. il fatdqlamort^nQn le terme ^ in$i$ lé but de la vie; ef, ce but, a veut» que nous rengagions sans cesse,

comme si nous avions à craindre de le perdre entièrement de vue et de le manquer, ott que ce tût un grand malheur pour nous <le le franchir sanà nous en • apercevoir.

L'eflgottement des François pour Young ne pouvoit pas être de longue durée; il passa comme une mode qui nous auroit fait prendre à tous l'habit noir: les couleurs gaies reprirent bientôt faveur. Cependant, traduite des vers anglois d'Young, la prose de Le Tourneur le fut, à son tour, en vers françois par quelques uns de nos poètes pins on moins privés du don d'invention. C'étoit une manie du teratps, dent on est revenu, Dieu merci, que die rimer k prose des atftres : celle du Temple de Gnide prêta ainsi ses* idées à cteux ou trois de nos versificateurs qui en manquoieût. Colardeau, qui étoit l'un d'eux, mit en vers tefc deux premières Nuits d ? Young. La Harpe, parlant de ce trama, dit : «Le projet étoit mal conçu; « l'esprit de Colardeau n'avoft aucun rapport avec « celui du poète anglois , dont le mérite -consiste dans « quelques grands traits d'imagination et des toutes « sortibres et mélancoliques : caractères qui dispa+ « roissent dans la versification de G&lavdéau, toujours <r facile et quelquefois briHwrte, mais,: en général, « fbîMe éi prolixe* * '

Quelque analogie qu'il y eut entre l'esprit d'Yowg et c^hï? d'un temfic^teur françois, oef seroit toujours une folle entreprise qa'ùne traduction complète des 'miêt: C % *& te qa'xUew mm M. Baourtfe Lormian, Bqk knîtatfeur trèsl hafege des foésie»ul'Ossîaii r que le même Le Tourneur a fait coimofcr& ea France, il

t*'a pas cru que le public, qui a voit applaudi à de» chants héroïques, déjà un peu monotones, mais extrêmement variés en comparaison des complaintes d'Young , réservât le même accueil à l'éternel commentaire du Salut des trapistes : Frère, il faut mourir. En conséquence, au lieu de vingt-quatre NvUts d'une longueur démesurée , il nous a donné cinq Veillées, quelquefois un peu courtes , dans lesquelles il a mêlé à ses propres idées celles du poète anglois qui pouvoient le mieux s'adapter à son sujet ; ce sont des compositions à peu près originales, enrichies de pensées et d'images empruntées à une littérature étrangère. Deux de.ces Veillées, Minuit et VIncer- • titude de la vie, renferment chacune un épisode , si l'on peut appeler de ce nom un assez long récit précédé d'un petit nombre dé réflexions préparatoires. Les Mondes, Y Immortalité , et V Oubli de la Mort, sont les titres des trois autres; dans fe dernière, l'une de celles où le poète anglois est le plus mis à contribution, M. Baour s'est plusieurAbis rencontré avec Colardeau, mais toujours pour triompher de lui. J'ignore si l'aventure d'Orsano et d'Amélie , racontée dans la quatrième Veillée, a été imaginée par l'auteur. L'invention en est le moindre mérite ; on pourrait reprendre quelques circonstances; mais, ce qui est presque irréprochable , ce qui mérite les plus grands éloges, c'est l'exécution brillante, pure et harmonieuse de tout le morceau.

Quelques expressions d'un choix moins heureux, quelques traits d'un go$t moins pur, se font d'autant plus remarquer dans les Veillées, que tout le reste

est d'une élégance exquise. J'ai vérifié que la plupart de ces imperfections appartenoient au poète anglois : tant est dangereuse pour le meilleur esprit l'imitation la plus réservée d'un mauvais modèle!

Déjà plusieurs critiques a voient dit de M. Baour de Lormian, sans attirer le moindre ridicule sur lui et sur eux-mêmes, qu'il étoit initié dans les secrets du style de Racine. Il falloit un beau talent pour supporter ce bel éloge : les Veillées sont dignes du poète à qui on Ta décamé.

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