‹ Mélanges philosophiques et littéraires, Volume 2Chapitre 28 sur 40 · FAITES SOUS L'EMPIRE PAR ORDRE DE LA POLICE · texte numérisé non relu

FAITES SOUS L'EMPIRE PAR ORDRE DE LA POLICE

Il n'y a guère moins de cinquante ans que M. de Piis est connu en France pour faire de fort jolies chansons ; et, depuis long-temps ,on paroît s'accorder généralement k le regarder comme le chef et le maître de nos chansonniers actuels ; ce litre lui ept décerné par ceux mêmes qui pourroient se croire le plus en droit de le lui disputer. En leur supposant un mérite égal au sien, qui d'entre eux pourroit étaler des succès aussi nombreux, aussi brillants dans la carrière du vaudeville, autant et d'aussi grands services rendus ati genre , soit au théâtre , soit dans la société ? ' En effet , c'est lui qui , aux Italiens , remit en honneur les pièces à vaudevilles que les pièces k ariettes avoient chassées de leur patrimoine , et qui fit courir tout Paris aux Vendangeurs , aux Amours d'Été, aux Solitaires de Normandie y etc. C'est lui qui, au commencement de la révolution, fonda le théâtre du Vaudeville, dont ses pièces formèrent a elles seules le

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répertoire, jusqu'à ce que d'autres auteurs, les prenant pour modèles , en eussent composé qui méritassent défigurer à coté d'elles. C'est lui qui, se croyant forrié de retirer l'appui de son nom et de ses pièces au théâtre qu'il avoit créé, éleva un théâtre rival, et rallia autour de lui Une troupe d'auteurs et de comédiens , jeune colonie qui fit trembler un instant l'antique métropole, et auroit peut-être ruiné sa puissance, si la discorde , fatale aux empires , n'eût interrompu le cours de ses prospérités naissantes. Enfin, c'est lui qu'on a chanté, qu'on chante et qu'on chantera à Paris et dans les provinces, dans les salons et dans les rups ; lui , dont les refrains joyeux charment les travaux de l'ouvrier courbé sur son établi, et raniment au dessert la gaieté du convive qui a mis les coudes sur la table. Il semble s'être peint lui-même , lorsqu'il a fait .chanter à Dominfyue ce couplet à la louange de Santeul :

On le chante à Florence ; On le chante à Milan; On le chante à Plaisance , Et dans le Parmesan ; De, Venise à Tarente Son génie est Tante :

Àh ! s'il savoit comme on le chante , Il seroit enchanté.

Les caractères particuliers du talent dé M. de Pas sont la facilité, l'abondance et l'originalité. Cette originalité est un don très précieux : mais elle est bien voisiné d'un grand défaut qui est la bizarrerie; et je ne répoiidrois pas que M. de Piis eût toujours respecté la limiteétroite

qui les sépare. Je crois aussi qu'il a quelquefois poussé jusqu'à l'affectation la richesse des rimes; on aime k ■ la trouver dans l'ode* el dans la chanson, qui n'est autre chose qu'une ode , comme le témoigne son étymologie ; mais il ne faut jamais sacrifier la justesse de la pensée, ni l'aisance de l'expression à ce petit plaisir qui naît d'une double ou triple consonnance ; l'esprit 4 doit être satisfait avant l'oreille; le grand ait est de lçs contenter tous deux. M. de Piis s'est préservé de la contagion du calembourg ; il a souvent témoigné son dégoût, son aversion pour ce méprisable genre qu'on a improprement appelé un abus de l'esprit avec lequel il n'a rien de commun* et qui est très véritablement une espèce de sottise à prétention , qui transforme en turlupips des gens faits pour être sérieux, donne au premier étourdi , bien ignorant, bien inepte, le ridicule droit d'mterrompre et de déconcerter les gens sensés en décomposant un mot, faute de pouvoir suivre une idée, et est ainsi le fléau le plus odieux des entretiens raisonnables et spirituels. Mais, si M. de Piis a presque toujours dédaigné la misérable et facile ressource du calembourg, en revanche il a fait un emploi très fréquent et tîrès' heureux du jeu de mots. Le sévère Boileau, qui a fait une satire contre X équivoque f ne l'a pourtant pas entièrement bannie de la poésie; spn asile naturel est la chanson, à cause du peu d^importance de ce genre, el des privilèges dont il jouit, comme interprète de la gaieté et de la folk. Horace a dit : Dulce est desiperc in loco. Les chansonniers pourraient prendre ce vers pour leur devise.

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M. de Piis a un avantage incontestable et reconnu sur la plupart de ses confrères : c'est une grande correction de style , résultât de ses premières éludes qui ont été fort bonnes , et de Futile aliment qu'il a donné à son esprit par la lecture fréquente des meilleurs auteurs anciens et modernes. Il a su mettre dans ses chansons un luxe modéré d'érudition classique , qui annonce un chansonnier élpvé à l'école d'Anacréon et d'Horace , au moins autant qu'à celle de Pannard et de Collé.

Le Vaudeville, c'est-à-dire la Chanson badine et maligne , genfe essentiellement national dans lequel nous ne reconnoissons point de rivaux, et avons à peine des imitateurs, semble s'altérer chaque jour davantage. Asssurément, je ne suis pas assez détracteur du présent pour étaler ici des regrets hypocrites sur le passé, et préférer hautement aux couplets qu'on fait aujourd'hui, ceux de.Blot et de Marigny que je ne connois pas du tout, même ceux de Coulanges et de Haguenier que je connois un peu , et que je pourrois avoir l'air de connoître beaucoup. Ce seroit, pour ainsi dire, renvoyer la tragédie aux essais grossiers de Thespis. Mais je crois qu'en général nos chansonniers modernes ont beaucoup dégénéré de la gaieté franche et de l'esprit naturel de Galiet , de Pannard et surtout de Collé qui me paroît, à moi, le Dieu du couplet. Les trois hommes que je viens de citer , plus soignés,

plus élégants, plus fins, plus piquants que leurs devanciers, et au moins aussi gais, aussi naturels, sont tellement classiques dans leur genre, que les gens d'un goût sain n'hésitent point à condamner ou à approuver une chanson suivant qu'elle s'écarte, ou se rapproche de leur manière. Avons-nous à présent beaucoup de couplettiers qui puissent sortir de cette épreuve à leur honneur? Je ne le pense pas. La plupart sont froids, tristes et précieux. Au lieu d'une saillie bien vive et bien gaie, au lieu d'un refrain joyeux heureusement ramené, on vous fait venir péniblement, à la fin de chaque couplet, une façon , d'idée, ce qu'on appelle techniquement un trait; ou bien, ce qui est pire encore, un jeu de mots puéril, un rébus, un calembour g, enfin ce qua^ du temps de Boileau, on nommoit une turlupinadê. Un couplet ne se comprend plus, à moins qu'on n'ait l'esprit exercé aux subtilités du marivaudage , ou familiarisé avec les surprises de l'équivoque. Les amphigouris de Collé , genre détestable qu'il condamnoit lui-raêrtie en y excellant, étoient plus intelligibles; et Fontenelle aurok encore plus raison de dire aujourd'hui: « Répétez-moi ce couplet-là », mais iln'ajouteroit pas : « Je crois que je commence à y entendre quelque « chose. » La musique aussi est bien assortie aux paroles. Assurément ce sont quelquefois de fort jolis airs^ comme Quelquefois, mais plus rarement , ce sont de 1res jolis couplets; mais ce n'est point là de la chanson , ni pour le chant , ni pour les vers. En fait d'airs de vaudeville^ les Ponts*-Neuf$ sont toujours ce qu'il y a de mieux; et totis seuls ils disent plus de choses

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à l'esprit, ou du moins excitent plus la gaieté, que nos airs à prétention avec leurs paroles musquées. Convenons pourtant que dans, tout ceci il n'y a pas seulement de la faute des chansonniers : le mauvais goût du public y est au moins*pour moitié. Chantez dans un cercle une des chansons les plus fines et les plus décentes de Collé, on se récriera de tous côtés: « Fi! que cela est de mauvais ton! mais c'est qu'il « n'y a pas du tout d'esprit, de grâce, de finesse, « de délicatesse. » Délicatesse, finesse, nous y voilà. C'est avec cela qu'on fait des chansons spirituelles à faire périr d'ennui , et fjades à faire tourner le cœur. C'est avec cela surtout qu'on fait de délicieuses et insipides romances. La romance a tué la chanson , et elle n'a pas eu un meilleur destin qu'elle ; ç'est-àdire qu'elle ne s'est pas moins éloignée de son «premier et véritable genre. Jadis c'étoit le récit naïf et touchant d'une vieille historiette amoureuse et le plus souvent tragique. À présent, ce n'est plus guère, comme on sait, que des lieux communs d'amour et de volupté que l'on rajeunit comme oïl peut, et pour lesquels , depuis quelque^ temps, on emploie de préférence im style qui se.prétend marotique, et qui n'est réellement que niais. Ce sont pourtant ces fadaises-là qui ont étouffé la romance attendrissante de Moncrif, et , ce qui est plus regrettable encore, la chanson réjouissante de Collé.

# Je n'ai pas pris, comme on pourrait le croire, un détour longuement inutile pour arriver à M. Despréaux. J'ai dit ce qu'étoit la bonne chanson , et ce Cju'étott la mauvaise ; ce ne sont point paroles perdues

pour Félogc de celui qui a rais dans ses chansons tout ce qui plaisoil dans celles d'autrefois, et rien de ce qui déplaît dans celles d'aujourd'hui.

Boileaua dit, en parlant du vaudeville ;

Cet enfant du plaisir veut naître dans la joie.

M. Despréaux est dans ]a règle établie par Boileau. Il est naturellement très gai; ses chansons tiennent de lui. La seule gaieté seroit déjà un grand mérite dans le couplet : on sent tout ce qu'elle doit gagner à être spirituelle sans raffinement, et originale sans bizarrerie. jCelle de M. Despréaux (je veux dire la gaieté) est tout-à-fait de cette espèce. Elle ne brille jamais plus que quand elle s'exerce sur des matières graves.

M. Despréaux est le fondateur de la première de ces Sociétés de table, où de joyeux convives tirent au sort les mots sur lesquels chacun d'eux doit faire une chanson pour la réunion suivante. Il a été un des membres les plus aimables de la plus fameuse de ces Sociétés, celle des Dîners du Vaudeville; et le. contingent fourni par lui au recueil qui porte ce titre, a toujours été distingué par les partisans de la bonne chanson. On le retrouve en partie dans son recueil intitulé Mes Passe-Temps , mais avec des corrections que l'auteur seul a crues nécessaires. Ces mats donnés sont en général une entrave fort gênante , une véritable torture pour l'esprit et la gaieté; on se tourne en togs sens pour les amener au bout du couplet, et ce n'est pas toujours avec un égal bonheur; on les emploie dans toutes les acceptions du propre et du figuré;

souvent même, pour plus de ressources , on se sert d'homonymes qui n'ont entre eux qu'un rapport de sons; enfin, on joye sur le mot de toutes les manières possibles. J'avoue que je préfère beaucoup un jeu agréable de pensées à tous ces détours d'expressions ; mais Boileau a dit :

Ce n'est pas quelquefois qu'une Muse un peu fine Sur un mot, en passant, ne joue et ne badine, Et d'un sens détourné n'abuse avec succès.

Il ne faut pas être plus sévère que lui; et quelle sévérité ne seroit pas désarmée par des couplets aussi plaisants que ceux,que M. Despréaux a faits sur le mot carte?

La difficulté vaincue avec un air de facilité est une source de plaisir dans tous les arts. M. Despréaux a fait dans ce genre' ce qu'on peut appeler, suivant moi , un prodige : c'est une chanson de trois couplets de huit vers, dont chaque vers féminin rime avec lui-même en manière iïécho. On a cité de Pannard quelques uns de ces tours de force , qui ne sont pas plus étonnants que la chanson de M. Despréaux «

Notre chansonnier ne soutient pas moins bien la comparaison avec un rival plus dangereux encore, Collé, et dans le genre de chanson où son talent brilloit le plus, la parodie. Faire avec aisance et précision des vers de toute mesure sur un air de symphonie où les repos sont à des distances inégales, mais presque toujours très rapprochées, c'est, à mon avis , le chef-d'œuvre du couplettier.

Mais, je m'aperçois que l'espace se remplit, et que

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j'ai à entretenir nos lecteurs d'un ouvrage bien autrement important que des chansons , je veux dire XArt de la Danse , parodie plaisantç et ingénieuse de XArt poétique. Dans une éphre du meilleur goût, adressée à Despréaux, maître en Fart des vers , par Despréaux, maître à danser, ce dernier fait de son en-r treprise l'apologie la meilleure, puisqu'elle est la plus gaie. Boileau, j'en suis sûr, auroit reçu ses raisons de très bonne grâce. Il faut lire les vers du poëme de M. Despréaûx , imprimés en regard de ceux de Boileau^ pour se faire une juste idée de la facilité , apparente plus que réelle , avec laquelle les préceptes de l'art des vers ont été adaptés a Part de la danse. Grâce à l'adresse du parodtste, les détails techniques, qui appartiennent le plus spécialement à la versification, ont été si bien appropriés à la chorégraphie, qu'ils semblent ne pouvoir s'appliquer qu'à celle-ci; Je vais en donner quelques exemples. On sait par coeur les préceptes de Boileau sur l'hiatus et la cacophonie. Voici ceux que M. Despréaux y a substitués :

Gardez-vous qu'une jambe , à courir trop hâtée , Ne soit de l'autre jambe en son chemin heurtée. Il est un heureux choix de contours gracieux. . Que la note et le pied soient bien d'accord entre eux* Le pas le plus brillant, la plus aimable danse, Ne peuvent plaire aux yeux, s'ils blessent la cadence.

Les règles du menuet, mises à la place de celle» du sonnet 9 surprendront par la justesse et le bonheur de l'imitation :

Le grave menuet fut en vogue autrefois.

Le goût en a fixé les rigoureuses lois :

11 veut que tous ses pas de mesure pareille , Lorsque l'air, à trois temps, frappe six fois l'oreille, Par quatre mouvements artistement rangés , Soient, sur deux fois trois temps, en quatre, partagés.

De ce genre surtout il bannit la licence ; Lui-même en mesura le nombre et la cadence , Défendit qu'aucun saut y pût jamais entrer, Et qu'un geste commun osât y pénétrer.

Du reste il l'enrichit d'une simple élégance : Un menuet parfait est la plus noble danse.' En vain mille danseurs y pensent arriver ; Et cet heureux phénix est encore à trouver.

À peine , dans nos bals , dont abonde la ville , En peut-on admirer un ou deux, entre mille.

- Que d'art vouloit Boileau pour faire un bon sonnet! Que de choses Marcel vit dans un menuet !

Ce dernier trait, qui est anecdote, rapproche, d'une manière légèrement épigrammatique, l'importance ridicule que le maître à danser Marcel mettoit à un menuet, et le trop grand prix que Boileau attachoit à la perfection <Tun genre de poésie aussi futile que le sonnet. M. Despréaux est loin d'avoir le sot enthousiasmé de Marcel et consorts pour la danse, quoiqu'elle lui ait valu des succès agréables et une fortune qu'il paroît avoir perdue aussi gaiement qu'il l'a voit gagnée.

Aujourd'hui , le plus mince auteur du plus mince opuscule étale fièrement au frontispice , a la suite de son nom, une longue kyrielle de qualifica lions, telles que membre de V Académie de... de l'Athénée de...

des Sociétés philçtechnique , philomatique , philharmonique, que sais-je? et , quand il a complété la liste de tous les tripots soi-disant littéraires dans lesquels il s'est fait immatriculer, il la termine par un ou deux etc. , comme autrefois les nobles , après avoir pris dans un acte tous leurs noms de terres, jusqu'à celui du plus humble fief, ne manquoient jamais d'ajouter : et autres lieux. Un franc épicurien, qui connoît le néant des vanités humaines , et pour qui le plaisir seul a quelque réalité , n'a carde de. donner dans un pareil travers. Il n'est point de ces tristes réunions où Ton ne porte, où l'on ne trouve que des prétentions et de l'ennui, où l'on n'entend que de la prose musquée, des vers mielleux et de la musique assoupissante; où, enfin, ceux qui ont fait les frais de la soirée par leurs lectures, n'ont, pour apaiser leur soif de gloire et calmer l'irritation de leur poitrine échauffée , que quelques froids applaudissements à charge de revanche, et un insipide verre d'eau niai sucrée. M. Désaugiers n'est ni de complexion, ni d'humeur à s'accommoder decq fade régime dé l'esprit et du corps. Il préfère aux madrigaux douceâtres , les couplets malins; aux sonates insignifiantes , les réjouissants ponls-neujs; et à l'eau sucrée , le bon vin. Un dîner de fondation , voilà son académie : manger, boire et chanter, voilà ses travaux : ses confrères sont des convives; et cette qualité est la seule qu'il possède * la seule qu'il puisse inscrire en tête de son recueil.

Avant de parler de ce recueil où brille la gaieté la plus franche , unie à l'esprit le plus piquant , disons quelques mots sur la chanson en général. La chanson

est , parmi nous , un genre national , et , pour ainsi dire , endémique ; elle y forme une véritable brahche de littérature , qui a , comme toutes les autres , ses différents âges, ses révolutions, ses époques de perfection et de décadence : de même, elle a ses classiques, distingués entre eux par des qualités diverses , faisant école, et ayant chacun ses imitateurs et ses partisans : enfin, des érudits se sont livrés à de profondes recherches , pour constater son origine et $es progrès ; et' le législateur de notre Parnasse, Boileau, n'a pas dédaigné de lui consacrer quelques vers dans le même poëme où il trace les règles de l'épopée et de la tragédie. Tel est aujourd'hui son état d'accroissement et de prospérité , qu'à elle seule elle défraie dans Paris deux théâtres des plus suivis, dont le répertoire va ensuite faire les délices du reste de la France, et qu'elle constitue l'état d'une centaine d'auteurs au moins , dont quelques uns sont parvenus par elle à une fortune qu'on atteint rarement par les travaux les plus sérieux et les plus utiles. Il s'en faut beaucoup qu'elle ait toujours eu cette importance. Pendant long-temps, elle ne fut qu'un délassement, un jeu passager de l'esprit; les gens du monde s'y livraient! plus et y réussissoient peut-être mieux que les auteurs de profession , parce qu'alors il n'y falloit que de la malice ou de la gaieté , qu'elle n'exigeoit aucune correction , et qu'une fausse rime n'y étoit pas même une tache. C'est ainsi que chansonnoient les Blot, les Marigny, et lès Coulanges. Pannard est, je crois , le premier qui ait traité la chanson littérairement, c'est-à-dire qui l'ait constamment assujettie

aux lois sévères du langage et de la versification • Mais ce qu'entre ses mains elle a gagné en régularité, en précision et en élégance , elle l'a perdu en abandon , en saillie et en vivacité. Pannard a une malice naïve et une; bonhomie spirituelle qui, toute proportion gardée, rappellent la manière de La Fontaine; mais il est un peu froid, et surtout il est monotone. Passant sa vie au cabaret, ne fréquentant guère que quelques txyrgeois d'humeur joyeuse, il ne pouvoit peindre le monde qu'il ne connoissoit pas : aussi l'observation et la satire des mœurs sont-elles chez lui communes et en quelque sorte populaires. Sans cesse il s'applique à rajeunir par les formes un fond déjà bien épuisé d'épigrammes contre les médecins, les gens de loi, de justice et de finance , les coquettes , et ceux qu'aujourd'hui on nomme décemment des maris trompés : c'est un cercle rétréci dont il ne sort presque jamais ; et l'uniformité de ses sujets n'a d'égale que celle des tours qu'il emploie. Comme vraisemblablement il ne connoissoit que les voluptés faciles, celles qu'Horace appelle veneretii parabilem y l'amour qu'il chante n'a ni la délicatesse que cette passion tient de la nature , ni le raffinement qu'elle doit à la civilisation : c'est tout simplement l'amour du coin de la rue et du moment. Quant au vin., il le célèbre avec une chaleur sentie, avec un accent de véritable tendresse que n'imiteront jamais les buveurs d'eau rougie, ni même ceux à qui il ne faut que des vins délicats; on voit que, pour Pannard, le vin étoit un ami de tous les instants v qu'il chérissoit pour lui-même , et a qui il passoit bien des défauts. Collé, bien plus homme

d'esprit que lui, voyant la meilleure et quelquefois la plus haute société, a fait la chanson avec moins de correction peut-être, mais avec beaucoup plus d'originalité, de verve fet de variété. Dans son recueil, très peu de couplets bachiques, encore moins de couplets à sentiments, parce qu'il retraçoit les mœurs de son siècle, où l'on commençoit à ne plus boire et à ne plus aimer franchement; mais avec quelle vérité piquante n'a-t-il pas peint les arrangements du grand monde, les avances majestueuses des dames de cour, et les insolentes déconvenues de leurs amants? La plupart de ses tableaux feroient aujourd'hui baisser les yeux et rougir le front des femmes qui les regarderoient en compagnie; mais celles qui lui servoient de modèles n'étoient pas si scrupuleuses : l'hypocrisie étoit du moins un vice qui leur manquoit; et, quand elles avoient bien joui de leurs désordres, elles s'amusoient encore à les voir représenter ingénuement, et ne trouvoient pas mauvais que d'autres s'en amusassent aussi. Il est impossible, au surplus, d'être plus habile que Collé dans l'art de sauver le mot licencieux, et de couvrir l'indécence des sujets d'une expression plaisamment honnête. C'est un voile bien diaphane assurément; mais, transparence pour transparence, on voit les objets plus adoucis et plus gracieux à travers une gaze déliée que par les interstices d'uù. grossier canevas*

La manière de M. Désaugiers me paroît être im heureux composé de la manière dé Pannard et de celle de Collé. Plus franchement, plus vivement gai que tous les deux, il est ausi soigné que le premier ,

aussi varié et presque aussi piquant que le second. Il est, comme Pannard, malin sans causticité , . sans amertume; comme lui, il chante les plaisirs de la table avec une sensibilité qui n'est pas jouée ; mais ses hymnes en l'honneur de Cornus et de Bacchus semblent inspirés par une chère plus exquise et des vins plus fins pris à moindre , dose. Il est souvent l'égal de Collé pour la coupe originale du vers, le bonheur du refrain, la vivacité du tour, et l'originalité de l'expression : mais sa muse est moins libertine; et les traits un peu gaillards que parfois elle hasarde , sont ordinairement de ceux qu'on peut , à son choix , comprendre sans être honteux de son savoir, ou ne pas comprendre sans avoir à rougir de son ignorance. Ses chansons ont un mérite qui ne se rencontre jamais dans celles de Collé, et qu'on voudroit rencontrer plus souvent dans celles de Pannard : on y sent l'homme bon et loyal, qui a des sentiments élevés, dédaigne sans cynisme la richesse et les honneurs , jouit de l'heureuse indépendance , fruit des biens médiocres et des désirs modérés , enfin envisage gaiement la mort, certain d'employer toujours bien sa vie , et de ne la déshonorer jamais.

Beaucoup de gens aujourd'hui font très bien la chanson , trop bien, peut-être , en ce sens qu'ils mettent trop d'importance, trop de soin à l'exactitude du style et à celle de la Versification , ce qui ôte ^à leurs couplets cet air de saillie et de liberté qui n'est pas seulement un des plus grands charmes du genre,

mais qui, selon moi, en est une des conditions les plus nécessaires. Il y a des chansonniers qui ont le malheur de trouver Collé incorrect ou trop négligé , et la naïveté de préférer à ses chansons pleines de verve , leurs froids couplets qu'ils appellent bien écrits. Il est bien fâcheux pour des couplets, qu'on y puisse remarquer un tel mérite. Bien jetés , bien inspirés y voilà ce qu'ils doivent paroître; et, pour cela, il faut que l'expression vive, facile , et même un peu négligée , ne permette pas d'imaginer qu'ils ont été faits à froid et k force de temps, sur un pupitre. Je crains bien,. pour tout dire, que ce prétendu perfectionnement de la chanson, dont se targuent quelques uns de nos faiseurs actuels , n'en soit plutôt la dégénération, et que leurs chansons si soignées ne deviennent des stances à la glace, trop foibles de pensée et d'expression pour n'être que récitées. J'ai parlé de la versification. Nos chansonniers sont d'une richesse de rimes à faire trembler. Je sais bien que dans le chant cette exactitude de consonnances, encore mieux marquée que dans la déclamation , à cause du rhythftie musical, donne un relief agréable aux paroles , j'ai presque dit, aux pensées : mais il faut que le même mot qui sonne fortement à l'oreille, sonne jusfe a l'esprit; et c'est un accord qui n'existe pas dans beaucoup de nos chansons modernes, où lç sens est si insolemment sacrifié à la rime , qu'on croit lirp une page du Dictionnaire de Richeleto , ':•!'.• > Un refrain, tel qu'un proverbe ou une phrase po^ pulaire, est un excellent texte de couplets; mais les mots donnés ou même choisis sont un des fléaux du

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genre. Pour quelques jolies chansons qu'ils ont fait faire , combien de tours de force ridicules n'ont-ils pas engendres ! Ce n'est plus de l'esprit alors qu'on emploie, c'est de la patience , de l'adresse , de la subtilité surtout : on forge d'insipides calembourgs qu'on appelle des tyaits. En tout, on fait trop de chansons maintenant : les mauvaises et les médiocres font tort aux bonnes, d'abord parce qu'elles augmentent la satiété du public , ensuite parce qu'elles usent des su- ' jets que tout le (aient du monde ne sauroit rajeunir. 11 n'y a pas de grimaud qui, comme Pannard dans son temps, et M. Désaugiers dans le nôtre, n'ait barbouillé sa litanie de couplets sur les médecins et les gens de loi, les auteurs et les journalistes, les maris dupés et les coquettes, les traitants et les parasites, etc. En vérité, quelque esprit, quelque sel que ces messieurs y mettent > on est un peu fatigué de voir revenir sans cesse cette kyrielle de vieilles épigrammes sur les mêmes états et les mêmes travers. Il serait bien temps qu'ils sortissent d'une ornière si profonde, et prissent des chemins un peu moins battus; mais l'espèce des chansonniers est un peu moutonnière : où un d'eux a passé , tous veulent passer aussi. Depuis qu'un enfileur de couplets , connoissant quelque peu son Horace, a imaginé de mêler l'idée de la mort k celle du plaisir, tous se font une loi de terminer leurs ehansons par un couplet en l'honneur de la Parque, où, comme de raison, figurent le noir monarque et la fatale barque. Ce n'est plus qu'un refrain banal , une espèce àe gloria patri qxnvie peut plus produire qu'un effet très médiocre.

Dans tous les pays et à toutes, les époques , la poésie lut l'organe de la flatterie. Son exagération convenue et son faste hyperbolique la rendent particulièrement propre à cet office. Quelquefois elle a payé un légitime tribut d'éloges aux vertus bienfaisantes des bons princes : mais plus souvent elle a célébré les désastreuses qualités des héros; et il lui est arrivé trop fréquemment de louer des monstres, aussi dépourvus de qualités que de vertus, et nés uniquement pour le malheur des peuples. Lucain a fait l'apothéose 4e Néron ; Stace et Martial oqf élevé Domkien jusqu'aux deux. La prose a plus rarement de pareils écarts à se reprocher. Paterculus est le seul historien latin qui ait osé vanter uû tyran ; et ce tyran étoit Tibère , en qui de grands talents du moins s'unissoient à de grands vices. D'où vient principalement cette différence? De ce que la prose est naturellement la langue du besoin, de la raison et de la vérité, comme la poésie est celle du caprice et de l'imagination. Ce qui est chez <2elle-ci fiction et jed d'esprit, est chez l'autre imposture et tort de l'iarne. La poésie peut se permettre sans scrupule un mensonge qu'elle sait devoir être sans conséquence ; mais la prose ne peut trahir la vérité, sans trahir aussi la confiance ipi'on accorde à ses paroles ; elle pèche véritablement contre laprobité.

Ceux qui nefméritent pas les éloges Sont obligés de les commander. Bonaparte eut la fantaisie d'être loué, et de l'être tians les deux idiomes ; des ordres furent

donnés en conséquence. La prose (j'entends celle des écrivains de profession , et non des harangueurs ou des panégyristes soudoyés) , la prose fut quelquefois récalcitrante; et , quand elle obéit, ce fut, en général, avec une réserve et des détours qui attestoient sa répugnance. La poésie, dont l'hommage devoit avoir plus d'éclat, fut plus souvent, plus vivement sollicitée; elle céda presque autant de fois que l'occasion lui en fut offerte. A chaque nouvel événement qui sembtoit devoir illustrer ou consolider la tyrannie , tout le han et l'arrière-ban poétiques étoient convo qués. L'obligation d'avoir et de faire éclater de l'enthousiasme leur étoit imposée par la même police qui punissoit les plus justes plaintes et salarioit les acclamations publiques. Il étoit difficile de désobéir à de tels ordres. La plupart des hommes de lettres avoient le malheur d'être attachés à l'administration de l'Etat, et quelques uns de tenir au chef du gouvernement par des grâces. La perte de leurs emplois ou de leurs pensions sembloit être la conséquence inévitable d'un refus : les autres craignoient ou feignoient de craindre une persécution personnelle. Très peu eurent l'adresse ou le bonheur d'échappfer. Deux grands poètes , MM. Delille et Ducis , avoient donné l'exemple d'une généreuse résistance ; mais leur position les rendoit indépendants; mais leur âge, et surtout leur renommée, les rendaient sacrés, même pour la tyrannie. D'ailleurs, le courage est plus rare encore que le génie; H l'on eut trouvé peut-être plus de poètes capables «l'égaler leurs beaux ouvrages, que d'imiier leurs no^ blés refus : on ne peut , k moins d'injustice , exiger

du commun des hommes que des vertus communes. La foule des poètes chanta donc chaque fois qu'elle en fut requise. Le gouvernement eut du moins la loyauté de sentir que de l'ouvrage commandé devoit être payé; et le prix des pièces fut tarifé à peu près suivant l'échelle littéraire des genres. Il faut donner à nos poètes la seule louange qui, en pareil cas, puisse vraiment les honorer. Les plus habiles même n'eurent guère à se reprocher d'avoir consacré de riches fictions ni de beaux vers à la louange de la tyrannie ; leur conscience trahit leur talent accoutumé , et leur Muse se montra rebelle aux inspirations de la police générale. Quelques versificateurs, sans une idée dans la tète ni un principe dans l'ame, eurent peut-être le tort d'obéir avec l'empressement de l'intérêt, de la vanité , et même de la bassesse; mais beaucoup d'autres, je puis l'attester, furent profondément chagrins de la corvée qui leur ayoit été imposée , et très reconnoissants du silence que leurs amis gardoient avec eux sur les tristes productions qu'on leur avoit arrachées.

Les chansonniers ne furent point oubliés dans ce qu'on nommoit alors la conscription des poètes. Leur Muse vive, folâtre, et, quand il faut , grivoise , fut chargée d'apprendre au peuple et de lui faire répéter dans les rues , les carrefours et les halles , qu'il étoit excessivement heureux , que Napoléon étoit le meilleur des princes, et telles autres vérités, dont la démonstration se faisoit quelquefois en brocs de vin et en volailles rôties s Le peuple mangeoit, buvoitet ne chantoit pas : c'est qu'il n'étoit pas payé pour répéter n. 23

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les chansons , comme les auteurs pour les faire ; et puis ces chansons étoient si maussades, si contraintes avec leur faux air d'allégresse et d'abandon ! Boileau a dit du vaudeville :

La liberté françoise en ses vers se déploie ; Cet enfant du plaisir veut naître dans la joie.

Dans ce temps de Joie et de liberté françoise que je rappelle, X Enfant du plaisir avoit tout l'air d'avoir été changé en nourrice. On peut donc rendre à nos chansonniers la même justice qu'aux autres poètes ; ils n'ont pas eu, en général, le malheur de bien faire ; leur verve étoit trop bonne Françoise pour ne pas leur refuser le service, chaque fois qu'ils avoient à chanter le fléau de la patrie *.

1 Ces lignes, écrites en 1814, se ressentent d'une certaine exaspération causée par les désastreuses folies de Bonaparte , et augmentée par l'odieuse hypocrisie de ceux qui, tout en regrettant un pouvoir tyrannique , sembloient ne pouvoir être rassasiés de liberté sous une autorité douce jusqu'à la foiblesse. Aujourd'hui, il n'en doit coûter à personne de reconnoître que Bonaparte eut de prodigieux talents , et qu'il accomplit de merveilleuses choses. Mais, en même temps, tout homme de bonne foi est forcé de convenir que , s'il agrandit la France et accrut sa gloire militaire , il fit peser sur elle le plus accablant despotisme qui ait jamais opprimé une nation. Nul véritable ami de la liberté et de l'humanité ne peut chérir sa mémoire. Quant à ceux qui lui ont dû leur fortune et leur élévation , leurs sentiments ne sont pas libres : la reconnaissance les enchaîne.

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